MALET MAITRE D'UNE PARTIE DE LA FORGE ARMÉE
Il était trois heures et demie du matin et la pluie était toujours battante, quand Malet, Râteau et Boutreux, ce dernier ceint de son écharpe, vêtu de noir et cravaté de blanc, se mirent en route. Ils traversèrent la ville endormie, ne parlant qu'à voix basse, nullement anxieux et possédés tous les trois de rimportance de leur rôle. Au bout d'une demi-heure, ils arrivaient, trempés d'eau, à la caserne Popincourt\
^ La caserne Popincourt, la plus rapprochée, se trouvait rue de Popincourt, n^5i, sur le terrain limité aujourd'hui par le passage Beslay, et les rues Parmentier, de la Folie-Méricourt et Saint-Ambroise.
5o LA CONSPIRATION DE MALET
En voyant un général empanaché, un officier d'ordonnance et un homme de loi, la sentinelle de faction à la porte présenta les armes, et les hommes du poste prirent avec ensemble l'attitude réglementaire, dans une immobilité de soldats pétrifiés par la discipline.
Le concierge expliqua au général que le commandant de la cohorte, le colonel Soulier, demeurait à quelques pas. Malet s'y fit conduire par un planton.
Le colonel Soulier* était un vieux grenadier d'Arcole, d'Aboukir et de Marengo, simple, bonhomme, franc comme Tor, qui vivait dans le culte de ^Empereur^ Il était malade, au lit, « souffrant de la fièvre^ », quand le général heurta violemment à sa porte. Malet se présenta sous le nom du général Lamotte*, et
. ^ Soulier, Gabriel, né. à Carcassone, alors âgé de quar^nte^* cinq ans.
3 « Un des braves et anciens oCûciera de Tarmée d*Ualie, mais, en revanche, aussi borné qu'il était brave. Il était venu, depuis très peu de jours, d^Ëspagne. » Rovigo, loc. cit,^ p. aa.
' Procès-verbal du jugement.
* Alors général en retraite. « Je pus m'assurer quUls (Lamotte et MaletJ ne se connaissaient pas même de vue. Le
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avec une certaine solennité dans la voix, il lui annonça la double nouvelle de la mort de l'Empereur et du renversement du gouvernément impérial. Quel coup de foudre ! Les sanglots, les larmes de Soulier firent explosion*. « Ahl mon Dieu, fit-il, tellement ému qu'il faillit perdre connaissance, comment TEmpereur est mort ! » Et, dans son trouble, Malet lui déroule tous les actes du Sénat qui, entre autres mesures de gouvernement, établit commandant de Paris le général Lamotte^ Il lui donne lecture de la lettre de service qui lui est destinée, qui contient sa nomination de général, avec un bon de cent mille francs sur le Trésor pour sa troupe et pour lui-même^,
premier, venant d'Espagne, était descendu dans l'hôtel où logeait M"*® Malet. Sans cette circonstance fortuite, qui ne donna. lieu à- aucune communication, sou mari n^y eût pas songel » De'smâresf/ /oc. cit.,'' p. 256.
* Interrogatoire, def Soulier. Pracès-verbùi du jugement:
* Tous ces détails sont tirés du procès-verbal du jugement,
3 « M. le général Lamotte vous remettra un bon de cent mille francs destiné à payer la haute solde accordée aux soldats et les doubles appointements des officiers. » Post-scriptum à la lettre de sernce du colonel Soulier. Arch. nat. F76499-
et surtout l'ordre de se rendre, sans désemparer, ce à la place deGrèveS d'occuper THôtel de Ville et de préparer, de concert avec le préfet de la Seine, des salles convenables pour le nouveau gouvernement^ » Puis, d'un ton sec et impérieux, Malet intime au colonel l'ordre de faire mettre sa coliorte sous les armes. Gomme sa santé ne lui permettait pas de sortir à pareille heure, le colonel manda aussitôt son capitaine adjudant-major, PiquereP, un normand, qui avait aussi fait le tour du monde, comme les drapeaux d'Arcole et d'Aboukir, bon soldat, imbu de l'esprit de discipline, mais sans initiative, qui ne connaissait rien en dehors de la consigne. En apercevant son colonel , Piquerel eut un éblouissement. Il le trouve tout bouleversé : il était pourpre... il était blanc... il était vert. Piquerel craignit une attaque!...
* Aujourd'hui place de l'Hôtel-de-Ville, où avait lieu rexécution des grands criminels.
2 Lettre de service du colonel Soulier.
^ Piquerel, Antoine, né à Neufmarche, Seine-Inférieure, en 1771.
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— Ah! capitaine, lui dit Soulier, la voix étranglée par Témotion, quelle triste nouvelle j'ai à vous apprendre I
— Laquelle, mon colonel ?
— Mon pauvre ami, l'Empereur est mort!
— Est-ce possible ? reprit le brave adjudant-major, qui resta quelques instants stupéfié et anéanti.
Et la voix toujours enrouée par l'émotion.
