‹ La consolation philiosophique de Boèce;Chapitre 47 sur 60 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Elle avait fini de chanter que je l’écoutais encore avidement, et que je demeurais immobile, l'oreille tendue au charme de cette mélodie. Puis, quelques instants iprès : « O toi, lui dis-je, souveraine consolatrice des Imes découragées, quel soulagement ne dois-je pas, ant à la gravité de tes maximes qu'à la douceur de es chants! Oui, dès ce moment je me sens assez fort ‘our braver les coups de la Fortune. Aussi, ces moyens e guérison que tu disais un peu trop violents pour noi, non-seulement je ne les redoute plus, mais dans non vif désir de t'entendre, je les implore avec intance. » Elle alors : « Je m’en suis doutée, dit-elle, à æ muette attention avec laquelle tu dévorais mes pa- Oles. J’attendais que ton âme fût dans cette disposi- Lon, où plutôt, c’est moi qui l’y ai mise. Car si le breurage qu'il me reste à te présenter, au premier contact

414 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. III.

ut degustata quidem mordeant, interius autem recepta dulcescant. Sed quod tu te audiendi cupidum dicis, quanto ardore flagrares, si, quonam te ducere aggredimur, agnoscerés.— Quonam? inquam. — Ad veram, inquit, felicitatem, quam tuus quoque somniat animus; sed occupato ad imagines visu, ipsam illam non potest intucri. » Tum ego : « Fac obsecro, et quæ illa vera sit, sine cunctatione demonstra. —Faciam, inquit illa, . tui causa libenter : sed quæ tibi causa notior est, eam prius designare verbis, atque informare conabor: ut ea perspecta, quum in contrariam partem flexeris

oculos, veræ specimen beatitudinis possis agnoscere.

Qui serere ingenuum volet agrum, Liberat arva prius fruticibus, Falce rubos, filicemque resecat, Ut nova fruge gravis Ceres eat.

Dulcior est apium mage labor,

Si malus ora prius sapor edat.

Gratius astra nitent, ubi Notus Desinit imbriferos dare sonos.

Lucifer ut tenebras pepulerit, Pulchra dies roseos agit equos.

brûle les lèvres, quand on l’a bu, on n’en sent plus que la douceur. Mais si déjà, comme tu le dis, tu désires m'entendre, de quelle impatience ne serais-tu pas dévoré, si tu savais où j'ai dessein de te conduire ? — Où donc? demandai-je. — A la véritable félicité, dit-elle. Ton âme l’entrevoit comme à travers un rêve, mais tes yeux sont tellement fascinés par ses apparences, que tu ne peux la contempler elle-même. — Parle, repris-je alors, et montre-moi sans plus de retard cette véritable félicité. — Je le ferai volontiers pour lPamour de toi, répondit-elle. Mais d’abord, j'essayerai de montrer et de déterminer les éléments de bonheur qui te sont mieux connus : cette revue une fois faite, tu pourras, en tournant les yeux du côté opposé, reconnaitre l'image de la véritable béatitude.

Avant d’ensemencer un terrain en jachère,

Il faut porter la serpe au milieu des buissons, Extirper la fougère, arracher les chardons; A ce prix seul Cérès peut féconder la terre.

Le miel paraît plus doux après l’absinthe amère; Et lorsque le Notus inondant les sillons

A cessé de rouler ses bruyants tourbillons,

Du ciel rasséréné plus pure est la lumière.

Du brillant Lucifer l'étoile à peine luit Que Phébus, accourant sur les pas de la Nuit, Dans les cieux empourprés lance son attelage;

Tu quoque falsa tuens bona prius, Incipe colla jugo retrahere ; Vera dehinc animum subierint. »

Tum defixo paululum visu, et velut in augustam suæ mentis sedem recepta, sic cœpit : « Omnis morἰδ πὶ cura, quam multiplicium studiorum labor exercet, diverso quidem calle procedit, sed ad unum tamen beatitudinis finem nititur pervenire. Id autem est bonum, quo quis adepto, nihil ulterius desiderare queat. Quod quidem est omnium summum bonorum, cunctaque intra se bona continens : cui si quid abforet, summum esse non posset, quoniam relinquerelur extrinsecus, quod posset oplari. Liquet igitur, esse beatitudinem statum bonoruin omnium congregatione perfectum. Hunc, uti diximus, diverso tramite mortales omnes conantur adipisci. Est enim mentibus hominum veri boni naturaliter inserta cupiditas : sed ad falsa devius error abducit. Quorum quidem ali summum esse bonum nihilo ‘indigere credentes, ut divitiis affluant, elaborant : alii vero bonum, quod sit dignissimum veneratione, judicantes, adeptis honoribus, reverendi civibus suis esse nituntur. Sunt qui summum bonum in summa potentia esse constituant : hi vel regnare ipsi volunt, vel regnantibus adliærere conantur. At quibus optimum quiddam claritas vide-

Comme lui chasse l’ombre! Assez longtemps l'erreur Τ᾽ ἃ courbé sous le joug; renonce à l'esclavage : La liberté peut seule assurer le bonheur.

