‹ La consolation philiosophique de Boèce;Chapitre 53 sur 60 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

Tum ego : « Papæ, inquam, ut magna promittis! nec dubito quin possis efficere : tu modo quem excitaveris, ne moreris. — Primum igitur, inquit, bonis semper adesse potentiam, malos cunctis viribus esse desertos, agnoscas licebit : quorum alterum demorstratur ex altero. Nam quum bonum malumque contraria sint, si bonum potens esse constiterit, liquet

imbecillitas mali : at si fragilitas clarescat mali, bon

C'est de cet empyrée éclatant de lumière Que le maitre des rois, Immuable, conduit son char dans la carrière, ἔξ que, le sceptre en main, à la nature entière Il impose ses lois *.

. Lorsque tu reverras cet océan de vie Où tu mets ton salut :

« Voilà, je m'en souviens, oui, voilà ma patrie, « Diras-tu, c'est de là que mon âme est sortie, « C’est là son dernier but. »

Puis, si tu veux encor contempler les ténèbres De la terre, astre vil, Les monstres couronnés et les tyrans célèbres T'apparaîtront de loin traïnant leurs jours funèbres Dans un funèbre exil.

In

— Par le ciel! m’écriai-je, tu me fais là de magnifiques promesses | Je ne doute pas pourtant que tu ne sois en mesure de les tenir; mais puisque tu as excité ma curiosité, hâte-toi de la satisfaire. — Pour commencer, dit-elle, je te ferai voir que les bons sont toujours en possession de la puissance, et que les méchants n’ont que la faiblesse en partage”; ces deux propositions se prouvent l’une par l’autre ; le bien, en effet, étant le contraire du mal, s’il est démontré que la puissance est l’attribut du bien, il est évident que la faiblesse est celui du mal; et si le mal a pour caractère distinctif la fragilité, il est clair que le bien

210 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHALÆE LIB. IV.

lirmitas nota est. Sed uti nostræ sententiæ fides abundantior sit, alterutro calle procedam, nunc hinc, nunc inde proposita confirmans. Duo sunt, quibus omnis humanorum actuum constat effectus : voluntas scilicet, ac potestas; quorum si alterutrum desit, nihil est quod explicari queat. Deficiente etenim voluntate, ne aggreditur quidem quisque quod non vult : at si potestas absit, voluntas frustra sit. Quo fit, ut si quem videas adipisci velle quod minime adipiscatur, huic obtinendi quod voluerit defuisse valentiam dubitare non possis. — Perspicuum est, inquam, nec ullo modo negari potest. — Quem vero effecisse quod voluerit, videas, num etiam potuisse dubitabis ? — Minime. — Quod vero quisque potest, in eo validus; quod vero nou potest, in hoc imbecillis esse censendus est. — Fateor, inquam. — Memiuistine igitur, inquit, superioribus rationibus esse collectum , intentionem omnem voluntatis humanæ, quæ diversis studiis agitur, ad beatitudinem festinare ? — Memini, inquam, id quoque esse demonstratum. — Num recordaris beatitudinem ipsum esse bonum, eoque modo quum beatitudo petitur, ab omnibus desiderari bonum ? — Minime, inquam, recordor, quoniam id memoriæ fixum teneo. —Omnes igitur homines, boni pariter ac mali, indiscreta intentione ad bonum pervenire nituntur? — Ita, inquam,, consequens est. — Sed certum est adeptione boni bonos fieri. — Certum. — Adipiscuntur igitur boni quod appetunt ? — Sic videtur. — Mali vero, si adipiscerentur quod appetunt bonum, mali esse non possent ? — Ita est. — Quum igitur utrique bonum petant, sed hi quidem

doit être solide. Mais pour donner plus de poids à ma démonstration, je me servirai tour à tour des deux propositions, demandant mes preuves tantôt à l’une, tantôt à l’autre. Deux choses sont nécessaires à l'homme pour la réalisation d’un acte quelconque, savoir la volonté et la puissance; que l’une des deux lui fasse défaut, il est incapable de rien exécuter. La volonté absente, on n’entreprendra pas ce qu’on ne pense même pas à vouloir, et sans le pouvoir d'exécuter, la volonté ne sert de rien. Aussi, quand tu vois un homme former un projet qui n'aboutit pas, tu peux être assuré que la force lui a manqué pour atteindre son but. — C'est évident, dis je, et il n’y ἃ rien à répondre à cela. — Mais si tu en vois un autre réaliser le projet qu'il avait conçu, pourras-tu douter de sa puissance ἢ — En aucune façon. — Il faut donc l’admettre : un homme est fort dans les choses qu’il peut, et faible dans celles qu'il ne peut pas. — J'en conviens, dis-je. — Fort bien, reprit-elle; mais tu t'en souviens, nous avons conclu des propositions précédentes que tous les efforts de la volonté humaine, si variés que soient ses désirs, tendent vers le bonheur. —Je me souviens, dis-je, que ce point a été aussi démontré.— Te rappelles-tu encore que le bonheur c’est le bien proprement dit, et que, par suite, désirer le bonheur, c’est désirer le bien ?— Je n'ai pas besoin de me rappeler cette vérité, dis-je, elle est toujours présente à mon esprit. — Donc, tous les hommes indistinctement, méchants ou bons, s'efforcent avec une égale énergie de parvenir au bien? — Sans doute, dis-je, cela va de soi. — Mais il est certain que par l'acquisition du bien, on devient bon.— Cela est certain. — Les bons obtiennent donc ce qu’ils désirent ?— Il me semble ainsi. — Et si les méchants atteignaient le bien qu'ils poursuivent, ils ne pourraient plus être méchants? — Assurément. — Donc, comme les bons et les méchants aspirent au bien,

adipiscantur, 1illi vero minime, non dubium est, bonos quidem potentes esse, qui vero mali sunt, imbecilles. — Quisquis, inquam, dubitat, nec rerum naturam, uec consequentiam potest considerare rationum. — Rursus, inquit, si duo sint, quibus idem secundum naturam propositum sit, eorumque unus naturali officio id ipsum agat atque perficiat; alter vero naturale illud officium minime administrare queat, alio vero modo quam naturæ convenit, non quidem impleat propositum suum, sed imitetur implentem; quemnam horum valentiorem esse decernis? — Etsi conjecto, inquam, quid velis, planius tamen audire desidero. — Ambulandi, inquit, motum secundum naturam esse hominibus, num negabis ? — Minime , inquam. — Ejusque rei pedum officium esse naturale num dubitas ἢ — Ne hoc quidem, inquam. — Si quis igitur pedibus incedere valens ambulet, aliusque, cui hoc naturale pedum desit officium, manibus nitens, ambulare conetur, quis horum jure valentior existimari potest ? — Contexe, inquam, cetera: nam quin naturalis officii potens, eo, qui idem nequeat, valentior sit, nullus ambigit. — Sed summunm, inquit, bonum, quod æque malis bonisque propositum, boni quidem naturali officio virtutum petunt :

mali vero variam per cupiditatem, quod adipiscendi

boni naturale officium non est, idem ipsum conantur

adipisci. An tu alter existimas ? — Minime, inquam,

nam etiam quod est consequens patet. Ex his enim

quæ concesseram, bonos quidem potentes, malos ver°

esse necesse est imbecilles. — Recte, inquit, præcurris,

et comme les premiers l’obtiennent à l'exclusion des seconds, la puissance des bons ne peut pas être mise en doute, non plus que la faiblesse des méchants. — En douter, dis-je, serait s’avouer incapable de saisir la vérité des choses et la conséquence d’un raisonnement.—Maintenant, dit-elle, supposons deux hommes, obéissant au même instinct et visant au même but; si l’un, par des moyens naturels, y arrive pleinement, tandis que l’autre, ne pouvant se servir de ces moyens naturels, et réduit à en employer d’autres désavoués par la nature, manque le but tout en ayant l'air d'y toucher, lequel de ces deux hommes jugeras-tu le plus puissant ? — Je crois entendre ce que tu veux dire; je souhaiterais cependant que tu t’expliquasses plus clairement. — L'action de marcher, dit-elle, est naturelle à l’homme‘. Tu ne le nieras pas ? — Assurément non, répondis-je.— Tu ne doutes pas non plus que les pieds ne soient le moyen naturel de cette fonction? — Je n’en doute pas non plus. — Eh bien! si un homme marche à l'aide de ses pieds parce qu'il le peut, et qu'un autre, privé de ce moyen naturel, essaye de marcher sur ses mains, lequel des deux faudra-t-il à bon droit considérer comme le plus puissant? — Poursuis ton raisonnement, dis-je, car il est incontestable que celui qui peut se servir d'un moyen naturel est plus fort que celui qui ne le peut pas. — L’objet, reprit-elle, que se proposent également les bons et les méchants, c’est le souverain bien; or, les bons le poursuivent par un moyen naturel, qui est la vertu; quant aux méchants, c'est par les passions les plus diverses, ce qui n'est pas le moyen naturel d'arriver au souverain bien, qu'ils s'efforcent de l’atteindre. N'est-ce pas ton avis? — Bien certainement, répondisje, et de plus, la conséquence est évidente. Car des points que j'ai accordés il résulte nécessairement que les bons sont puissants et que les méchants sont faibles.

214 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. IV.

idque, uti medici sperare solent, indicium est erectæ jam resistentisque naturæ. Sed quoniam te ad intelligendum promptissimum esse conspicio, crebras coacervabo rationes. Vide enim quanta vitiosorum hominum pateat infirmitas, qui ne ad hoc quidem pervenire queunt, ad quod eos naturalis ducit ac pæne compellit intentio. Et quid ? si hoc tam magno ac pæne invicto præeuntis naturæ desererentur auxilio? Considera vero quanta sceleratos homines habeat impotentia. Neque enim levia aut ludicra præmia petunt, quæ consequi atque obtinere non possunt : sed circa ipsam rerum summam verticemque deficiunt, nec in eo miseris contingit effectus, quod solum dies noctesque moliuntur : in qua re bonorum vires eminent. Sicut enim eum qui, pedibus incedens, ad eum locum usque pervenire potuisset quo nihil ulterius pervium jaceret incessui, ambulandi potentissimum esse censeres : ita eum, qui expetendorum finem, quo nihil ultra est, apprehendit, potentissimum necesse est judices. Ex quo fit, quod huic objacet, ut iidem scelesti, idem viribus omnibus videantur esse desert. Cur enim relicta virtute vitia sectantur? inscitiane bonorum ἢ sed quid enervatius ignorantiæ cæcitate ? An sectanda noverunt? sed transversos eos libido præcipitat, sic quoque intemperantia fragiles, qui obluctari vitio nequeunt. An scientes volentesque bonum dese-

runt, ad vitia deflectuntur ἢ Sed hoc modo non solum

— Fort bien! Tu vas plus vite que moi, et je reconnais à cette ardeur, sujet ordinaire d'espérance pour les médecins, que la nature chez toi reprend son nerf οἱ βοὴ ressort. Mais puisque te voilà si vif à comprendre, je vais presser et accumuler mes arguments. Vois combien est évidente la faiblesse des méchants, puisqu'ils ne peuvent atteindre le but, même alors qu'un instinct naturel les guide et les entraîne, pour ainsi dire, malgré eux. Que serait-ce donc si la nature, au lieu de marcher devant eux, leur refusait son aide si efficace et presque irrésistible ? Rends-toi bien compte de l'impuissance absolue des scélérats. Ce ne sont pas des prix de peu de valeur, comme ceux que l’on décerne dans les jeux publics, qu'ils ambitionnent et qu'ils manquent; c'est au bien le plus précieux, le plus élevé de tous, qu'ils sont dans l'impuissance d'atteindre; et le projet dans lequel les inalheureux échouent, c'est celui-là même qui jour et nuit les occupe : or, c'est en cela que se montre la puissance des gens de bien. En effet, si un homme, marchant à pied, parvenait à ja dernière limite des terres qu’il soit possible de parcourir, tu penserais sans doute que c'est l'homme le plus vigoureux à la marche ; de même, celui qui touche le but final de tout désir, but au delà duquel il n’y a plus rien, doit nécessairement te paraître plus puissant que tous les autres. D'où il faut conclure, par un raisonnement inverse, que tout méchant est dénué de toute force. Et en effet, pourquoi abandonnent-ils la vertu pour suivre le: vice ὃ Est-ce pär ignorance des véritables biens ? Mais qu'y a-t-il de plus faible au monde que l’aveuglement de l'ignorance ἢ Connaissent-ils le but qu’il faut poursuivre ? Mais alors leurs passions les entraînent hors du droit chemin; et, ici encore, ils montrent leur faiblesse par leur intem-: pérance, qui les rend incapables de résister au vice. Est-ce en connaissance de cause et de propos délibéré qu’ils abandonnent le bien pour tourner au mal? Mais

