DECLARATION DE LA DUCHESSE DU MAINE
Ce 1 3 janvier.
Me confiant absolument aux promesses que M. le duc d'Orléans ma fait faire par M. de La Billarderie, de me rendre ses bonnes grâces , de pardonner à toutes les personnes qui sont entrées dans la malheureuse affaire dont il est question, et de me remettre à Sceaux comme j'y étois après le lit de justice; je vais lui faire l'aveu sincère de tout ce qui en est venu à ma connoissance : protestant devant Dieu que s'il se trouve quelque chose d'oublié, on ne le doit pas attribuer à aucun défaut de volonté , mais à celui de ma mémoire, que mes longues souffrances et mes afflictions ont autant dérangée que ma santé , et si par hazard il m'échappe quelque chose, ce que je tâcherai d'éviter, je supplie M. le duc d'Orléans de vouloir bien m'en
faire demander l'explication. Je lui jure sur tout ce qu'il y a de plus sacré que je lui donnerai tous les éclaircissemens qui seront de ma connoissance , et en cas qu'il y ait des choses que j'aie ignorées, je m'offre à fournir des preuves suffisantes pour justifier qu'elles ont été faites et pratiquées sans ma participation.
L'affliction que me causa le jugement du procès de M. le duc du Maine m ayant absolument renversé l'esprit, d'autant plus que je croyois n'avoir plus aucun lieu de me flatter de la protection de M. le duc d Orléans, je fus assez malheureuse pour me laisser séduire par les discours de plusieurs personnes mal intentionnées, qui me sollicitèrent de rechercher la protection du roi d'Espagne.
Depuis mon séjour à Paris, j'avois fait connoissance avec un étranger appelé le baron de Walef. Il me parut fort attaché à moi , et me voyant dans l'affliction , il me dit qu'il devoit faire un voyage en Espagne incessamment pour des prétentions qu'il avoit en ce pays-là , et que si je voulois lui donner des commissions, il les exécuteroil fidèlement. Je le chargeai simplement d'assurer le roi d'Espagne de mon attachement, et je lui recommandai en même tems de me faire savoir ce qui se passoit tant sur les
négociations qui se faisoient à l'occasion du traité de la quadruple alliance, que sur toutes les autres choses qu'il pourroit apprendre; me remettant à lui des voies qu'il prendroit pour exécuter ces commissions.
Le baron de Walef me dit aussi qu'il avoit quelques affaires en Italie qui l'engageoient de passer en ce pays , et qu'il tâcheroit de savoir en même tems ce qui se passoit à la cour du roi de Sicile , et les sentimens dans lesquels il étoit sur les affaires présentes. Il me dit que son idée étoit devoir le comte de Maffei, ministre de M. de Savoie, qu'il disoit être son ami intime. Comme je désirois de savoir ce que pensoit le roi de Sicile, j'approuvai ce voyage et lui donnai cent louis d'or, parce que je sus qu'il manquoit d'argent.
Il me proposa de lui donner des mémoires sur ce qu'il auroit à faire pour s'acquitter de ses commissions ; je lui répondis qu'elles étoient trop simples pour qu'il eût besoin d'écrit. Je lui donnai seulement un petit billet, sans aucune adresse , dans lequel je marquois que je le reconnaissois pour honnête homme , que j'avois de la confiance en lui , et qu'on pouvoit compter sur ce qu'il diroit de ma part.
Je crois devoir dire, ici, pour rendre témoi-
33o PIÈCES JUSTIFICATIVES.
gnage à la vérité, que je ne parlai d'abord à personne du voyage de cet homme, craignant extrêmement les reproches que m'auroient faits les personnes en qui j'avois le plus de confiance. Je fus fort long-tems sans entendre parler du baron de Walef, et sans savoir ce qu'il étoit devenu. Enfin je reçus une de ses lettres, et je fus très-surprise de voir qu'elle étoit datée de Home. Il y a apparence que cet homme alla à Rome pour voir le roi d'Angleterre , auquel il m'a toujours dit qu'il étoit fort attaché. C'est une conséquence que j'en tire, car il ne m'a jamais dit qu'il dût aller à Rome. Je fus encore plus étonnée lorsque je vis qu'il avoit parlé de sa commission au comte de Gallasch, envoyé de l'empereur, et qu'il avoit entamé avec lui plusieurs raisonnemens politiques. Il est aisé de comprendre que je ne l'avois pas chargé de parler au ministre de l'empereur , qui étoit en guerre avec le roi d Espagne. Il memandoitpar la même lettre qu'il avoit pu pénétrer les senti mens du roi de Sicile, chose dont je ne fus pas surprise , que le roi de Sicile l'avoit chargé de l'informer directement de ce qu'il apprendroit et de ce qui se passeroit en Espagne. Je fis réponse au baron de Walef et le grondai très-fort d'avoir passé la commission. Je lui mandai de
poursuivre son voyage en Espagne , et de ne faire précisément que la chose expliquée cidessus , dont je l'avois chargé.
