Livre sa blonde alvéole
Puis plonge un dard assassin Dans le sein
Du téméraire, et s'envole.
« ΤΊ est donc hors de doute que ces divers chemins, a de se diriger vers la béatitude, s’en écartent*, et ils ne peuvent conduire au but qu’en les suivant on flattait d’atteindre. Et encore, que d’épines! que mauvais pas! Je vais te le prouver en peu de mots. yons : travailleras-tu à amasser des trésors ? tu en ouilleras ceux qui les possèdent. Ambitionneras-tu lat des dignités? il te faudra supplier ceux qui en osent , et toi qui vises à éclipser les autres, tu des t’humilier et t’avilir par la prière. Désires-tu la ssance ? Exposé aux embüches de tes sujets, tu vis au milieu des périls. Cours-tu après la gloire ? La
146 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ LIB rus 6555 non spe!” (6 rei, COL XIV e corporis FE” ssione nituntuf"s os robore superar” Habet omnisb : præibitis? Respicit Ἅ celeritatem, et aliquand€ | αἱ quidem cœlum non hi:
Apiumqv Aa regitur, ratione mirandum.
Stimulis agi
Ubi gr ,rapidus est, ut velox, et verna-
Fuc sbilitate fugacior! Quod si, ut Ατί-
| LES oculis hominesuterentur, ut eorum
à penetraret, nonne introspectis visce-
Piiadis superficie pulcherrimum corpus.
τ videretur? Igitur te pulchrum videri, nor
re , sed oculorum spectantium reddit infirmi-
7 atimate quam vultis nimio corporis bona,
# iatis hoc, quodcumque miramini, triduanæ fejpiculo posse dissolvi. Ex quibus omnibus illud ere in Summam licet : quod hæc, quæ nec prægr 4018 pollicentur, bona possunt, nec omnium ponorum congregatione perfecta sunt, ea nec ad bearitudinem, quasi quidam calles, ferunt, nec beatos
ipsa perfciunt.
route est rude, difficile; mille terreurs t’y suivent. Tu passes ta vie dans les plaisirs? Mais quel dédain, quel mépris n'a-t-on pas pour l'esclave de ce qu’il y a de plus vil et de plus fragile au monde, le corps? Et ceux qui se prévalent des avantages du corps, combien est faible, combien est précaire la supériorité qui les rend si confiants ! Surpasserez-vous jamais les éléphants en grosseur, les taureaux en force? Devancerez-vous les tigres à la course ? Voyez l'étendue du ciel, sa solidité, la rapidité de ses évolutions, et cessez enfin de donner votre admiration à des choses qui la méritent si peu. Ce sont là pourtant les moindres merveilles du ciel; ce qu’il faut surtout admirer, c’est l'intelligence qui le gouverne. Quant à l'éclat de la beauté, comme il passe vite ! comme il dure peu ! moins éphémères sont les fleurs du printemps. Si les hommes, comme dit Aristote “, avaient les yeux de Lyncée, et que leurs regards pussent percer tous les obstacles, est-ce qu'à l’aspect des viscères qu'il renferme, le corps même d’Alcibiade, s charmant à la surface, ne semblerait pas d'une hideuse laideur ἢ Ta beauté n’est . donc qu’apparente ; ce n’est pas à la nature que tu la dois, mais à la faiblesse des yeux qui te regardent. Mais surfaites tant qu’il vous plaira les avantages du corps; toujours est-il que cet objet de votre admiration peut en trois jours être détruit par le feu, si peu vif pourtant, de la fièvre. On peut conclure de tout cela que des choses incapables de donner ce qu'elles promettent, et qui ne résument pas en elles l’universalité des biens, ne peuvent, par aucune route certaine, nous conduire à la béatitude, ni nous la procurer par elles-mêmes.
La
150 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLE 118. I.
Eheu, quæ miseros tramite devios
Abducit ignorantia !
. Non aurum in viridi quæritis arbore,
Nec vite gemmas carpitis;
Non altis laqueos montibus abditis, Ut pisce ditetis dapes;
Nec vobis capreas si libeat sequi, Tyrrhena captatis vada.
Ipsos quinetiam fluctibus abditos Norunt recessus æquoris ;
Quæ gemmis niveis unda feracior, Vel quæ rubentis purpuræ;
Nec non quæ tenero pisce, vel asperis Præstent echinis littora.
Sed quonam lateat, quod cupiunt bonurm, Nescire cæci sustinent,
Et, quod stelliferum trans abit polum,
Tellure demersi petunt.
C’est l’ignorance, hélas ! mortels présomptueux, Qui vous aveugle et vous fourvoie.
Cueillez-vous des rubis sur le cep tortueux ἢ De l'or sur l'arbre qui verdoie ?
Sur le sommet des monts qui de vous tend ses rets Pour pêcher l’exquise murène ?
Chassez-vous le chevreuil, cet hôte des forêts,
Au fond du golfe de Tyrrhène ?
Vous avez pénétré les secrets de la mer; Vous plongez dans ses noirs abimes ;
Vous savez quels récifs, au fond du gouffre amer, Abritent les perles opimes;
Sur quels bords luit la pourpre aux éclatants reflets ; Quels poissons nourrit chaque plage :
Hérissons épineux, délicats surmulets, Ces mets si vantés de notre âge.
Mais le souverain bien, 6 mortels aveuglés, Se dérobe à votre misère :
Il réside au delà des pôles étoilés, Et vous le cherchez sur la terre !
452 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ 1.18. III.
Quid dignum stolidis mentibus imprecer?
Opes, honores ambiant, Et quum falsa gravi mole paraverint,
Tum vera cognoscant bona.
« Hactenus mendacis formam felicitatis ostendisse = suffecerit; quam si perspicaciter intueris, ordo est-æ -! deinceps, quæ sit vera monstrare. — Atqui video, = ? inquam, nec opibus sufficientiam, nec regnis poten— tiam, nec reverentiam dignitatibus, nec celebritatemsr ΞΡ gloria, nec lætitiam voluptatibus posse contingere- =: — An etiam causas, cur id ita sit, deprehendisti? ——— Tenui quidem veluti rimula mihi videor intueri, se ex te cognoscere malim apertius. — Atqui prompssstissima ratio est. Quod enim simplex est indivs=sumque natura, id error humanus separat, et ἃ ver Æ© atque perfecto ad falsum imperfectumque traduci #- An tu arbitraris, quod nihilo indigeat, egere potentiza ? — Minime, inquam. — Recte tu quidem : nam 58 quid est, quod in ulla re imbecillioris valentiæ sit » in hac præsidio necesse est egeat alieno. — Ita est >
Insensés ! Que le Ciel, ardent à vous punir, Exauce ce vœu de mon âme!
Sans trêve, sans repos, poursuivez le plaisir, Les honneurs et le luxe infâme!
Puis, à bout de courage, et ployant les genoux, De vos félicités coupables
Quand vous reconnaîtrez le néant, puissiez-vous Voir, trop tard, les biens véritables!
« Maisen voilà assez sur ce sujet. Si, grâce à n.es leçons, tu es en état de distinguer clairement sous son masque la fausse félicité, le moment est venu de te montrer la véritable. — Je vois bien, dis-je, que les richesses ne peuvent mettre à l’abri du besoin, que la royauté ne donne pas la puissance, ni les dignités la considéraion, ni la gloire la célébrité, ni les voluptés le vrai laisir. — Mais en vois-tu la raison ? — Je crois l’entreroir, comme on entrevoit le jour par une étroite ouverure; mais Je voudrais en être plus assuré, l'apprenant le ta bouche. — Elle est très-facile à comprendre : c’est que les hommes séparent par ignorance ce qui de soi est imple, indivisible, et substituent ainsi le mensonge à la rérité, l’imparfait au parfait. Penses-tu qu'un homme, t qui rien ne manquerait, ne posséderait qu'une puisance incomplète ? — Non, certainement, répondis-je. — lu as raison; car si, parmi les choses qu'il possède, l'en était une seule qui laissât à désirer, de ce côté, il aurait nécessairement besoin de l'assistance d'autrui. —
1454 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. II.
inquam. — Jgitur suffcientiæ potentiæque una est
eademque natura. — Sic videtur. — Quod vero hujusmodi sit, spernendumne esse censes, an contra rerum omnium veneratione dignissimum ? — At hoc, inquam,
ne dubitari quidem potest.— Addamus igitur sufficientiæ potentiæque reverentiam, ut hæc tria unum esse judicemus. — Addamus, siquidem vera volumus confiteri. — Quid igitur? inquit, obscurumne hoc atque ignobile censes esse, an omni celebritate clarissimum ἢ Considera vero ne, quod nihilo indigere, quod potentissimum, quod honore dignissimum esse concessum est, egere claritudine, quam sibi præstare non possit, atque ob id aliqua ex parte videatur abjectius.
— Non possum, inquam, quin hoc uti est, ita etiam celeberrimum esse confitear. — Consequens igitur est, ut claritudinem superioribus tribus nihil differre fateamur.