216 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLEÆ LIB. 1V.

potentes esse, sed omnino esse desinunt. Nam qui communem omnium quæ sunt, finem relinquunt, pariter quoque esse desistunt. Quod quidem cuipiam mirum forte videatur, ut malos, qui plures hominum sunt, eosdem non esse dicamus : sed ita sese res habet. Nam qui mali sunt, eos malos esse non abnuo : sed eosdem esse pure atque simpliciter nego. Nam uti cadaver « hominem mortuum » dixeris, simpliciter vero « hominem » appellare non possis : ita vitiosos, malos quidem esse concesserim, sed esse absolute nequeam confiteri. Est enim, quod ordinem retinet, servatque naturam : quod vero ab hac deficit, esse etiam, quod in sua natura situm est, derelinquit. Sed possunt, ihquies, mali : nec ego quidem negaverim; sed hæc eorum potentia non ἃ viribus, sed ab imbecillitate descendit. Possunt enim mala, quæ minime valerent, si in bonorum efficientia manere potuissent. Que possibilitas eos evidentius nihil posse demonstrat. Nam si, uti paulo ante collegimus, malum nihil est, quum mala tantummodo possint, nihil posse improbos liquet. — Perspicuum est. — Atque ut intelligas quænam sit hujus potentiæ vis, sammo bono nibhil potenüus paulo ante definivimus. — Ita est, inquam. — Sed idem, inquit, facere malum nequit. — Minime. — Est igitur , inquit, aliquis, qui omnia posse homines putet? — Nisi qui insaniat, nemo. — Atqui idem -

possunt mala. — Ctinam quidem, inquam, non pos—

dans ce cas, ils cessent non-seulement d’être forts : ils cessent absolument d’être. Car. ceux qui renoncent à la fin commune de tout ce qui existe, cessent pareillement aussi d'exister. On s'étonnera peut-être de cette proposition, que les méchants, qui forment la majorité du, genre humain, n'existent pas; il en est ainsi pourtant. Que les méchants soient mécliants, ce n'est pas ce que je nie; mais Je nie qu'ils existent purement et simplement. En effet, de même que tu appellerais un cadavre «un homme mort, » et ne pourrais l'appeler simplement « un homme, » de même, j'accorderai, sil’on veut, que les vicieux sont des méchants; mais qu'ils existent dans le sens absolu, on ne m’en fera pas convenir. Ce qui existe, en effet, c’est ce qui garde les lois de la nature et s’y conforme; toute créature qui s'en écarte, renonce au principe de vie qui est en elle. Cependant, diras-tu, les méchants peuvent quelque chose. Je ne dis pas le contraire, mais ce pouvoir qu'ils ont procède, non de a force, mais de la faiblesse. En effet, ils peuvent le mal, et ils ne le pourraient pas s'ils avaient conservé la puissance des gens de bien. Et c'est précisément cette possibilité de faire le mal qui prouve le plus clairement leur impuissance. Car si le mal n'est rien, comme je l’ai démontré il n’y a qu'un instant, les méchants ne pouvant que le mal, on doit conclure qu'ils ne peuvent rien. — C'est évident. — Et, pour mieux te faire comprendre à quoi se réduit cette possibilité, rappelle-toi que nous avons dit tout à l’heure que nulle puissance n'est comparable à celle du souverain bien. — Je m'en souviens, dis-je. — Mais le souverain bien ne peut pas produire le mal. — Non certainement.— Continuons : y a-t-il quelqu'un au monde pour croire que les hommes peuvent tout ? — Non, à moins d'être insensé. — Et cependant ils peuvent faire le mal. — Plüt à Dieu, mécriai-je, qu'ils n'eussent pas ce pouvoir! — Donc,

sent ! — Quum igitur bonorum tantummodo potens, possit omnia ; non vero queant omnia potentes etiam malorum : eosdem qui mala possunt, minus posse manifestum est. Huc accedit, quod omnem potentiam inter expetenda numerandam, omniaque expetenda referri ad bonum, velut ad quoddam naturæ suæ cacumen, ostendimus. Sed patrandi sceleris possibilitas referri ad bonum non potest. Expetenda igitur non est. Atqui omnis potentia expetenda est. Liquet igitur malorum possibilitatem non esse potentiam. Ex quibus omnibus bonorum quidem potentia, malorum vero minime dubitabilis apparet infirmitas, veramque illam Platonis esse sententiam liquet : «Solos, quod desiderent, facere posse sapinetes : improbos vero exercere quidem quod libeat, quod vero desiderent, explere non posse. » Faciunt enim quælibet, dum per ea quibus delectantur, id bonum quod desiderant se adepturos putant; sed rninime adipiscuntur , quoniam ad beatitudinem probra non veniunt.

Quos vides sedere celsos Solii culmine reges, Purpura claros nitente,

Septos trisubus armis,

Ore torvo comminantes,

celui-là seul qui peut le bien peut tout, et si ceux | peuvent même le mal ne peuvent pas tout, ces derrs, évidemment, ont moins de puissance que l’autre. plus, je t'ai prouvé que toute puissance est au nom- : des choses désirables, et que celles-ci se raptent toutes au bien comme à leur fin naturelle et rême. Mais la possibilité de commettre le crime peut pas se rapporter au bien; donc elle n’est pas irable. Or, toute puissance étant désirable, il est dent que la possibilité de faire le mal n’a rien de comἢ avec la puissance. De tout ce qui précède ressort, s doute possible, d’un côté, la puissance des bons, de itre, la faiblesse des méchants, et l’on voit combien ton avait raison de le dire : « Le sage seul peut faire qu'il veut; les méchants, à la vérité, peuvent se livrer surs fantaisies; mais pour ce qui est du véritable objet leurs désirs, ils n’ont pas le pouvoir d'y atteindre. » suivent, en effet, tous leurs caprices, dans la persion où ils sont que ce qui leur plaît doit leur pro- ‘er le bonheur qu'ils souhaitent; mais leur espoir déçu, parce que le crime ne conduit pas à la féli-

ve

Enivrés d’'orgueil et de gloire Voyez ces superbes mortels Trôner sur la pourpre et l’ivoire Comme des dieux sur leurs autels°.

Près d'eux une horde sauvage Veille ; leur farouche visage

220 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHILEÆ 118. IV.

Rabie cordis anhelos ; Detrahat si quis superbis Vani tegmina cultus, Jam videbit intus arctas Dominos ferre catenas.

Hinc enim libido versat Avidis corda venenis ; Hinc flagellat ira mentem Fluctus turbida tollens ; MoϾror aut captos fatigat ; Aut spes lubrica torquet.

Ergo, quum caput tot unum Cernas ferre tyrannos, Non facit quod optat, ipse

Dominis pressus iniquis.

« Videsne igitur quanto in cœno probra volvantur > qua probitas luce resplendeat? In quo perspicuus®Y est nunquam bonis præmia, nunquam sua sceleribes 55 deesse supplicia. Rerum etenim quæ geruntur, iles propter quod unaquæque res geritur , ejusdem re præmium esse non Injuria videri potest : uti currex τὶ in stadio, propter quam curritur , jacet præmits τ ἢ corona. Sed beatitudinem esse idem ipsum bons 5. 1

Trahit la terreur et la rage

Qui font de leur cœur un enfer;

À ces divinités humaines

Arrachez leurs parures vaines,

Et vous apercevrez les chaînes

Qui froissent leurs os et leur chair.

Leur cœur, que la débauche enflamme, Est dévoré d’un noir poison ;

La fureur flagelle leur âme,

Égare et trouble leur raison.

Sans répit la tristesse amère

Les mord au flanc, sombre vipère ; L'espoir même les désespère

Par ses mensonges enivrants :

Malheureux l’homme dont la fibre Sous tant de chocs gémit et vibre!

Fait-il ce qu'il veut ? Est-il libre, L'esclave de tant de tyrans ?

« Vois-tu dans quelle fange se vautre le vice et de quel at resplendit la vertu? En quoi il apparaît qu'elle ient toujours sa récompense, et que le châtiment fait jamais défaut au crime. En effet, la fin qu'on se )pose dans une action peut être justement considé- : comme la récompense de cette même action. C'est si qu'à celui qui court dans le stade s'offre pour rénpense la couronne en vue de laquelle il court. Mais . fait voir que la béatitude est ce même bien que tous les

222 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. IV.

propter quod omnia geruntur, ostendimus. Est igitur humanis actibus ipsum bonum, veluti præmium commune propositum. Atqui hoc a bonis non potest separari. Neque enim bonus ultra jure vocabitur, qui careat bono ; quare probos mores sua præmia non relinquunt. Quantumlibet igitur sæviant mali, sapienti tamen corona non decidet, non arescet. Neque enim probis animis proprium decus aliena decerpit improbitas. Quod si extrinsecus accepto lætaretur , poterat hoc vel alius quispiam, vel ipse etiam qui contulisset, auferre. Sed quoniam id sua cuique probitas confert, tuin suo præmio carebit, quum probus esse desierit. Postremo, quum omne præmiumidcirco appetatur quoniam bonum esse creditur, quis boni compotem præmii judicet expertem? At cujus præmii? omnium pulcherrimi maximique. Memento etenim corollari illius, quod paulo ante præcipuum dedi, ac sic collige : « Quum ipsum bonum beatitudo sit, bonos omnes, eo « ipso quod boni sint, fieri beatos liquet. Sed qui beat « sunt, deos esse convenit. Est igitur præmium bono- «rum, quod nuilus deterat dies, nullius minuat potes- « tas, nullius fuscet improbitas, deos fieri. Quæ quumiita « sint, de malorum quoque inseparabili pœna dubitare «sapiens nequeat. Nam quum bonum malumque, item « pœnæ atque premium, adversa fronte dissideant, quæ «in boni præmio videmus accidere, eadem necesse est

«in mali pœna contraria parte respondeant. Sicut igi-

hommes ont en vue dans leurs actions. Le bien même est donc comme la récompense commune proposée à leur activité. Mais le bien ne peut être enlevé aux bons. En effet, on ne pourrait plus appeler bon celui qui ne serait plus en possession du bien, et c’est pourquoi la récompense n'abandonne jamais la vertu. Donc, à quel-

ques fureurs que se laissent emporter les méchants,

la couronne du sage ne saurait ni tomber de son front, ni se flétrir. En effet, la gloire qui décore les gens de bien et qui leur appartient en propre, ne peut leur être ravie par la méchanceté d'autrui. S'ils avaient reçu cet heureux présent d’une main étrangère, il pourrait leur être enlevé, ou par le premier venu, ou par celui-là même qui l'aurait donné; mais comme ceux qui le possèdent ne le doivent qu’à leur propre vertu, ils ne peuvent le perdre qu’en cessant d’être vertueux. Enfin, comme toute récompense n'est désirée que par la raison qu'on la regarde comme un bien, un homme en possession du bien peut-il être considéré comme privé de récompense ? Et de quelle récompense s'agit-il? De la plus belle, de la première de toutes. Rappelle-toi en effet ce corollaire dont précédemment je t'ai fait voir l'importance, et fais-toi ce raisonnement : « Le bien étant « la même chose que le bonheur, il est clair que tous les « gens de bien, par cela même qu'ils sont tels, sont « heureux. Mais ceux qui sont heureux sont dieux par « cela même. Donc, la récompense des honnêtes gens,

« récompense que le temps n’altérera ) jarnais, que personne « πα ἴα pouvoir ἀ᾽ amoindrir, que le vice ne pourra jamais « ternir, consiste à être changés en dieux. Cela étant, le « sage ne peut douter non plus du châtiment inévitable « infligé aux méchants. Car le châtiment étant l’opposé de « la récompense comme le mal est l'opposé du bien, il est « nécessaire qu’à la récompense du bien corresponde, « comme contre-partie, lechâtiment du mal. Done, si les

