I. Mémoire de Demaillot, cité par M.-L. Lévy-Schneîder
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allusion très claire à Robespierre. Sans doute Demaillot écrit après le 9 thermidor, et ceci doit mettre en garde contre ses allégations^ mais ici les faits confirment ses dires. Le 20 messidor, jour même de la conversation qui est rapportée, Saint-Just soutint le député Prost contre son collègue Lejeune et contre Dumas, président du tribunal révolutionnaire. Or, il est certain que Dumas était un des hommes en qui Robespierre avait confiance. Des divergences de vues existaient donc parfois entre Robespierre et Saint- Just. Si invraisemblables que paraissent à première vue les allégations des bulletins royalistes envoyés par Drake, il n'est peut-è^re pas superflu de chercher à en contrôler le contenu.
Voici des remarques plus importantes, de nature, je crois, à éclairer la question d'un jour nouveau.
Les bulletins envoyés de Gênes , puis de Livourne , par Drake à son gouvernement, étaient communiqués, avant de lui parvenir, aux agents diplomatiques d'autres puissances. Le Comité de Salut public connut leur existence, il connut même par extraits le contenu de certains d'entre eux, et il n'imputa rien moins qu'à un de ses propres membres les fuites que les documents révélaient.
Le i5 octobre 1798, M. de Las Gazas, ambas-
d'après F''' 4669, dans son article sur les Démêlés dans le Comité de Salut public avant le g thermidor (La Révolution française, t. XXVIII, p. 99).
sadeur d^Espagne à Venise, écrivait de Vienne à notre chargé d'affaires à Constantinople, E. -Félix Henin, qu'il avait connu à Venise où ils avaient séjourné ensemble et auquel il portait de l'intérêt, la lettre suivante :
Cher énj^mî, je vous écrivis à Raguse, au nom que vous deviez y avoir. Je ne sais si vous y avez reçu ma lettre. Vous aviez promis en nous quittant de me donner de vos nouvelles. Vous n'en avez rien fait. Votre cœur ne peut pas s'éloigner du mien, et j'attribue ce silence aux considération s de la situation: aucune ne m'empêchera de vous dire ce qui peut vous être personnelle ment utile de savoir. Sachez donc que, dans un comité de matadors tenu le X. X. septembre, Forgues, consulté sur ce quHl espérait des intelligences étrangères, dit que les moyens s^affoiblissoient chaque jour, soit parce que les moyens de payer les agens en numéraire devenaient chaque jour plus difficiles, soit parce que les gens employés au dehors volaient les fonds au lieu de les employer, que Mackau, Fhtte, Tilly, Henin, Jacob, Noël, étaient spécialement dans ce cas-là ; qu'il n'y avait peut-être que deux vrais serviteurs de la République, Barthelemi et Saulavie, le dernier avec zèle sans talent, le premier avec talent, génie, zèle, quil lui devait la découverte de,,., (cela ne vous regarde pas, donc silence).... que les agens à fomenter les troubles d'Irlande. . . . (cela ne vous regarde pas non
plus) que malgré les friponneries de Henin, il lui devait
la justice de dir» qu'il servait fort bien à Constantinople, qu'il y était écouté des ministres et avait un parti dans le divan, qu'il tentait la plus hardie des entreprises dans les pratiques qu'il se ménageait dans les deux corps des janissaires et des topchis, qu'il était puissamment secondé par le drogman Fonten qui mettait en langue turque toutes les instructions qu'il voulait faire glisser dans la milice; que
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son travail lai paroissoit important, qu'il pressoii de délibérer, $if malgré ses friponneries, il n'étoit pas convenable
de remployer sans se plaindre de ses procédés Le Comité
délibéra i" etc., 2° etc. (cela ne vous regarde pas),
3° la continuité du travail d^Henin, mais en portant au tribanal révolutionnaire une dénonce secrette autorisée par U Comité sur les plaintes pour y valoir en tant que besoin. Il remet à délibérer sur le reste des propositions dm minisire.,.. Après cela Ilenriot entra et dit — (cela ne vous regarde pas), etc.
