‹ La conspiration de l'étrangerChapitre 64 sur 75 · Journal de la Montagne du 17 ventôse an II · texte numérisé non relu

Journal de la Montagne du 17 ventôse an II

Les dénonciations des dantonistes avaient fait leur œuvre. Au début de sa mission, Hérault aval* essayé de communiquer avec Saint-Jiist et Le Bas qui venaient d'être envoyés à Strasbourg*. Saint- Just et Le Bas ne lui firent pas même Thonneur d'une réponse. Le Bas écrivit à Robespierre le i5 brumaire : « Hérault vient de nous annoncer, mon cher Robespierre, qu'il était envoyé dans le département du Haut-Rhin, il nous propose une correspondance, notre surprise est extrême. Au reste, ce n'est pas la seule chose qui nous paraisse extraordinaire... ». Plus bas, Saint-Just écrivit ce post-scriptum : « La confiance n'a plus de prix lorsqu'on la partage avec des hommes corrompus* ».

A cette défiance injurieuse et méprisante, Basire et Chabot ne tardaient pas à fournir, quelques jours plus tard, de nouveaux aliments par leur fameuse dénonciation du 26 brumaire au Comité de Sûreté générale. « Quelques temps après, le 2 juin, disait Basire, lorsque l'on commençoit r

I. Sa lettre datée de Belfort, le lendemain de son arrivée, i4 brumaire an II, est publiée dans les Papiers inédits trouvés chez Robespierre (1828, t. II, pp. 187-188). En voici la conclusion : « Je me propose d'agir, dans le pays qui m'est confié, rapidement et avec vigueur. Je vous écris, citoyens collègues, pour que vous veuillez me faire part de vos principales intentions, afin x|ue je ne prenne -aucun parti qui dérange ce que vous faites pour le salut de la patrie, et que nous soyons à portée de lier ensemble la correspondance des deux armées et la défense générale des deux départements. » •

a. Stéfane-Pol, Le Conventionnel Le Bas, pp. 197-198.

vouloir diviser les patriotes de la Montagne, Hérault, membre du Comité de Salut public, me tira un jour à l'écart dans la salle des pétitionnaires. Il me demanda si je connoissois quelque chose dans ce plan de division. J'entrai avec lui en grande conversation sur cette matière. Je lui dis tout ce que je viens de consigner dans cette d<éckkration sur les agioteurs de la Convention et sur les propositions qui m'avoient été faites. Il me parut surpris, meditque jeTavois fort éclairé,, qu'on lui avoit proposé de se charger de présenter un projet de décret sur les finances, qu'il voyoit bien que cela tenoit à des tripotages aussi criminels que méprisables et qu'il ne le feroit point. Il m'engagea à entrer avec lui en conférence avec L'Huillier du département de Paris, mais, commeje ne connoissois pas L'Huillier assez particulièrement, je m'y refusai* ». Sans doute, Basire la^eit Hérault de toute participation dans l'opération d'agiotage, mais il démasquait ses relations avec Lullier et il le compromettait ainsi avec les hébertistes. Si on se souvient que Chabot accusait Lullier d'être le bras droit du baron de Batz, la dénonciation de Basire portait encore plus loin. Elle tendait à inculper Hérault d'intrigues contre-révolutionnaires. Il est remarquable que, d'après Saint-Just, Hérault, en entretenant

, I . La dénonciation de Basire a été publiée par Robinet dans

le Prochs des Dantonistes.

le Comité de Salut public des intrigues royalistes -de Danton, avait cité Lullier comme sa source.

Sur une question de Robespierre, Chabot à son tour dénonça Proli. Le Comité de Salut public et le Comité de Sûreté générale furent si convaincus que la a conspiration » dénoncée par Basire et Chabot était la même que celle que Fabre d*Églantine leur avait dénoncée au milieu d'octobre qu'ils ordonnèrent Tarrestation de gens que Chabot n'avait même pas nommés, comme Dubuisson, comme Desfieus;, comme Péreira et qu'ils confièrent à Fabre d'Églantine en personne la mission d'aider Amar dans l'ins-truction de l'affaire.

Cette fois Hérault n'osa plus défendre Proli, même les larmes aux yeux. Collot, alors à Lyoïï, s'inclina lui aussi et feignit de croire que ses protégés excités par Robespierre aux jacobins étaient 'bien des « agents de l'étranger ». En toute hâte Danton revint d'Arcis pour donner avec Fabre le suprême assaut aux hébertistes.