— Consequitur, inquam.— Quod igitur nullius egeat alieni, quod suis cuncta viribus possit, quod sit clarum atque reverendum, nonne hoc etiam constat esse lætissimum ?—Sed unde huic, inquam, tali mœærorullus obrepat, ne cogitare quidem possum.— Quare plenum esse lætitiæ, siquidem superiora manebunt, necesse est confiteri. Atqui illud quoque per eadem necessarium est, sufficientiæ, potentiæ, claritudinis, reverentiæ, jucunditatis, nomina quidem esse diversa, nullo vero modo discrepare substantiam. — Necesse est, inquam. — Hoc igitur, quod est unum simplexque na-
tura, pravitas humana dispertit, et, dum rei, quæ parti-
bus caret, partem conatur adipisci, nec portionem, quæ
Assurément, dis-je. — Donc, se suflire à soi-même et être puissant n'est qu’une seule et même chose. — Je le pense aussi.— Un semblable état te paraît-il à dédaigner ? N'est-ce pas, au contraire, le plus digne de respect ? — Il n’y a pas à cet égard de doute possible. — Eh bien! à la faculté de se suffire à soi-même et à la puissance ajoutons la considération, et regardons ces trois qualités comme n’en faisant qu'une. — J'y consens, car il faut bien convenir de la vérité. — Quoi donc, reprit-elle, ce nouvel état te paraît-il voué au mépris, à l'obscurité, et non pas plutôt à la célébrité la plus éclatante? Remarque que si, comme tu en es convenu, il représente l’absence de tout besoin, la puissance suprême et la considération absolue, la célébrité, à laquelle il n’aurait pu atteindre, ne saurait lui manquer sans qu'il parût, par cela seul, méprisable à certains égards. — Je ne puis nier, dis-je, que la célébrité soit une des conditions d’un pareil état.— D'où je conclus que la célébrité ne diffère en rien des trois qualités dont il a été question. — La conclusion est juste. — Mais un état où l’on ne manquerait de rien, où l’on pourrait tout par ses propres forces, où l’on serait illustre et considéré, ne procurerait-il pas encore la joie la plus pure? — Je ne puis même imaginer d’où pourrait s’y glisser le moindre sujet de chagrin. — Il faut donc reconnaître qu'on y jouirait d’une joie parfaite; c'est une conséquence nécessaire de ce qui précède. Mais une autre conséquence tout aussi rigoureuse, c’est que:la faculté de se suffire, la puissance, la renommée, la considération et le plaisir, si différents que soient ces noms, ne constituent qu’une seule et même chose. — On ne peut le nier, dis-je. — Donc, c’est la sottise des hommes qui divise ce qui est un et simple de sa nature ; et de là vient qu'en.s’efforçant d'acquérir une partie d'un tout qui n'a pas de parties, ils n’obtiennent ni cette partie, puisqu'elle n'existe pas, ni le tout, puis-
“α DE ΝΘ ΑΤΡΙ͂ΣΕ PSIEESOCBEE ἘΠῚ EN.
δίς es. nee Kim. σα ποκα 2feciat, assequiouw.— araasms. ecrans. mod? — Qui drvitias, mquit, pet, penrnæ fuza, de potentia mb Rhborat : vilis rbsenrusqre esse mavukt - multss etiam Sin naturales que subtrahet scicpttes, ne pecun:am, quam pa- ΤΑ, anntiat. Sed br mods ne safhcientia quidem contmant #1 quem valkentia (leserit, quem molestia pret, uem viEtas 2516. quem recondit obscuritas. (ya vero sobim pre dessderat, proflisat opes, deτρια volmptates. bounremque petentia carentem, gloram quoque mbili pendit. Sed hux quoque quam μπῇ déficiant. vides. Fit enim ut aliquando necessans eat, ut aszietatibus mordeatur: quumque hæc depellere nequeat, etiam id quod maxime petebat, potiens esse desistat. Similiter ratocinan de honoribus, dora, voluptatibus licet. Nam quum unumquod- “πα horum idem, quod cétera. sit, quisquis horum alsquid sine ceteris petit, ne iÏlud quidem, quod desiderat, apprebendit. — Quid igitur? inquam, si quis “ΜΔ simul cupiat adipisci?... — Summam quidem ile beatitudinis velit; sed num in his eam reperiet, quæ demonstravimus, id quod pollicentur, non posse conferrée? — Minime inquam.— In bis igitur, quæ singula quæque éxpetendorum præstare creduntur, beatitudo sul modo investizganda est.— Fateor. inquam, et hoc 4} dici verius potest. — Habes igitur, inquit, et forsan falsa: felicitatis, et causas : deflecte nunc in advérsum ments intuitum; ibi enim veram, quam pro-
misisnus, statim videbis.— Atqui bæc, inquam, vel cæco
qu'ils n'y visent point. — Comment cela? demandai-je. — Le voici, dit-elle. L'homme qui court apres la richesse pour éviter la pauvreté, ne se met pas en peine de la puissance; il se résigne au mépris et à l'obscurité; il se prive même souvent des plaisirs les plus innocents, dans la crainte de perdre l’argent qu'il a entassé. Mauvais moyen; il ne peut se dire affranchi de tout besoin l'homme qui se voit privé de toute action sur les autres, dévoré par l'inquiétude, accablé sous le mépris, enseveli dans l'obscurité. D'autre part, l’homme qui ne désire que la puissance, prodigue ses trésors, dédaigne les voluptés, et ne fait nul cas des honneurs et de la gloire que la puissance ne rehausse pas. Mais tu vois aussi à combien d'avantages 1l renonce. Il arrive, en effet, que souvent il manque du nécessaire ou que les soucis ne lui laissent aucun repos; et comme il ne peut se soustraire à ces inconvénients, il perd ce qu'il désirait par-dessus tout, la puissance, La même observation s'applique aux honneurs, à la gloire, aux voluptés. Car ces biens divers ne formant qu'un tout indivisible, l’homme qui en poursuit quelqu'un à l'exclusion des autres, ne peut même atteindre le seul qu’il désire. — Mais quoi! demandai-je, si quelqu'un voulait acquérir tous ces biens à la fois ?... — Celui-là viserait à la souveraine béatitude ; mais la trouverait-il dans des choses qui, je l’ai démontré, sont incapables de donner ce qu’elles promettent ? — Non, dis-je. — Ce n’est donc pas dans les choses qui, prises isolément, semblent renfermer tous les biens désirables, qu’il faut chercher la béatitude. — J'en conviens, répondis-je, et l’on ne peut rien dire de plus vrai. — Tu connais maintenant, reprit-elle, les dehors de la fausse félicité et ses causes. Tourne maintenant dans le sens opposé les yeux de ton esprit, et aussitôt, comme je te l’ai promis, tu découvriras le véritable bonheur, — Certes, répondis-je, un aveugle même l’aper--
perspicua est, eamque tu paulo ante monstrasti, dum falsæ beatitudinis causas aperire conabaris. Nam, ni fallor, ea vera est et perfecta felicitas, quæ sufficientem, potentem, reverendum, celebrem, lætumque perficiat. Atque ut me interius animadvertisse cognoséas, quæ unum horum, quoniam idem cuncta sunt, veraciter præstare potest, hanc esse plenam beatitudinem sine ambiguitate cognosco.— O te, alumne, hac opinione felicem, siquidem hoc, inquit, adjeceris.... — Quidnam? inquam. — Essene aliquid in his mortalibus caducisque rebus putas, quod hujusmodi statum possit afferre ὃ — Minime, inquam, puto; idque a te, nihil ut amplius desideretur, ostensumest.—Hæc igitur vel imagines veri boni, vel imperfecta quædam dare bona mortalibus videntur : verum autem atque perfectum bonum conferre non possunt.— Assentior, inquam. — Quoniam igitur agnovisti, quæ vera illa sit, quæ autem beatitudinem mentiantur, nunc superest, ut unde veram hanc petere possis, agnoscas. — Id quidem, inquam, jamdudum vehementer exspecto.— Sed quum, ὉΠ in Timxæo Platoni, iriquit, nostro placet, ira minimis quoque rebus divinum præsidium debeat implorari, quid nunc faciendum censes, ut illius summi boni sedem reperire mereamur? — Invocandum, in-
quam, rerum omnium patrem, quo prætermisso, nul-
lum rite fundatur exordium. — Recte, » inquit; ac sk : mul 114 modulata est:
cevrait; tu me l’as montré tout à l’heure en me dévoilant les causes de la fausse félicité. Si je ne me trompe, en effet, le véritable et parfait bonheur est celui qui procure la suffisance de toutes choses, la puissance, la considération, la célébrité et la joie. Et la preuve que j’ai compris toute ta pensée, c'est que chacun de ces biens équivalant à tous, le bonheur qu'il peut réellement donner équivaut, je le reconnais sans hésiter, à la suprême béatitude. — O mon cher disciple! que tu es heureux de penser ainsi, pourvu toutefois que tu ajoutes ceci... — Quoi? demandai-je. — Crois-tu que les biens périssables de ce bas-monde puissent procurer un état de ce genre? — Je ne le pense pas, répondis-je, et tu as assez bien démontré le contraire pour que toute nouvelle preuve soit superflue. — Ces avantages ne donnent donc à l’homme que les apparences du vrai bonheur, où tout au plus certains biens toujours imparfaits, mais ils ne peuvent lui procurer la véritable et parfaite félicité. — J'en conviens, dis-je. — Eh bien! puisque à présent tu sais distinguer le vrai bonheur de celui qui n'en ἃ que l'apparence, il te reste à apprendre à quelle source tu peux puiser ce vrai bonheur. — C’est précisément là, dis-j Je, ce que depuis longtemps je désire si vivement savoir. — En ce cas, si, comme le veut mon cher Platon dans son Timée, il faut, même dans les circonstances les moins importantes, implorer l'assistance divine“, que devons-nous faire, à ton avis, pour nous rendre dignes de découvrir la source de ce véritable bonheur? — Il faut, répondis-je, invoquer le Père de toutes choses; c’est un devoir de rigueur au début de toute entreprise. — C’est bien penser, » dit-elle, æt aussitôt elle chanta de la sorte :
40 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLE LIB. NI.