« tur probis probitas ipsa sit præmium, ita improbis « nequitia supplicium est. Jam vero quisquis afficitur « pœna, malo se affectum esse non dubitat. Si igitur « sese ipsi æstimare velint, possuntne sibi supplicu ex- « pertes videri, quos omnium malorum extrema nequi- « tianonafficitmodo, verumetiam vehementerinficit?» Vide autem ex adversa parte bonorum, quæ improbos pœna comitetur. Omne namque quod sit, unum esse, ipsumque unum, bonum esse paulo ante didicisti. Cui consequens est, ut omne quod sit, id etiam bonum esse videatur. Hoc igitur modo quidquid a bono deficit, esse desistit; quo fit, ut mali desinant esse quod fuerant. Sed fuisse homines adhuc ipsa humani corporis reliqua species ostentat. Quare versi in malitiam humanam quoque amisere naturam. Sed quum ultra homines quemque provehere sola probitas possit, necesse est ut quos ab humana conditione dejecit, infra hominis meritum detrudat improbitas. Evenit igitur, ut quem transformatum vitiis videas, hominem æstimare non possis. Avaritia fervet alienarum opum violentus ereptor? lupi similem dixeris. Ferox atque inquies linguam litigiis exercet ? cani comparabis. Insidiator occultis subripuisse fraudibus gaudet ? vulpeculis exæquetur. Îræ intemperans fremit ? leonis animumgestare credatur. Pavidus ac fugax non metuenda formidat? cervis similis habeatur. Segnis ac stupidus lorpet? asinum vivit. Levis atque inconstans studia permutat ? nihil ab avibus differt. Fœdis immundisque

« honnêtes gens trouvent leur récompense dans leur hon- « nêteté même, il faut que les inéchants trouvent leur sup-

« plice dans leur méchanceté. Et, en effet, quiconque est « frappé d’une peine, est parfaitement convaincu qu'il est « affligé d’un mal. Si donc les méchants voulaient se ren- « dre justice, comment pourraient-ils se croire exempts de « châtiment, lorsque les maux les plus cruels les accablent, « et qu'ils en sont, je ne dis pas affectés, mais infe:tés « jusqu'à la moelle? » Vois encore, par opposition à la récompense des bons, quel est le châtiment infligé aux méchants. Tu as appris de moi que tout ce qui existe est un, et que l'unité est le bien. Par conséquent, tout ce qui existe est identique au bien; par conséquent encore, tout ce qui s’écarte du bien cesse d’exister; d'où il suit que les méchants cessent: d’être ce qu’ils étaient. Mais ils étaient hommes, comme Île prouve la figure qu'ils ont conservée. Donc, dès qu’ils ont tourné au mal, ils ont perdu même leur qualité d'hommes. Mais, de même que la vertu seule peut élever les homnses audessus de l’humanité, il faut que le vice ravale les malheureux qu'il a dépouillés de leur qualité d'hommes, audessous même de la condition humaine. Par conséquent, l’être qu'ont dégradé ses vices ne peut plus être considéré comme un homme. Cet envieux, tout prêt à sem parer du bien d'autrui, même par la violence, ne ressemble-t-il pas à un loup“? Ce plaideur hargneux et ntraitable, qui use sa langue dans les cris de la chicane, peut être comparé à un dogue. Ce fourbe qui, pour dépouiller ses victimes, se plait à leur tendre des piéges dans l’ombre, est le portrait du renard. Ce furieux qui rugit a les instincts du lion. Ce poltron, ce fuyard qui a peur de son ombre, est semblable à un cerf. Ce paresseux, ce lourdaud toujours endormi, mène la vie d’un âne; ce capricieux aux goûts fantasques et mobiles,

ne diffère en rien d’un oiseau. Ce débauché toujours

226 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ 118. IV.

libidinibus immergitur? sordidæ suis voluptate detinetur. Ita fit ut qui, probitate deserta, homo esse desierit, quum in divinam conditionem transire non possit, vertatur in belluam.

Vela Neritii ducis

Et vagas pelago rates Eurus appulit insulæ, Pulchra qua residens dea Solis edita semine,

Miscet hospitibus novis Tacta carmine pocula.

Quos ut in varios modos Vertit herbipotens manus, Hunc apri facies tegit ; Ille, Marmaricus leo, Dente crescit et unguibus ; Hic lupis superadditus Flere dum parat, ululat ;

116, tigris ut Indica,

dans les plus immondes voluptés, me représente c et ses crapuleux plaisirs. Et c'est ainsi que le reux qui déserte la vertu cesse d’être un homme, faute de pouvoir devenir un dieu, il se voit trans- »n bête.

Au gré des vents, au gré des eaux, Depuis dix ans errait Ulysse, Lorsque, de Neptune complice, L’Eurus échoua ses vaisseaux

Sur un écueil âpre et sauvage

Où Circé, fille du Soleil,

Aux étrangers que le naufrage

À déposés sur le rivage

Fait boire un magique breuvage, Précurseur d’un fatal sommeil.

Les malheureux, à leur réveil, S’épouvantent de leur figure :

L'un se méconnaît sous la hure D'un noir sanglier, brute impure; D'un lion aux regards ardents L'autre a pris la forme et la taille, Et sent déjà pour la bataille Croître ses ongles et ses dents.

Sous la peau d’un loup maigre et fauve Celui-ci, tout honteux, se sauve, Et hurle quand il croit pleurer ; Dans sa douleur inoffensive, Autour des toits on voit errer

Tecta mitis obambulat.

Sed licet variis malis Numen Arcadis alitis Obsitum miserans ducem Peste solverit hospitis, Jam tamen mala remiges Ore pocula traxerant :

Jam sues Cerealia Glande pabula verterant , Et nihil manet integrum- Voce, corpore, perditis.

Sola mens stabilis, super Monstra quæ patitur, gemit.

O levem nimium manum, Nec potentia gramina, Membra quæ valeant licet, Corda vertere non valent.

Intus est hominum vigor Arce conditus abdita.

Hæc venena potentius Detrahunt hominem sibi Dira, quæ penitus meant, Nec nocentia corpori,

Mentis ulcere sæviunt.

Un homme:tigre, ombre pensive.

Indigné que le sort jaloux

Osât frapper de tant de coups

Un héros, l’orgueil de la Grèce, Mercure sut avec adresse

Le préserver des noirs complots

Et des piéges de son hôtesse ;

Mais ses malheureux matelots

Déjà, dans la coupe traîtresse, Avaient bu l'ivresse à longs flots.

Transformés en pourceaux obscènes, Ils laissent pour le gland des chènes Les divins présents de Cérès.

Dans ce changement déplorable

Et de leur voix et de leurs traits, Leur îme seule invulnérable

Gémit d’un prodige exécrable,

Et s'affirme par ses regrets.

Oh! la magie! oh! l’art futile!

Oh! les impuissantes liqueurs !

D'une Circé la main habile

Des corps peut transformer l'argile :

Elle ne change point les cœurs.

À couvert dans sa citadelle,

. L'âme, à l'humanité fidèle, Maintient ses droits toujours vainqueurs.

Il est des poisons plus perfides Qui changent en brutes stupides Les hommes même les plus forts; Ce sont les passions infâmes Qui, sans dénaturer les corps, Dégradent et souillent les âmes.

230 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. IV.

Tum ego : « Fateor, inquam, nec injuria dici video vitiosos, tametsi humani corporis speciem servent, in belluas tamen animorum qualitate mutari. Sed quorum atrox scelerataque mens bonorum perriicie sævit, id ipsum 615 licere noluissem.— Nec licet, inquit, uti convenienti monstrabitur loco : sed tamen si id ipsum quod eiïs licere creditur, auferatur, magna ex parte sceleratorum hominum pœæna relevatur. Etenim, quod incredibile cuiquam forte videatur, infeliciores essè necesse est malos, quum cupita perfecerint, quam si ea quæ cupiunt, implere non possint. Nam si miserum est voluisse prava, potuisse miserius est, sine quo voluntatis miseræ langueret effectus. ltaque quum sua singulis miseria sit, triplici infortunio necesse est urgeantur, quos videas scelus velle, posse, perficere. — Accedo, inquam : sed uti hoc infortunio cito careant , patrandi sceleris possibilitate deserti, vehementer exopto. — Carebunt, inquit, ocius quam vel tu forsitan velis, vel illi sese existiment esse carituros. Neque enim est aliquid in tam brevibus vitæ mets 118 serum, quod exspectare longum inmortalis præsertim

animus putet : quorum magna spes, et excelsa facino-

— J'avoue, dis-je, et je reconnais qu’on peut dire avec raison que les méchants, tout en conservant la forme humaine, sont néanmoins, à ne regarder que l’état de leur âme, transformés en brutes. Mais leur férocité et leur scélératesse s’acharnent à la perte des gens de bien, et je ne voudrais pas qu’ils eussent une telle licence. — Ils ne l'ont pas non plus, répondit-elle, et je le prouverai en son lieu. Cependant, qu’on retire aux scélérats ce prétendu pouvoir, et les voilà déchargés d’une grande partie de leur peine. Et en effet, bien que cette proposition puisse paraître incroyable, les méchants sont nécessairement plus malheureux lorsqu'ils réalisent leurs projets, que lorsqu'ils sont dans l'impuissance de les mener à fin. Car, si c'est un malheur pour eux de vouloir le mal, c'en est un plus grand de pouvoir le commettre, puisque autrement leur volonté, cause première de leur infortune, resterait sans effet. Aussi, -omme chacune de ces trois facultés est un malheur, est être trois fois malheureux que de vouloir, pouvoir, t commettre le mal. — Je me rends, dis-je; mais je roudrais de tout mon cœur qu’ils fussent affranchis le lus tôt possible de ce malheur, en perdant le pouvoir le nuire. — Ils en seront affranchis, répondit-elle, plus ôt que tu ne le souhaites peut-être, et qu'ils ne le croient ‘ux-mêmes. Car, dans le cours d’une vie si rapide, rien r'arrive assez tardivement pour que l'attente puisse en saraître longue, surtout à une âme immortelle. Ces espérances démesurées, ces présomptueuses machinations

rum machina repentino atque insperato sæpe fine destruitur : quod quidem illis miseriæ modum statuit. Nam si nequitia miseros facit, miserior sit necesse est diuturnior nequam : quos infelicissimos esse judicarem, si non eorum malitiam saltem mors extrema fintret. Etenim si de pravitatis infortunio vera conclusimus, infinitam liquet esse miseriam, quam esse constat æternam.» Tum ego : « Mira quidem, inquam, et concessu difficilis illatio ; sed his eam quæ prius concessa sunt, nimium convenire cognosco. — Recte, inquit, existimas : sed qui conclusioni accedere durum putat, æquum est vel falsum aliquid præcessisse demonstret, vel collationem propositionum non esse efficacem necessariæ couclusionis ostendat : alioquin, concessis præcedentibus, nihil prorsus est quod de illatione causetur. Nam hoc quoque quod dicam non minus mirum videatur, sed ex his quæ sumpta sunt æque est necessarium. — Quidnam ? inquam — Feliciores, inquit, esse improbos supplicia luentes, quam

si eos nulla justitiæ pœna coerceat. Neque id nunc molior, quod cuivis veniat in mentem, corrigi ultione pravos mores, et ad rectum supplicii terrore deduci, ceteris queque exemplum esse culpanda fugiendi : sed alio quodam modo infeliciores esse improbos arbitror impunitos, tametsi nulla ratio correctionis, « nullus respectus habeatur exempli. — Et quis erit— inquam, præter hos, alius modus? » Et illa : « Bonos = inquit, esse felices, malos vero miseros nonne conce=— sinus? — Ita est, inquam. — Si igitur, inquit, ms

des méchants sont souvent déjouées par une fin soudaine et imprévue qui est en même temps la fin de leur misère. Si le crime, en effet, est une cause de malheur, celuilà sera nécessairement plus malheureux qui sera plus longtemps criminel, et, à mon sens, l'infortune des mé- Chants serait au comble, si la mort ne venait enfin mettre un terme à leur méchanceté". Car si ce que j'ai dit de l'infortune des méchants est vrai, il est évident qu'un malheur est infini, quand il est éternel. — Voilà, dis-je, une conséquence singulière et difficile à admettre; je reconnais pourtant qu'elle se lie naturellement aux prémmisses que je t'ai accordées. — Tu as raison, reprit-elle; mais quand on répugne à admettre uue conséquence, il faut prouver ou que quelqu'une des propositions précédentes est fausse, ou que de leur rapprochement ne peut résulter une conclusion nécessaire; autrement, les propositions antérieures une fois accordées, il n’est plus possible d'en contester la conséquence. Au reste, ce que je vais ajouter te paraîtra tout aussi surprenant, bien que ce ne soit aussi qu'une déduction rigoureuse des propositions qui précédent. — Qu'est-ce donc? demandai-je. — Je prétends, répondit-elle, que les méchants sont plus heureux quand ils subissent la peine de leurs crimes, que lorsqu'ils échappent aux coups de la justice ”. Et je ne veux pas dire pour le moment, ce que l'on pourrait croire tout d’abord, que le châtiment corrige le vice, que la crainte du supplice ramène les coupables dans le bon chemin, et que l’exemple engage les autres à fuir le mal; c'est par une autre raison que je considère l'impunité comme un surcroît de malheur pour les méchants, sans me préoccuper, d’ailleurs, de leur amendement possible ni de l'efficacité de l'exemple. — Et quelle autre raison peut-il y avoir que celle-là? demandai-je. — N'avonsnous pas reconnu, reprit-elle, que les bons sont heureux et les méchants misérables ἢ — Sans doute, répondis-Je.