Alors le regard fixe, et comme retirée dans le sanctuaire de ses pensées, elle commença en ces termes : « Tous les hommes, si divers que soïent les soucis qui les travaillent, s'efforcent d'arriver, par des routes différentes, il est vrai, à un seul et même but : la béatitude. J'entends par là ce bien suprême, au delà duquel, une fois qu'on le possède, il n’y ἃ plus rien à désirer. Il représente donc la somme de tous les biens et les résume tous ; s’il lui en manquait un seul, il ne serait plus le souverain bien, puisqu’en dehors de lui, il y aurait encore matière à désir. Il est donc évident que la béatitude est la perfection du bonheur résultant de la réunion de tous les biens. C'est là le but, comme je l’ai dit, que par divers chemins tous les mortels s'efforcent d'atteindre. En effet, par un instinct naturel, tous les hommes aspirent au vrai bonheur; mais ils sont entraînés vers les faux biens par l'erreur qui les fourvoie. Les uns, s’imaginant que le souverain bien consiste à ne manquer de rien, s'évertuent à entasser des trésors; d’autres, persuadés qu’il réside dans ce que les hommes honorent le plus, recherchent les dignités pour s’attirer la vénération de leurs concitoyens. Il en est qui placent le souverain bien dans la souveraine puissance ; ceux-là veulent régner eux-mêmes, ou s'efforcent de s’accrocher à ceux qui règnent. Ceux qui le voient dans la célébrité se hâtent

tur, hi vel belli, vel pacis artibus gloriosum nomen propagare festinant. Plurimi vero boni fructum gaudio, lætitiaque metiuntur : hi felicissimum putant voluptate diffluere. Sunt etiam , qui horum fines causasque alterutro permutant : ut, qui divitias ob potentiam, voluptatesque desiderant ; vel qui potentiam seu pecuniæ causa, seu proferendi nominis petunt. In his igitur ceterisque talibus humanorum actuum votorumque versatur intentio; veluti nobilitas, favorque popularis, quæ videntur quamdam olaritudinem comparare; uxor, ac liberi, qui jucunditatis gratia petuntur. Amicorum vero, quod sanctissimum quidem genus est, non in fortuna, sed in virtute numeratur. Reliquum vero vel potentiæ causa, vel delectationis assumitur. Jam vero corporis bona promptum est, ut ad superiora referantur. Robur enim magnitudoque videntur præstare valentiam; pulchritudo atque velocitas, celebritatem; salubritas, voluptatem, Quibus omnibus solam beatitudinem desiderari liquet. Nam quod quisque præ ceteris petit, id summum esse judicat bonum. Sed summum bonum beatitudinem esse definivimus. Quare beatum esse judicat statum, quem præ ceteris quisque desiderat. Habes igitur ante oculos propositam fere formam felicitatis bumanæ, opes, honores, potentiam, gloriam, voluptates.

« Quæ quidem sola considerans Epicurus, consequenter sibi sammum bonum voluptatem esse constituit; quod cetera omnia jucunditatem animo videantur

de rendre leur nom glorieux dans les arts de la paix ou dans ceux de la guerre. Le plus grand nombre pourtant le rapporte à la joie et au plaisir, et lui donne pour dernier terme l'ivresse de la volupté. Pour certains, ces avantages se transforment indifféremment en moyens et en but. Ainsi on voit des hommes désirer la richesse en vue de la puissance et de la volupté, et d’'autres rechercher la puissance en vue de la richesse ou de la gloire. C’est donc à l'acquisition de ces biens et de tous ceux qui leur ressemblent que tendent les vœux et les actions des hommes. Il en est ainsi des hauts emplois et de la popularité, parce qu'on croit y gagner une certaine illustration; ainsi du mariage et de la paternité, qu'on recherche pour la satisfaction qu'on en espère. Quant aux amis, ce trésor, le plus sacré de tous, doit être mis au compte, non de la fortune, maïs de la vertu. Pour tout le reste, on ne le prend que comme instruments de puissance ou de plaisir. Il est clair encore que les avantages du corps se rapportent à ceux que je viens d'énumérer. La force et une haute taille semblent promettre la puissance ; la beauté et la légèreté, la renommée; la santé, le plaisir. Bien évidemment ces divers avantages ne sont désirés qu'en vue de la béatitude. Car c’est dans l’objet de ses préférences que chacun fait consister le souverain bien. Mais, d'après notre définition, le souverain bien est Ja même chose que la béatitude. Donc, pour chacun, la béatitude consiste dans la condition qu’il préfère à toutes les autres. Ainsi, tu as en quelque sorte sous les yeux, les diverses formes de la félicité humaine, c'est-à-dire la richesse, les honneurs, la puissance, la gloire et la volupté.

« C’est pour s'être arrêté à ces seuls points de vue, qu "Épicure , très-conséquent d'ailleurs avec lui-même, ἃ mis le souverain bien dans la volupté, parcequ'en effet tous ces avantages semblent n'avoir pour objet que de procurèr