O qui perpetua mundum ratione gubernas, Terrarum cœlique sator, qui tempus ab ævo
Ire jubes, stabilisque manens das cuncta moveri; Quem non externæ pepulerunt fingere causæ Materiæ fluitantis opus, verum insita summi Forma boni, livore carens : tu cuncta superno Ducis ab exemplo, pulchrum pulcherrimus ipse Mundum mente gerens, similique imagine formans Perfectasque jubens perfectum absolvere partes. Tu numeris elementa ligas, ut frigora flammis, Arida conveniant liquidis : ne purior ignis
Evolet, aut mersas deducant pondera terras.
Tu triplicis mediam naturæ cuncta moventem | Connectens animam per consona membra resolvis; Quæ quum secta duos motum glomeravit in orbes,
In semet reditura meat, mentemque profundam
Père, nous adorons ta sagesse profonde” |
Par d'immuables lois tu gouvernes le monde!
Créateur de la terre et du ciel, à ta voix
Le temps surpris marcha pour la première fois.
L'univers roule autour de ton trône immobile;
Étrangère à l’envie égoïste et stérile,
Ta bonté seule, au sein de ton vaste repos,
T'inspira le projet d’ordonner le chaos “.
Tu pensas! tu voulus! tu portais en toi-même
Le type souverain de la beauté suprème ".
C'est d'après ce modèle éternel et divin
Que le monde naïssant se forma sous ta main;
De détails accomplis merveilleux assemblage,
Il était ta pensée : il devint ton image.
Les éléments soumis s'accordent sous ta loi :
L'humide avec le sec, le chaud avec le froid ;
Le feu ne revient pas à la voûte éthérée ;
Et par son propre poids la terre équilibrée
Repose sans danger sur l'abime béant.
Pourtant à l'univers, si voisin du néant,
La vie encor manquait. Tu lui donnas une âme,
Une et triple à la fois”, dont la brülante flamme,
De l'inerte machine échauffant les ressorts,
Dans l’espace infini fit mouvoir tous les corps.
Cette âme, se scindant en deux moitiés, s'élance,
Et d'un double circuit ceint l'étendue immense *.
Tournant sur elle-même, elle revient toujours
À son point de départ; ct, dans son double cours,
Circuit, et simili convertit imagine cœlum.
Tu causis animas paribus, vitasque minores Provehis, et levibus sublimes curribus aptans In cœlum, terramque seris : quas lege benigna Ad te conversas reduci facis igne reverti.
Da, Pater, augustam menti conscendere sedem, Da fontem lustrare boni, da luce reperta
In te conspicuos animi defigere visus.
Disjice terrenæ nebulas et pondera molis, Atque tuo splendore mica : tu namque serenum, Tu requies tranquilla piis ; te cernere finis,
Principium, vector, dux, semita, terminus idem.
« Quoniam igitur quæ sit imperfecti, quæ etiam perfecti boni forma, vidisti, nunc demonstrandum reor, quonam hæc felicitatis perfectio constituta sit. In quo ilud primum arbitror inquirendum, an aliquod hujusmodi bonum, quale paulo ante definisti, in rerum natura possit existere, ne nos præter rei subjectæ veritatem cassa cogitationis imago decipiat. Sed quin
De l’espace cxplorant les retraites profondes,
Elle entraîne en fuyant les soleils et les mondes. De ce foyer fécond se détachent sans fin
D'autres âmes qu’attend un plus humble destin. Tu leur donnas des corps *; soudain, subtils génies, Elles peuplent des cieux les splendeurs infinies, Ou vers ce globe obscur abaissant leur essor, Subissent des humains et la forme et le sort, Jusqu'au jour où, du haut des voûtes étoilées,
Tu rappelles à toi leurs phalanges ailées *.
O Père! 6 Créateur! permets à notre amour
De contempler de près ton auguste séjour!
Du bonheur souverain source toujours nouvelle, Qu'aux yeux de notre esprit ta gloire se révèle !
De ce globe fangeux dissipe les vapeurs !
Dévoile à nos regards l’éclat de tes splendeurs !
De ta sérénité la vertu participe,
Te voir est notre fin, Dieu suprême, principe
De l’univers créé! Type éternel du beau!
De l’homme chancelant soutien, guide et flambeaa |
« Puis donc que tu sais distinguer le bonheur parfait d'avec le bonheur imparfait, il ne s'agit plus, je pense, que de te montrer où réside cette perfection du bonheur. Mais, avant tout, il faut rechercher si quelque bien, semblable à celui que tu as défini tout à l'heure, peut exister dans la nature; autrement nous pourrions prendre pour la vérité quelque chimère de notre imagination. Mais on ne peut nier qu'un bien de cette espèce
existat, sitque hoc veluti quidam omnium fons bonorum, negari nequit. Omne enim quod imperfectum esse dicitur, id imminutione perfecti imperfectum esse perhibetur. Quo fit, ut si in quolibet genere imperfectum quid esse videatur, in eo, perfectum quoque aliquid esse, necesse sit. Etenim perfectione sublata, unde illud, quod imperfectum perhibetur, exstiterit, ne fingi quidem potest. Neque enim ab diminutis inconsummatisque natura rerum cepit exordium, sed ab integris absolutisque procedens, in hæc extrema atque effeta dilabitur. Quod si, uti paulo ante monstravimus, ést quædam boni fragilis imperfecta felicitas, esse aliquam solidam, perfectamque, non potest dubitari. — Firmissime, inquam, verissimeque conclusum est. — Quo vero, inquit, habitet, ita considera. Deum rerum omnium principem, bonum esse, communis hbumanorum conceptio probat animorum. Nam quum nihil Deo melius excogitari queat, id, quo melius nihil est, bonum esse quis dubitet? Ita vero bonum esse Deum ratio demonstrat, ut perfectum quoque in eo bonum esse convincat. Nam ni tale sit, rerum omnium princeps esse non poterit; erit enim eo præstantius aliquid, perfectum possidens bonum, quod hoc prius atque antiquius esse videatur : omnia namque perfecta minus integris priora esse claruerunt. Quare, ne in infinitum ratio prodeat, confitendum est summum Deum, summi perfectique boni esse plenissimum. Sed perfectum bonum veram esse beatitudinem constituimus. Veram igitur beatitudinem
existe et qu'il soit comme la source d'où découlent tous les autres. En effet, tout ce ‘que l'on dit être imparfait u'est jugé tel que relativement à la perfection qui y manque. D'où il suit que si, en quelque genre que ce soit, un objet paraît imparfait, il faut nécessairement qu'il y ait un objet parfait dans le même genre. Et en effect, si l'on n'admet pas l’idée de perfection, d’où viendrait l'idée d’imperfection? c’est ce qu'on ne peut même imaginer. 1] est clair encore que la nature ne commence pas par créer des êtres incomplets et inachevés; elle débute par des ouvrages parfaits, irrépro- “chables; et pour produire des ébauches , il faut qu’elle soit vieillie et épuisée. Donc, si, comme je l'ai prouvé il n'y ἃ qu'un instant, 1l existe un certain bonheur fragile et imparfait, on ne peut douter qu'il n'y en ait un parfait et solide. — La conclusion, dis-je, est rigoureuse et inattaquable. — Voyons maintenant où réside cette parfaite félicité. Que Dieu, le premier de tous les êtres, soit bon, c’est ce qu'atteste l'assentiment unanime des hommes. En effet, si l’on ne peut rien imaginer de meilleur que Dieu, peut-on douter que ce qui est meilleur que tout le reste, ne soit bon par soi-même ? Mais de plus, la raison démontre, et cela d’une manière invincible, que la bonté de Dieu est de telle sorte qu'elle est identique au bien absolu. Car, sil en était autrement, Dieu ne serait pas le premier de tous les ètres ; il y aurait en effet au-dessus de lui un être en possession du bien absolu, antérieur à lui par conséquent, puisqu'il est clair que les êtres parfaits ont précédé ceux qui ne le sont point. C'est pourquoi, pour ne pas argumenter à perte de vue, il faut reconnaître que le Dieu souverain résume en lui la plénitude et la perfection du bien. Mais nous avons établi que le souverain bien n’est autre chose que la vraie béatitude. Il faut donc reconnaître aussi que la
166 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHILÆ 118. III.
