CHAPITRE VII L'HISTOIRE SECRÈTE
DU
II n'est pas un historien sérieux pour croire que rhistoire du Comité de Salut public se trouve tout entière dans le registre officiel de ses arrêtés. Il est rare que les véritables motifs des décisions des gouvernants soient celles qu'il leur plaît de faire connaître aux populations. S'il en est ainsi, même en période normale, quand les gouvernés sont paisibles, à plus forte raison, quand les gouvernés se révoltent et quand les gouvernants sont eux-mêmes divisés, doit-on être sceptique ^ur la valeur historique de leurs déclarations officielles. Ce qui fait le prix inappréciable des correspondances privées, c'est qu'elles nous apprennent, dans leurs épanchements sans contrainte, ce
I . Cette étude a paru dans la Bévue des Questions historiques de janvier 1914.
que ne peuvent nous révéler les documents publics.
L'histoire complète, Thistoire critique du Comité de Salut public n'est si difficile à écrire que par la pénurie des sources privées. Absorbés par l'immensité de leur tâche, les « décemvirs » n'ont pas eu le temps d'écrire beaucoup de lettres familières. Celles qui se sont alors échappées de leur plume brûlante ont été la plupart détruites par des destinataires terrorisés ou par des adversaires sans scrupules. Des papiers de Robespierre tombés aux mains d'un Courtois, il ne reste plus que des épaves.
Les mémoires de Barère, ceux de Carnot, rédigés par son fils, ont le [double défaut d'être tardifs et d'être viciés par un dessein apologétique.
Ce qui fait regretter davantage encore l'absence de documents privés, de documents de contrôle, c'est la sécheresse, la brièveté plus que laconique des documents officiels. Le Comité de Salut public ne s'embarrassait pas à tenir un procès-verbal précis et complet de ses séances. Le registre de ses délibérations n'est pas autre chose que le registre de ses arrêtés. Il ne mentionne jamais les discussions, les avis opposés. C'est un recueil d^ actes et non de phrases.
Comment savoir ce qui s'est passé dans ces grandes et tragiques séances où se jouait la vie des acteurs les plus en vue du terrible drame, où était décidée l'arrestation de Fabre d'Eglantine,
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de Hérault de Séchelles, d'Hébert, de Cloots, de ille Desmoulins, de Dan.toQ ?
m» doute, le lendemain, Amar ou Saint-Jusl ient justifier la mesure devant la Convention quelque rapport aussi retentissant que sybil- L.es vraies raisons n'étaient pas dites. Elles ne aient être dites. Le général, dans la bataille, 1 coonaitreàlapresse le plan de sa manœuvre?
cre ou mourir, cela répondait à tout, devant invention, devant la France et devant l'Eu- . Le Comité justifiait ses actes dans la mesure croyait pouvoir le faire sans nuire à la cause République une et indivisible. 11 posait chafois la question de confiance et ses réticences e étaient la preuve de sa sincérité, l'histoire de la Terreur est toujours un champ ataille pour ceux qui l'écrivent comme pour qui l'ont faite, la faute n'en est pas seule- : aux passions politiques. Le radical-opporlu- ^u'est M. Aulard a pu d'instinct sympathivec Danton, ce père authentique ^u parti de ptation ; s'il a honni Robespierre avec une si ente ardeur, s'il l'a chargé allègrement de les péchés des douze tribus jacobines, c'est certes parce que la rigidité de l'homme à ;ipes, du « pédant doctrinaire », répugnait à uple variété de son tempérament et centrales exigences de sa raison pratique, mais aussi et surtout que les témoignages les plus ^reux, les plus circonstanciés etles plus accès-
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sibles qui s'offraient à lui pour écrire cette histoire étaient les pamphlets thermidoriens.
Dans toutes les périoiles troublées, dans toutes les guerres civiles, la police politique passe au premier plan de la préoccupation des gouvernants. La police politique fut Tâme de la Terreur. Par une bonne fortune singulière, les milliers de cartons où le Comité de Sûreté générale accumulait les dossiers personnels des milliers de suspects sont encore là, presque intacts, aux Archives nationales. Jusqu'ici leurs richesses n'ont pour ainsi dire pas été utilisées par la science. Les histoires du tribunal révolutionnaire de Campardon et de Wallon sont purement anecdotiques. Il reste à établir la liaison entre l'histoire politique et rhistoire policière du régime, à confronter sans cesse et jour par jour le catalogue des arrestations et le catalogue des actes officiels, à montrer la répercussion des découvertes des « conspirations » sur la conduite générale des gouvernants. Des deux comités de gouvernement, ce n'est pas le plus célèbre, le Comité de Salut public, qui a exercé sur la politique pure Faction la plus grande, contrairement à l'opinion courante. Le Comité de Salut public a plus administré que gouverné. C'est le Comité de Sûreté générale, plus ancien d'ailleurs, qui a été le moteur et le régulateur. Quand le Comité de Salut public s'est séparé de lui et a voulu inaugurer une politique distincte, il a été promptement vaincu, et ce fut le 9 thermidor.