234 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. IV.

riæ cujuspiam bonum aliquid addatur, nonne felicior est eo, cujus pura ac solitaria sine cujusquam boni admistione miseria est? — Sic, inquam, videtur. — Quid si eidem misero, qui cunctis careat bonis, præter ea quibus miser est, malum aliud fuerit annexum, nonne multo infelicior eo censendus est, cujus infortunium boni participatione relevatur ? — Quidni? inquam. — Habent igitur improbi, quum puniuntur, boni quidem aliquid annexum, pœnam ipsam scilicet, quæ ratione justitiæ bona est : iidemque quum supplicio carent, inest eis aliquid ulterius mali, ipsa impunitas, quam iniquitatis merito malum esse confessus es. — Negare non possum. — Multo igitur infeliciores improbi sunt injusta impunitate donati, quam justa ultione puniti. Sed puniri improbos, justum; impunitos vero elabi, iniquum esse manifestum est. — Quis id neget? — Sed ne illud quidem, ait, quisquam negabit, bonum esse omne quod justum est : contraque, quod injustum est, malum liquere esse. » Tum ego : « Ista quidem consequentia sunt eis quæ paulo ante conclusa sunt. Sed quæso, inquam, te, nullane animarum supplicia post defunctum morte corpus relinquis ? — Et magna quidem, inquit : quorum alia pœnali acerbitate, alia vero purgatoria clementia exerceri puto. Sed nunc de his disserere consilium non est. Id vero hactenus egimus, ut, quæ indignissima tibi videbatur, malorum potestas, eam nullam esse cognosceres : quosque impunitos querebare, videres nunquam =

improbitatis suæ carere suppliciis : licentiam, quane—

— Si donc l’on mêle quelque bien à l’infortune d'un misérable, ne sera-t-il pas plus heureux que celui dont la misère est absolue, abandonnée à elle-même, et sans mélange d'aucun bien? — C'est mon avis, dis-je. — Et ce même misérable, privé de tous les biens, si l'on ajoute un mal de plus aux maux qui causent son infortune, ne sera-t-il pas beaucoup plus malheureux que celui dont la misère est soulagée par quelque bien qu'il reçoit en partage ? — Pourquoi non? dis-je. — Or, les méchants, lorsqu'ils sont punis, acquièrent un bien d’une certaine espèce, Je veux dire le châtiment même, qui, au point de vue de Ja justice, est un bien; et, au contraire, lorsqu'ils échappent au supplice, ils sont affligés d’un mal de plus, j'entends l'impunité même, qui, de ton propre aveu ; est un mal, puisque c’est une injustice. — Je ne puis en disconvenir. — Donc les méchants sont bien plus malheureux quand ils jouissent d’une impunité injuste, que lorsqu'ils reçoivent une juste punition. Mais si la punition des méchants est un acte de justice, leur impunité est une injustice; c'est clair. — Qui pourrait le nier ? — Personne ne niera non plus, reprit-elle, que tout acte de justice soit certainement un bien, et toute injustice un mal. — Ces propositions, dis-je, ne sont que les conséquences des principes précédemment établis. Mais dis-moi, je te prie, ne réserves-tu pas d’autres supplices aux âmes après la destruction du corps? — Oui, assurément , et de très-grands. Dans ma pensée, les uns, les plus rigoureux, sont de véritables châtiments ; les autres, tempérés par la clémence, ont pour objet la purification des âmes ἢ. Mais je n'ai pas l'intention de traiter présentement ce sujet. Toujours est-il que je t'ai amené à reconnaître que cette puissance des méchants, qui te causait tant d’indignation, est absolument nulle; que tu te plaignais à tort de leur impunité, puisque jamais ils n’échappent au châtiment de leurs mauvaises

256 DE CONSOLATIO\NE PHILOSOPHLÆ LIB. IV.

cito finiri precabaris, nec longam esse disceres : infelicioremque fore, si diuturnior; infelicissimam vero, si esset æterna : post hæc, miseriores esse improbos injusta impunitate dimissos, quam justa ultione punitos. Cui sententiæ consequens est, ut tum demum gravioribus suppliciis urgeantur, quum impuniti esse creduntur. » Tum ego : « Quum tuas, inquam, rationes considero, nihil dici verius puto. At si ad hominum judicia revertar, quis ille est, cui hæc non credenda modo, sed saltem non audienda videantur ? — Ita est, inquit illa. Nequeunt enim oculos tenebris assuetos ad lucem perspicuæ veritatis attollere, similesque avibus sunt, quarum intuitum nox illuminat, dies cæcat : dum enim non rerum ordinem, sed suos intuentur affectus, vel licentiam, vel impunitatem scelerum putant esse felicem. Vide aütem quid æterna lex sanciat. Melioribus animum conformaveris; nihil opus est judice præmium deferente : tu te ipse excellentioribus addidisti. Studium ad pejora deflexeris ; extra ne quæsieris ultorem : tu te ipse in deteriora detrusisti; veluti si vicibus sordidam humum cœlumque respicias, cunctis extra cessantibus, ipsa cernendi ratione nunc cœno, nunc sideribus interesse videaris. At vulgus ista non respicit. Quid igitur? hisne accedamus, ques belluis similes esse monstravimus ? Quid, si quis, amisso penilus visu, ipsum etiam se habuisse oblivisceretur in-

tuitum, nihilque sibi ad humanam perfectionem deess?

actions ; que cette liberté de mal faire, dont tu hâtais le terme de tous tes vœux, est de courte durée; qu'ils sont d'autant plus malheureux qu'ils en jouissent plus longtemps, et que rien n'égalerait leur infortune s'ils en jouissaient toujours; qu’enfin l'impunité qui les épargue en violant la justice, est un plus grand malheur pour eux que ne le serait un juste châtiment; d’où j'ai tiré cette conséquence qu'ils ne sont jamais si cruellement punis que lorsqu'ils semblent ne l'être pas. — Lorsque je pèse tes raisons, dis-je, elles me paraissent les meilleures du monde; mais, si j’en reviens à l'opinion des hommes, quel est celui qui cousentira, je ne dis pas à les admettre, mais même à les entendre? — Tu dis vrai, répondit-elle; leurs yeux, accoutumés aux ténèbres, ne peuvent soutenir l’éclat de la vérité; et ils ressemblent à ces oiseaux dont la nuit illumine le regaril, tandis que le jour les aveugle; voilà pourquoi, moins attentifs aux lois générales de la nature qu’à leurs propres impressions, ils considèrent comme un bonheur le pouvoir de commettre le crime ou d'échapper au châtiment. Mais vois plutôt ce qui a été décrété par la loi éternelle. Conforme-toi aux principes les plus purs de la morale ; tu n'auras pas besoin de recevoir ta récompense de la main d'un juge : tu te seras adjugé toi-même le meilleur lot. Si, au contraire, tu t’abandonnes au vice, ne cherche pas ton bourreau hors de toi-même : c’est toi qui t'es précipité dans l’abime. C’est ainsi que lorsque tu regardes tour à tour la terre sordide et le ciel à l'exclusion de tout autre objet, tu crois être, selon le point de vue, tantôt dans la fange, tantôt au milieu des astres. Le vulgaire, il est vrai, ne fait pas attention à ces choses; mais quoi! prendrons-nous exemple sur ces malheureux que nous avons dit être semblables aux bêtes? Et parce qu’un homme qui aurait perdu la vue et qui ne se souviendrait pas d'en avoir jamais eu l'usace, se croirait pourvu de toutes les perfections hu-

238 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ 118. IV.

arbitraretur, num videntes eadem cæcos putaremus? Nam neillud quidem acquiescent , quod æque validis rationum nititur firmamentis, infeliciores eos esse qui faciunt, quam qui patiuntur injuriam. — Vellem, inquam, has ipsas audire rationes. — Omnem, inquit, improbum aum supplicio dignum negas ? — Minime. — Infelices vero esse, qui sint improbi, multipliciter liquet. — Ita est, inquaun. — Qui igitur supplicio digni sunt, miseros esse non dubitas?’ — Convenit, inquam.— Si igitur cognitor, ait, resideres, cui supplicium inferendum putares, eine qui fecisset, an qui pertulisset injuriam? — Nec ambigo, inquam, quin perpesso satisfacerem dolore facientis. — Miserior igitur 101 injuriæ illator, quam acceptor esse videretur? — Consequitur, inquam. Hac igitur aliisque de causis ea radice nitentibus, quod turpitudo suapte natura miseros faciat, apparet illatam cuilibet injuriam, non accipieutis, sed inferentis esse miseriam. — Atqui nunc, ait, contra faciunt oratores. Pro his enim qui grave quid acerbumque perpessi sunt, miserationem judi-

cum excitare conantur, quum magjis admittentibus jus-

tior miseratio debeatur : quos non abiratis, sed a pro- —

pitiis potius miserantibusque accusatoribus ad judi——

cium, veluti ægros ad medicum, duci oportebat, uw 4

culpæ morbos supplicio resecarent : quo pacto defen μσ

sorum opera, vel tota frigeret, vel, si prodesse homsæ

nibus mallet, in accusationis habitum verteretur. Ip

maines, devrions-nous pour cela tenir pour aveugles ceux qui voient clair ? Le vulgaire ne m'accorderait pas non plus cette autre proposition, quoiqu'elle s'appuie comme les précédentes sur les arguments les plus solides, à savoir que ceux qui font le mal sont plus malheureux que ceux qui en sont victimes. — Je serais curieux, dis-je, de connaître ces arguments. — Nies-tu, reprit-elle, que tout méchant soit digne de châtiment ὃ — Certainement non. — En outre, tout méchant est malheureux ; à cet égard les preuves abondent. — J'en conviens. — Donc, tu ne doutes pas qu’un homme digne de châtiment ne soit malheureux? — Sans doute. — Supposons maintenant que tu siéges sur un tribunal; lequel croirais-tu devoir punir de celui qui ἃ commis le mal ou de celui qui l’a subi? — Je n'hésite pas à répondre, dis-je, que je donnerais satisfaction à la victime par la punition du coupable.— Donc, l’auteur de l’offense te paraïîtrait plus malheureux que l'offensé? — Cela va de soi, dis-je. Ainsi, par cette raison et par d’autres qui s appuient sur le même principe, il est clair que si la méchanceté engendre nécessairement la misère, ce n'est pas le mal qu'on souffre qui est un malheur, mais celui que l’on fait. — Aujourd’hui cependant, dit-elle, les avocats se règlent sur l’opinion contraire. C’est en faveur de ceux qui ont souffert quelque grand dommage qu'ils s'efforcent d’émouvoir la compassion des juges, et pourtant les coupables ont des droits plus légitimes à la pitié; ce n’est pas avec colère, mais bien avec un.sentiment de tendre commisération, que leurs accusateurs devraient les conduire au juge, comme on mène les malades au médecin “, afin que leur infirmité morale trouvât sa guérison dans le supplice. Le zèle des défenseurs en serait singulièrement refroidi, ou, s'ils voulaient absolument se rendre utiles à leurs clients, ils n'auraient qu'à se charger du rôle de l’accusation. Je dis plus, si les cou-

quoque improbi, si eis aliqua rimula virtutem relictam fas esset adspicere, vitiorumque sordes pœnarum cruciatibus se deposituros viderent, compensatione adipiscendæ probitatis, nec hos cruciatus esse ducerent, defensorumque operam repudiarent, ac se totos accusatoribus judicibusque permitterent. Quo fit, ut apud sapientes nullus prorsus odio locus relinquatur. Nam bonos quis nisi stultissimus oderit ? malos vero odisse ratione caret. Nam si, uti corporum languor, ita vitiositas quidam est quasi morbus animorum, quum ægros corpore minime dignos odio, sed potius miseratione judicemus, multo magis non insequendi, sed miserandi sunt, quorum mentes omni languore atro-

cior urget improbilas.

