LIVRE QUATRIÈME
Après que la Philosophie, sans que son visage eût rien perdu de son expression grave et digne, eut chanté ces vers d’une voix douce et mélodieuse, tout meurtri encore de la douleur qui avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, je ne lui donnai pas le temps de reprendre la parole, comme elle se disposait à le faire, et je m'écriai : « O toi, qui me guides vers la véritable lumière, dans tuut ce que tu as dit jusqu’à présent, l’objet divin de tes recherches, aussi bien que la force de tes raisons, ne laisse pas. de place au doute ; mais, bien que le sentiment de ce que j’ai injustement souffert les eût, dans ces derniers temps, effacées de mon souvenir, ces vérités ne m'étaient pourtant pas tout à fait inconnues. Cependant, la principale cause peutêtre de mon affliction, c’est cette pensée que, sous l’œil d'un Dieu dont la bonté gouverne le monde, le mal puisse exister, et même échapper au châtiment’. Cela seul est
tione, profecto consideras. At huic aliud majus adjungitur : nam, imperante florenteque nequitia, virtus non solum præmiis caret, verum etiam sceleratorum pedibus subjecta calcatur, et in locum facinorum supplicia luit. Quæ fieri in regno scientis omnia, potentis omnia, sed bona tantummodo volentis Dei, nemo satis potest nec admirari, nec conqueri. » Tum illa : « Et esset, inquit, infiniti stuporis, omnibusque horribilius monstris, si, uti tu existimas, in tanti veluti patrisfamilias dispositissima domo, vilia vasa colerentur, pretiosa sordescerent : sed non ita est. Nam si ea, quæ paulo ante conclusa sunt, inconvulsa servantur, ipso, de cujus nuncregnoloquimur, auctore cognosces, semper quidem potentes bonos esse, malos vero abjectos semper atque imbecilles; nec sine pœna unquam esse vitia, nec sine præmio virtutes ; bonis felicia, mali semper infortunata contingere, multaque id genus quæ sopitis querelis firma te soliditate corroborent. E& quoniam veræ formam beatitudinis me dudum mon— strante vidisti, quo etiam sit agnovisti, decursis om nibus, quæ præmittere necessarium puto, viam tibi, quæ te domum revehat, ostendam. Pennas etiam tuæ menti, quibus se in altum tollere possit, affigam, ut, perturbatione depulsa, sospes in patriam, meo ductu,
mea semita, meis vehiculis revertaris.
déjà assez digne d’étonnement, tu en conviens sans doute; mais voici qui est plus grave : tandis que le vice règne et prospère, la vertu non-seulement se voit frustrée de toute récompense, mais elle est encore foulée aux pieds des scélérats et traînée au supplice à la place du crime. Que les choses se passent ainsi dans le royaume d’un Dieu qui sait tout, qui peut tout, et qui ne veut que le bien, c'est ce dont on ne peut assez s'étonner ni se plaindre. » Elle alors : « Ce serait, en effet, un incroyable sujet de stupéfaction, et la plus horrible des monstruosités, si, comme tu le penses, chez un père de famille si grand, dans une maison si bien ordonnée, d'ignobles vases s’étalaient à la place d'honneur, tandis que des vases précieux se terniraient dans la poussière ; mais il n'en est pas ainsi. En effet, si nous maintenons entières les conséquences que nous avons tirées de nos principes, celui dont le gouvernement nous occupe t'apprendra lui-même que la puissance appartient toujours aux bons, et que l'abjection et la faiblesse sont toujours le lot des méchants; que le vice n’est jamais sans punition, ni la vertu sans récompense ; que le bonheur est toujours réservé aux bons, et le malheur aux méchants. Il te révélera encore d'autres vérités du même genre, qui imposeront silence à tes plaintes et te rendront la force et le courage. Et maintenant qu'instruit par mes leçons tu sais en quoi consiste la vraie félicité et en quel lieu elle réside, je vais rapidement toucher tous les points qu’il me paraît nécessaire d'examiner d'abord, puis Je t'indiquerai la route qui doit te ramener à ta demeure. Je donnerai même à ton esprit des ailes pour s’élever dans l’espace. Affranchi de toute inquiétude, c’est sous ma conduite, par mon sentier, sur mon char, que tu retourneras sain et sauf dans ta patrie.
DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 1.18.
Sunt etenim pennæ volucres mihi, Quæ celsa conscendant poli :
Quas sibi quum velox mens induit,
Terras perosa despicit ; Aeris immernsi superat globum ; Nubesque post tergum videt ; Quique agili motu calet ætheris, Transcendit ignis verticem ; Donec in astriferas surgat domos, Phœboque conjungat vias, Aut comitetur iter gelidi Senis,
Miles corusci sideris ;
Vel quocumque micaus nox pingitur,
Recurrat astri circulum ; Atque, ubi jam exhausti fuerit satie, Polum relinquat extimum, Dorsaque velocis premat ætheris,
Compos verendi Juminis.
Pour monter jusqu’au ciel j'ai des ailes de flamme”
Comumne les purs esprits ; Ose les essayer, prends l'essor, et ton âme Pour les fausses grandeurs de cette terre infâme N’aura que des mépris
Elle dépassera, dans son hardi voyage, La coupole de l'air,
Les vastes régions où flotte le nuage,
Et l'immense foyer qui brûle au voisinage Du tournoyant éther.
Elle atteindra, planant d'espaces en espaces, Les astres radieux ;
Aux traces de Phéhus elle joindra ses traces,
Ou suivra le Vieillard * qui promène ses glaces Aux limites des cieux.
Elle escortera Mars, fidèle satellite, : | Dans ses détours, et puis,
D'un vol rapide et sûr contournera l'orbite
De la planète d’or qui dans l’azur gravite, Reine et flambeau des nuits.
Lasse de contempler ce multiple miracle, Des cieux supérieurs
Et du mobile éther brisant le frêle obstacle,
Ses regards reposés jouiront du spectacle Des divines splendeurs.
Hic regum sceptrum dominus tenet, Orbisque habenas temperat,
Et volucrem currum stabilis regit, Rerum coruscus arbiter.
Huc te si reducem referat via Quam nunc requiris immemor :
« Hæc, dices, memini, patria est mihi, Hinc ortus, hic sistam gradum. »
Quod si terrarum placeat tibi Noctem relictam visere,
Quos miseri torvos populi timent,
Cernes tyrannos exsules, »