in summo Deo sitam esse, necesse est.— Accipio, inquam, nec est quod contradici ullo modo queat. — Sed quæso, inquit, te, vide quam id sancte atque inviolabiliter probes, quod boni summi sammum Deum diximus esse plenissimum.—Quonam, inquam, modo? — Ne bunc rerum omnium patrem illud sammum bonum, quo plenus esse perhibetur, vel extrinsecus accepisse, vel ita naturaliter habere præsumas, quasi habentis Dei habitæque beatitudinis diversam cogites esse substantiam. Nam si extrinsecus acceptum putes, præstantius id quod dederit, eo quod acceperit, existimare possis. Sed hunc esse rerum omnium præcellentissimum, dignissime confitemur. Quod si natura quidem inest, sed est raticne diversum, quum de rerum principe loquamur Deo, fingat qui potest, quis hæc diversa conjunxerit. Postremo quod ἃ qualibet re diversum est, id non est illud, ἃ quo intelligitur esse diversum. Quare quod ἃ summo bono diversum est sui natura, id summum bonum non est : quod nefas est de Deo cogitare, quo nihil constat esse præstantius. Omnino enim nullius rei natura suo principio me- ΠΟΥ poterit existere; quare quod omnium principium sit, id etiam sui substantia summum esse bonum verissima ratione concluserim.— Rectissime, inquam. — Sed summum bonum beatitudinem esse concessum est. — ta est, mquam.— Igitur, inquit, Deum esse ipsam beatitudinem, necesse est confiteri. — Nec propositis,
inquam, prioribus refragari queo, et abillis hocillatune=
vraie béatitude réside dans le Dieu suprême. — J'admets cela, dis-je; il est absolument impossible d'y contredire. — Vois maintenant, je te prie, à quelle sainte et irréfutable conclusion tu arrives, en admettant avec moi que le Dieu souverain résume en lui le souverain bien. — Comment donc ? répondis-je. — Garde-toi bien de supposer, ou que le créateur de toutes choses a reçu du dehors le souverain bien, qu’il résume manifestement en lui, ou qu'il le possède virtuellement, mais de telle sorte que Dieu et la béatitude, c’est-à-dire le possesseur et la chose possédée, forment deux substances distinctes. En effet, si, dans ton opinion, Dieu avait reçu ce don du dehors, tu aurais Je droit de conclure la supériorité de celui qui donne sur celui qui reçoit. Or, nous reconnaissons, comme nous le devons, que Dieu est placé infiniment au-dessus de tout ce qui existe. Que si ce bien suprême se trouve virtuellement en lui, mais à l’état de substance distincte, le Dieu dont nous parlons étant le créateur de toutes choses, quel serait l'auteur d'une combinaison si étrange? [L'imagine qui pourra. Enfiu, un objet différent d’un autre objet ne peut-être celui-là même dont on reconnaît qu'il diffère. Donc ce qui, par essence, diffère du souverain bien, ne peut pas être le souverain bien ; or, on ne peut penser de la sorte à l'égard de Dieu, puisqu'il est constant qu'au-dessus de Dieu il n'y a rien. Aucune substance, en effet, ne peut être meilleure que son principe; c'est pourquoi l’on peut conclure avec toute certitude que l'être dont procèdent toutes choses est aussi, par essence, le souverain bien. — Parfaitement raisonné, dis-je. — Mais le souverain bien est la même chose que la béatitude ; c'est un point accordé. — En effet, dis-je. — Donc, reprit-elle, il faut nécessairement reconnaître que Dieu est la béatitude même. — Je ne puis contester ui les prémisses ni la conséquence que
consequens esse perspicio. — Respice, inquit, an hinc quoque idem firmius approbetur, quod duo sumn:a bona, quæ a se diversa sint, esse non possunt. Etepim quæ discrepant bona, non esse alterum quod sit alterum, liquet : quare neutrum poterit esse perfectum, quum alterutri alterum deest. Sed quod perfectum non sit, id summum non esse manifesitum est : nullo modo igitur quæ summa sunt bona, ea possunt esse diversa. Atqui et beatitudinem, et Deum, summum bonum esse collegimus : quare-ipsam necesse est summam esse beatitudinem, quæ sit summa divinitas. — Nihil, inquam, nec re hac verius, nec ratiocinatione firmius, nec Deo dignius concludi potest.
— Super hæc, inquit, igitur, veluti geometræ solent, demonstratis propositis, aliquid iuferre, quæ πορίοματα ipsi Vocant, ita ego quoque tibi veluti corollarium dabo. Nam quoniam beatitudinis adeptione fiunt homines beati, beatitudo vero est ipsa divinitas, divinitatis adeptione fieri beatos, manifestum est. Sed uti justitiæ adeptione justi, sapientiæ sapientes fiunt, ita divinitatem adeptos, deos fieri simili ratione uecesse est. Omnis igitur beatus, deus; sed natura quidem unus, participatione vero nihil prohibet esse quam plurimos. — Et pulchrum, inquam, hoc, atque pretiosum, sive πόρισμα, sive corollarium vocari mavis. — Atqui hoc quoque pulchrius nihil est, quod his annectendum esse ratio persuadet. — Quid? inquam.— Quum multa, inquit, beatitudo con-
tu en tires. — Voyons, dit-elle, si l'on ne pourrait prouver plus solidement encore la même proposition, par cet argument que deux souverains biens, qui différeraient l'un de l’autre, ne pourraient coexister. En effet, de deux biens différents, il est clair que l’un ne peut être la même chose que l'autre; donc tous deux sont incomplets, puisque chacun est depourvu de ce qui coustitue l’autre. Mais ce qui est incomplet ne possède pas l'absolu, c'est clair; donc des biens qui seraient absolus ne pourraient pas différer de nature. Or, nous avons admis que la héatitude et la divinité sont la même chose que le souverain bien; par conséquent, la suprème béatitude est la même chose que la suprême divinité. —On ne saurait, dis-je, arriver à une conclusion plus juste, plus solidement raisonnée, ni plus digne de Dieu. -
— J'irai plus loin, dit-elle, et je veux, à la facon des géomètres, tirer des démonstrations qui précèdent certaines conséquences qu’eux-mêmes nomment porisimes*, et que j'ajouterai comme corollaires. Puisque c’est par l’acquisition de la béatitude que les hommes deviennent heureux, la béatitude étant la même chose que la divinité, il est évident que c'est l’acquisition de la divinité qui donne le bonheur. Mais par la mème raison que la justice fait le juste et la sagesse le sage ἡ, la divinité doit nécessairement transformer en dieux ceux qui l'ont acquise. Donc tout homme heureux est un dieu. Il n’existe à la- vérité qu’un seul Dieu par essence; mais rien ñe s'oppose à ce qu’il y en ait un grand nombre par participation. — Voilà, dis-je, une proposition brillante et merveilieuse, de quelque façon que tu la nommes, porisme ou corollaire. — J'en sais une autre, incomparablement plus belle, qui se rattache aux précédentes par la logique la plus rigoureuse. — Taquelle? demandai-je. — Comme en apparence la béatitude renferme plusieurs conditions
470 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 118. IIL.
