LA SOIRÉE CHEZ L'ABBÉ GAJAMANO
Tout ce que nous savons, tout ce que nous pourrions dire sur le premier acte du drame, G. Lenotre Ta dit, dans ses quelques pages sur V Abbé de Cajamano^ avec une perfection si magistrale que Ton est sûr de TafFaiblir ou de s'égarer en parlant autrement que lui.
Aussi allons-nous, non seulement le prendre pour guide, au début de cette étude, mais copier ici même un coin de l'esquisse pittoresque et dramatique signée de lui :
« Un homme bien étonné fut le cocher Georges, qui, le 22 octobre 1812, à 11 heures et demie du soir, chargea^ place du Louvre, un caporal de la garde de Paris en tenue de service. Le militaire donna Tordre de le con-
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duire au passage Saint-Pierre, au Marais, et l'automédon, maugréant contre la longueur de la course et contre le mauvais temps, se mit en route par les tortueuses rues du quartier des Halles. Mais, en arrivant près de Saint-Merri, le cocher, tout en fouettant son cheval qui trottinait sous la pluie, commença à s'inquiéter de l'agitation que se donnait dans le fiacre le jeune militaire, dont les soubresauts imprimaient à la voiture des oscillations inquiétantes pour la solidité des ressorts. On prit la rue de la Verrerie, on tourna rue Pavée, le long des murs de la Force, et quand on arriva à l'entrée de l'impasse Saint- Pierre, dans un endroit perdu, désert, noir, boueux comme un chemin des champs, le cocher resta stupéfait de voir sortir du fiacre son homme absolument nu, qui d'une main luî présenta les trente sous de sa course, tandis qu'il portait de l'autre tout son équipement empaqueté dans sa chemise nouée en serpillière *.
^ Arch. nat, F^ôSoi. Cf. p. 178. Note de G. Lenotre, loc. cit. Interrogatoire de Tachera, Archives delà Préfecture.
Arrivée de Râteau chez l'abbé Cajamano.
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LA SOIRÉE CHEZ L^BBÉ GAJAMANO 4^
<( L'homme nu enjamba le ruisseau, sauta les flaques, et heurta à la première porte de rimpasse, qui s'ouvrit pour se refermer aussitôt sur lui. Au troisième étage de la maison sur laquelle le cocher leva les yeux, une fenêtre éclairée découpait dans l'ombre un carré de vive lumière : il pensa que les gens qui attendaient là devaient mener joyeuse vie et que le caporal qu'il venait de conduire était un gaillard pressé de les rejoindre. Il n'eut d'ailleurs aucun doute sur le genre de distraction que le camarade allait goûter, et il reprit, plus grognon encore, le chemin du Roule où il relayait^ »
Ce caporal, c'était Râteau, et le logement où il se rendait était celui habité par l'abbé Gajamano, où se trouvaient attablés et buvant, outre l'amphitryon, l'instituteur Boutreux, l'abbé Lafon et le général Malet.
Faut-il rappeler qu'à cette même heure % où tout dans la ville était silence et repos, la
* G. Lenotre, loc, cit.
- Exactement une heure et demie du matin.
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terre tremblait soudain à 800 lieues de Paris : deux cents milliers de poudre, placés sous les voûtes du Kremlin, faisaient sauter le palais des czars, au moment même où Malet, dans une masure d'une ruelle étroite*, prenait lui-même ses dispositions pour faire sauter TEmpire ?
Mais continuons, et avant de laisser poursuivre G. Lenotre, disons ce qui s'était passé. Vers les trois heures de l'après-midi un sousofficier était venu livrer le mot d'ordre au général. Ce mot d'ordre, choisi avec un stupéfiant aplomb, était conspiration^. Malet avait paru très calme toute la journée ; il avait
^ « Cette impasse même, où gitait Tabbé Cajamano, va disparaître très prochainement, entraînant dans sa suppression la masure où se joua le prologue de ce drame stupéfiant... C'est une ruelle étroite, sale et puante, longue de quelques mètres, barrée par un mur sombre. La dernière masure, à gauche, porte le n® a. C'est là ! — Au bout d'un corridor obscur s'ouvre un étroit escalier de bois, luisant de crasse, dont les marches penchées, usées, semblent se dérober sous le pied... Au troisième étage, trois portes s'ouvrent sur un petit palier ; c'est celle de droite que poussa tranquillement Malet pénétrant chez l'abbé Cajamano... Deux fenêtres donnent sur l'impasse ». G. Cain. Promenades dans Paris. Flammarion, Paris, 1907, pp. a36, a43.
2 Le mot de ralliement était Compiègne.
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passé la soirée à jouer tranquillement aux canes dans le salon de M. Dubuisson : on avait causé théâtre et musique, des élans dramatiques de M"* Mars aux Français et même des caprices du cinq pour cent tombé ce jourlà à quatre-vingt-deux.
Boutreux, pendant ce temps-là, battait le pavé de la ville. Une heure avant l'arrivée de Râteau, il était venu le premier chez Gajamano, apporter une malle qu'il était allé chercher chez M"^® Malet, rue de l'Université, et qui contenait l'uniforme, le chapeau et l'épée du général, ainsi qu'un équipement complet d'officier d'ordonnance destiné à Râteau*. « Cajamano (c'est G. Lenotre qui parle) n'avait jamais rencontré Boutreux, mais
* « Le lo octobre, Boutreux porta à la dame Malet une lettre de son mari qui lui disait de remettre à Boutreux une malle où était son uniforme, un chapeau, une épée et un uniforme d'aide de camp. La lettre qui g'est trouvée chez la dame Malet porte que c'est pour vendre ces effets ; mais Boutreux assure que c'était un détour pris à dessein par Malet pour éviter de compromettre son groupe. La malle était toute prête et fermée ; elle fut remise par la dame Malet et portée par Boutreux dans le logement de Cajamano, oul-de-sac Saint-Pierre. » Rapport de police, Arch. nat. F'65oi.
il était prévenu de sa visite : tous deux étendirent sur le lit Tuniforme du général qui, à cette même heure, en compagnie de Tabbé Lafon, quittait la maison de santé Dubuisson, en ouvrant une petite porte du jardin dont il s'était procuré une double clef^
« Les deux fugitifs suivirent l'interminable rue du faubourg Saint -Antoine, marchant vite : Lafon portait sous le bras un énorme portefeuille contenant toute la chancellerie du nouveau gouvernement : ils traversèrent ainsi la place de la Bastille et, par la place Royale et la rue Neuve-Saint-Gilles, gagnèrent le cul-de-sac Saint-Pierre. Cajamano et Boutreux les reçurent et Malet endossa aussitôt son costume militaire. Râteau arriva peu après, dans le déshabillé que Ton sait, tant il avait hâte de revêtir sa nouvelle tenue d'officier d'état-major; seul, Boutreux qui devait jouer le rôle d'un commissaire de police, con-
^ Le général quitta la maison de santé « à dix heures, n'ayant pour moyen de séduction que douze francs ». Saulnier, loc^ cit., p. i8i