afferre. Sed ad hominum studia revertor : quorum animus, etsi caligante memoria, tamen bonum summum repelit, sed velut ebrius, domum quo tramite revertalur, ignorat. Num enim videntur errare hi, qui nihilo indigere nituntur ? Atqui non est aliud, quod æque perficere beatitudinem possit, quam copiosus bonorum omnium status, nec alieni egens, sed sibi ipse sufficiens. Num vero labuntur hi, qui quod sit optimum, id etiam reverentiæ cultu dignissimum putant? Minime. Neque enim vile quiddam contemnendumque est, quod adipisci omnium fere mortalium laborat intentio. An in bonis non est numeranda potentia? Quid igitur? num imbecillum, ac sine viribus æstimandum est, quod omnibus rebus constat esse præstantius? An claritudo nihili pendenda est? Sed sequestrari nequit, quin omne quod excellentissimum sit, id etiam videatur esse clarissimum. Nam non esse anxiam tristemque beatitudinem, nec doloribus molestiisque subjectam, quid attinet dicere, quando in minimis quoque rebus id appetitur, quod habere, fruique delectet? Atqui hæc sunt, quæ adipisci homines volunt, eaque de causa divitias, dignitates, regna, gloriam, voluptatesque desiderant, quod per hæc sibi sufficientiam, reverentiam, potentiam, celebritatem, lætitiamque credunt esse venturam. Bonum est igitur, quod tam diversis studiis homines pelunt : in quo quanta sit naturæ vis, facile monstratur, quum licet variæ dissidentesque sententiæ, ltamen in deligendo : boni fine consentiunt.

des jouissances à l’âme. Pour en revenir aux préoccupations de l'homme, tout obscurcis que soieñt ses souvenirs, il veut pourtant rentrer dans le souverain bonheur; mais comme un passant aviné, il ne reconnaît plus le chemin de sa maison. Et par le fait, crois-tu qu'ils soient dans l'erreur, ceux qui travaillent à ne manquer de rien? Assurément la meilleure condition pour jouir de la béatitude serait un état où l’on posséderait tous les biens en abondance, où l’on ne manquerait de rien, où, par conséquent , on se suffirait à soi-même. Se trompent-ils encore ceux qui considèrent ce qui est excellent comme l’objet le plus digne de vénération et de respect? Non, sans doute. Car ce ne peut être une chose vile et méprisable que ce souverain bonheur auquel presque tous les mortels s'efforcent d'atteindre. Est-ce qu’au nombre des biens il ne faut pas compter la puissance? Quoi donc! la faiblesse et l'impuissance seraient-elles le partage de ce qui prime incontestablement toutes choses? Ne faut-il faire nulle estime de la gloire? Mais ces deux qualités sont inséparables : ce qui est excellent est nécessairement aussi très-glorieux. Après cela, que la béatitude soit exempte de soucis, de tristesse, de peines et d’afflictions, à quoi bon le dire, puisque dans les choses mêmes les moins importantes, ce que nous voulons, c’est le plaisir de les posséder et d’en jouir? Or ce sont là les avantages que les hommes veulent s'assurer; et s'ils désirent les richesses, les honneurs, la domination, la gloire et les plaisirs, c’est qu'ils croient se procurer par là la satisfaction de leurs besoins, la considération, la puissance, la célébrité et la joie. C’est le bonheur évidemment que les hommes recherchent par des voies si différentes ; en quoi se manifeste clairement l’énergie invincible de la nature, puisque , si diverses, si contradictoires que soient leurs idées , ils s'accordent néanmoins à poursuivre un même but : le bonheur.

Quantas rerum flectat habenas Natura potens, quibus immensum Legibus orbem provida servet, Stringatque ligans irresoluto Singula nexu, placet arguto Fidibus lentis promere cantu.

Quamvis Pœni pulchra leones

Vincula gestent, manibusque datas

Captent escas, metuantque trucem,

Soliti verbera ferre, magistrum :

Si cruor horrida tinxerit ora, Resides olim redeunt animi, Fremituque gravi meminere sui, Laxant nodis colla solutis, Primusque lacer dente cruento Domitor rabidas imbuit iras.

Quæ canit altis garrula ramis Ales, caveæ clauditur antro :

Huic licet illita pocula melle,

Je veux te chanter, puissante nature!

Guidé par ta main, tout marche à son but ; Par des lois d’airain ta prudence assure

Du monde asservi l’ordre et le salut.

Le lion punique, indelent esclave,

Dans ses fers dorés s’engraisse et s'endort; Un maître insolent l’insulte et le brave :

Il lèche en tremblant le fouet qui le mord.

Mais qu'un sang vermeil, enivrant breuvage, Empourpre sa gueule, irrite ses sens, Longtemps assoupi, son instinct sauvage

Se réveille et tonne en rauques accents.

Il brise sa chaîne, il bondit, il vole,

Altéré de meurtre et de sang humain; Pour son coup d'essai, sa fureur immole L'homme qui le tint rampant sous sa main,

L'oiseau babillard, au fond du bocage, Jette à tous les vents sa folle chanson ; Captif il se tait : la plus belle cage, Pour qui vécut libre, est une prison.

En vain d’un geolier la main caressante Lui verse un nectar parfumé de miel;

424 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHAIÆ LIB. II.

Largasque dapes dulci studio Ludens hominum cura ministret;

Si tamen, arcto saliens tecto, Nemorum gratas viderit umbras; Sparsas pedibus proterit escas, Silvas tantum moϾsta requirit, Silvas dulci voce susurrat.

Validis quondam viribus acta Pronum flectit virga cacumen :

Hanc si curvans dextra remisit, Recto spectat vertice cœlum.

Cadit Hesperias PhϾbus in undas; Sed secretc tramite rursus Currum solitos verlit ad ortus.

Repetunt proprios quæque recursus, Redituque suo singula gaudent.

