PROLOGUE
à fait discret et bien propre aux conciliabules.
C'est alors que Malet fit, à la maison de santé, une nouvelle connaissance, celle d'un nommé Boutreux, qui ne se douta pas ce jour-là, le pauvre garçon, qu'il commençait à jouer un premier rôle dans un événement que l'histoire devait enregistrer. André Boutreux^ avait vingt-huit ans; il venait de passer son baccalauréat en droit à Rennes, et il arrivait à Paris chercher fortune, plein d'une juvénile confiance, léger d'argent, mais riche d'enthousiasme et d'illusions. Ce jeune homme aux formes douces et polies, aux façons mieilleuses et discrètes, se piquait légèrement de littérature, et dans les nobles champs de l'intelligence il creusait particulièrement le sillon de la poésie. Habitant les frontières célestes, dans une soupente du quartier Latin — le grenier classique — il faisait des son-
* André-Alexandre Boutreux, né à Angers, avait « été professeurou instituteur à Baupréau. » Note delà police générale. Arch. nat. F'65oo.
nets aux étoiles*. Mais comme il fallait vivre, et que ce nourrisson des Muses était beaucoup moins riche que les rimes de ses sonnets, il avait accepté d'être précepteur dans la famille d'un monsieur de Bories, propriétaire et maire de la commune de Courcelles, près Pontoise*.
Tous les dimanches il venait à Paris, et il allait dans la maison de santé du D^ Dubuisson voir l'abbé Lafon, qu'il avait connu à Rennes à une époque où l'abbé faisait de la propagande royaliste en plaçant des vins. Là, il entra en relations avec Malet, qui, de son coup d'oeil sûr, flairant dans cette hostie de candeur une proie facile pour sa conspiration, lui confia un beau jour, très discrètement, « que
* Le dossier de Boutreux contient un cahier de chansons et une liasse énorme de ses productions poétiques sur feuilles volantes.
Citons-en quelques-unes : A M, et Af°*® *** le jour de leurs noces, Baupreau, i8o3 ; A un ancien officier , maître de pension Nantes, 1806 ; Chanson à boire : air des trembleurs, Nantes, 1807 î V Hortensia à Thémire, Nantes 1807.
2 Note du ministère de la Police générale, du 27 octobre i8ia. Papiers de Cambacérès. Arch. nat. Quelques jours avant la conspiration, sur les conseils de Malet, sans doute, Boutreux avait quitté son préceptorat, et il était venu loger dans une chambrette de la rue des Carmes.