Quelque tems après, je reçus une lettre du baron de Walef , datée d'Espagne , par laquelle il me disoit qu'il s'étoit adressé au cardinal Albéroni , qui lui avoit dit de me faire savoir que le roi d'Espagne étoit dans des dispositions favorables pour moi, et qu'il me savoit gré des assurances qu'on lui avoit données de mon attachement; qu'au surplus il n'avoit pu rien découvrir de ce qui se passoit sur le traité de la quadruple alliance, mais qu'il avoit fait un mémoire au sujet des affaires présentes qu'il avoit communiqué au cardinal Albéroni et à l'envoyé du roi de Sicile en Espagne. Il tâchoit de m'expliquer en gros ce que contenoit son mémoire. Il m'est impossible de l'expliquer, nonseulement parce que cela m'a entièrement échappé de la mémoire , mais parce que c'étoit un galimatias auquel il me fut impossible de rien comprendre. Il me souvient seulement que c'étoit une espèce de partage des royaumes de France, d'Espagne, des États de Sicile et de Savoie, en cas que le roi vînt à mourir. Ce mémoire ne pouvoit être que très-ridicule.
Je lui mandai qu'il avoit très-mal fait de coin-
poser cet écrit, que je ne l'avois point chargé de faire aucune proposition , mais seulement de m 'informer de ce qu'il pourroit apprendre, et qu'il s'en tînt simplement aux choses dont je l'avois chargé. Quelque tems après , le baron de Walef m'écrivit une autre lettre , plus extraordinaire que la première, par laquelle il me proposoit de lui envoyer des pouvoirs pour faire un traité. Je le grondai par la réponse que je lui fis plus encore que je ne l'avois fait, et lui mandai que la proposition qu'il me faisoit étoit extravagante, et qu'enfin je le priois de demeurer en repos et de ne plus rien faire du tout. Mais , voyant que je ne pouvois le contenir, je crus devoir prendre d'autres précautions. Je fis dire à l'ambassadeur d'Espagne , avec lequel je commençais à entrer en commerce, comme je l'expliquerai par la suite, que je le priais de mander au cardinal Albéroni que l'on n'ajoutât point de foi à toutes les chimères du baron de Walef, qui n'avoit été chargé de ma part que des choses que j'ai dites ci-dessus ; que cependant, comme il ne me convenoit point de le mé contenter à un certain point, je priois qu'on lui demandât quelque emploi en ce pays-là , ainsi qu'il m'avoit mandé qu'il le désiroit , ce qui , je crois, a été exécuté (1).
(i)Ces dernières circonstances sont entièrement conformes à
Voilà dans l'exacte vérité tout ce qui regarde le baron de Walef, qui n'a aucun rapport avec l'affaire d'aujourd'hui , mais dont j'ai cependant voulu rendre compte pour faire voir à M. le Régent mon exactitude et ma sincérité.
Avant que d'entrer en explication sur mes liaisons avec l'ambassadeur d'Espagne, je crois qu'il est à propos de parler de celles que j'avois avec M. de Laval, qui ont précédé toutes les autres. Je n'avois jamais reçu M. de Laval avant que nos affaires avec M. le duc fussent commencées.
Peu de tems après, il vint chez moi. Il m'assura qu'il étoit fort dans les intérêts des princes légitimés, et me parla des différends de la noblesse avec les ducs, qui s'étoient aussi déclarés nos parties. Il m'assura que plusieurs personnes de condition parloient comme lui sur l'affaire des princes légitimés. Cela me donna occasion de lui en parler fort en détail, et de lui expliquer plusieurs choses contenues dans nos mémoires.
11 étoit déjà question dès auparavant de la requête que la noblesse vouloit présenter contre les ducs. Je ne vois pas qu'il soit nécessaire
ce qui est écrit sur cet objet dans la correspondance de Cellamare et d'Albéroni
d'entrer en détail sur cela, M. le Régent en étant pleinement instruit. J'ai seulement cru que je devois expliquer l'origine de mes liaisons avec M. de Laval. Peu de tems après que nous eûmes fait connoissance , il alla faire un voyage dans des terres qu'il avoit en Poitou et en Anjou. Il me dit en partant qu'il expliqueroit aux gens de condition de sa connoissance tout ce que je lui avois dit touchant notre affaire, ces détails étant ignorés d'une infinité de gens. Il me dit aussi qu'il expliqueroit l'affaire des ducs et l'intérêt que la noblesse avoit de s'opposer à leurs prétentions. Il ne fut question en aucune manière ni de l'Espagne, ni de former aucun parti qui pût tendre à la moindre révolte, mais uniquement de faire comprendre à la noblesse que les prétentions des princes légitimés ne blessoient aucunement ses droits.