tinere videatur, utrumune hæc omnia unum veluti corpus beatitudinis quadam partium varietate conjungant, an sit corum aliquid, quod beatitudinis substantiam compleat, ad hoc vero cetera referantur ? — Vellem, inquam, id ipsarum rerum commemoratione patefaceres.— Nonne, inquit, beatitudinem bonum esse censemus ? — Acsummum quidem, inquam. — Addas, inquit, hoc omuibus licet. Nam eadem sufficientia summa est, eadem summa potentia, reverentia quoque, claritas, et voluptas beatitudo esse judicatur. Quid igitur? Hæccine omnia, bonum, sufficientia, potentia, ceteraque, veluti quædam beatitudinis membra sunt, an ad bonum veluti ad verticem cuncta referuntur? — Intelligo, inquam, quid investigandum proponas: sed, quid constituas, audire desidero.— Hujus rei discretionem sic accipe. Si hæc omnia beatitudinis membra forent, ἃ se quoque invicem discreparent. Hæc est cnim partium natura, ut nnum corpus diversa componant. Atqui hæc omnia idem esse monstrata sunt. Minime igitur membra sunt : alioquin ex uno membro beatitudo videbitur esse conjuncta, quod fieri nequit. — Id quidem, inquam, dubium non est : sed id, quod restat, exspecto. — Ad bonum vero cetera referri palam est. Idcirco enim sufficientia petitur, quoniam bonum esse judicatur; idcirco potentia, quoniam id quoque esse creditur bonum. Idem de reverentia, claritudine, jucunditate, conjectare licet. Omnium igitur expetendorum summa atque causa bonum est. Quod enim
neque re, neque similitudine ullum in se relinet bo-
distinctes, est-ce la réunion de ces conditions différentes qui donne un corps à la béatitude elle-même, ou, dans le nombre, s'en trouve-t-il une qui constitue exclusivement la substance de la béatitude, et à laquelle se rapportent toutes les autres? — Je souhaiterais, dis-je, que tu me fisses comprendre cela en entrant dans le détail des choses, — Ne regardons-nous pas, demanda-t-elle, la béatitude comme un bien ὃ — Certes, répondis-je, et comme le bien par excellence. — Tu peux donner, dit-elle, cette qualification à tout, car la suffisance de toutes choses est considérée aussi comme le bien par excellence, et aussi la souveraine puissance, et la considération, et la volupté et la gloire. Mais quoi? le bien proprement dit, la suffisance, la puissance et le reste, tous ces avantages, dis-je, sont-ils comme des membres distincts de la béatitude, ou se rattachent-ils à elles comme à une souche commune ἢ — Je vois bien le problème que tu proposes; mais ta solution, je voudrais la connaître. — Voici tout le secret, répondit-elle. Si tous ces avantages étaient des membres de la béatitude, ils seraient réciproquement différents les uns des autres. Tel est en effet le caractère distinctif des parties, que c’est de leur diversité même que résulte l'unité d’un corps. Or, j'ai prouvé qu'ils ne sont à eux tous qu’une seule et même chose. Ce ne sont donc pas des membres, car, dans cette hypothèse, la béatitude consisterait dans l'assemblage d'un seul membre; ce qui est absurde. — Cela, dis-je, n'est pas douteux, mais j'attends la fin. — Mais on sait que tout le reste se rapporte au bien proprement dit. En effet, si on désire la suffisance, c’est qu'on la regarde comme un bien; si la puissance, c'est qu'elle passe pour un bien encore. On peut en conjecturer autant de la considération, de l'illustration et du plaisir. Donc, tout désir a pour fin et pour cause unique le bien*. En effet, rien de ce qui, ni en réalité, ni en apparence, ne contient
472 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ LIB. IIL
uum, id expeti nullo modo potest. Contraque etiam, quæ natura bona non sunt, tamen etsi esse videantur, quasi vera bona sint, appetuntur. Quo fit, uti summa, cardo, atque causa expetendorum omnium, bonitas esse jure credatur. Cujus vero causa quid expetitur, id maxime videtur optari. Veluti si salutis causa quispiam velit equitare, non tam equitandi.motum desiderat, quam salutis effectuin. Quum igitur omnia boui gratia petantur, non illa potius quam bonum ipsum desideratur ab omnibus. Sed propter quod cetera optantur, beatitudinem esse concessimus : quare sic quoque sola quæritur beatitudo. Ex quo liquido apparet ipsius boni et beatitudinis unam atque eamdem esse substantiam. — Nihil video, cur dissentire quispiam possit. — Sed Deum veramque beatitudinem unum atque idem esse monstravimus. — Îta, inquam. — Secure igitur concludere licet, Dei quoque in ipso
bouo, nec usquam alio, sitam esse substantiam.
Huc omnes pariler veuile capti, Quos fallax ligat improbis catenis Terrenas habitans libido mentes.
Hic erit vobis requies laborum,
LA CONSOLATION PHILOSOPHIQUE, LIV. Il. 113
quelque bien, ne saurait exciter la convoitise. Et, au contraire, qu'une chose ne soit pas bonne de sa nature, pour peu qu'elle semble l'être, on la recherche comme si elle l’était en effet. D'où il résulte que c’est très-justement qu’il faut considérer le bien comme la fin, le fond et la cause de toutes les convoitises. Or, l’objet en vue duquel on désire quelque chose est, au bout du compte, le but réel du désir. Par exemple, si, pour raison de santé, quelqu'un veut monter à cheval, ce n’est pas tant l'exercice de l'équitation qu'il désire, que l’effet salutaire qu'il en attend. Ainsi, comme c'est en vue du bien qu’on recherche tout le reste, l’objet immédiat du désir en est moins le but réel que ne l'est le bien lui-même. Or, nous avons reconnu que les hommes ne désirent rien qu'en vue de la héatitude; donc la béatitude est l'unique objet de leur recherche. D'où 1] résulte très-clairement que le bien proprement dit et la béatitude ne sont qu'une seule et même substance. — Je ne vois pas comment on pourrait penser différemment. — Mais j'ai prouvé aussi que Dieu et la véritable hbéatitude ne sont qu'une seule et même chose. — Cela est vrai, dis-je. — On peut donc conclure avec certitude que le souverain bien, à l'exclusion de tout le reste, est la substance même
de Dieu.
Voici le but! venez, misérables esclaves
Que la terre éblouit deses fausses grandeurs, Et que le vice étreint dans ses rudes entraves! Voici la halte après les pénibles laheurs!
474 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 118. ΠῚ.
Hic portus placida manens quiete, Hoc patens unum miseris asvlum. ἡ Non quidquid Tagus aureis arenis Donat, aut Hermus rutilante ripa,
Aut Indus calido propinquus orbi, Candidis miscens virides lapillos, Iustrant aciem, magisque cæcos
In suas condunt animos tenebras.
Hoc quidquid placet, excitatque mentes, Infimis tellus aluit cavernis.
Splendor quo regitur vigetque cœlum, Vitat obscuras animæ ruinas.
Hanc quisquis poterit notare lucem, Caudidos Phœbi radios negabit.
— Assentior, inquam. Cuncta enim firmissimis nexa rationibus constant. » Tum illa : « Quanti, inquit, æstimabis, 51 bonum ipsum quid sit, agnoveris ? — Infiniti, inquam , si quidem mihi pariter Deum quoque, qui bonumiest, continget agnoscere.—Aiqui hoc verissima; inquit, ratione patefaciam, maneant modo quæ paulo
ante conclusa sunt. — Manebunt, inquam. — Nonne,
inquit, monstravimus ea, que appetuntur a pluribus,
J:e seul asile ouvert à l’infortune en pleurs! Le port où du naufrage abordent les épaves!
L'or que roulent les eaux du Tage et de l’Hermus, Les rubis allumés par un soleil en flammes Dont le char de trop près rase et brûle l’Indus, D'une pure lueur loin d'éclairer vos âmes, Épaississent encor les ténèbres infâmes
Qui dérobent le ciel à vos cœurs corrompus.
ΠΡ git honteusement enfoui sous la terre :
C’est à ce dieu que vont vos adorations |
O mortels! il vous faut dompter vos passions, Si vous voulez du ciel contempler la lumière. Celui qui peut la voir sans baisser la paupière Peut défier Phébus et nier ses rayons.
— Je me range à ton avis, dis-je, car toutes tes émonstrations se tiennent par l’enchaînement le plus troit. » Elle alors : « Α quel prix estimerais-tu l’avange de connaître la nature même du vrai bien? — A n prix infini, répondis-je, puisqu'en même temps aurais le bonheur de connaître Dieu, qui ne fait qu'un vec le vrai bien. — Eh bien! cette connaissance, je ais te la procurer par un raisonnement inattaquable, ourvu que tu m'accordes comme définitivement acquis s principes précédemment établis. — C’est chose conenue, dis-je. — N'ai-je pas prouvé, reprit-elle que les bjets convoités par le vulgaire ne peuvent être des biens
idcirco vera perfectaque bona non esse, quoniam a se invicem discreparent; quumque alteri abesset allerum, plenum absolutumque bonum afferre non posse? tum autem verum bonum fieri, quum in unam veluti formam atque efficientiam colliguntur, ut quæ suflicientia est, eadem sit patentia, reverentia, claritas, atque jucunditas : nisi vero unum atque idem omnia sint, nihil habere, quo inter expetenda numerentur? — Demonstratum est, inquam, nec dubitari ullo modo potest. — Quæ igitur, quum discrepant, minime bona sunt; quum vero unum esse cœperint, bona fiunt : nonne hæc ut bona sint, unitatis fieri adeptione contingit ? — Ita, inquam, videtur. — Sed omne quod bonum est, boni participatione bonum esse concedis, an minime?—]ta est. — Oportetigitur idem esse unum atque bonum simili ratione concedas. Eadem namque substantia est eorum, quorum naturaliter non est diversus effectus.— Negare, inquam, nequeo. — Nostine 1gitur, inquit, omne quod est, tam diu manere atque subsistere, quam diu sit unum; sed interire atque dissolvi pariter, postquam unum esse destiterit ? — Quonam modo? — Ut in animalibus, inquit, quuim in unum coeunt, ac permanent anima corpusque, id animal vocatur. Quum vero hæc unitas utriusque separatione dissolvitur, interire, nec jam esse animal liquet. Ipsum auoque corpus, quum in una forma, membrorum cou-
junctione, permanet, humana visiiur species. At si üis-
