‹ La Conspiration de CellamareChapitre 59 sur 166 · CHAPITRE VIII. I I I · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. I I I

L'abbé Porto-Carrero , homme d'esprit et de plaisirs, s'était mis au rang de ses admirateurs ; chargé de faire les honneurs de Paris à un jeune secrétaire d'ambassade récemment arrivé d'Espagne , il lui dit un jour : « Vous avez vu de bien belles choses dans cette capitale; mais vous ne connaissez pas sa plus rare merveille : c'est une femme vertueuse ! — Où la montre-t-on ? — Dans un lieu où d'ordinaire la vertu n'abonde pas : c'est une courtisane, jolie comme Laïs et sage comme Lucrèce. Vous riez ? et déjà parce que monsieur est charmant , parce qu'il a été gâté par les plus jolies femmes des deux Castilles , il s'imagine qu'il va faire tourner la tête à Marianne ! mon ami, les hommes les plus aimables y

ont échoué, et moi tout le premier. — Vous me faites trembler ! — Essayez ! nous irons ce soir souper avec elle chez la Filhon. — Avec plaisir; il entre dans mes instructions de visiter tout ce que Paris renferme de curieux. »

La soirée fut moins gaie que de coutume; ce n'est pas que Porto-Carrero se montrât plus avare de son amabilité; mais Marianne, comme anéantie sous une émotion soudaine et inconnue , ne prêtait aux folies de l'abbé qu'une oreille distraite. Ses yeux restaient attachés sur le jeune Espagnol; et lorsqu'il lui demanda la permission de venir la revoir, son front se couvrit de rougeur.

De ce moment tout l'importune ; elle n'a plus qu'une pensée , c'est de voir, c'est d'en-

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tendre celui qui a éveillé son cœur, celui qui lui a appris ce que c'était qu'attendre et regretter ; et lui , heureux de l'impression qu'il avait produite sur cette âme dédaigneuse, se plaisait à lui consacrer tous les instans que ne réclamaient pas les affaires de l'ambassade.

Cependant son assiduité n'avait pu triompher des scrupules ou plutôt des terreurs de Marianne ; s'il implorait une faveur plus intime : « Que me demandez-vous ? repente dait Marianne avec effroi ; vous voulez « donc que je ne vous aime plus? et pource tant je ne puis vivre sans vous aimer. » C'est qu'à ses yeux, encore épouvantés d'un affreux souvenir, cette grâce apparaissait comme le déshonneur; et, dans son II. 8

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ignorance, elle craignait d'éprouver pour celui qu'elle chérissait la même aversion que pour celui qui l'avait outragée. Mais un jour qu'il était à ses genoux, que sa voix était plus tendre, et que des larmes roulaient dans ses yeux supplians , son courage l'abandonna. Elle avait cru faire un sacrifice , elle apprit le bonheur ; et , persuadée que lui seul en avait le secret , elle l'aima de toute la reconnaissance d'une âme jeune et passionnée; et c'est encore une des bizarreries de ce tems que l'amour, proscrit des palais et des boudoirs , fût venu se réfugier dans un lieu de débauche !

Un soir, c'était le ier décembre, Marianne attendait son amant à souper. La nuit s'avance, et il ne vient pas! L'inquiétude, la

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jalousie, la colère , s'emparent tour à tour de son âme; immobile, l'œil fixé sur la porte, elle croit toujours le voir paraître ; et les heures s'écoulent, et le feu meurt dans la cheminée , et les flambeaux fument et s'éteignent, et le jour la retrouve, pâle et tremblante d'effroi , sur le sopha où elle s'était assise belle d'amour et d'espérance. Enfin dix heures sonnent, et le jeune diplomate arrive. La fatigue dont il paraît accablé ranime les soupçons de Marianne, et des larmes s'échappent de ses yeux.

Vainement il cherche à la consoler, elle repousse ses caresses. « Vous ne savez donc pas, lui dit-elle, ce que c'est qu'une nuit passée dans l'impatience! vous ne savez

donc pas ce que je souffrais loin de vous,

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ingrat ! Regardez : comme moi tout vous attendait ici; cette parure, c'est de vous que je la tiens; ces fleurs, c'est vous qui me les avez données. Qui donc a pu vous retenir ? » Pressé de répondre , il rougit et s'embarrasse dans ses excuses. — « Vous me trompez, reprend Marianne, et une fois qu'on s'est menti en amour, on ne s'aime plus. Sans doute vous étiez aux genoux d'une autre? — Ah! Marianne! — Est-elle donc plus belle et plus aimante que moi? Parlez , quelle est cette rivale? — Tu n'en as pas, je ne chéris que toi. — Pourquoi n'êtes-vous pas venu ? — C'est que Porto-Carrero devait partir ce matin pour Madrid avec Monteleone , et j'étais bien aise de lui dire adieu. — Un mot, un in-

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