‹ La conspiration de l'étrangerChapitre 47 sur 75 · ET LEURS LETTRES · texte numérisé non relu

ET LEURS LETTRES

Le comte d'Antraigues, le misérable aventurier dont M. L. Pingaud a raconté la vie, fut, à Vérone, aux côtés du prétendant Louis XVIII, une sorte de ministre de la police. Il avait en France, et particulièrement à Paris, des correspondants qui le renseignaient sur ce qui se passait, lui envoyaient des brochures et des gazettes, et des rapports plus ou moins fidèles, qu'il arrangeait ensuite dans des bulletins à Tusage des chancelleries.

Vingt-huit de ces bulletins^ échelonnés du a septembre 1798 au 22 juin 1794, ont été

J. Cette étude a d'abord paru danc les Annales révolutionnaires de mai-juin 1918.

igS ÉTUDES ROBESPIERRISTES

retrouvés dans les papiers de lord Grenville, ministre des Affaires étrangères d'Angleterre, et publiés en 1894 par la Commission britannique des documents historiques*. Je crois avoir démontré^ que les bulletins envoyés de Vérone à Drake, ministre d'Angleterre à Gènes, et transmis par celui-ci à lord Grenville, étaient aussi communiqués à l'ambassadeur espagnol à Venise, Las Gazas. Deux au moins de ces bulletins, qui relataient les discussions du Comité de Salut public, parvinrent à la connaissance de ce Comité. A la réception du premier, qui lui fut transmis par notre ministre à Constantinople, Félix Hénin, le Comité crut qu'il y avait un traître parmi ses membres et il décida d'inviter Hérault de Séchelles à ne plus assister à ses délibérations.

Le rédacteur de ces bulletins était d'Antraigues lui-même. Le fertile aventurier alla même jusqu'à composer de toutes pièces un prétendu rapport de Saint-Just, que quelques diplomates crédules et quelques historiens académiques ont cru authentique.

Est-il possible de séparer, des bulletins de l'agent royaliste, le faux du vrai? Oui, si on retrouve ses sources.

1. Historical Manuscripts Commission. The Manucripts oj J.-B. Fortescue preserved ai Dropmore, vol. II, i894'

2. Dans mon étude précédente sur l'Histoire secrète du Gomité de Salut public.

Je savais, par M* L. Pingaud, que les papiers •d'An Irai gués étaient conservés dans les archives 'de Louis XVIII, ramenées en France après 181 4 -et cataloguées au ministère des Affaires étrangères. M. Pingaud avait signalé le registre « France, fi® 629 » comme contenant des lettres des correspondants de d'Antraigues à Paris.

Je me suis rendu au quai d'Orsay, en juillet dernier, pour consulter les précieux registres. Celui qui est coté: « France, 629 », ne m'a été d'aucun secours, car il débute par une lettre datée du i5 fructidor an II. Les bulletins envoyés par d'Antraigues à Drakese terminent au 22 juin 1794. Les lettres du correspondant de d'Antraigues qui figurent au registre n® 629, étant postérieures à cette date, ne pouvaient pas me servir de pièce de comparaison avec les bulletins.

Mais le registre précédent, n** 628, contient toute une série de lettres qui sont contemporaines des bulletins et ijui vraisemblablement ont dû être leurs sources.

Ces lettres sont toutes écrites de la même main par un correspondant qui se déguise en commerçant. En clair il trace, avec de l'encre ordinaire, des lignes indifférentes, et, dans les interlignes, k l'encre invisible, à l'encre sympathique, il marque à d'Antraigues lès événements politiques. D'Antraigues a fait réapparaître, en mouillant le papier, les caractères invisibles. Malheureusement, depuis plus d'un siècle qu'ils ont été tracés, il$ ont eu le

aoo ÉTUDES JROBESPIERRISTES

temps de redevenir illisibles. Il faut aujourd'hui beaucoup d'application pour les restituer.

Le temps dont je disposais ne m'a pas permis un déchiffrement complet, mais je crois avoir réussi à parcourir le plus grande partie des lettres dont l'ensemble constitue le registre n*^ 628, et voici lesconstatations que j'ai faites.

Le correspondant de d'Ântraigues adresse ses lettres tantôt à,« Monsieur Marc-Paul Philibertî, négociant à Mindrisio, par Lugano, à Lugano, par Zurich, Suisse italienne », tantôt « au citoyen Giacomo Savonianni, marchand, à Mindrizzio, par Lugano, Suisse italienne ».