Quelque tems après le départ de M. de Laval, quelques personnes de la noblesse firent la protestation que l'on sait à l'occasion de l'affaire des princes légitimés. Je l'envoyai dans le même moment à M. de Laval, et lui mandai ce qui venoit d'arriver. Il étoit alors en Poitou ou en Anjou. Il me manda que beaucoup de gens étoient dans la résolution de signer la protestation ; mais comme aussitôt après il arriva de
grandes défenses sur le sujet , je crois qu'elle fut signée de très-peu de gens dont j'ignore même les noms. A. l'égard de la requête contre les ducs, qui étoit déjà signée de beaucoup de gens, je crois que M. de Laval la fil encore signer de quelques autres personnes pendant le séjour qu'il fit dans ces provinces. On peut compter qu'il ne s'est très-certainement passé que cela dans ce premier voyage.
M. de Laval vint peu de tems après cet événement. On présenta à M. le duc d'Orléans la requête de la noblesse ; comme il la refusa , il n'en fut plus question.
La noblesse voulait aussi envoyer des copies de la protestation dans toutes les provinces ; mais comme on les arrêta à la poste , elles ne furent pas reçues, ou du moins il en passa peu, lorsqu'aussitôt après le retour de M. de Laval, notre affaire fut jugée, et ce fut alors que je fis usage du baron de Walef , ainsi que je l'ai expliqué.
Quoique M. de Laval m'eût parlé plusieurs fois de l'Espagne, j'ai envoyé cet homme sans lui dire, et ne lui en fis confidence que quelque tems après , parce qu'il continuoit de me presser de faire des démarches de ce côté-là : comme nous étions embarrassés l'un et l'autre des chi-
mères du baron de Walef , nous pensâmes à nous tourner du côté de l'ambassadeur d'Espagne, d'autant plus qu'il étoit nécessaire défaire savoir au cardinal Albéroni que je n'avois point de part aux folies qui passoient par la tête de cet homme.
M. de Chalais étant pour lors à Paris , et sur le point de partir pour retourner en Espagne, me vint voir en particulier ; il m'assura de l'amitié du roi d Espagne. Je le priai aussi de lui faire de ma part des protestations d'attachemen t. Il ne fut pas question d'autre chose entre nous, si ce n'est que je lui donnai quelque argent pour le baron de Walef, qui m'avoit mandé qu'il mouroit de faim.
Pour revenir à l'ambassadeur d'Espagne, nous étions assez embarrassés, M. de Laval et moi , de trouver moyen de lui parler. Je m'avisai de M. de Pompadour, que j'avois ouï dire qui avoit accès auprès de lui , à cause de M. de Chalais, son neveu. M. de Laval me dit que M. de Pompadour étoit son ancien ami , et qu'il renouvelleroit facilement connoissance avec lui; il le fit en effet, et trouva M. de Pompadour fort disposé à faire des démarches auprès de l'ambassadeur. Il alla le voir peu de jours après, et à la seconde visite ils s'ouvrirent entièrement
l'un à l'autre. M. de Pompadour parla de mon attachement pour le roi d'Espagne, et assura du sien particulier. L'ambassadeur témoigna le désir qu'il avoit depuis long-tems de me voir et de me parler, mais qu'il avoit été retenu par la crainte que cela ne me fût pas agréable. M. de Pompadour me rendit compte de ses conversations , et nous prîmes ensemble des mesures pour voir, pendant la nuit , l'ambassadeur à l'Arsenal; il me l'amena sept ou huit jours après. M. de Laval n'y étoit pas , parce que M. de Pompadour n'avoit pas encore parlé de lui à l'ambassadeur. La conversation se passa entre l'ambassadeur, M. de Pompadour et moi.
L'ambassadeur me parla fort de la répugnance que le roi d'Espagne avoit d'accepter le traité qu'on lui proposoit, et qu'il étoit même résolu de ne le pas signer. Nous fîmes plusieurs réflexions sur toutes ces affaires, et je lui fis voir un écrit que j'avois fait sur cette matière; il me pria de le lui donner, et je le lui envoyai deux jours après par M. de Pompadour. Cet écrit ne contenoit autre chose que les raisons qui dévoient déterminer le roi d Espagne à se lier plutôt avec la France et le roi de Sicile contre l'empereur et l'Angleterre, qu'à accepter les conditions contenues dans le projet de la qua-