Englobé dans la « conspiration «"^de Proli, Hérault devenait chaque jour plus suspect. Sa mission dans le Haut-Rhin finit mal. Saint-Just, -encore à Strasbourg, reçut une lettre signée « le marquis de Saint-Hilaire », lettre que le général Michaut avait interceptée aux avants-postes. Il y ^tait question d'un complot pour livrer Strasbourg à l'ennemi. Saint-Just fit arrêter toute la municipalité de la ville, sauf le maire Monet. Peu ^de jours après, nouvelle lettre signée elle aussi

a48 ÉTUDES ROBESPIEBBISTES

Saint-Hîlaire, On y lisait cette phrase : « Je n'ai été ici (à Colmar) que pour m'aboucher avec votre ami Hérault qui m'a tout promis ». Cette deuxième lettre tomba en la possession du représentant Lémane. Lémane ordonna de nouvelles arrestations et envoya à Hérault la lettre Saint-Hîlaire^ en l'accompagnant de commentaires injurieux- Hérault était rappelé dix jours plus tard, le 21 frimaire (11 déc. 1793), en même temps que d'autrès représentants qui appartenaient comme lui au parti hébertiste : Javogues, Bassal, Lacoste. Lacoste et Baudot protestaient contre les mesures prises par Saint-Just contre les ultra-révolutionnaires du Bas-Rhin (notamment contre l'arrestation d'Euloge Schneider*), mais Hérault de Séchelles se taisait.

Les dantonistes poussèrent hardiment leur»

avantages. L'un des plus fougueux adversaires, du Père Duchesne, Bourdon (de l'Oise) qui avait destitué Rossignol en Vendée, s'efforça le 26 frimaire de faire exclure Hérault du Comité de Salut public*. Il demanda que les prêtres et les nobles fussent exclus de ce comité. Hérault était noble et même de vieille noblesse. Jeanbon Saint-André était pasteur. Bourdon déclara que Hérault lui était suspect à cause de ses liaisons intimes avec Du-

I . Voir leurs lettres des 28 et ag frimaire dans le recueil de» Actes du Comité de Salut public.

a . Il en voulait à Hérault qui avait fait destituer le général Tuncq, son protégé.

buisson, PereyraetProli, agents a des puissances étrangères ». Bentabole prit la défense du cideva^nt avocat général. Il rappela qu'il avait été le rapporteur de notre immortelle Constitution^ que son collègue et ami Michel Le Pelletier, quoique noble, avait mérité le Panthéon. Coutho'n qui avait été le collègue d'Hérault, au comité de Constitution, et qui était encore son collègue au Comité de Salut public, parla dans le même sens et il demanda qu'on attendît au moins le retour d'Hérault pour qu'il pût répondre à Bourdon. La Convention suivit Couthon \

Mais, si le débat était ajourné, le procès d'Hérault s'instruisait déjà devant le Comité de Salut public. Le 4 nivôse, Ritter, député du Haut-Rhin, envoyait à ce Comité un long réquisitoire contre les actes d'Hérault et demandait à être confronté avec lui devant le Comité.

Hérault revint à Paris quelques jours après que Collot d'Herbois revînt de Lyon à son tour. Mais,, alors que Collot faisait tête à ses accusateurs et les forçait à reculer, Hérault ne sut que flatter ses ennemis pour les apaiser. Le 9 nivôse, il prononça devant la Convention un discours académique où il essaya de se justifier. Il se vanta

I. Quand Gouthon avait été envoyé à Lyon, Hérault lui avait écrit à deux reprise»^. On voit que Gouthon, dans une lettre à Saini-Just datée de Lyon le ao octobre 1798, le chargeait d'embrasser Robespierre et Hérault pour lui (Aciei du Comité, t. VH, p. 53o).

25o ÉTUDES nOBESPIEBBISTES

d'avoir, dans sa dernière mission, « purgé les traîtres, arrêté un grand nombre d'individus suspects, préservé la frontière des communications conspiratrices ». Il se donna ce témoignage que son patriotisme ardent n'avait jamais varié depuis le commencement de la Révolution, ce qui était peut-être excessif. Puis, répondant sans le noiflmer au dantoniste Bourdon (de l'Oise), il nia qu'il ait eu des relations intimes et suspectes avec Proli, Péreyra et Dubuisson. Il n'avait vu que quatre à cinq fois les deux derniers. Quant à Proli, il ne l'avait pas plus fréquenté que d'autres excellents Montagnards ne l'avaient fait, — et il faisait ainsi allusion à Jeanbon Saint- André, à Bentabole, à Sainte-Foy, que Proli considérait en effet comme ses protecteurs, et à qui il s'adressa dans sa détresse. « On accuse ces hommes, disait Hérault, de projets ultra-révolutionnaires, capables de provoquer la perte de la République en outrant avec malveillance la démocratie. Eh bien I je suis en état de prouver, par toutes les mesures que j'ai prises dans le département du Haut-Rhin, que j'avais en quelque ^rte pressenti vos décrets et que je n'ai pas cessé de me conformer à l'esprit qui anime le Comité de Salut public. D'avance je me suis tenu dans la double limite où le bien que l'on fait ne peut devenir un mal et où l'ardeur révolutionnaire hâte et mûrit la liberté sans la compromettre ». Hérault ne fit pas cette démonstration, pour laquelle il n'aurait