Soulier lui fit part de la brusque visite du général Lamotte, et, exhibant sa lettre de service, il lui ordonna de se rendre de suite au quartier, de faire prendre les armes à la cohorte, et de la mettre à la disposition du nouveau gouverneur de la place.
Piquerel obéit sans un doute et sans une objection.
Quelques instants après, arrivait au quartier le prétendu général Lamotte, La cohorte est bientôt sous les armes. On allume des flambeaux*. Malet fait ranger en cercle^ les
* Rovigo« loc, cit.j p. 26.
2 Interrogatoire de Piquerel. Procès-verbal du jugement.
soldats à moitié endormis ; puis Boutreux, les reins ceints de son écharpe tricolore, d'une voix forte et accentuée, leur fait la lecture suivante :
SÉNAT CONSERVATEUR Séance du 22 Octobre 1812.
« La séance s'est ouverte à huit heures du soir, sous la présidence du sénateur Siéyès.
K Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait donner lecture du message qui lui annonce la mort de Napoléon, quia eu lieu sous les murs de Moscou le 7 de ce mois *.
c( Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur iin événement aussi inattendu, a nommé une corn* mission pour aviser, séance tenante, aux moyens de sauver la patrie des dangers imminents qui la menacent ; et, après avoir entendu les rapporteurs de la commission,
« A décrété, et nous ordonnons ce qui suit :
<( Article premier. — Le gouvernement impérial n'ayant pas rempli l'espoir de ceux qui en atten-
* A ces mots, le sous-lieutenant Bezi, qui avait le culte de son Empereur, devint subitement pâle, et, sous le coup de l'émotion, il fut « forcé d'aller à la garde-robe )» . Arch, nat. F'ÔSoo.
os
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daient la paix et le bonheur des Français, ce gouvernement, ainsi que ses institutions, est aboli.
« Art. 2. — Ceux des grands dignitaires civils ou militaires, qui coudraient user de leurs pouvoirs ou de leurs titres pour entraver la régénération publique, sont mis hors la loi.
« Art. 3. — La Légion d'honneur est conservée, la croix et les grands cordons sont supprimés. Les légionnaires ne porteront que le ruban, en attendant que le gouvernement ait déterminé un mode de récompense nationale.
« Art. 4- •'— Il est établi un gouvernement provisoire composé de quinze membres dont les noms suivent :
<îç MM. le général Moreau, président ; Carnot, ex<^ ministre, vice-président; le général Augereau ; Bigonnet, ex-législateur ; Destutt-Tracy, sénateur ; Florent-Guyot, ex-législateur; Frochot, préfet du département de la Seine ; Jacquemont, ex-tribun ; Lambrecht, sénateur ; Montmorency (Mathieu) ; Malet, général ; Noailles (Alexis) ; Truguet, viceamiral ; Volney, sénateur ; Garât, sénateur. .
«( Art. 5. — Le gouvernement est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'État; de traiter immédiatement de la paix avec les puissances belligérantes, de faire cesser les malheurs de l'Espagne, de rendre à leur indépendance les peuples de Hollande et d'Italie.
« Abt^ 6. — - Il fera représenter le plus tôt possible un projet de constitution à Tacceptation du peuple français réuni en assemblées primaires.
c< AaT. 7. — Il sera envoyé une députa tion à Sa Sainteté Pie YII pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les maux qu'il a soufferts, et pour rinviter à venir à Paris, avant de retourner à Rome.
« Art. 8. — Les ministres cesseront leurs fonctions, et ils remettront leurs portefeuilles à leurs secrétaires généraux. Tout acte subséquent de leur part les mettrait hors de la loi.
(c Art. 9. — Les fonctionnaires publics, civils et militaires continueront leurs fonctions; mais tout acte, qui tendrait à entraver la nouvelle organisation les mettrait hors la loi.
oc Art. 10. — Les décrets sur les bans de la garde nationale sont rapportés. Ceux qui ont été appelés aux armées d'après ces lois sont autorisés à rentrer dans leurs foyers.
«Art. II. — La garde nationale §era sur-lechamp organisée dans tous les départements, par municipalités, et conformément aux anciennes lois sur ce sujet.
« Art. la. — Les militaires de tout grade composant la garde impériale, la garde de Paris et les troupes qui s'y trouvent actuellement en garnison, formeront la garde du gouvernement : le congé absolu est donné à ceux qui le demanderont.
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c( Art. i3. — Il est accordé une amnistie générale jusqu'à ce jour, pour tout délit provenant d'opinions politiques et délits militaires, même de désertion à l'étranger. Tout émigré, déporté ou déserteur qui voudra rentrer en France, d'après cette disposition, sera seulement tenu de se présenter à la première municipalité frontière pour y faire sa déclaration et recevoir un passeport pour le lieu qu'il désignera.
« Art. 14. — La mise hors la loi, outre les peines corporelles, entraîne la confiscation des propriétés.
« Art. i5. — La liberté de la presse est rétablie, sauf la responsabilité.
« Art. 16. — Le général Lecourbe* est nommé commandant en chef de Tarmée centrale, qui sera assemblée sous Paris, au nombre de 5o.ooo hommes.