VIIT

Quid tantos juvat excitare motlus,

Et propria Fatam sollicitare manu ?

Si Mortem petitis, propinquat ipsa

Sponte sua, volucres nec remoratur equos.

Quos serpens, leo, tigris, ursus, aper

Bente petunt, lidem se tamen ense petunt.

ables eux-mêmes pouvaient encore, par quelque échapée, entrevoir la vertu qu'ils ont abandonnée, s'ils saaient que les souillures de leurs vices seront purifiées ar les angoisses du châtiment; au prix de la vertu qui ur serait rendue, ils tiendraient pour rien ces anoisses, et on les verrait répudier les bons offices de >urs défenseurs pour se livrer à la discrétion des accuateurs et des juges. C’est pour cette raison qu'il n'y pas de place pour la haine dans le cœur du sage. En ffet, quel autre qu’un insensé peut haïr les hons? et, à égard des méchants, la haine n’est pas plus raisonnable. ἢ effet, si, comme la fièvre est une maladie du corps, > vice est une maladie de l'âme ; et si ceux qui souffrent ans leur corps nous semblent dignes, non de haine, 1818 de pitié, à plus forte raison, loin de les persécuter, evons-nous plaindre les malheureux que tourmente le ice, cette maladie mentale plus terrible que toutes les ifirmités physiques. ‘

À quoi bon déchaïner ces discordes fatales ?

Provoquer le Destin , devancer l’avenir “?

Sans que vous l’appeliez, la Mort sait bien veuir Au pas précipité de ses noires cavales.

Des serpents, des lions, des tigres et des ours L'impitoyable dent vous menace sans trêve ; C'est trop attendre encor : par le tranchant du gluive,

Mortels impatients, vous abrégez vos jours !

An distant quia dissidentque mores, Injustas acies et fera bella movent, Alternisque volunt perire telis ?

Non est justa satis sævitiæ ratio.

Vis aptam meritis vicem referre ?

Dilige jure bonos, et miseresce malis. »

Hic ego : « Video, inquam, quæ sit vel felicitas, vel miseria in ipsis proborum atque improborum meritis constituta. Sed in hac ipsa fortuna populari, non nihil boni malive inesse perpendo. Neque enim saptentum quisquam exsul, inops, ignominiosusque esse malit potius, quam pollens opibus, honore reverendus, potentia validus, in sua permanens urbe florere. Sic enim clarius testatiusque sapientiæ tractatur officium, quum 1n contingentes populos regentium quodam modo beatitudo transfunditur : quum præsertim carcer, nexus, ceteraque legalium tormenta pœnarum perniciosis potius civibus, propter quos etiam constituta sunt, debeantur. Cur hæc igitur versa vice mutentur, scelerumque supplicii bonos premant, premi virtutum mali rapiant, vehementer admiror, quæque tan injusiæ confusionis ratio videatur, ex te scire de-

Vous différez de mœurs, d'esprit et de maximes,

Et pour de tels griefs, ὁ frères inhumains, | Blessant, blessés, toujours ayant du sang aux mains, Vous luttez follement de haines et de crimes!

Où sont de vos fureurs les motifs suffisants ? Pourquoi ce grand courroux et ce zèle hypocrite? Voulez-vous à chacun rendre ce qu’il mérite?

Sachez aimer les bons et plaindre les méchants. »

Je pris alors la parole : « Je comprends, dis-je, le genre de félicité ou de malheur qui, selon qu'ils le méritent, est le partage des bons et des méchants. Mais dans les hasards de la fortune, telle qu’on l'entend d'ordinaire, je vois la part du mal comme du bien. Certes, il n’y pas un sage qui, à l'exil, à la pauvreté, à l’ignominie, ne préférât la richesse, la considération, la puissance et le bonheur de vieillir en paix dans sa patrie. La sagesse, en effet, remplit sa tâche avec plus d'éclat et d'autorité, quand elle peut communiquer en quelque sorte sa propre félicité aux peuples qui ont le bonheur d’être gouvernés par elle. Ajoute à cela que la prison, les fers et les autres châtiments inscrits dans les lois ne doivent revenir qu'aux méchants, puisque c’est contre eux qu'ils ont été décrétés. Aussi, quand je vois que, par un renversement étrange, les gens de bien sont trainés au supplice à la place des scélérats, et que les méchants s'emparent des récompenses dues à la vertu, ma surprise est extrême, et je désire savoir de toi les raisons d'une si dépiorable

sidero. Minus etenim mirarer, si misceri omnia fortuitis casibus crederem. Nunc stuporem meum' Deus rector exaggerat, qui quum sæpe bonis jucunda, malis aspera, contraque bonis dura tribuat, malis cptata concedat, nisi causa deprehendatur, quid est quod ἃ fortuitis casibus differre videatur ὃ — Nec mirum, inquit, si quid ordinis ignorata ratione, temerarium confusumque credatur. Sed tu, quamvis causam tantæ dispositionis ignores, tamen quoniam bonus mundum

rector temperat, recte fieri cuncta ne dubites.

Si quis Arcturi sidera nescit Propinqua summo cardine labi, Cur legat tardus plaustra Bootes, Mergatque seras æquore flammas, Quum nimis celeres explicet ortus, Legem stupebit ætheris alti.

Palleant plenæ cornua Lunæ Infecta melis noctis opacæ,

Quæque fulgenti texeral ore

confusion. Je m'en étonnerais moins, sans doute, si je croyais que tout ce désordre fût l'effet du hasard; mais non, et c'est là ce qui met le comble à ma stupeur : le monde est gouverné par Dieu. Or, comme il est constant que tantôt les bons sont bien traités, tandis que les méchants pâtissent; que tantôt, au contraire, les bons sont dans la détresse et les méchants au comble de leurs vœux, jusqu'à preuve du contraire, en quoi Dieu diffère-t-il du hasard? — Il n’est pas étonnant, répondit-elle, que le monde, aux yeux de quiconque ignore les lois qui le régissent, offre quelque apparence de trouble et de confusion. La raison de cet-ordre admirable peut t'échapper, mais, puisque c'est un Dieu bon qui gouverne le monde, tu dois être convaincu que tout s’y passe régulièrement.

Celui qui ne sait pas que l'Ourse Près du pole accomplit sa course, En vain se demande comment

Le Bouvier, dont l'étoile blonde Sitôt s'allume au firmament, Plonge si tard ses feux dans l'onde :

A celui-là les lois du monde Causent un fol étonnement.

Lorsque, par la Terre effacte, La Lune s'éteint éclipsée ; Quand son éclat s'évanouit,

Et que les étoiles moins pâles

2 46 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIEÆ 118. IV.

Confusa Phœbe, detegat astra :

Commovet gentes publicus error, | .. Lassantque crebris pulsibus æra.

. Nemo miratur flamina Cori Lattus frementi tundere fluctu, : Nec nivis duram frigore molem Fervente Phæœbi solvier æstu.

Hic enim causas cernere promptum est; Illic latentes pectora turbant Cuncta, quæ rara provehit ætas, Stupetque subitis mobile vulgus.

Cedat inscitiæ nubilus error,

Cessent profecto mira videri.

— Ita est, inquam. Sed quum tui muneris sit latentium rerum causas evolvere, velatasque caligme € plicare rationes, quæso uti hinc decernas, et quontl

hoc me miraculum maxime perturbat, edisseras. » TUM

Scintillent seules dans la nuit, De l'erreur tristes saturnales !

Les peuples, des rauques cymbales Font hurler le cuivre à grand bruit.

Que du Corus l’aveugle rage Sous les flots ébranle la plage; Que les feux ardents de Phébus Fondent la neige qui couronne Les forêts et les monts ardus, De ces événements personne Ne s’alarme ni ne s'étonne :

Effets et causes sont connus.

C'est le nouveau, c’est le mystère Qui troublent l'esprit du vulgaire.

Qu'à l'improviste ou rarement

Un phénomène se produise,

La foule admire aveuglément :

Mais que l'ignorance s’instruise, Avec l’erreur et la sottise Disparaîtra l'étonnement.

J'en conviens, dis-je; mais comme c’est à toi qu'il tient de développer les causes des phénomènes obsst d'expliquer ce qu'ils ont de mystérieux, je te le vider la question et de m'éclairer sur un sujet. ἃ trouble étrangement. » Elle me répondit avec un

illa paulisper arridens : « Ad rem me, inquit, omnium quæsilu maximam vocas, cui vix exhausti quidquai satis sit. Talis namque materia est, ut, una dubitatione succisa, innumerabiles aliæ, velut hydræ capita , succrescant : nec ullus fuerit modus, nisi quis eas vivacisshno mentis igne coerceat. 1n bac enim de Providentiæ simplicitate, de Fati serie, de repentinis casibus, de cognitione ac prædestinatione diviua, de arbitrii libertate quæri solet : quæ quanti oneris sint, ipse perpendis. Sed quoniam hæc quoque te nosse quædam medicinæ tuæ portio est, quanquam angusto limite temporis septi, tanen aliquid delibare conabimur. Quod si te musici carminis oblectamenta delectant, hanc oportet paulisper differas voluptatem, dum nexas sibi ordine contexo rationes. — Ut libet, » in— quam. Tum velut ab alio orsa principio, ita disseruit = « Omnium generatio rerum, cunctusque mutabilium naturarum progressus, et quidquid aliquo movetur modo, causas, ordinem, formas ex divinæ mentis stabilitate sortitur. Hæc in suæ simplicitatis arce composita, multiplicem rebus gerendis modum statuit. Qui modus quum in ipsa divinæ intelligentiæ puritate conspicitur, Providentia nominatur : quum vero ad ea quæ movel atque disponit, refertur, Fatum a veteribus appellatum est. Quæ diversa esse facile liquebit, si quis utriusque vim merite conspexerit. Nam Providentia est illa ipsa divina ratio in summo omoium principe constituta, quæ cuncta disponit : Fatum vero inhiærens rebus mobilibus dispositio, per quam Provi-

léger sourire : « Tu me proposes la question la plus dif. ficile à éclaircir; elle n’a pas de fond pour ainsi dire : la matière est inépuisable. Pour une difficulté tranchée, il eu surgit aussitôt mille autres, comme les têtes de ‘hydre, et l’ou n’en peut venir à bout qu’à l’aide du feu le plus pénétrant de l’esprit"”. Il ne s’agit de rien moins, en effet, que d’une enquête à poursuivre sur l’unité absolue de la Providence, sur le cours du Destin, sur les cas imprévus, sur la prescience divine, sur la prédestination et sur le libre arbitre, toutes choses dont tu sens toi-même la difficulté. Mais comme leur connaissance peut concourir à ta guérison, malgré le peu de temps qu'il me reste, je ferai en sorte de t'en donner un aperçu. Eu revauche, quelque plaisir que tu prennes à la musique et à la poésie, je serai forcée de t'en sevrer pour quelque temps. Il faut, avant tout, que je t'expose dans un ordre rigoureux toute une série d'arguments. — Comme tu voudras, » répondis-je. Alors, passant à un autre sujet, elle commença ainsi : « La génération de toutes chosés, les changements successifs qui se produisent dans la nature, tous les mouvements enfin que l'on y remarque, tirent leurs causes, leur arrangement et leurs formes de l'immutabilité de l'intelligence divine. Celle-ci, retirée et comme retranchée dans son unité, gouverne néanmoins le monde par des moyens multiples. Au simple point de vue de sa divine intelligence, l’action de Dieu se nomme Providence; au point de vue des mouvements et des effets qu’elle produit, c'est ce que les anciens nomimaient le Destin ἥν Que la Providence et le Destin diffèrent, c’est ce qu'il est facile de reconnaître en considérant l'action de l’une et de l’autre. La Providence, en effet, c'est cette divine intelligence qui, placée au faite de toutes choses, les règle toutes : le Destiu n'est qu'une certaine disposition nécessaire des choses variables, et le moyen dont la Providence se sert