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Or, le Comité de Sûreté générale est profondément mconnu. M. J. Guillaume a dressé la liste de ses membres. C'est à peu près la seule étude scientifique, simple travail d'approche, dont il a été Tobjet. Infiniment plus riches pourtant, plus révélateurs des dessous du régime, seraient les arrêtés du Comité de Sûreté générale, si on les avait sous la main réunis dans une collection, que ne peuvent Têlre les arrêtés du Comité de Salut public, simples actes d'administration pour la plupart. Ils nous permettraient, avec l'aide des dossiers individuels auxquels ils se rapportent, de soupçonner, sinon de toujours saisir sur le fait, les raisons véritables pour lesquelles tant de révolutionnaires devinrent suspects les uns aux autres et furent poussés à tour de rôle sous le couperet. Réduire à de mesquines ambitions personnelles ces luttes tragiques, absoudre de parti pris et sans y aller voir les victimes du rouge tribunal, tout expliquer par la fièvre de la peur ou par le soi-disant pontificat de l'Incorruptible, abaisser la mentalité des gouvernants et des juges à celle d'Evariste Gamelin, c'est d'une critique commode qui ne fatigue pas les méninges et se prête admirablement aux eflPets littéraires, mais ce n'est pas de l'histoire.
L'histoire exige que soient reconstituées, autant que possible, et cas par cas, les éléments psychologiques qui entrèrent dans la décision prise par les gouvernants. Il est indispensable
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pour cela d'avoir sous les yeux les renseignements de toute nature dont ces gouvernants étaient entourés et qui ont fait leur conviction. Ces renseignements, il faut aller les chercher là où les gouvernants eux-mêmes se les procuraieut, dans les dossiers de la police politique. Ainsi Fhistorien connaîtra le passé et le présent des révolutionnaires suspects, il se fera une idée des motifs de la suspicion dont ils étaient devenus Tobjet, il appréciera les faits e'tles indices, il reconstituera Tatmosphère morale dans laquelle délibéraient les Comités, il cessera de vaticiner et d'injurier, il commencera à comprendre du moment où il commencera d'être informé des hommes et des choses.
Tâche longue sans doute et épineuse. Connaître par le menu l'existence des personnages très secondaires qui évoluaient dans la pénombre, autour des grands premiers rôles, et qui nous permettent cependant de deviner ceux-ci, rapprocher de la vie publique les faits de la vie privée, éclairer ceci par cela, mener de front l'histoire des séances de la Convention avec celle des comités, des jacobins, du tribunal révolutionnaire, des missions, des sections, etc., rassembler en un faisceau les rayons de lumière qui jaillissent de toutes ces ouvertures distinctes, voilà l'œuvre à faire, l'œuvre qui n'est même pas ébauchée.
En attendant, les gens pressés voudraient contenter à moins de frais leur curiosité.
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N'y a-t-il donc pas un moyen plus rapide de savoir ce qui se passait au sein du mystérieux Comité de Salut public ?
Le désir que nous éprouvons, les contemporains l'ont ressenti aussi et plus vivement encore. De quel prix Pitt et Cobourg auraient payé Tinformateur bien placé qui aurait pour eux écouté aux portes!
Cet informateur, cet espion ayant ses entrées sinon au Comité même, du moins dans son antichambre et dans ses bureaux, aurait existé, parait-il. Grenville et Pitt ont reçu et sans doute payé ses bulletins. Ces bulletins subsistent. Ils sont au nombre de vingt-huit et s'échelonnent du 2 septembre 1798 au 22 juin 1794. Lord Grenville, ministre des Affaires étrangères d'Angleterre, qui les recevait par l'intermédiaire de sir Francis Drake, son agent à Gènes, les a conservés soigneusement dans ses papiers à Dropmore, et, en 1894, l'officielle Historical manuscripts commission les publiait aux frais de Sa Majesté Britannique au milieu des dépèches des agents diplomatiques anglais et de ia correspondance du ministre, dans le deuxième volume du cinquième appendice de son quatorzième rapport*. Les éditeurs n'hésitaient pas à écrire, dans leur introduction, que la série des bulletins d'espionnage qu'ils publiaient étaient « les plus remarquables»
I, The manuscripts of J. B. Forteseue, esq., proserved at Dropmore, vol. II. London, Eyre and Spottîswoode, 1894.