HÉRAULT DE SÉCH ELLES a5l

pas eu trop de toute sa rhétorique. Il tourna court. Pour rentrer en grâce avec les dantonistes, ses accusateurs, il se vanta d'avoir le « premier dénoncé et fait arrêter au Comité de Sûreté générale un émissaire des puissances étrangères, un parricide qui, tenant mystérieusement les propos les plus infâmes, s'efforçait de nous désunir d'avec Danton, de le rendre suspect et d'annuler la brûlante et redoutable énergie de ce soutien de la liberté ». Il n'appuya pas. Il se borna à cette allusion à l'affaire Comte, estimant sans doute qu'elle était de nature à faire réfléchir les Dantonistes et à les tenir en respect. Il termina en invoquant dans un mouvement théâtral son ami d'enfance,* Michel Le Pelletier, le martyr de la liberté, dont le tableau ornait la salle de la Convention : « Michel Le Pelletier, ô toi, dont je ne me séparerai jamais, dont la vertu est mon modèle, toi qui fus en butte comme moi aux haines parlementaires, heureux martyr ! j'envie ta gloire, je ne me précipiterais comme toi, pour mon pays, au devant des poignards liberticides ; mais, fallait-il que je fusse assassiné par le poignard d'un républicain ? » Il offrit alors sa démission de membre du Comité de Salut public. La Convention, sans débat, refusa cette démission ^t passa à l'ordre du jour. Bourdon (de l'Oise), le républicain qui avait « assassiné » Hérault, se tut. Silence remarquable ! Craignit-il qu'un débat, ouvrant l'affaire Comte encore ensevelie

a52 ÉTUDES ROBESPIERBISTES

dans lés secrets des Comités, ne mît Danton en fâcheuse posture ?

Mais, ce qui est plus remarquable encore que ce silence gêné de Bourdon de l'Oise, c'est l'attitude des deux députés hébertistes, Mallarmé et Simon, qui succédèrent à Hérault à la tribune. Ils critiquèrent vivement certaines mesures prises à Strasbourg et dans la Meurthe par Saint-Just et Le Bas, les ennemis d'Hérault. Simon, qui avait accompagné celui-ci dans sa mission en Savoie et qui en était revenu avec Aurore de Bellegarde, la sœur d'Adèle, se porta garant du civisme des autorités de Strasbourg que Saint-Just avait fait arrêter après la réception de la lettre Saint-Hilaîre. Par cette intervention significative, le parti hébertiste venait indirectement au secours d'Hérault.

Mais l'opinion du Comité de Salut public étaît faite. Il venait justement de recevoir de son agent à Constantinople Hénin une lettre de l'ambassadeur d'Espagne à Venise, Las Cazas, qui renfermait un compte rendu d'une de ses séances, celle du 2 septembre*. Robespierre et tout le Comité

I. Voir surj^s lettres de Las Gazas à Henîn Tétude précédente sur V Histoire secrhte du Comité de Salut publie. Ce qu*a écrit M. Aulard à ce sujet dans ses Orateurs est absolument fantaisiste. — Une lettre de Fréron, datée de Marseille le a 8 brumaire, i6 novembre 1793, annonce qu*un vaisseau turc, portant le citoyen Truillet avec des dépêches importantes de Descorches, venait d'arriver à Marseille. La lettre de Fréron parvint à Paris le 25 novembre, sans doute avec les dépêches de Constantinople. La lettre de Hénin qui communiquait au Comité celle de Las Cazas partit de Constantinople le 11 novembre.

crurent que ce compte rendu n'avait pu être rédigé et livré à Tennemi que par Tami de ProU, et la perte d'Hérault fut résolue. Le* ii nivôse, 3i décembre, deux jours seulement après la séance de la Convention où il s'était justifié, il fut sommé de choisir entre l'abandon de ses fonctions ou un rapport du Comité sur sa conduite. Il cessa de paraître au Comité. C'était en quelque sorte s'avouer coupable.

Si Hérault avait été « l'ami de Datnton », qu'on découvre dans le marc de café, Danton n'aurait pas manqué de prendre sa défense, comme il avait pris celle — bien plus difficile — de Chabot, de Basire, de Fabre d'Eglantine. Or, Danton resta muet, et ce sont les agents de Danton qui accusèrent Hérault. Camille Desmoulins, dans son n® VII du Vieux Cordelier, a nommé les « vétérans jacobins » « vénérables par leurs médaillons et parleurs cicatrices, tous les meilleurs citoyens » , qu'il recommande à l'estime de ses lecteurs. On y voit Rûhl, Jeanbon Saint-André, Robert Lindet, Bréard, Danton, Legendre, Thuriot, Guffroy, Bourdon de l'Oise, Fréron, Poultier, Rovère, Tallien, les deux Lacroix, « et même » c'est Desmoulins qui s'exprime ainsi, Billaud-Varenne, Barère, Jay de Saint-Foy, Saint-Just, Collot d'Herbois*. Ils sont une quarantaine sur ce palmarès. On y cherche en vain le nom d'Hérault

Page 1