véritables et parfaits, par la raison qu'ils diffèrent les uns des autres? qu’en outre, comme ils se font mutuellement défaut, ils ne peuvent procurer une félicité entière et absolue? N’ai-je pas prouvé encore que le vrai bien n'existe qu'à une condition, c'est-à-dire si toutes ses variétés se confondent sous une seule forme et dans un même effet, de sorte qu'il ne soit pas possible de séparer la suffisance de la puissance, de la‘considération, de la gloire et du plaisir, parce qu’en effet, si tous ces avantages ne se réunissent pas en un seul, ils ne valent pas la peine qu'on les désire? — Tu as prouvé tout cela, dis-je, et à cet égard, il n’y a pas de doute possible. — Donc, des avantages distincts ne sont pas des biens; confondus, ils le deviennent; cela étant, ne faut-il pas, pour qu'ils deviennent des bieus, qu'ils passent à l’état d'unité? — Il me semble ainsi, dis-je. — Mais, à ton avis, tout ce qui est bien demeure-t-il tel, ou non, lorsqu'un autre bien vient s’y joindre ? — Il demeure tel, sans doute.— Il faut donc, par la même raison, m’accorder que l'unité et le souverain bien ne sont qu’une seule et même chose. Et eu effet, il n'y a qu'une substance là où les effets sont naturellement les mêmes. — Je ne puis nier cela, dis-je. — Eh bien, reprit-elle, as-tu remarqué que tous les êtres persistent et conservent l'existence aussi longtemps qu'ils gardent leur unité, mais qu'ils périssent et se dissolvent aussitôt que leur unité cesse? — Conment cela? — Chez les êtres doués de vie, par exemple, lorsque le principe vivifiant et le corps ne font qu'un et restent unis, cela s'appelle un animal; mais lorsque l'unité est détruite par la séparation de l’un et de l’autre, il est clair que l'être périt lui-même et n’est plus un animal. Chez l’homme même, tant que ses membres restent unis et ne composent qu'un seul corps, la forme humaine se reconnaît; mais dès que les diverses parties
de son corps se disjoignent, se séparent, et rompent
tributæ segregatæque partes corporis distraxerint unitatem, desinit esse quod fuerat. Eoque modo percurrenti cetera procul dubio patebit subsistere unumquodque, dum unum est : quum vero unum esse desinit, interire. — Consideranti, inquam, mihi plura, minime aliud videtur.— Estne igitur, inquit, quod, in quantum naturaliter agat, relicta subsistendi appetentia, venire ad interitum corruptionemque desideret ? — Sianimalia, inquam, considerem, quæ habent aliquam volendi nolendique naturam, nihil invenio quod, nullis extra cogentibus, abjiciat manendi intentionem, et ad interitum sponte festinet. Omne namque animal tueri salutem laborat : mortem vero perniciemque devitat. Sed quid de herbis arboribusque, quid de inanimatis omnino consentiam rebus, prorsus dubito.—Atqui non est, quod de hoc possis ambigere, quum herbas atque arbores intuearis, primum sibi convenientibus innasci locis, ubi, quantum earum natura queat, cito exarescere atque interire non possint. Nam aliæ quidem campis, aliæ montibus oriuntur, alias ferunt paludes, aliæ saxis hærent, aliarum fecundæ sunt steriles arenæ, quas si in alia quispiam loca transferre conetur, arescant. Sed dat cuique natura quod convenit, et, ne, dum manere possunt, intereant, elaborat. Quid, quod omnes, velut in terras ore demerso, trahunt alimenta radicibus, ac per medullas robur corticemque diffundunt? Quid, quod mollissimum
quodque , sicuti medulla est, interiore semper sede
reconditur, extra vero quadam ligni firmitate tegitur;
ultimus autem cortex adversum cœli intemperiemn
l'unité, il cesse d’être ce qu'il était. On pourrait ainsi passer en revue toute la création et se convaincre que chaque être conserve l'existence tant qu'il est un, et que dès qu’il cesse d’être un, il périt. — Si je regarde, dis-je, la plupart des êtres, je suis tout à fait de ton avis. — Eu connais-tu un seul, poursuivit-elle, qui, pour peu qu'il obéisse aux lois de sa nature, néglige le soin de sa conservation, et souhaite sa destruction et sa mort ? — Si je considère les animaux qui possèdent, dans une certaine mesure, la faculté de vouloir et de ne pas vouloir, je n’en trouve aucun qui, sans y être contraint d’ailleurs, renonce à l’instinct qui l’attache à la vie, et coure de lui-même à sa destruction. Car tous les animaux veillent soigneusement à leur conservation, fuient la mort et tout ce qui peut leur nuire. Mais que puis-je t'accorder à l'égard des plantes, des arbres et des corps complétement inanimés ? je n'en sais trop rien. — Tu ne peux avoir cependant aucun doute à ce sujet, lorsque tu vois les petits végétaux et les arbres naître dans les lieux qui leur conviennent, et où, autant que leur nature le comporte, ils sont le moins exposés à se dessécher et à mourir. Les uns, en effet, croissent dans les plaines, d’autres sur les montagnes ; ceux-ci dans les marais; ceux-là s’attachent aux rochers; d’autres enfin prospèrent dans les sables arides ; tous, si la main de l’homme les dépaysait, se flétriraient. Mais la nature donne à chacun ce qui lui convient et veille à ce qu'il puisse vivre jusqu’au terme prescrit. N'admires-tu pas que tous se servent de leurs racines comme d'autant de bouches enfoncées dans la terre, pour pomper leurs aliments, et à travers la moelle transforment leur sève en bois et en écorce? N'admires-tu pas que les parties les plus tendres, comme la moelle, soient toujours cachées au centre de la tige, et recouvertes d’une solide enveloppe ligneuse, défendue elle-même contre les intempéries du
quasi mali patiens defensor opponitur? Jam vero quanta est naturæ diligentia, ut cuncta semine multiplicato propagentur ; quæ omnia non modo ad tempus manendi, verum generatim quoque, quasi in perpetuum permanendi, veluti quasdam machinas esse quis nesciat? Εὰ etiam quæ inanimata esse creduntur, nonne quod suum est, quæque simili ratione desiderant ? Cur enim flammas quidem sursum levitas vehit, terras vero deorsum pondus deprimit, nisi quod hæc simgulis loca motionesque conveniunt ἡ Porro autem quod cuique consentaneum est, id unumquodque conservat : sicuti ea, quæ sunt inimica, corrumpunt. Jam vero quæ dura sunt, ut lapides, adhærent tenacissime partibus suis, et, ne facile dissolvantur, resistunt. Quæ vero liquentia, ut aer atque aqua, facile quidem dividentibus cedunt, sed cito in ea rursus, ἃ quibus sunt abscissa, relabuntur. Ignis vero omnem refugit sectionem. Neque nunc nos de voluntaris animæ cognoscentis motibus, sed de naturali intentione tractamus. Sicuti est, quod acceptas escas sine cogitatione transigimus, quod in somno spiritum ducimus nescientes. Nam ne in animalibus quidem manendi amor ex animæ voluntatibus, verum ex naturæ principiis venit. Nam sæpe mortem cogentibus causis, quam natura reformidat, voluntas amplectitur : cortraque illud, quo solo mortalium rerum durat diutur-
nitas, gignendi opus, quod natura semper appetit
interdum coercet voluntas. Adeo hæc sui caritas non
ciel par une écorce qui semble être placée là pour supporter tout accident ? Quel soin, d’ailleurs, ne prend pas la nature de multiplier les graines pour propager les espèces ! Ne sait-on pas que les plantes sont comme des machines organisées, non-seulement pour durer pendant un laps de temps déterminé, mais pour durer sans fin en se reproduisant ? Et toutes les choses que l’on croit dépourvues de sentiment ne recherchent-elles pas de la même manière ce qui leur est propre? Pourquoi la flamme monte-t-elle verticalement, emportée par sa légèreté ? pourquoi la terre, entraînée par son poids, gravite-t-elle en sens contraire, sinon parce que ces directions et ces mouvements conviennent à leur nature? Et c'est tout simple : tout ce qui convient à un objet le conserve; tout ce qui lui est antipathique, le détruit. Les corps durs, comme les pierres, sont composés de molécules fortement adhérentes, résistantes, et difficiles à désunir. Les liquides, comme l’air et l’eau, se divisent, à la vérité, sans effort, mais les parties qu’on a séparées ne tardent pas à se rejoindre. Pour ce qui est du feu, il est absolument indivisible. Et je ne parle pas ici des mouvements volontaires d’une âme ayant conscience de ce qu'elle fait, je parle seulement des opérations naturelles, comme celle qui produit la digestion des aliments sans que nous y songions, ou la respiration pendant le somineil, sans que nous en ayons connaissauce. Car chez les animaux eux-mêmes, l’attachement à la vie ne procède pas du principe volontaire de l'âme, mais bien d’un instinct purement naturel. Souvent, en effet, la volonté, obéissant à des motifs impérieux, embrasse la mort, bien que la mort répugne à la nature; et, au contraire, l'œuvre qui seule peut assurer la perpétuité des espèces sujettes à la mort, l’œuvre de la génération, cet appétit constant de la nature, rencontre quelquefois un frein dans la volonté. Tant il est vrai que l’amour de soi provient, non
ex animali motione , sed ex naturali intentione procedit. Dedit enim Providentia creatis a se rebus hanc vel maximam manendi causam, ut, quoad possunt, naturaliter manere desiderent : quare nihil est, quod ullo modo queas dubitare, cuncta quæ sunt, appetere paturaliter constantiam permanendi, devitare perniciem.— Confiteor, inquam, nunc me indubitato cernere, quæ dudum incerta videbantur. — Quod autem, inquit, subsistere ac permanere appetit, id unum esse desiderat : hoc enim sublato, ne esse quidem cuiquam permanebit. — Verum est, inquam. — Omnia igitur, inquit, unum desiderant. — Consensi. — Sed unum id ipsum monstravimus esse quod bonum est. — Ita quidem. — Cuncta igitur bonum petunt : quod quidem ita describas licet, ipsum bonum esse, quod desideretur ab omnibus. — Nihil, inquam, verius excogitari potest. Nam vel ad nihilum cuncta referuntur, et uno, veluti vertice, destituta, sine rectore fluitabunt ; aut si quid est ad quod universa festinent, id erit omnium summum bonorum. » Et illa : « Nimium, inquit, o alumne, lætor : ipsam enim mediæ veritatis notam mente fixisti : sed in hoc patuit tibi quod : ignorare te paulo ante dicebas. — Quid ? inquam. — Quis esset, inquit, rerum omnium finis. Id enim est profecto quod desideratur ab omnibus : quod quia bonum esse collegimus, oportet, rerum omnium finem
bonum esse, fateamur.