La première est datée du 11 juin 1798, alors que le premier bulletin^ communiqué par d'Antraigues à Drake, — précisément celui qui tomba entre les mains du Comité de Salut public, — porte la date du 3 septembre lygS. Faut-il supposer qued'Antraigyesn'apas rédigé immédiatement ses> bulletins, ou plutôt qu'il ne les a communiqués que tardivement à Drake, alors qu'il les communiquait déjà antérieurement à Las Gazas ? La réponse serait fournie sans doute par la correspondance de celui-ci, qui est aux archives des Affaires étrangères, mais je n'ai pas encore eu le temps de la dépouiller.

Le correspondant parisien de d'Antraigues, qui tient la plume, parle constamment des auxiliaires et aimis qui le renseignent ou le remplacent, et dont il centralise les informations. Ainsi, dans la^

la lettre du 28 juillet : « Je vais suppléer, dit-il, à Tabsence de Thibault et vous dire ce que j'ai pu observer d'essentiel... Je n'attends Thibault que demain ; il est à la campagne. » Les instructions qu'envoie d'Antraigues sont, pour Thibault et pour les autres correspondants, au même titre que pour celui qui a rédigé les rapports contenus dans le registre n** 628. On lit, en eflFet, dans la lettre du 26 août 1798 : « Je viens de recevoir, cher ami, votre lettre du 1®^ août. Nous avons bien exactement reçu toutes celles qui y sont relatées. J'ai communiqué hier... la dernière et j'en ai envoyé l'extrait à Thibault, à Verrière, où il reviendra mercredi pour se concerter avec moy. Chacun vous écrit aujourd'hui de son côté. »

La dernière phrase nous avertit que le registre n® 628 ne renferme pas toutes les correspondances des informateurs de d'Ântraigues, mais seulement les lettres d'un seul d'entre eux.

Ces informateurs semblent au nombre de trois. Outre l'auteur anonyme des lettres et son ami Thibault, il y a encore un certain Le Trosne, qui apparaît en ces termes dans la lettre du 2 septembre : « J'ai remis votre lettre du 20 hier à Le Trosne. Thibault, mon excellent ami, ne la verra que mercredi. Je lui en ai envoyé la substance. Il vous écrit probablement, ainsi que Le Trjosne, qui est un bon esprit, mais furieusement attaché à ses visions... »

aoa ÉTUDES BOBESPIERRISTES

Les trois informateurs se voient souvent et se concertent. « Je crois toujours, lit-on dans la lettre du 29 septeftibre, comme je Tai souvent dit à Thibault et à Le Trosne, que Pache, les meneurs des Cordeliers et Hébert sont pour les princes. »

En nivôse an II, Le Trosne est arrêté, sans qu'on nous dise où, ni pourquoi : « Je suis encore chargé de vous dire que Le Trosne se porte fort bien et prend même gaiement actuellement sa détention. Il voit sa femme de tems en tems. Thibault n'est plus revenu de la campagne depuis huit jours. » (16 nivôse an II). Cette lettre nous apprend que Le Trosne est marié. La lettre du 17 janvier 1794 nous le représente comme une imagination ardente : « J'ai eu ce matin directement des nouvelles de Le Trosne. Sa tête fait toujours son tourment et toujours il échafaudc sistème sur sistème pour faire cadrer ce qui se passe avec ses craintes et ses espérances... «Une phrase assez énigmatique de la lettre du 1 1 avril 1794 concerne le même agent : % Le Trosne jouit toujours d'une excellente santé dans son petit réduit, où il remplit la commission qui lui a été donnée par le Comité, avec une précision monachale. »

Si par « le Comité » on entend le Comité de Salut public, on pourra supposer que Le Trosne était alors employé par le Gouvernement, avait reçu de lui une « com%iission », bien qu'il eût été

LA POLICE ROYALISTE 2o3

arrêté trois mois auparavant. Il est certain que d'Antraigues avait fait croire à Drake que la matière de ses bulletins lui était fournie par « une personne qui était employée comme secrétaire par le Comité [de Salut public] et qui cachait ses véritables principes sous le masque du plus extravagant jacobinisme ^ »

A moins de supposer que les lettres de Le Trosne sont toutes différentes de celles de son collègue en espionnage, qui nous ont été conservées, je ne vois pas cependant que les correspondants^ de d'Antraigues fassent preuve d'une connaissance particulière des séances du Comité de Salut public, ni qu'ils soient au fait des secrets deTEtat. Je vois au contraire qu'il leur arrive de commettre des erreurs graves et qu'ils ne sont guère mieux informés que le commun des journalistes.

Je lis dans la lettre du ii juillet 1798: « La nouvelle la plus importante du moment, c'est que le Comité de Salut public vient d'être renouvelé. Marat et Robespierre sont choisis pour en être les chefs. » Robespierre n'entra au Comité que le 26 juillet et Marat n'en fit jamais partie.

Ces erreurs sont rares, il est vrai, mais les informations, qu'on peut retenir, ne sont nulle part données comme provenant du témoignage direct de l'auteur de la correspondance.

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