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<les documents de leur recueil pour la connaissance des affaires intérieures de la France. Ils croyaient donc à leur authenticité et à leur exactitude, comme y avaient cru Drake et Grenville -eux-mêmes. En adressant à Grenville le premier de ces bulletins, dans sa dépêche datée de Gênes, le 9 novembre 1798, Drake n'avait-il pas écrit : « Votre Seigneurie peut se fier à son authenticité, car il émane d'une personne qui est employée comme secrétaire par ce Comité et qui cache ses véritables principes sous le masque du plus extravagant jacobinisme » ? Et Drake avait ajouté que lord Mulgrave expliquerait à Grenville par quelles voies ces communications lui. étaient transmises. Lord Mulgrave revint en effet en Angleterre, en novembre 1798, et expliqua oralement à Grenville ce que Drake avait sans doute jugé inutile d'écrire. Lord Mulgrave avait séjourné à Toulon. C'est à lui que le premier bulletin avait été confié, sur la recommandation expresse de ne le communiquer qu'aux ministres de Sa Majesté Britannique*. II n'est donc pas doutwix que le gouvernement anglais ait ajouté foi Jbx informations qui lui venaient de cette sourc^à lui connue.
I. Vol. II, préface. En envoyant le Bulletin n<» 18 dans sa dépêche du a 4 avril, datée de Livourne, Drake ajoute : « Je crois nécessaire d'apprendre à Votre Seigneurie que la personne de qui je reçois ces bulletins est un royaliste très décidé qui est, d'après ce que je crois> en correspondance continuelle avec Monsieur. » Vol. II, p. 553.
Mathiez. — - Gonspiralion. 10
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La plupart des historiens pourtant, dès Tapparition du volume de V Historical manuscripts commission^ se sont écriés que ces bulletins, relatant le compte rendu des prétendues séances du Comité de Salut public, n'avaient aucune espèce de valeur, qu'ils étaient sûrement apocryphes et inventés, et que leur auteur avait mystifié sans pudeur Mulgrave, Drake et Gren ville.
M. J.-H. Clapham d'abord, dans YEnglîsk histor/ca^rm^^v de janvier 1897, M. Aulard ensuite, dans La Réi^olution française de février de la même année, M. Hans Glagau dans V'Historische Zeitschrifl, se livrèrent à une critique sévère des fameux bulletins, critique qui resta sans réplique.
Ces documents renversaient, en effet, tout ce que nous savions du Comité de Salut public.
Le dirigeant du Comité n'était plus Robespierre, c'était Sieys, qui n'en faisait pas partie et qui siégeait cependant dans toutes les réunions importantes. On voyait Sieys, dans le bulletin n" 2 (11 novembre lygS), se liguer avec Pache, Chaumette, Bourdon et Hébert pour déchaîner le mouvement de déchristianisation. « D'après le plan qu'a proposé l'abbé Sieys, disait l'espion, le Comité de Salut public a adopté le projet de détruire totalement toute espèce de religion, malgré les réclamations qu'ont faites plusieurs membres du Comité de Salut public pour prouver que le peuple, surtout des provinces, n'était pas màr
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encore pour une pareille opération*. » Il ajoutait que Robespierre s'était rallié au projet pour -de* raisons financières, parce que la dépouillie des églises rapporterait plus d'un milliard à la République. Il prétendait que l'abjuration de G^d^el avait été payée looooo écus, et celle de «cluicuia de ses vicaires 60000 livres.
C'était Sieys encore qui inspirait au Comilié d'e Salut public désemparé le ; courage néee&saîre pour abattre les hébertistes, que l'espion représentait comme s'entendant secrètement avec ie gouvernement anglais. Sieys se serait réuai k Choisy, le 12 mars I79d, avec RobespierTe, Centhon, Barëre, SainWust, Billaud et Pache, il aurait remonté le moral de Robespierre et de Conthata qui parlaient, dans leur épouvante, de <{uitter la partie et de se réfugier aux Etats-Unis. Le lentilfïmain i3 mars, dans une séance officielle du Comité, qui aurait été convoquée à trois heures du matin, Sieys serait revenu à la charge et, dans un discours qui dura deux heures, aurait prouvé a«[ Comité que les hébertistes, afin de traiter la pair avec Pitt, se proposaient de proclamer LmrôXVÏl avec un conseil de régence dont les principjBRAX d'entre eux faisaient partie. Moyennant la dissolution de la Convention et le sacrifice des ibrmes républicaines, Pitt, disait Sieys, reconiiaitrait le nouveau gouvernement et le ferait reconnaître par