Ceci est tiré, mon ami, d'un protocole secret de vos plus secreltes aOaires écrit jour par jour. Comptés sur la vérité des faits. D'ailleurs vous n'avez qu*à remonter aux dates et examiner si votre faite (sic) se trouve juste dans ce qui regarde les affaires. Pour le reste, les coquins ne voyent que leurs pareils partout et quand même vous voleriez ces gens-là, vous feriez ce qu'il y a de mieux à faire, puisque vous êtes embarqué avec eux ; mais réfléchissez, vous voyez que vous êtes suspect, que nul doute on vous enverroit à la guillotine si on vous tenoit; on vous employé ainsi que vous le désirez, mais avec défiance. Mon ami, revenez à la marche que vous auriez du toujours tenir, vous vous jouez avec ces gens-là avec des tisons enflammés et vous vous jetterez tôt ou tard sous la guillotine; personne ne vous plaindra que moi qui vous aime et rends justice à la droiture de votre cœur, qui a été peut-être forcé à marcher contre son vœu. Croyez que mieux vous ferez votre place, plus vous risquerez; c'est un moyen adopté par des gens opposés à votre parti que de faire dénoncer par leurs agens secrets les patriotes qu'ils veulent perdre; et le Comité révolutionnaire devenant à chaque instant plus féroce, jamais dénonce n'y est vaine.
Custine ne devoit pas mourir d'après votre justice. Il y a des moyens qui font frémir; on ne peut pas tout vous dire ; je me crois quelquefois au fond de l'enfer
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»d*après les choses qui viennent à ma connoissance et que l'agitation, la rage font naître et aller. Sachez d'ailleurs que les amis de Semonviile ne veulent pas à Constantinople d'aucun de vous autres qui y êtes et qu'ils pressent pour qu'on y envoyé un homme habile pour y suivre ses plans et projets ; tous ses moyens, réflexions et plans se trouvent en double à Paris, Le dép6t est connu de mes amis.
J'ai dit, je désire d'avoir dit assez pour vous être utile. Répondez ce que vous voudrez, mon adresse est sous enveloppe de M" Smitmer frères, qui sont les banquiers d'ici. •
Adieu, je vous embrasse.
Vienne, i5 octobre 1793.
Cette lettre fut remise à Henin, le 1 1 novembre^ •« avec mystère », dit-il. « Elle est parvenue, m*a-t-on dit, sous le couvert du chargé des Affaires d'Espagne à Constantinople. » Henin s'empressa d'en envoyer copie au ministre des affaires étrangères Deforgues, en s'expliquant sur ses relations avec Las Cazas, qui étaient antérieures à la Révolution, et en se justifiant avec indignation contre l'accusation de péculat contenue dans la note secrète communiquée par Las Cazas.
Cependant, concluait Henin, si malgré tous les caractères d'une pure supposition qu'on apperçoit facilement dans les fausses confidences de l'ambassadeur espagnol, ' il étoît -possible que çles rapports calomnieux vous eussent donné une aussi mauvaise opinion de moi, dès lors je renonce à tout emploi. Je n'aspire qu'au moment où je pourrai retourner en France. En conséquence, citoyen
Mathibz. — Gonapiration. ii
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ministre, je voua sollicite vivement de mettre un terme à ma mission à Constantinople. J^rai sur-le-champ h Paris rendre compte de ma conduite. J'irai porter ma tète au tribunal révolutionnaire dont l'ambassadeur espagnol prétend m'épouvanter, en voulant me faire accroire que j'y suis dénoncé secrètement
Mais Henin ne voulait pas croire que l'informateur de Las Gazas eût exactement rapporté la séance du Comité de Salut public où il avait été si malmené.
A l'égard des confidences que m'a faites M. de La» Gazas, il paroitroit qu'il est mal servi. Autrement on pourroit en conclure que le Gomité dont il parle et où vous assistiez, citoyen Ministre, recelle des traîtres dont il seroit de votre devoir de faire la recherche. Gependant je ne prétends pas ajouter foy à une telle inculpation et je n'e/i suis point la dupe * . . . .
La lettre de Las Gazas, qui figure maintenant avec celle de Henin dans le dossier du procès des dantonistes, fait avancer d'un pas, semble-t-il, le problème historique posé par les bulletins de l'espion royaliste.
D'abord il est remarquable que l'ambassadeur espagnol confirme, dès le mois d'octobre 1793,. l'existence de ces contre-révolutionnaires en bonnets rouges que Gamille Desmoulins et Robes-
I. Arch. nat., W 34a* Une brève mention de cette lettre de Henin figure dans le Sommaire de la correspondance d'Etienne- Félix Hénin, qui parut en Tan III, après son rappel, p. Si,, n» 3o.
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pierre ne dénonceront pourtant que près de deux mois plus tard. II est certain que les puissances avaient à leur solde ces ultra-révolutionnaires et les employaient à dénoncer les meilleurs patriotes. Fouquier-Tinville se trouve ici d'accord avec Las Gazas. « Il y a des moyens, dit celui-ci, qui font frémir ; on ne peut pas tout vous dire ; je me crois quelquefois au fond de Tenfer, d'après les choses qui viennent à ma connaissance et que l'agitation, la rage font naître et aller. » Qu'on médite ces lignes !