Nec manet ulli traditus ordo,

Nisi quod fini junxerit ortum,

Stabilemque sui fecerit orbem.

Un zèle hypocrite en vain lui présente Les fruits les plus beaux qu’ait mûris le ciel ;

Mais qu’en sautillant derrière ses grilles

Le pauvre captif aperçoive un jour

Les grands bois touffus, les vertes charmilles Qui rctentissaient de ses chants d'amour :

Graines et fruits d'or, de dépit il souille, Il disperse tout ; et sa douce voix

En accents plaintifs renaît, et gazouille Des bois le silence et l'ombre des bois.

L'ormeau terrassé sous un bras robuste Courbe jusqu'au sol ses rameaux noueux ; L’effort cesse-t-i!, du flexible arbuste

Le front se redresse οἵ cherche les cieux.

Aux mers du couchant, sous l'ardente nue, Phébus, chaque soir, achève son cours ; Mais par une route à l’homme inconnue Son char éclatant revient tous les jours.

L'être incessamment remonte à sa source, Otez cette loi, tout marche au hasard.

La vie est un cercle : au bout de la course Dieu posa pour but le point de départ.

126 DE CONSOLATIONE PHILOSOPAHILÆ LIB, III.

« Vos quoque, o terrena animalia, tenui licetimagine, vestrum tamen principium somniatis, verumque 1llum beatitudinis finem, licet minime perspicaci, qualicumque tamen cogitatione prospicitis, eoque vos, et ad verum bonum uaturalis ducit intentio, et ab eodem multiplex error abducit. Considera namque, an per ea, quibus se homines adepturos beatitudinem putant, ad destinatum finem valeant pervenire. Si enim vel pecunia, vel honores ceteraque tale quid afferunt, cui nihil bonorum abesse videatur, nos quoque fateamur fieri aliquos horum adeptione felices. Quod si neque id valent efficere quod promittunt, bonisque pluribus carent, nonne liquido falsa in eis beatitudinis species deprehenditur? Primum igitur te ipsum, qui paulo ante divitiis affluebas, interrogo. Inter illas abundantissimas opes auhquamne animum tuum coricepta ex qualibet injuria confudit anxietas?.— Atqui, inquam, tam libero me fuisse animo, quin aliqiid 4 semper angeret, reminisci nequeo. — Nonne quia vel ΑΕ aberat, quod abesse non velles; vel aderat, quod adesse== holuisses ? — Ita est, inquam. — Illius igitur præsen—— tiam, huüjus absentiam desiderabas. — Confiteor, in- ΜΝ quami. — Eget vero, inquit, eo, quod quisque ἀ 6585 --αὐἷ-

« Et vous aussi, mortels dégénérés, vous conservez, bien faible il est vrai et pareil à un rêve, le souvenir de votre origine ; et votre pensée, si peu clairvoyante qu'elle soit, entrevoit confusément la béatitude, cette véritable fin de l'homme; de là vient que tout à la fois un instinct naturel vous guide vers le souverain bien, et que nombre d'erreurs vous en écartent. Examine, en effet, si les moyens par lesquels les hommes se flattent d'arriver à la béatitude sont capables de les conduire au but. Si l'argent, les honneurs et le reste peuvent procurer un bonheur qui ne laisse rien à désirer, je l'avouerai moi-même, il est des hommes que la possession de ces biens peut rendre heureux. Mais si ces avantages ne peuvent tenir ce qu'ils promettent, s’il y manque plusieurs conditions essentielles, n'est-il pas évident qu'ils ne présentent qu'une fausse image de la béatitude? Je le demande à toi tout le premier, à toi qui naguère regorgeais de richesses. Au milieu de tous ces trésors, est-ce que ton âme n'a jamais été troublée par le ressentiment de quelque injure ? — Certes, répondis-je, je n’ai jamais joui d’une telle sérénité que j'aie été un seul jour exempt de tout chagrin; du moins, je ne m'en souviens pas. —- Ta peine ne venait-elle pas de l'absence de quelque chose que tu aurais voulu voir près de toi, ou de la présence de quelque autre chose dont tu eusses voulu être débarrassé? — C'est cela, dis-je. — Donc tu désirais la présence de l'une de ces choses et l'absence de l’autre. — J'en conviens.

— Mais, reprit-elle, un désir, c'est uu besoin. —

428 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. III.

derat. — Eget, inquam. — Qui vero eget aliquo, num est usquequaque sibi ipse sufficiens? — Minime, inquam. — Tu itaque hanc insufficientiam plenus, inquit, opibus sustinebas? — Quidni? inquam. — Opes igitur nihilo indigentem sufficientemque sibi faccre nequeunt, et hoc erat, quod promittere videbantur. Atqui hoc quoque maxime considerandum puto, quod nihil habeat suapte natura pecunia, ut his, a quibus possidetur, invilis nequeat auferri. — Fateor, inquam. — Quidni fateare, quum eam quotidie valentior aliquis eripiat invito? Unde enim forenses querimoniæ, nisi quod vel vi, vel fraude ἃ nolentibus pecuniæ repetuntur ereplæ ? — Ita est, inquam.— Egebit igitur, inquit, extrinsecus pelito præsidio, quo suam pecuniam quisque tueatur. — Quis, inquam, neget?.— Atqui non egeret eo, nisi possideret pecuniam, quam posset amittere. — Dubitari, inquam, nequit. — In contrarium igitur relapsa res ‘est : nam quæ sufficientes sibi. facere putabantur opes, alieno potius præsidio faciunt indigentes. Quis autem modus est, quo pellatur divitiis indigentia? Num enim divites esurire nequeunt ? num sitire non possunt? num frigus hibernum pecuniosorum membra non sentiunt ? Sed adest, inquies, opulentis, quo famem satient, quo sitim fri- gusque depellant. Sed hoc modo consolari quidem = divitiis indigentia potest, auferri penitus non potest.— Nam si hæc hians semper, atque aliquid poscens, opi— bus expletur, maneat necesse est, quæ possit ex—