d’un mouvement raisonné, mais d’un instinct naturel. La Providence, en effet, a doté ses créatures de la plus puissante cause de durée en leur donnant le désir instinctif de durer autant que leur nature le comporte; c’est pourquoi tu ne peux aucunement douter que tous les êtres qui existent ne tendent instinctivement à conserver l'existence et à éviter ce qui peut leur nuire. — J'avoue, dis-je, que je vois maintenant avec certitude une vérité qui longtemps m'avait paru douteuse. — Mais, reprit-elle, un être qui aspire à la durée de son existence, aspire aussi à l'unité de ses parties, car, cette unité détruite, il ne survivrait pas un moment. — C'est vrai, dis-je. — Donc, tous les êtres aspirent à l’unité. — C’est accordé. — Mais j'ai prouvé que l'unité est identique au souverain bien. — J'en conviens. — Donc, tous les êtres aspirent au souverain bien, qu'on peut dès lors définir ainsi : le souverain bien n’est autre chose que ce aue désirent tous les êtres. — Il est impossible, répondis-je, d'imaginer rien de plus vrai. En effet, ou tous les êtres ne tendent à rien, et, privés de l'unité, qui est pour ainsi dire leur tête, ils flotteront au hasard et sans guide; ou, s'il y a réellement un but vers lequel ils se précipitent à l'envi, ce but ne peut être que le bien suprême. » Elle alors : «O mon élève! tu me rends trop heureuse! Ta pensée a touché la vérité comme un trait bien dirigé touche le milieu de la cible; mais, en même temps, tu as vu clairement ce que tout à l'heure tu disais ignorer. — Et quoi donc? demandai-je. — Ce qu'est la fin réelle de toutes choses, répondit-elle : c’est, en effet, ce qui est désiré par tous les êtres; et comme nous avons conclu que l'objet de leurs désirs est le souverain bien, il faut nécessairement convenir que la fin de tous les êtres est le souverain bien.
184 DFE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ LIB. III.
Quisquis profunda mente vestigat verum, Cupitque nullis ille deviis falli,
In se revolvat intimi lucem visus, Longosque in orbem cogat inflectens motus, Animumque doceat quidquid extra molitur, Suis retrusum possidere thesauris :
Dudum quod atra texit erroris nubes, Lucebit ipso perspicacius PhϾbo.
Non omne namque mente depulit lumen
Obliviosam corpus invehens molem.
Hæret profecto semen introrsum veri, Quod excitatur ventilante doctrina.
‘Nam cur rogati sponte recta censetis, Ni mersus alto viveret fomes corde ?
Quod si Platonis Musa personat verum,
Quod quisque discit, immemor recordatur
Si, pour la vérité d’un saint amour épris, Tu redoutes l'erreur, qui trouble les esprits Et les écarte de la voie, Des yeux de l’âme en toi concentre les rayons ; Que vingt fois ta pensée en lumineux sillons Sur elle-même se reploie.
Apprends à ton esprit que tous ces vains trésors Qu'au prix de tant de soins tu poursuis au dehors, Lui seul les possède en lui-même; Et ton esprit, brillant d’un éclat sans pareil, Fera pâlir les feux qui forment du soleil Le resplendissant diadème.
Complice de l'oubli, le corps, grossier fardeau, Peut obscurcir, non pas éteindre le flambeau Dont le feu couve au fond de l’âme ”; La Vérité survit, germe obscur, ignoré :
Elle sait, elle veille, et son souffle sacré Sous la cendre excite la flamme.
J'interroge un enfant : son savoir me confond *. Où donc a-t-il appris tout ce qu’il me répond ? Platon l’a dit : — faut-il le croire ? — Tout ce que l’homme songe, un jour il le songea ; Ce que l'enfant apprend, il le savait déjà :
C'est le réveil de sa mémoire ”.
Tum ego : « Platoni, inquam, vehementer assentior : nam me horum jam secundo commemoras. Primum, quo’ memoriam corporea contagione; dehinc, quum mæroris mole pressus, amisi. » Tum 1lla : « Si superiora, inquit, concessa respicias, ne illud quidem longius aberit, quin recorderis, quod te dudum nescire confessus es. — Quid? inquam. — Quibus, ait illa, gubernaculis mundus regatur. — Memini, inquam, me inscitiam meam fuisse confessum : sed quid afferas, licet jam prospiciam, planius tamen ex te audire desidero.— Mundum, inquit, hunc, a Deo regi paulo ante minime dubitandum putabas.— Ne nunc quidem arbitror, inquam, nec unquam dubitandum putabo ; quibusque in hoc rationibus accedam, breviter exponom. Mundus hicex tam diversis contrariisque partibus in unam formam minime convenisset, nisi unus esset,
qui tam diversa conjungeret ; conjuncta vero natura- —
rum ipsa diversitas, invicem discors, dissociaret at que divelleret, nisi unus esset, qui quod nexuit, cCOn—=r tineret. Non tam vero certus naturæ ordo procederet—,
nec tam dispositos motus, locis, temporibus, efficier—-
— Je suis complétement de l'avis de Platon, dis-je, car tu me fais souvenir de choses que j'avais par deux fois oubliées : d’abord, quand ma mémoire s’est altérée au contact de ce corps terrestre; puis, quand je l’ai tout à fait perdue, succombant moi-même au poids de mes chagrins. — Eh bien, reprit-elle, si tu réfléchis aux propositions que tu viens de m'accorder, tu ne tarderas pas à te rappeler une chose que, de ton aveu, depuis hien longtemps tu ne sajs plus. — Qu'est-ce donc? demandai-je. — Je veux parler des ressorts qui font mouvoir ce monde. — Je me souviens, répondis-je, que ]j ai confessé mon ignorance à cet égard; mais bien que je soupçonne déjà ce que tu vas dire, je désire l'entendre plus explicitement de ta bouche. — Il n'y ἃ qu'un instant, reprit-elle, tu ne faisais nul doute que le monde fût gouverné par la Providence. — A présent encore, répondis-je, je n’en doute pas, et je n’en douterai jamais; et les motifs de ma conviction je vais les exposer en quelques mots. Ce monde, formé d'éléments si divers et si antipathiques les uns aux autres, ne se serait jamais constitué en un seul corps, si une intelligence unique n’avait pris soin de réunir ces forces opposées ; et cette union même, combattue par tant de causes réciproquement contraires et hostiles, ne tarderait pas à se rompre et à se dissoudre, si la même intelligence qui l’a formée ne prenait à tâche de la maintenir. La nature ne procéderait pas avec un ordre aussi constant, ses mouvements ne seraient pas aussi réguliers en ce qui tauche les cçli-
185 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 118. 1Π.