Ensuite, il est plus intéressant encore de constater que le passage du protocole secret de la séance du Comité de Salut public que Las Gazas communique à Henin, et que nous avons imprimé en italiques, est textuellement extrait du premier bulletin transmis par Drake à Grenville dans une dépêche secrète datée de Gênes, le g novembre 1793*. Si on veut bien faire attention que Las Gazas, à Vienne, est en possession de ce bulletin daté du 2 septembre, dès le i5 octobre, et que Drake, à Gênes, ne peut l'envoyer à Grenville que près d'un mois plus tard, on conclura que l'ambassadeur espagnol a été informé bien avant le résident anglais, et très vraisemblablement par une voie différente et plus directe. Si on se souvient que, dans sa dépêche du ^4 avril 179/4,
' I. The manuseripU of J. B. Fortescue, esq., vol. II, p. 467-
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Drake déclare que la personne qui lui envoie les bulletins est un royaliste très décidé, en correspondance continuelle avec Monsieur, d'après ce qu'il croit, on pourra conjecturer avec vraisemblance que Tespion qui fournissait les bulletins les adressait directement à Vérone, où séjournait Monsieur, et que celui-ci les communiquait ensuite aux agents diplomatiques des puissances alliées, à Drake^ à Las Gazas, à d'autres encore sans doute. Ce n'est plus seulement le gouvernement anglais qui a cru à l'authenticité, et à la véracité de cette source d'information, le gouvernement espagnol, la lettre de Las Gazas suffit à le prouver, fut dans le même cas.
Mais nous pouvons serrer encore la question de plus près et faire une constatation d'une gravité toute particulière.
Prévenu par Hèhin, ayant sous les yeux le prétendu extrait du procès-verbal de sa séance du 2 septembre qu'il lui avait transmis, le Gomité de Salut public ne traita pas la chose par le mépris. Il ne crut pas voir dans le résumé des paroles de Deforgues une invention saugrenue, une mystification énorme, bien au contraire ! Il lui parut aussitôt qu'il y avait parmi ses propres membres un traître qui seul pouvait révéler ainsi le secret de ses délibérations. Il ne prit pas seulement la chose au sérieux, il la prit au tragique.
La dépêche révélatrice de Henin, datée de Constantinople, le 12 novembre, arriva sans
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doute à Paris vers la fin du même mois ou vers le début du mois suivant. Le ii décembre, le Comité de Salut public décidait de rappeler Hérault de Séchelles, un de ses membres qui se trouvait alors en mission dans le département du Haut-Rhin. Le i6 décembre, Bourdon de TOise dénonçait Hérault à la tribune de la Convention pour ses liaisons avec Proli, soupçonné d'être le chef de la faction de l'étranger. Le 29 décembre, Hérault, de retour à Paris, essayait de se disculper devant l'Assemblée, et celle-ci refusait d'accepter la démission qu'il lui offrait. Mais, le surlendemain 3i décembre (11 nivôse), le Comité de Salut public écrivait à Hérault par la plume de Robespierre, la lettre suivante :
Citoyen collègue.
Tu avois été dénoncé à la Convention nationale, qui nous avoit renvoyé cette dénonciation. Nous avons besoin de savoir si tu persistes dans la démission que tu as, diton, offerte hier à la Convention nationale. Nous te prions d'opter entre ta persévérance dans la démission et un rapport du Comité sur la dénonciation dont tu as été lob jet; car nous avons ici un devoir à remplir. Nous attendons ta réponse écrite dans le jour ou demain au plus tard.
Cette lettre terrible était signée Collotd'Herbois, Robespierre, Billaud Varenne, Carnot, B. Barère *.
I. Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public, t. IX, P- 774.
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Hérault n'eut pas le courage d'y répondre. II eût pu, il eût dû sommer ses collègues de s'expliquer. Il s'effondra.
Il existe dans le dossier des dantonistes au tribunal révolutionnaire une note, non signée, non datée, intitulée: « Pièces manuscrites, o C'est la liste des pièces à conviction. On y lit : « La lettre de Las Gazas, où est rapportée en détail une séance du Comité qui ne peut avoir été ainsi livrée en détail que par Hérault*. »
Barère raconte dans ses Mémoires qu'Hérault emportait chez lui les dossiers importants des affaires diplomatiques et qu'il les communiquait à Proli, son ami, que Barère considère comme un espion à la solde de l'Autriche '.
On lit dans les notes que Robespierre remit à Saint- lust, la veille du procès des dantonistes, et sur lesquelles Saint-Just bâtit son rapport d'accusation : « Hérault, espion des cours étrangères au Comité de Salut public, dont il transmet les opérations à Vienne par le canal de Proli (voir une lettre écrite à De Forgues par un de nos envoyés)^. » C'est donc bien la lettre de Hénin et celle qui y était contenue qui ont fait la conviction de Robespierre.