Assurément, répoadis-je. — Et l'homme qui. éprouve un besoin, se suffit-il de tout point à lui-même? — En aucune façon. — Tu reconnais donc que tu n'avais pas ta suffisance au milieu de cet encombrement de trésors? — Pourquoi le nierais-je? répondis-je. — Donc la richesse ne peut faire qu’un hoinme n'ait besoin de rien et se suffise à lui-même; c'est pourtant ce qu'elle paraissait promettre. Une autre considération très-importante, à mon avis, c'est que l'argent n’a pas cette vertu de ne pouvoir être enlevé de force à ceux qui le possèdent. — Je l'avoue, dis-je. — Et comment ne l’avouerais-tu pas, lorsque chaque jour le plus fort dépouille le plus faible, sans que celui-ci puisse l’empêcher? D'où naissent les procès, sinon des répétitions exercées par ceux qui ont été, en dépit de leur volonté, spoliés de leur argent, ou par force ou par ruse? — C'est vrai, répondis-je. — Chacun aura donc besoin, reprit-elle, d’une protection empruntée au dehors, qui lui assure la possession de son argent? — Qui peut le nier? dis-je. — Or, on n'aurait pas besoin de cette protection, si l’on ne possédait pas d'argent que l’on pût perdre. — Cela est hors de doute. — Donc les choses sont interverties, puisque le riche, que l’on supposait être en état de se suffire à lui-même, a besoin au contraire de l'assistance d'autrui. Et par quel expédient affranchira-t-on la richesse de tout besoin? Est-ce que les riches ne peuvent avoir faim? Est-ce qu'ils ne peuvent avoir soif ? Est-ce que les membres des gens à écus sont insensibles au froid de l'hiver ? Mais ils possèdent, dirastu, le moyen d’apaiser leur faim, de repousser la soif et le froid. Soit; la richesse en ce cas rendra le besoin plus supportable, mais elle ne le supprimera pas tout à fait. En effet, si le besoin, gouffre toujours béant, et qui demande toujours, est assouvi par la richesse, encore fautil que l’on éprouve toujours quelque besoin que l’on puisse ᾿ 9

ouvir. Je n’ajouterai pas que la nature se contente in rien et que l’avarice n’a jamais assez. C’est pouroi , si la richesse ne peut supprimer les besoins, si elle crée même de son fait, comment croire qu'elle puisse ocurer la suffisance ὃ

Pourquoi donc, avare stupide,

Dans un gouffre déjà plein d’or

Entasser trésor sur trésor?

À quoi bon ce collier splendide

Où la perle d'Ophir reluit ?.

Dans tes champs que cent bœufs sillonnent, Vivant, la crainte te poursuit .:

Mort, tes richesses t’abandonnent.

« Mais les dignités donnent à qui elles échoient de la nsidération et de l'honneur. Quoi donc! est-ce que ; magistratures ont la propriété de faire pousser les rtus dans l’âme de ceux qui en sont revêtus, et d'en exper les vices? Non, certes; d'ordinaire, elles ne supiment pas, elles mettent plutôt en lumière la corruption 8. mœurs, d’où vient que nous nous indignons de les

132 DE CONSOLATIONE PHILOSOPAIÆ LIB. III.

hominibus contigisse : unde Catullus licet in curul Nonium sedentem, Strumam tamen appellat. V'desne quantum malis dedecus adjiciant dignitates? Atqui. minus eorum patebit indignitas, si nullis honoribusæ inclarescant. Tu quoque num tandem tot periculis ad— duci potuisti, ut cum Decorato gerere magistratucm putares, quum in eo mentem nequissimi scurræ, delatorisque respiceres ? Non enim possumus ob honores reve. rentia dignos judicare, quos ipsis honoribus judicamus indignos. Αἴ si quem sapientia præditum videres, num posses eum vel reverentia, vel ea, qua præditus est, sapientia, non dignum putare ? Minime. nest enim dignitas propria virtuti, quam protinus in eos, quibus fuerit adjuncta, transfundit. Quod quia populares facere nequeunt honores, liquet eos propriam dignitatis pulchritudinem non habere. In quo illud est animadvertendum magis : nam si eo abjectior est, quo magis a pluribus quisque contemnitur, quum reverendos fàcere nequeat quos pluribus ostentat, despectiores potius improbos dignitas facit. Verum non impune : reddunt namque improbi parem dignitatibus vicem, quas sua contagione commaculant. Atque ut agnoscas veram illam reverentiam per has umbratiles dignitates non posse contingere, si quis multiplici consulatu functus in barbaras nationes forte devenerit, venerandumne barbaris honor faciet? Atqui si hoc natu-