dentia suis quæque nectit ordinibus. Providentia namque cuncta pariter, quamvis diversa, quamwvis infinita, complectitur : Fatum vero singula digerit in motum, locis, formis, ac temporibus distributa : ut hæc tem-

poralis ordinis explicatio, in divinæ mentis adunata

. prospectu, Providentia sit : eadem vero adunatio, digesta atque explicata temporibus, Fatum vocetur. Quæ licet diversa sint, alterum tamen pendet ex altero. Ordo namque fatalis ex Providentiæ simplicitate procedit. Sicut enim artifex, faciendæ rei formam mente percipiens, movet operis effectum, et quod simpliciter præsentarieque prospexerat, per temporales ordines ducit : ita Deus Providentia quidem singulariter stabiliterque facienda disponit : Fato vero hæc ipsa quæ disposuit, multipliciter ac temporaliter administrat. Sive igitur, famulantibus quibusdam Providentiæ divinis spiritibus, Fatum exercetur ; seu anima, seu tota inserviente natura, seu cœlestibus siderum motibus, seu angelica virtute, seu dæmonum varia solertia, seu aliquibus horum, seu omnibus, fatalis series texitur : illud certe manifestum est, immobilem simplicemque gerendarum formam rerum esse Providentiam; Fatum vero eorum, quæ divina simplicitas gerenda disposuit, mobilem nexuni, atque ordinem temporalem. Quo fit, ut omnia quæ Fato subsunt, Providentiæ quoque subjecta sint, cui

ipsum etiam subjacet Fatum; quædam vero, que

pour assigner à chaque objet la place qui lui convient. La Providence, en effet, embrasse à la fois tous les êtres, si divers, si innombrables qu'ils soient : quant au Destin, c'est l’un après l’autre qu'il met les êtres en mouvement, et les distribue sous la forme qui leur convient à travers l'espace et le temps. Aussi, quand l'intelligence divine embrasse d'un seul regard, comme une unité, cet ensemble d'êtres qui se déroulent dans le temps, il faut l'appeler la Providence ; mais quand cette unité se divise pour se répartir dans le temps, il faut dire le Destin. Encore qu'il y ait de la différence entre les deux, pourtant l’un dépend de l’autre. En effet, les modes successifs du Destin dépendent de l'unité de la Providence. Comme l'artiste arrête d’abord dans son esprit la forme de l’œuvre qu’il veut créer, et l’exécute ensuite en réalisant, par une série d'opérations successives, l'idée qu'il avait conçue complète et d’un seul jet; de même, la Providence divine arrête du premier coup et d’une manière

irrévocable ce qu’elle se propose de faire; puis, par le

ministère du Destin, elle exécute son plan à diverses reprises et dans la succession des temps. Soit donc que certains, esprits de nature divine viennent en aide au Destin *, soit qu’il ait à ses ordres l’âme, la nature tout entière, les mouvements des corps célestes, la puissance

des anges et la fertile adresse des démons; soit enfin que

toutes ces puissances réunies, Ou quelques-unes seulement, concourent à Ja marche du Destin, il n’en est pas moins certain que la Providence, toujours une et immuable, est comme le moule de tout ce qui doit se faire, et que le Destin représente seulement l'enchaînement mobile et la succession dans le temps des choses décrétées une fois pour toutes par la Providence. Il suit de là que tout ce qui est subordonné au Destin l’est également à la Providence, puisque celle-ci commande au Destin lui-même ; tandis qu’au conträire certaines choses qui dépendent

sub Providentia locata sunt, Fati seriem superent. Ea vero sunt, quæ primæ propinqua divinitati stabiliter fixa, fatalis ordinem mobilitatis excedunt. Nam ut orbium circum eumdem cardinem sese ver. tentium, qui est iutimus, ad simplicitatem medietatis accedit; ceterorumque extra locatorum veluti cardo quidam, circa quem versentur, existit : extimus vero majore ambitu rotatus, quanto a puncti media individuitate discedit, tanto amplioribus spatiis explicatur : si quid vero illi se medio connectat et so. ciet, in simplicitatem cogitur, diffundique ac diffluere cessat. Simili ratione quod longius ἃ prima mente discedit, majoribus Fati nexibus implicatur, ac tanto aliquid Fato liberum est, quanto illum rerum cardinem vicinius petit. Quod si supernæ mentis hæserit firmitati, motu carens, Fati quoque supergreditur necessitatem. Igitur uti est ad intellectum ratiocinatio; ad id quod est, id quod gignitur; ad æternitatem tempus ; ad puncti medium circulus : ita est Fati series mobilis ad Providentiæ stabilem simplicitatem. Ea series cœlum ac sidera movet, elementa in se invicem temperat, et alterna commutatione transformat. Esdem nascentia, occidentiaque omnia per similes fetuum seminumque renovat progressus. Hæc actus etiam, fortunasque hominum indissolubili causarum

connexione constringit : quæ quum ab immobilis

immédiatement de la Providence échappent à l’action du Destin. Ce sont celles qui, étant plus immédiatement rapprochées de la divinité, demeurent immuables, et sont en dehors de la sphère mobile du Destin. Supposons, par exemple, un certain nombre de cercles concentriques tournant autour du même point : le ples rapproché du centre participe de l'unité du point central, et devient lui-même, relativement aux autres, comme un point autour duquel ils se meuvent ; le cercle le plus distant, au contraire, décrit dans sa révolution une courbe plus étendue, et embrasse d'autant plus d'espace qu’il est plus éloigné du centre indivisible ; tandis que la circonférence qui adhérerait de toutes parts à son point central, ne ferait qu'uu avec lui et cesserait de s'étendre et de se mouvoir au dehors. Par la même raisou, pour peu qu’un être s'éloigne de l'intelligence, qui est le centre de tout, le Destin l'enveloppe dans le cercle déjà plus grand de ses révolutions; et toute chose est d'antant plus indépendante du Destin qu'elle se rapproche davantage de Dieu, ce pivot de tout l’univers; toute chose qui adhère de tout point à l’Intelligence suprême, immuable de sa nature, est immobile comme elle, et échappe à la domination du Destin. Ainsi, ce que le raisonnement est à l'intelligence, l'être engendré à l'être absolu, le temps à l'éternité, la circonférence au centre, voilà précisément ce qu'est l’ordre variable du Destin comparé à l’unité immuable de la Providence. C'est cet ordre du Destin qui fait mouvoir le ciel et les astres, qui maintient l’harmoniè entre les éléments, et qui établit entre eux un échange alternatif de qualités et de formes. ‘Tous les êtres lui doivent leur naissance, et ceux qui périssent, il les renouvelle par la multiplication féconde d'êtres semblables ; c’est lui encore qui règle les actions et le sort des hommes par des causes intimement liées l’une à l’autre; et comme ces causes ont leur origine dans une Providence

254 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ 148. IV.

Providentiæ proficiscantur exordiis, ipsas quoque immutabiles esse necesse est. Ita enim res optime reguntur, si manens in divina mente simplicitas, indeclinabilem causarum ordinem promat ; hic vero ordo res mutabiles, et alioqui temere fluituras propria incommutabilitate coerceat. Que fit, ut tametsi vobis hunc ordinem minime considerare valentibus, confusa omnia perturbataque videantur, nihilo minus tamen suus modus ad bonum dirigens cuncta disponat. Nihil est enim quod mali causa ne ab :ipsis quidem improbis fiat : quos, ut uberrime demonstratum est, bonum quærentes pravus error avertit, nedum ordo de summi boni cardine proficiscens, a suo quemquam deflectat exordio.

« Quæ vero, inquies, potest ulla iniquior esse confusio, quan ut bonis tum adversa, tum prospera, malis etiam tum optata, tum odiosa contingant? Num igitur ea mentis integritate homines degurt, ut quos probos improbosve censuerint, eos quoque, uti existimant, esse necesse sit ? Atqui in hoc homioum judicia depugnant, et quos alii præmio, alil supplicio dignos arbitrantur. Sed concedamus ut aliquis possit bonos malosve discernere. Num igitur poterit intueri illam intimam temperiem, veluti in corporibus dici solet, animorum? Non enim dissimile est miraculum nescienti, cur sanis corpori-

bus, his quidem dulcia, illis vero amara conveniant ; cur ægri etiam quidam lenibus, quidam vero acribus

immuable, il faut nécessairement qu'elles soient immuables elles-mêmes. De cette façon, le monde est parfaitement gouverné, puisque l'unité, qui est l’essence même de l'intelligence divine, produit les causes dont l'enchaînement est indestructible, et que cet enchaînement immuable retient à son tour les choses créées qui, sans cela, flotteraient au hasard. Que vous ne puissiez vous rendre raison de cet ordre admirable, et que le monde vous paraisse livré au trouble et à la confusion, il n’en suit pas moins que chaque chose va dans le sens de sa nature, qui la dirige vers le bien. Et, en effet, rien ne s’accomplit en vue du mal, pas même par le fait des méchants; car, ainsi que je l'ai surabondammenf prouvé, c'est le bien qu'ils poursuivent; et s’ils s’en écartent, c'est par erreur de jugement. Jamais, en effet, l’ordre qui émane du souverain bien ne saurait détourner une créature de son principe.

« Mais, diras-tu, peut-on imaginer une confusion plus inique que celle qui a pour résultat de répartir indistinctement les biens et les maux, les joies et les peines, entre les bonus et les méchants ? Quoi donc! les hommes ont-ils l'esprit assez sain pour que le jugement qu'ils portent sur ceux qu ils estunent bons ou méchants soit nécessairement conforme à la vérité? Leurs sentiments sur ce point sout souvent contradictoires, et tel qui paraît aux uns digne de récompense, dans l'opinion des autres mérite le dernier supplice. Mais je veux qu'il se rencontre un homme assez judicieux pour discerner les bons d'avec les méchants. Pourrait-il, pour me servir d'une expression que, d'ordinaire, on applique seulement aux corps, reconnaître le tempérament intime des âmes? Ce serait aussi merveilleux que de deviner, sans l'avoir appris, pourquoi, dans l'état de santé, des aliments doux conviennent aux uns, des aliments amers aux autres, et pourquoi, dans l’état de maladie, ceux-ci se trouvent

adjuŸeutur. At hoc medicus, qui sanitatis 1psius atque ægritudinis modum temperamentumque dignoscit, minime miratur. Quid vero aliud animorum salus videtur esse, quam probitas? quid ægritudo, quam vitia? Quis autem alius vel servator bonorum, vel malorum depulsor, quam rector ac medicator mentium Deus? Qui, quum ex alta Providentiæ specula respicit, quid unicuique conveniat, aguoscit, et quod convenire novit, accommodat. Hinc jam fit illud fatalis ordinis insigne miraculum, quum ab sciente geritur, quod stupeant ignorantes. Nam ut pauca quæ ratio va- Jet humana, de divina profunditate perstringam, de hoc quem tu justissimum et æqui servantissimum putas, omnia scienti Providentiæ diversum videtur. Et « victricem quidem causam 4118, victam vero Catoni pla- «cuisse » familiaris noster Lucanus admonuit. Hic igitur quidquid citra spem videas geri, rebus quidem rectus ordo est : opinioni vero luæ perversa confusio. Sed sit aliquis ita bene moratus, ut de eo divinum judicium pariter humanumque consentiat : sed est animi viribus infirmus : cui si quid eveniat adversi, desinet colere forsitan innocentiam, per quam non potuit retinere fortunam. Parcit itaque sapiens dispensatio ei, quem deteriorem facere possit adversitas, ne cui non convenit laborare, patiatur. Est alius cunctis virtutibus absolutus, sanctusque ac Deo proximus : hunc con-