tia, spatiis, qualitatibus explicaret, nisi unus esset, qui has mutationum varietates manens ipse disponeret. Hoc quidquid est, quo condita manent atque agitantur, usitato cunctis vocabulo Deum nomino. » Tumilla : « Quum hæc, inquit, ita sentias, parvam [10] restare operam puto, ut felicitatis compos, patriam 508pes revisas : sed quæ proposuimus, intueamur. Nonne in beatitudine sufficientiam numeravimus , Deumque beatitudinem ipsam esse concessimus ἢ — Ita quidem. — Et ad mundum igitur, inquit, regendum nullis extrinsecus adminiculis indigebit : alioquin, si quo egeat,
plenam sufficientiam non habebit. — Id, inquam, ita est necessarium. — Per se igitur solum cuncta disponit. — Negari, inquam, nequit. — Atqui Deus
ipsum bonum esse monstratus est. — Memini, inquam. — Per bonum igitur cuncta disponit : si quidem per se regit omnia, quem bonum esse concessimus ; et hic est veluti quidam clavus atque gubernaculum, quo mundana machina stabilis atque incorrupta servatur. — Vehementer assentior, inquam, et id te paulo ante dicturam, tenui licet suspicione, prospexi. — Credo, inquit : jam enim, ut arbitror , vigilantius ad cernenda vera oculos deducis : sed quod dicam non nunus ad contuendum patet. ——— Quid ? inquam. — Quum Deus, inquit, omnia bonita— uis clavo gubernare jure credatur, eademque omnia κων sicuti docui, ad bonum naturali intentione festinent -»-
num dubitari potest quin voluntarie regantur, sequ
mats, les saisons, les effets à produire, leur durée et leurs modes, s’il n’y avait quelqu'un qui, immuable luimême au milieu de ces changements continuels, fait mouvoir tout ce qui existe. Or, quel que soit cet être à qui la création doit la durée et le mouvement, je lui donne le nom qu'ont adopté tous les peuples : je le nomme Dieu. — Puisque tel est ton sentiment, reprit-elle, il me semble qu’il te reste peu de chose à faire pour conquérir la suprême félicité, et retourner sain et sauf dans ta patrie : mais revenons à notre propos. Dans la béatitude, n’avons-nous pas compris la suffisance, et ne sommes-nous pas tombés d'accord que la béatitude est la même chose que Dieu? — C'est vrai. — Donc, pour gouverner le monde, Dieu n’a besoin d’aucun secours étranger ; car, s’il en avait besoin, il ne se suffirait pas pleinement à lui-même. — La conséquence est nécessaire, dis-je. — Il dirige donc tout par lui seul. — On ne peut le nier. — Or, il a été démontré que Dieu n'est autre chose que le bien. — Je ne l’ai pas oublié. — C'est donc par le bien qu'il dirige tout, puisqu'il dirige tout par lui-même, et que nous avons reconnu qu’il est lui-même le bien ; il est comme le timon et le gouvernail qui préserve la machine du monde de tout ébranlement et de toute cause de destruction. — Je suis complétement de ton avis, répondis-je, et tout à l'heure, sans en avoir la certitude, je prévoyais que c'était là que tu voulais en venir. — Je te crois, reprit-elle, car je trouve tes yeux déjà plus prompts à discerner la vérité; mais ce que je vais ajouter te la fera voir avec moi tout aussi clairement. — Qu'est-ce donc? demandai-je. — Dieu, dit-elle, ainsi que nous avons raison de le croire, se servant du bien comme d’un gouvernail pour diriger toutes choses, gt toutes choses, comme je te l'ai enseigné, tendant naturellement au bien, peut-on douter qu'elles ne se laissent volontairement gouverner, et qu’elles n’o-
ad disponentis nutum, veluti convenientia contemperataque rectori, sponte convertant ? — Ita, inquar, necesse est : nec beatum regimen esse videretur, siquidem detrectantium jugum foret, non obtemperantium salus. — Nihil est igitur, quod naturam servans, Deo contraire conetur? — Nihil, inquam. — Quid si conetur, ait, num tandem proficiet quidquam adversus eum, quem jure beatitudinis potentissimum esse concessimus ? — Prorsus , inquam, nihil valeret. — Non est igitur aliquid, quod summo huic bono vel velit, vel possit obsistere. — Non, inquam, arbitror. — Est igitur, inquit, summum bonum, quod regit cuncta fortiter , suaviterque disponit. » Tum ego : « Quain, iñquam, me non modo ea, quæ conclusa est, summa rationum, verum multo magis hæc ipsa, quibus uteris, verba, delectant, ut tandem aliquando stultitiam magna latrantem sui pudeat. — Accepisti, inquit , in fabulis lacessentes cœlum Gigantes : sed illos quoque, uti condignum fuit, benigna tortitudo deposuit. Sed visne rationes ipsas invicem collidamus? forsitan ex hujusmodi conflictatione pulchra quædam veritatis scintilla dissiliet. — Tuo, inquam, arbitratu. — Deumn, inquit, esse omnium potentem nemo dubitaverit. — Qui quidem, mquam, mente consistat, nullus prorsus ambigat. — Qui vero est, inquit, omnium potens, nihil est, quod ille non possit. — Nihil, inquam. — Num igitur Deus facere malum potest ? — Minime, inquam.— Malum igitur, inquit, nihil est, quum id facere ille non possit, qui nihil non potest. — Ludisne, inquam, me, inextricabilem labyrinthum rationibus texens, quæ nunc quidem, qua égrediaris, introeas ; nunc vero qua introieris, egrediare? An mirabilem
béissent spontanément aux lois de celui qui les dirige, puisqu'elles se trouvent avec lui en rapport étroit d'’intention et de convenance? —- Cela doit-être, répondis-je ; autrement, ce serait [à un malheureux régime ; car il s’y trouverait des rebelles à soumettre au lieu de sujets soumis à protéger, — Îl n’y a donc rien qui puisse, sans manquer aux lois de sa nature, aller à l’encontre de Dieu? — Rien, répondis-je. — Si quelque créature l’essayait pourtant, penses-tu qu’elle obtiendrait quelque avantage sur celui à qui nous avons attribué à bon droit la pleine possession de la béatitude ? — Non, dis-je, elle serait tout à fait impuissante. — Il n’y a donc rien qui veuille ou qui puisse résister à ce bien suprême. — Je ne le pense pas, dis-je. — Donc, reprit-elle, c’est le souverain bien qui conduit tout avec puissance et règle tout avec douceur. — L'ensemble de tes raisons, les conclusions que tu en as tirées, et surtout le langage dans lequel tu les exposes, me charment au point que je rougis des bruyants éclats auxquels s’est parfois emportée ma sottise. — Tu as appris dans la fable comment les Géants tentèrent l'assaut du ciel; cependant ils furent repoussés, comme il convenait, avec une vigueur toute divine. Mais veux-tu que nous mettions les arguments aux prises ? Peutêtre que de ce choc jaillira une vive étincelle de vérité. — Comme il te plaira, dis-je. — Que Dieu soit le maître de toutes choses, personne n’en peut douter. — Tout homme dans son bon sens, répondis-je, ne saurait faire là aucune difticulté. — Or, il n’est rien que ne puisse faire celui qui peut tout. — Rien, dis-je.— Dieu peut-il donc faire le mal? — Non, assurément. — Alors le mal n'existe pas, puisque celui-là même ne peut pas le faire qui peut tout ”. — Est-ce pour te jouer de moi, m'écriai-je, que tu embrouilles à plaisir cet inextricable labyrinthe de raisounements où les mêmes portes te servent indifféremment pour entrer ou pour sortir? Pourquoi
quemdam divinæ simplicitatis orbem complicas ? Etenim paulo ante ἃ beatitudine incipiens , eam summum bonum esse dicebas, quam in summo Deo sitam loquebare : ipsum quoque Deum summum esse bonum, plenamque beatitudinem disserebas : ex quo neminem beatum fore, nisi qui pariter Deus esset, quasi munusculum dabas. Rursus ipsam boni formam, Dei, ac beatituainis loquebaris esse substantiam : ipsumque unum id ipsum esse bonum dicebas, quod ab omni rerum natura peteretur : Deum quoque bonitatis gubernaculis universitatem regere disputabas, volentiaque cuncta parere, nec ullam mali esse naturam : atque hæc nullis extrinsecus sumptis, sed altero ex altero fidem trahente, insitis, domesticisque probationibus explicabas. » Tum illa : « Minime, inquit, ludimus; remque omnium maximam Dei munere, quem dudum deprecabamur, exegimus. Ea est enim divinæ forma substantiæ, ut neque in externa dilabatur, nec in se externum aliquid ipsa suscipiat ; sed, sicut de ea Parmenides ait :
rerum orbem mobilem rotat, dum se immobilem ipsa conservat. Quod si rationes quoque non extra petitas, sed intra rei, quam tractabamus, ambitum collocatas agitavimus, nihil est quod admirere, quum Platone sanciente didiceris cognatos, de quibus loquimur, rebus oportere esse sermones. »
mettre la confusion dans une série de raisonnements admirable et d’une divine simplicité? Tout à l'heure, en effet, prenant la héatitude pour point de départ, tu l’assimilais au souverain bien et tu la faisais résider dans le Dieu suprème; puis, tu affirmais que Dieu est le souverain bien et la parfaite béatitude, et tu me gratifiais enfin de cette conclusion, qu’on ne peut devenir heureux sans devenir Dieu. Ensuite, tu as ajouté que la substance du bien est aussi celle de Dieu et de la béatitude, et tu as dit que cela seul est le bien qui est convoité par toute la nature; tu as soutenu cucore que Dieu dirige le monde par le gouvernail de sa bonté, que tous les êtres lui obéissent volontairement, et que le mal n'existe pas naturellement; et toutes ces propositions, tu ne les as pas puisées en dehors de ton sujet, mais tu les as développées successivement en les prouvant les unes par les autres au moyen d’une série de démonstrations tirées de leur propre fonds et pour ainsi dire domestiques. » Elle alors : «Je ne me suis nullement jouée de toi; avec laide de Dieu que j'ai invoqué en commençant, je suis venue à bout de la plus noble entreprise. C’est, en effet, une des propriétés de la substance divine, qu'elle ne sort pas d'elle-même et qu'elle n'y admet rien d’étranger; mais, selon la comparaison de Parménide,
Figurant de tout point une sphère parfaite ‘,
elle fait rouler le globe de ce mobile univers tout en restant elle-même immobile. Que si j'ai pris mes arguments, uon pas en dehors, mais dans le cœur même de la question, tu n'as pas lieu de t'en étonner, puisque tu sais, sur la foi de Platon, que nos discours doivent avoir une certaine parenté avec les sujets que nous traitons”, »
Felix, qui potuit boni Fontem visere lucidum :
Felix, qui potuit gravis Terræ solvere vincula.
Quondam funera conjugis Vates Threicius gemens, Postquam flebilibus modis Silvas currere, mobiles Amnes stare coegerat, Junxitque intrepidum latus Sævis cerva leonibus,
Nec visum timuit lepus Jam cantu placidum canem ; Quum flagrantior intima Fervor pectoris ureret,
Nec qui cuncta subegerant,
Mulcerent dominum modi,