rale munus dignitatibus foret, ab officio suo, quoquo

voir si souvent aux mains des scélérats ; et c'est pourquoi Catulle, sans égard pour la chaise curule où siégeait Nonius, donne à ce personnage le nom de Scrofule!, Ne vois-tu pas combien les dignités ajoutent à l'ignominie des méchants? Leur infamie, en effet, frapperait moins les yeux, si les honneurs ne la produisaient pas au grand jour. Et toi-même, est-ce que les dangers de toute sorte auxquels tu t'exposais ont jamais pu t’obliger à considérer comme ton collègue un Décoratus”, en qui tu avais reconnu l'âme d’un misérable bouffon et d’un délateur ? Nous ne pouvons, en effet, juger dignes de respect, à cause de leurs honneurs, des hommes que nous jugeons indignes de ces honneurs mêmes. Lorsqu'au contraire tu remarques un homme recommandable par sa sagesse, est-ce que tu peux nier qu’il soit digne de respect, digne même de la sagesse qui est en lui? Nullement. La vertu, en effet, possède une dignité qui lui est propre, et qu'elle communique sur-le-champ à ses fidèles. Or, comme les honneurs que confère le peuple n’ont pas cette propriété, il est clair que par eux-mêmes ils sont dépourvus de dignité et d'éclat. Α ce propos, il y a une remarque encore plus importante à faire : c'est que, si un homme est d'autant plus abject qu’il est méprisé par plus de gens, les dignités, dès lors qu’elles ne rendent pas respectables ceux qu'elles exposent à plus de regards, ne font qu’aggraver l'opprobre des méchants. Mais ce n’est pas sans en pâtir elles-mêmes ; car les méchants rendent la pareille aux dignités, en leur communiquant la contamon de leur infamie. Maintenant, pour te convaincre que la véritable considération n’a rien de commun avec ces vains honueurs, je suppose qu'un personnage, plusieurs fois honoré du consulat, soit conduit par le hasard chez des nations barbares; les charges qu’il a exercées lui vaudront-elles le respect de ces barbares ? Or, si c'était là un effet naturel des dignités, cet cffet se produi-

gentium, nullo modo cessarent : sicut ignis ubique terrarum, nunquam tamen calere desistit. Sed quoniam id eis non propria vis, sed hominum fallax adnectit opinio, vanescunt illico, quum ad eos venerint, qui dignitates eas esse non æstimant. Sed hoc apud exteras nationes : inter eos vero, apud quos ortæ sunt, num perpetuo perdurant ? Atqui prætura, magna olim potestas, nunc inane nomen est, et senatorii census gravis sarcina. Si quis quondam populi curasset annonam, magnus habebatur : nunc ea præfectura quid abjectius? Ut enim paulo ante diximus, quod nihil habet proprii decoris, opinione utentium nunc splendorem accipit, nunc amittit. Si igitur reverendos facere nequeunt dignitates, si ultro improborum contagione sordescunt, si mutatione temporum splendere desinunt, si gentium æstimatione vilescunt, quid est, quod in se expetendæ pulchritudinis habeant,

nedum aliis præstent?

Quamvis se Tyrio superbus ostro Comeret et niveis lapillis,

Invisus tamen omnibus vigebat Luxuriæ Nero sævientis.

rait constamment sur tous les points de la terre : de mème que le feu, partout et toujours, conserve sa chaleur. Mais, comme cette vertu ne leur est pas propre, et qu'elles ne la tiennent que de l'opinion erronée des hommes, elles s’évanouissent aussitôt qu'elles se montrent à des gens qui ne les considèrent pas comme des honneurs. Voilà pour les peuples étrangers ; mais chez les nations même où on les a vues s'établir, est-ce qu’elles durent toujours? La préture, magistrature autrefois si puissante, n’est plus aujourd’hui qu'un vain nom’, et un fardeau ruineux pour qui a le cens de sénateur. Celui qui pourvoyait à l'approvisionnement du peuple, fut longtemps regardé comme un personnage . considérable*; qu'y a-t-il aujourd’hui de plus abject que cette charge? C’est que, comme je l’ai déjà dit, ce qui n’a par soi-même aucun éclat, tantôt brille et tantôt s’éclipse au gré de l'opinion. Donc, si les dignités ne donnent pas la considération, si plutôt elles se salissent au contact des méchants, si les révolutions des temps peuvent leur ôter leur splendeur, et l’opinion des peuples leur prix, comwuent croire qu’elles possèdent par elles-mêmes quelque heauté qui vaille un désir, et, à plus forte raison, qu’elles puissent en communiquer aux hommes ?

Fier d’étaler aux yeux un luxe éblouissant, Sous la pourpre Néron se croyait plus qu’un homme; Mais le monde indigné le haïssait, et Rome

Payait ce luxe de son sang.

136 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ LIB. Il.

Séd quondam dabat improbus verendis Patribus indecores curules.