ΠῚ quibuslibet adversis nefas Providentia judicat,

bien de remèdes anodins, ceux-là d’un traitement héroïique. Mais le médecin qui sait diagnostiquer les cas divers et les tempéraments dans la santé et dans l’état de maladie, n’est nullement surpris de ces anomalies. Or, en quoi consiste la santé des âmes, sinon dans la vertu? Qu'est-ce que leur maladie, sinon le vice? Et qui peut leur conserver les biens qu'elles possèdent ou les délivrer de leurs maux, sinon le conseiller suprême et le médecin des âmes, c'est-à-dire Dieu? Oui, c’est Dieu qui, du haut de sa Providence, observant et voyant tout, distingue le traitement qui convient à chacun et le lui applique avec intelligence. Cet insigne miracle du Destin qui confond notre ignorance, en voici tout le secret : c'est quun Dieu l'opère en connaissance de cause. Car, pour me borner, relativement à la profondeur de Dieu, aux quelques considérations accessibles à la raison humaine, tel qui te paraît le plus juste et le plus intègre des hommes est jugé bien autrement par la Providence à qui rien n'échappe; et notre ami Lucain nous le dit”: « si la cause du vainqueur eut les dieux de son « côté, celle du vaincu avait Caton pour elle. » Donc, tout ce que tu vois, arriver ici-bas contrairement à ton attente, est conforme à l’ordre régulier des choses; c'est dans tes idées seulement qu'il y a désordre et cunfusion. Je suppose pourtant un homme de mœurs assez irréprochables pour mériter au même degré l'estime de Dieu et celle de ses semblables; mais cet homme a l'esprit faible; vienne l’infortune, peut-être cessera-t-il de pratiquer la vertu, qui aura été impuissante à lui conserver le bonheur. Dans ce cas, la sagesse divine le ménäge, car l’adversité pourrait le rendre pire, et Dieu lui épargne des maux qu’il ne serait pas capable de supporter. Un autre s'est élevé à la perfection de la vertu; sa sainteté le rend presque l’égal de Dieu : la Providence

se fait scrupule de l’affliger de la moindre disgrâce; elle

258 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. IV.

adeo, ut ne corporeis quidem morbis agitari sinat,

Nam ut quidam me quoque excellentior ait :

Fit autem sæpe, uti bonis summa rerum gerenda deferatur, ut exuberans retundatur improbitas. Alüs mista quædam, pro animorum qualitate, distribuit : quosdam remordet, ne Îonga felicitate luxurient : alios duris agitari sinit, ut virtutes animi patientiæ usu atque exercitatione confirment. Ali plus æquo metuunt quod ferre possunt : alii plus æquo despiciunt quod ferre non possunt. Hos, in experimentum sui, tristibus ducit. Nonnulh venerandum sæculi nomen gloriosæ pretio mortis emerunt. Quidam supplictis inexpugnabiles, exemplum ceteris prætulerunt invictam malis esse virtutem. Quæ quam recte atque disposite, et ex eorum bono quibus accidere videntur, fiant, nulla dubitatio est. Nam illud quoque quod improbis nunc trista, nunc optata proveniunt, ex eisdem ducitur causis. AC de tristibus quidem nemo miratur, quod eos male meritos omnes existimant. Quorum quidem supplici, tum ceteros ab sceleribus deterrent, tum ipsos, quibus invehuntur, emendant : læta vero magnum bonis argumentum loquuntur, quid de hujusmodi felicitate

debeant judicare, quam famulari sæpe improbis cer-

ne souffre même pas que son corps soit éprouvé par la maladie; car, ainsi que l’a dit un sage encore plus autorisé que moi :

De l’homme aimé des dieux le corps est plein de force *.

Souvent encore il arrive que la direction des affaires publiques est confiée aux gens de bien, afin qu'ils puissent mettre un frein aux excès des méchants. ἃ quelquesuns la Providence, selon la trempe de leur âme, envoie un mélange de biens et de maux; elle aiguillonne ceux-ci de peur qu'un bonheur trop prolongé ne les corrompe; elle permet que ceux-là soient plus rudement frappés, afin que leurs vertus s’affermissent par la pratique et l'habitude de la patience. Ceux-ci craignent plus que de raison des maux qu'ils peuvent supporter; ceux-là méprisent témérairement des peines qui excèdent leurs forces; c’est pour amener les uns et les autres à se mieux connaître que Dieu les afflige. Il en est qui se sont fait un nom respecté dans le monde au prix d’une mort glorieuse; d'autres, inébranlables au milieu des supplices, ont prouvé au reste des hommes que la vertu est invincible au malheur. Or, que toutes ces vicissitudes soient le résultat d'un ordre parfaitement réglé, et qu’elles tournent à l'avantage de ceux mêmes qui en sont l’objet, il n'est pas permis d'en douter. C'est en vertu des mêmes causes que tantôt le bien, tantôt le mal, arrive aux méchans. Pour ce qui est de leurs maux, personne n’en est surpris, parce que tout le monde s’accorde à penser qu'ils les méritent. De plus, leur châtiment a ce double avantage de détourner les autres du ‘crime et de les corriger eux-mêmes. Α l'égard de leur félicité, elle est pour les gens de bien une leçon assez éloquente; elle leur apprend ce qu'ils doivent penser de la Fortune, qui se fait si souvent la complaisante des

φ}0 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 118. 1V.

nant. In qua re illud etiam dispensari credo, quod est forsitan alicujus tam præceps atque importuna natura, ut eum in scelera potius exacerbare possit rei familiaris inopia : hujus morbo Providentia collatæ pecunie remedio medetur. Hic fœdatam probris conscientiam spectans, et se cum fortuna sua comparans, forsitan pertimescit, ne cujus ei jucundus usus est, sit trislis amissio. Mutabit igitur mores, ac, dum fortunam metuit amittere, nequitiam derelinquit. Alios in cladem meritam præcipitavit indigne acta felicitas. Quibusdam permissum puniendi jus, ut exercitü bonis, et malis esset causa supplicii. Nam ut probis atque improbis nullum fœdus est, ita ipsi inter se improbi nequeunt convenire. Quidni? quum a semet ipsis discerpentibus conscientiam vitiis quique dissentiant , faciantque sæpe, quæ quum gesserint, non fuisse gerenda decernant? Ex quo sæpe summa illa Providentia protulit insigne miraculum, ut malos mali bonos facerent. Nam dum iniqua sibi a pessimis quidam perpeti videntur, noxiorum odio flagrantes ad virtutis frugem rediere, dum se eis dissimiles student esse, quos oderant. Sola est enim divina vis, cui mala quoque bona sint, quum εἷς competenter utendo, alicujus boni elicit effectum. Ordo enim quidam cuncta complectitur, ut quod ab assignata ordinis ratione discesserit, hoc licet in alium, tamen in ordinem relabatur, ue quid in regno Providentiæ liceat temeritati :

Neque enim fas est homini cunctas divini ΟΡΕΙῚ5

méchants. Une autre raison, selon moi, de cet ordre de choses, c’est qu’il y a des hommes d’un naturel si fougueux et si déréglé, que la misère pourrait les irriter encore et les pousser au crime. Ce sont des malades à qui la Providence administre des richesses en guise de médicaments. Celui-ci, sentant sa conscience souillée de méfaits et se comparant lui-même à sa fortune, craint peut-être de perdre tristement des biens qui font sa joie. Il réformera donc ses mœurs, et, de peur de perdre ses trésors, il se corrigera de ses vices. Quelques-uns tombent dans une infortune méritée pour avoir mésusé de leur bonheur. D'autres ont reçu le droit de punir, tant pour éprouver les bons, que pour châtier les méchants. Car s’il ne peut exister aucuue alliance entre les bous et les méchants, ces derniers ne peuvent non plus s’accorder entre eux. Et comment le pourraient-ils, lorsque chacun d'eux, torturé par ses remords, est en guerre avec sa propre conscience, et n’exécute presque jamais un dessein qu'aussitôt il ne se repente de ce qu'il 4 fait? De là ce suprême miracle, dont la Providence a donné plus d’un exemple, que des méchants ramènent d'autres méchants à la vertu. Ceux-ci, en effet, se voyant maltraités par des scélérats, les prennent en haïne et retournent au bien parce qu'ils ne veulent pas ressembler à des gens qui leur font horreur. La Divinité seule a ce pouvoir de transformer le mal en bien, de s’en servir à propos et d'en faire sortir des effets salutaires. Car il y a un ordre général qui embrasse toutes choses ; ce qui s’en écarte d’un côté y rentre toujours de l’autre, afin que dans le royaume de la Providence, rien ne soit laissé au hasard :

Mais un Dieu seul pourrait expliquer ces mystères *.

Il n'est pas donné à l’homme, en effet, desaisir par la pen-

262 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. IV.

Machinas vel ingenio comprehendere, vel explicare sermone. Hoc tantum perspexisse sufficiat, quod naturarum omnium proditor Deus, idem ad bonum dirigens cuncta disponit : dumque ea quæ protulit, in sui similitudinem retinere festinat, malum omne de reipublicæ suæ terminis per fatalis seriem necessitatis eliminat. Quo fit, ut quæ in terris abundare creduntur, si disponentem Providentiam spectes, nibil usquam esse perpendas. Sed video jam dudum te et pondere quæstionis oneratum, et rationis prolixitate fatigatum, aliquam carminis exspectare dulcedinem. Accipe igitur haustum, quo refectus, firmior in ulteriora contendas.

Si vis celsi jura Tonantis

Pura solers cernere mente, Adspice summi culmina cϾli.

Hlic justo fœdere rerum

Veterem servant sidera pacem.

Non Sol rutilo concitus igne Gelidum Phœbes impedit axem.

Nec quæ summo vertice mundi Flectit rapidos Ursa meatus, Nunquam occiduo lota profundo,

sée tout le mécanisme de l’œuvre divine, ni de l’expliquer par des paroles. Contentons-nous de savoir que le Dieu créateur de toutes choses les ordonne et les dirige toutes vers le bien, et que, du même coup, il s’assimile et retient près de lui tous les êtres créés par lui, et se sert des évolutions nécessaires du Destin pour éliminer le mal du domaine où s’exerce sa divine puissance. Aussi, regarde à l’ordre établi par la Providence, et tu verras que ces maux qui te paraissent inonder la terre ne sont absolument rien. Mais je m'aperçois que ton esprit, accablé par la gravité de cette mätière et fatigué par la longueur de mes raisonnements, attend avec impatience les distractions de la poésie. Goûte donc à ce doux breuvage; tu y puiseras des forces pour me suivre plus loin.

Veux-tu rendre hommage à la prévoyance Du Dieu dont la foudre ébranle les cieux ?

Sans prévention et sans défiance

Vers le firmament dirige tes yeux *.

Quel astre égaré, chassé de sa voie, Sur l’astre voisin est jamais tombé?

Phébus heurte-t-il son char qui flamboie Au timon glacé du char de Phébé?

Bien que chaque étoile, au bout de sa course, . Tombe en frémissant dans le gouffre amer,

Cetera cernens sidera mergi, Cupit Oceano tingere flammas.

Semper vicibus temporis æquis Vesper seras nuntiat umbras, Revehitque diem Lucifer almum.

Sic æternos reficit cursus Alternus amor : sic astrigeris

Bellum discors exulat oris.

Hæc concordia temperat æquis Elementa modis, ut pugnantia Vicibus cedant humida siccis, Jungantque fidem frigora flammis, Pendulus ignis surgat in altum, Terræque graves pondere sidant.

lisdem causis Vere tepenti Spirat florifer anaus odores, Æstas Cererem fervida siccat, Remeat pomis gravis Autumpus, Hiemem defluus irrigat imber.

Hæc temperies alit, ac profert Quidquid vitam spirat in orbe :

Eadem rapiens condit, et aufert, Obitu mergens orta supremo.

Sedet interea conditor altus, Rerumque regens flectit habenas, Rex et Dominus, Fons et Origo,

Lex et sapiens Arbiter æqui,

Infidèle au pôle on ne voit pas l’Ourse Teindre de ses feux les flots de la mer.