Quis illos igitur putet beatos, Quos miseri tribuunt, honores ? -

« An veroregna regumque familiaritas efficere potentem valent ?— Quidni, quando eorum felicitas perpetuo perdurat? — Atqui plena est exemplorum vetustas,

. plena etiam præsens ælas, qui reges felicitatem calamitate mutaverint. O præclara potentia, quæ ne ad conservationem quidem sui satis efticax invenitur |

« Quod si hæc regnorum potestas beatitudinis auctor est, nonne, si qua parte defuerit, felicitatem mimuat, miseriam importet ? Sed quamvis late humana tendantur imperia, plures necesse est gentes relinqui, quibus regum quisque non imperet. Qua vero parte beatos faciens desinit potestas, hac impotentia subintrat, quæ miseros facit: hoc igitur modo majorem regibus inesse necesse est miseriæ portionem. Expertus sortis suæ periculorum tyranuus, regui metus pendentis supra verticem gladi terrore simulavit. Quæ est igitur hæc potestas, quæ sollicitudinum morsus expellere, quæ formidinum aculeos vitare nequit? Atqui vellent ipsi vixisse securi, sed nequeunt : dehinc de potestate gloriantur. An tu potentem censes, quem videas velle, quod non possit= efficere? Potentem censes, qui satellite latus ambit; quæ

Tasulteur du sénat, aux Pères vénérables

Il jetait anneaux d'or, consulats et licteurs ;

Qui pourrait sans rougir se parer des honneurs Que décernent des misérables ?

« La royauté du moins et la faveur des rois peuvent-elles donner la puissance ?— Je ne dis pas non, quand leur bonheur dure jusqu à la fin de leur vie; mais l’antiquité et notre siècle même fournissent cent exemples de rois dont la félicité s'estchangée en catastrophes. O la rare puissance qui n'est pas assez puissante pour se conserver elle-même!

« Que si l'autorité royale donne le bonheur, ne faut-il pas admettre que, dès qu'elle s’affaiblit, ce bonheur diminue, et que l’infortune commence ὃ Mais si loin que s'étende la domination de chaque roi, la plus grande

partie des nations se trouve nécessairement en dehors de son empire. Or, là où s’arrète la puissance qui donne le bonheur, se glisse l'impuissance qui fait le malheur : par conséquent, dans la part faite aux rois, c'est fatalement la misère qui domine. Un tyran qui avait fait l'épreuve des dangers de sa condition, représentait les terreurs de la royauté par l'image effrayante d’un glaive suspendu au-dessus de sa tête. Qu'est-ce donc qu’un pouvoir qui ne peut se soustraire aux morsures des soucis, ni éviter les dards acérés de la crainte? Certes, les rois eux-mêmes voudraient vivre sans inquiétude, mais ils ne le peuvent pas; et ils sont fiers de leur pouvoir! Le crois-tu puissant l'homme qui veut au delà de ce qu’il peut; qui ne marche qu’'entouré de satellites; qui craint

138 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLE LIB. III.

quos terret, ipse plus metuit ; qui ut potens esse videatur, in servientium manu situm est?

« Nam quid eco de regum familiaribus disseram,, quumregna ipsa tantæ imbecillitatis plenademonstrem? quos quidem regia potestas sæpe incolumis, sæpe autem lapsa prosternit? Nero Senecam familiarem præceptoremque suum ad eligendæ mortis coegit arbitrium. Papinianum diu inter aulicos potentem, militum gladiis Antoninus objecit. Atqui uterque potentiæ suæ renuntiare voluerunt; quorum Seneca opes etiam suas tradere Neroni, seque in otium conferre conatus est. Sed dum ruituros moles ipsa trahit, neuter, quod voluit, effecit. Quæ est igitur ista potentia, quam pertimescunt habentes, quam, nec, quum habere velis, tutus sis, et quum deponere cupias, vitare non possis? An præsidio sunt amici, quos non virtus, sed fortuna conciliat? Sed quem felicitas amicum fecit, infortunium faciet inimicum. Quæ vero pestis efficacior ad noceudum, quam familiaris inimicus ?

Qui se volet esse potentem, Animos domet ille feroces, Nec victa libidine colla Fœdis submittat habenis.

Etenim licet Indica longe

plus encore qu’il n’effraye*; l’homme enfin dont le pouvoir ne se manifeste qu’autant que ses serviteurs le veulent bien ?

« À quoi bon m'étendre sur les favoris des rois, après avoir démontré que la royauté elle-même est si pleine de faiblesse ? Le maître, dans la prospérité, ne les épargne pas toujours, et souvent ils sont entraînés dans sa chute. Néron ne laissa à Sénèque, son familier et son précepteur, que le choix de son supplice. Papinien, après de longues années de crédit à la cour, fut livré par Antonin au glaive des soldats. Encore, tous deux avaient-ils voulu renoncer à leur puissance. Sénèque même avait insisté auprès de Néron pour se retirer en lui abandonnant ses richesses‘. Mais le fardeau qu'ils portaient devait les écraser, et ni l’un ni l’autre ne put faire ce qu'il voulait. Quelle est donc cette puissance que redoutent ceux qui la possèdent, qui ne garantit pas du péril ceux qui la recherchent, et qu’on ne peut fuir quand on veut s’en défaire ? Trouverez-vous du moins quelque assistance auprès de ces amis que donne, non pas le mérite, mais la fortune? Non. L’homme que votre bonheur a fait votre ami, votre malheur vous le rendra hostile. Or, est-il un fléau plus redoutable qu’un ennemi qu’on loge dans sa maison ?

Savoir se vaincre et maitriser son âme’, Aux voluptés renoncer sans regrets,

Des passions briser le joug infâme :

Je reconuais la puissance à ces traits.

Je veux que l'Inde adore tes décrets,

Tellus tua jura tremiscat,

Et serviat ultima Thule; Tamen atras pellere curas, Miserasque fugare querelas Non posse, potentia non est.

« Gloria vero quam fallax sæpe, quam turpis est| Unde non injuria Tragicus exclamat :

*Q n 1» an 1» , . “ Cosu, δόξα, μυρίοισι CA βροτῶν,

Plures enim magnum sæpe nomen falsis vulgi opinionibus abstulerunt; quo quid turpius excogitari potest? Nam qui falso prædicantur, suis ipsi necesse est laudibus erubescant. Quæ si etiam meritis conquisitæ sint, quid tamen sapientis adjecerint conscientiæ, qui bonum suum non populari rumore, sed conscientie veritate metitur? Quod si hoc ipsum propagasse nomen, pulchrum videtur, consequens est ut fœdum non extendisse judicetur. Sed quum, uti paulo ante disserui, plures gentes esse necesse sit, ad quas unius fama hominis nequeat pervenire, fit, ut quem tu æstimas oloriosum, pro maxima parte terrarum videatur inglorius. Inter hæc vero popularem gratiam, ne commemoratione quidem dignam puto, quæ nec judicio provenit, nec unquam firma perdurat.

Qu'au bout du monde habité, Thulé même Tremble à ta voix; si la crainte au teint blême, Si le soupçon sans cesse renaissant | Creusent ton front sous l'or du diadême,

Tout ton pouvoir ne te rend pas puissant.

« Et la gloire ! que souvent elle est mensongère et honse! De là cette exclamation si bien fondée du poëte

gique* :

Combien de vils mortels, ὁ courtisane ! ὁ Gloire! Dont les noms, grâce à toi, déshonorent l’histoire!

mbre de misérables, en effet, ont arraché un grand m à l'engouement aveugle du vulgaire; peut-on rien aginer de plus honteux? Des éloges accordés à faux, ivent faire rougir ceux qui les reçoivent. S'ils sont récompense du mérite, que peuvent-ils ajouter à pinion que le sage a de lui-même? Ce n’est pas, en et, sur l'approbation du vulgaire qu’il fonde son bonir, mais sur le témoignage sincère de sa conscience. Que on trouve beau de propager sa renommée, pour être 1séquent il faut reconnaître qu'il est honteux de ne pas tendre. Mais comme, ainsi que je l'ai déjà remarqué, 1'est pas possible que le nom d'un homme ne soit pas ioré du plus grand nombre des nations, il suit de là e la gloire que tu décernes à un individu lui fait défaut as la plus grande partie de la terre. Au surplus, je n’ac- ‘de pas la moindre attention à la faveur du vulgaire, uelle d'ordinaire n’est ni judicieuse ni constante.

« Jam vero quam sit inane, quam futile nobilitatis nomen, quis non videat ? quæ si ad claritudinem refertur, aliena est. Videtur namque esse nobilitas, quædam de meritis veniens laus parentum. Quod si claritudinem prædicatio facit, illi sint clari necesse est, qui prædicantur. Quare splendidum te, si tuam non habes, aliena claritudo non efficit. Quod si quid est in nobilitate bonum, id esse arbitror solum, ut imposita nobilibus necessitudo videatur, ne a majorum virtute degenerent.

Omne hominum genus in terris Simili surgit ab ortu :

Unus enim rerum pater est, Ünus cuncta ministrat.

Ille dedit Phæbo radios, Dedit et cornua Lunæ.

Ille homines etiam terris Dedit, et sidera cœlo.

Hic clausit membris animos Celsa sede petitos.

Mortales igitur cunctos Edit nobile germen.

Quid genus, et proavos strepitis ?

Si primordia vestra,

« Qui ne voit aussi combien est vide, combien est frivole ce qu’on appelle la noblesse ? La rapportez-vous à l’illustration du nom? Elle est le fait d'autrui. Qu'est-ce, en effet, que la noblesse, sinon une distinction qui a sa source dans les belles actions des ancêtres? D’autre part, si 1}}lustration s’acquiert par la louange, ceux-là seuls sont illustres dont on fait l'éloge. Conséquemment, à défaut d'illustration qui te soit propre, ce n’est pas celle d'autrui quit’en donnera. Pour finir, s'il y a quelque chose de bon dans la noblesse, à mon avis, c’est uniquement l’obligation qu'elle devrait imposer aux nobles de ne pas dégénérer de la vertu de leurs ancêtres.

Enfants de l’empyrée exilés sur la terre, Mortels, vous êtes tous les fils du même père; Ce père tout-puissant De l’Étre et de la Vie est la source commune ; ” C’est à lui que Phébus doit ses feux, et la Lune Son lumineux croissant,

À la terreil donna les hommes; les étoiles De la nuit, à sa voix, dissipèrent les voiles ; Quand son souffle divin S'enferma dans vos corps formés à son image, De sa propre noblesse il transmit l'héritage À tout le genre humain.

Si de tous les mortels le ciel est la patrie, Pourquoi donc nous vanter la pompeuse série

uk DE CONSOLATIONE PHILOSOPIILÆ LIB. ΠΙ.

Auctoremque Deum spectes, Nullus degener exstat,

Ni vitiis pejora fovens Proprium deserat ortum.

Page 1