Toujours en deux parts la lumière et l'ombre Divisent le temps : ainsi, tour à tour, Aujourd'hui Vesper prévient la nuit sombre, Demain Lucifer ramène le jour.

De l’astre inconstant la marche varie

Sans troubler du ciel l'ordre harmonieux * : L'amour est sop guide! — Α jamais bannie, La haine ne peut approcher des cieux.

Le chaud et le froid, le sec et l’humide

Se souffrent l’un l’autre et vivent en paix * ; Le feu dans les airs s’élance rapide,

La terre fléchit sous son propre faix.

Le tiède Printemps de fleurs se couronne; L'Eté fait mûrir les dons de Cérès;

Le pressoir gémit lorsque vient l'Automne, L’Hiver en torrents change les guérets.

Tout ce qui respire et vit sur la terre

Va se transformant, saison par saison ; Toujours un berceau, sublime mystère, Fait poindre une tombe à l’autre horizon.

Si tout marche aiusi, si tout suit sa voie, C'est que le regard du Dieu souverain Veille sur le monde, et que sa main ploie L'univers entier sous un joug d'airain.

De tout ce qui vit éternelle Source, Père et Créateur, Juge, Maitre et Roi”,

Et quæ motu concitat ire,

Sistit retrahens, ac vaga firmat.

Nam nisi rectos revocans itus, Flexos iterum cogat in orbes, Quæ nunc stabilis continet ordo, Dissepta suo fonte fatiscant.

Hic est cunctis communis amor, Repetuntque boni fine teneri, Quia non aliter durare queunt, Nisi converso rursus amore

Refluant causæ, quæ dedit esse.

« Jamne igitur vides quid hæc omnia, quæ diximus, consequatur ? — Quidnam ἢ inquam. — Omnem, inquit, bonam prorsus esse fortunam. — Et qui, 1nquam, fieri potest? — Attende, inquit, quum omnis fortuna vel jucunda, vel aspera, tum remunerandi exercendive bonos, tum puniendi corrigendive improbos causa deferatur ; omnis bona est, quam vel justam constat esse, vel utilem. — Nimis quidem, inquam, vera ratio; et, si quam paulo ante docuisti Providentian, Fatumve considerem, firmis viribus nixa sénten-

Des globes qu’il lance, il règle la course, Prévient leurs écarts, les tient sous sa loi.

Qu'en ligne directe un moment s ‘allonge L'orbite arrondi que suivent les corps,

Le monde aussitôt, effroyable songe, Croulera dissous, sans nerfs, sans ressorts.

Ce pacte d'amour, cette sympathie

Est de l’univers le nœud, le lien;

Le tout ne fait qu'un, et chaque partie Se rattache à Dieu, source de tout bien.

On verrait bientôt périr toute chose, Et la nuit sans fin succéder au jour

Si l’Être créé, vers Punique cause Ne remontait pas guidé par l'amour.

« Vois-tu maintenant la conséquence de tout ce que

j'ai dit? — Quelle conséquence ἢ demandai-je. — Que toute fortune est également bonne, répondit-elle. — Et comment cela peut-il être? m'écriai-je. — Re-

marque, reprit-elle, que la fortune, soit favorable, soit contraire, a pour objet, tantôt de récompenser ou d'éprouver les bons, tantôt de punir ou de corriger les méchants : dans tous les cas, elle est bonne, puisqu'elle est évidemment ou juste ou utile. — Cela. n'est. que trop vrai, répondis-je, et si je songe à la Providence ét au Destin tels que tu viens de me les représenter, ton

268 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ 118. 1Ÿ.

tia, Sed eam, si placet, inter eas quas inopinabiles paulo ante posuisti, numeremus. — Qui ? inquit. — Quia id hominum sermo communis usurpat, et quidem crebro, quorumdam malam esse fortunam. — Visne igitur, inquit, paulisper vulgi sermonibus accedamus, ne nimium velut ab humanitatis usu recessisse videamur? — Ut placet, inquam. — Nonne igitur bonum censes esse, quod prodest ?— Ita est, inquam.— Οὐδ vero aut exercet, aut corrigit, prodest. — Fateor, inquam. — Bona igitur. — Quidni? — Sed hæc eorum est, qui vel in virtute positi, contra aspera bellum gerunt, vel a vitiis declinantes, virtutis iter arripiunt.— Negare, inquam, nequeo. — Quid vero jucunda, quæ in præmium tribuitur bonis, num vulgus malam esse decernit ? — Nequaquam : verum uti est, ita quoque esse optimam censet. — Quid reliqua, quæ, quum sit aspera, justo supplicio inalos coercet, num bonam populus putat? — [πο omnium, inquam , quæ excogitari possunt, judicat esse miserrimam. — Vide igitur ne opinionein populi sequentes, quiddam valde inopinabile confecerimus? — Quid? inquam. — Ex his enim, ait, quæ concessa sunt, evenit eorum quidem, qui vel sunt in possessione, vel in provectu, vel in adeptione virtutis, omnem, quæcumque sit, bonam; in improbitate vero manentibus, omnem pessimam esse fortunam. — Hoc, inquam, verum est, tametsi nemo audeat confiteri, — Quare, inquit, ita vir sapiens moleste ferre non debet, quoties in Fortunæ cer-

raisonnement s'appuie sur les preuves les plus solides, Néanmoins, si tu le veux bien, nous le mettrons au nombre des opinions incroyables dont tu parlais tout l'heure. — Pourquoi? demanda-t-elle. — Parce que c'est une façon de parler ordinaire, et même des plus usitées, qu il y a pour certains hommes une mauvaise fortune. — Veux-tu que je me rapproche ua moinent du langage vulgaire? De cette façon, je te paraitrai moins étrangère aux idées qui ont cours chez les hommes. — Comme tu voudras, dis-je. — Eh bien! à ton avis, ce ce qui est utile n'est-il pas bon? — Sans doute. — Mais la fortune qui éprouve ou qui corrige est utile. — Je l'avoue. — Donc, elle est bonne. — Pourquoi non? — Eh bien! c'est précisément la fortune de ceux qui, affermis dans la vertu, luttent contre l’adversité, ou qui, s'arrachant au vice, s’élancent dans la voie de la vertu. — Je ne:puis le nier, dis-je. — Et la faveur de la fortune, quand elle est la récompense des honnêtes gens, est-ce là ce que le vulgaire appelle la mauvaise fortune? — Non certes ; il la regarde, au contraire, et il a raison, comme le premier des biens. — Et l’adversité, qui est le juste supplice des méchants, le peuple la regarde-t-il comme un bien ἢ — Au contraire, elle est à ses yeux le pire des malheurs qui se puisse imaginer. — Vois donc si, en suivant les idées du vulgaire, je n’en suis pas venue à une conséquence des plus incroyables 9 — Quoi donc? demandaï-je. — Il résulte, en effet, des points accordés que la fortune des hommes qui possèdent, poursuivent ou atteignent la vertu, est dans tous les cas toujours bonne; et qu'au contraire, celle des malheureux qui persévèrent dans le vice est dans tous les cas toujours mauvaise. — Cela est vrai, dis-je, quoique personne n'ose en convenir. — C'est pourquoi, reprit-elle, l’homme sage ne doit pas se laisser abattre quand il s’agit d'entrer en lutte avec la Fortune, pas

270 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLEÆE LIB. IV.

tamen adducitur : ut virum fortem non decet indignari, quoties increpuit bellicus tumultus. Utrique enim, huic quidem gloriæ propagandæ, illi vero confirmandæ sapientiæ difficultas ipsa materia est. Ex quo etiam virtus vocatur, quod suis viribus nitens non superetur adversis. Neque enim vos in provectu positi virtutis, diffluere deliciis, et emarcescere voluptate venistis, prœlium cum omni fortuna nimis acre conseritis, ne vos aut tristis opprimat, aut jucunda corrumpat : firmis medium viribus occupate. Quidquid autem infra subsistit, aut ultra progreditur, habet contemptum felicitatis, non habet præmium laboris. In vestra enim situm manu, qualem vobis fortunam formare malitis. Omnis enim, quæ videtur aspera, nisi aut exercet, aut corrigit, punit.

Bella bis quinis operatus annis Ultor Atrides, Phrygiæ ruinis Fratris amissos thalamos piavit.

Ille, dum Graiæ dare vela classi Optat, et ventos redimit cruore, Exuit patrem, miserumque tristis Fœderat natæ jugulum sacerdos.

Flevit amissos Ithacus sodales,

plus qu’un brave ne doit murmurer lorsque retentit le signal du combat. En effet, le péril même de la lutte est l’occasion, pour l’un, d'acquérir de la gloire, pour l’autre, de s’affermir dans la sagesse. La vertu même ne doit son nom qu à la vigueur avec laquelle elle résiste aux assauts de l’adversité". Vous tous, en effet, qui êtes en marche vers la vertu, ce n’est pas à l'abondance des richesses ou à la corruption des plaisirs que vous allez; c’est une plus rude guerre que vous faites à l’une et à l’autre fortune; ne vous laissez ni abattre par la mauvaise, ni amollir par la bonne; tenez-vous fermes et inébranlables entre les deux *. En deçà ou au delà de ce point intermédiaire, on trouve une félicité méprisable, non pas la récompense d’un vertueux effort. En un mot, il dépend de vous de vous faire la fortune que vous voudrez. En effet, quand la mauvaise fortune, comme vous l’appelez, n’exerce ou ne corrige pas, elle punit.

Atride, après dix ans de guerre Sur les bords Phrygiens, Vengea la honte de son frère Par la ruine des Troyens.

Mais pour ouvrir les mers aux flottes de la Grèce, Pour réveiller les vents silencieux, Il avait dû, prêtre pieux, Mais père sans tendresse, De sa fille égorgée offrir le sang aux dieux. Des compagnons de sa détresse

Quos ferus, vasto recubans in antro, Mersit immani Polyphemus alvo.

Sed tamen, cæco furibundus ore, Gaudium mæstis lacrimis rependit.

Herculem duri celebrant labores ; Ile Centauros domuit superbos ; Abstulit sævo spolium leoni ; | Fixit et certis volucres sagittis ; Poina cernenti rapuit dratoni, Aureo lævam gravior metallo ; Cerberum traxit triplici catena ; Victor immitem posuisse fertur Pabulum sævis dominum quadrisis ; Hydra combusto periit veneno; Fronte turpatus Acheloüs amnis, Ora demersit pudibunda ripis ; Stravit Antæum Libycis arenis; Cacus Evandri satiavit iras; Quosque pressurus foret altus orbis Setiger spumis humeros notavit; Ultimus cœlum labor irreflexo Sustulit collo, pretiumque rursus Ultimi cœlum meruit laboris.

[τὸ nunc fortes, ubi celsa magni Ducit exempli via : cur inertes Terga nudatis? superata tellus Sidera donat. »

Le roi d'Ithaque eut à pleurer le sort, \ Quand l’affreux Polyphème, étendu dans son antre, Pour tombeau leur donnait son ventre.

Mais le héros vengea leur mort, Et le monstre aveuglé, par des larmes de rage Expia sa gaîté sauvage.

Hercule s'illustra par de rudes travaux :

Aux Centaures domptés sa valeur fut fatale ; Ua lion lui livra sa dépouille ; au Stymphale Il perça de ses.traits de monstrueux oiseaux ; Pour ravir des fruits d'or, il força le repaire D'un terrible dragon ; Malgré sa triple chaîne il entraïna Cerbère ; Puis, il donna, dit-on, Aux chevaux d’un tyran ce tyran en pâture ; Il brûla l’hydre et son mortel poison ; Il arracha, sanglante injure, Une corne à l’Achéloüs; Aux rives de l'Afrique, il triompha d'Antée ; Par la mort de Cacus, D'Évandre il consola la vieillesse insultée ; Un sanglier, d’une bave empestée Souilla son dos et ses reins nus.

Ces reins, pourtant, devaient porter le monde, Et ce dernier labeur, Du ciel au demi-dieu valut la paix profonde Et l'éternel bonheur.

Allez donc, et suivez de cette vie austère L'exemple solennel ; Pourquoi fuir le combat? Triompher de la terre, C'est conquérir le ciel®. »

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