« Art. 17. — Le général Malet remplacera le général Hullin dans le commandement de la place de Paris, ainsi que de la première division militaire. Il pourra nommer les officiers généraux et d'état major qu'il croira nécessaires pour le seconder.
« Il est particulièrement chargé de faire réunir les membres du gouvernement provisoire, de les
* Né à RuflFey, 1766-1815, était chef de brigade à Fleurus et devint général de division en 1796. Il avait servi sous Moreau dans la campagne de 1801. Il s'était déclaré ouvertement pour ce général pendant son procès, avait été rayé des cadres de Tarmée et exilé à Bourges.
6o LA CONSPIRATION DE MALET
installer, de veiller à leur sûreté, de prendre toutes les mesures de police qui lui paraîtront urgentes, et d'organiser leur garde.
c( Il est autorisé à donner des gratifications à ceux des citoyens et des militaires qui le seconderont et qui se distingueront dans cette importante circonstance par leur dévouement à la patrie. Il est, à cet effet, mis à sa disposition une somme de quatre millions, à prendre sur la caisse d'amortissement*
« Art. i8. — Il sera fait une adresse au peuple français et aux armées pour leur faire connaître les motifs qui ont déterminé le Sénat à changer le mode de gouvernement, à les rendre à leurs droits si souvent violés, et à les rappeler à leurs devoirs trop longtemps oubliés. Il se dévoue pour la patrie ; il a l'assurance qu'il sera courageusement secondé par les citoyens et par les armées, pour rendre la nation à l'indépendance, à la liberté et au bonheur.
« Art. 19. — Le présent sénatus-consulte sera proclamé sur-le-champ dans Paris, à la diligence du général Malet, et envoyé à tous les départements et aux armées par le gouvernement provisoire.
« Les président et secrétaires,
c( SiEYEs, président, « Lanjuinais, Grégoire, secrétaires.
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« Certifié conforme a la minute restéjs entre mes mains :
(c Le général de division, commandant en chef la force armée de Paris et les troupes de la première division militaire.
« Malet.
■ « Pour copie conforme :
« Le ministre de la Guerre, « Duc DE Feltre^ »
La pluie tombait toujours ; et on se demande l'impression que put produire sur l'esprit des officiers et des soldats entassés, immobiles et grelottant, cette interminable élucubration, débitée avec feu par ce pauvre Boutreux, gauche, mal accoutré, qui devait ressembler à un commissaire de police détaché du répertoire du Palais-Royal.
Sans pitié pour la troupe transie de froid, Malet se tourna de nouveau vers Boutreux :
^ Arch. nat. F^65oi. Le sénatus-consulte, la proclamation, les ordres, les décrets, les nominations avaient été préparés de longue main et en silence. Les signatures et les sceaux étaient parfaitement imités. La rédaction et la copie de ces nombreuses pièces avaient coûté au général Malet et à Lafon un travail inouï.
ce Monsieur le commissaire, veuillez maintenant porter à la connaissance des troupes la proclamation ».
Et Boutreux reprit de plus belle, d'une voix magistrale :
Le Général de division, commandant en chef la
FORCE ARMÉE DE ParIS ET LES TROUPES DE LA PREMIERE DIVISION MILITAIRE,
Aux Citoyens et a l'Armée.
« Citoyens et soldats y
i(. Bonaparte n est plus /... Le tyran est tombé sous les coups des s>engeurs de Vhumanité. Grâces leur soient rendues ! Ils ont bien mérité de la patrie et du genre humain I,,, Si nous avons à rougir d'' avoir supporté si longtemps à notre tête un étranger^ un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant bâtard.
« Il est donc de notre devoir le plus sacré de seconder le Sénat danS; sa généreuse résolution de nous affranchir de toutes les tyrannies... , etc^
* Proclamation écrite de la main de Malet, et scellée d'tin cachet noir ayant l'empreinte L dont l'application sur cette proclamation, comme sur la lettre destinée à Soulier, est restée énigmatique. Arcb. nat. F^6499. La proclamation se continuait ainsi : « Un sincère et ardent amour de ]a patrie
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Nous ne suivrons pas, cette fois, Boutreux jusqu'au bout, et nous le laisserons enfiler devant les soldats ses périodes pompeuses sur
nous inspirera les moyens nécessaires pour opérer cette qrgente et .dernière révolution ; mais c'est à votre courage, à votre parfaite union,, à une confiance réciproque que nous devrons un glorieux succès.
K Citoyens, dans cette journée à jamais mémorable, reprenez toute votre énergie ; arrachez-vous à la honte d'un vil asservissement; rhonneur et Tinté rôt se réunissent pour vous en taire la loi. C'est un régime oppressif à renverser, c'est la liberté à reconquérir, pour ne plus la laisser perdre.
« Terrassez tout ce qui oserait s'opposer à la volonté nationale, protégez tout ce qui s'y soumettra.
(( Soldats, les mêmes motifs doivent vous animer; il en est encore un plus puissant pour vous, celui de ne plus prodiguer votre sang dans des guerres injustes, atroces, interminables et contraires à l'indépendance nationale. Prouvez à la France et à l'Europe que vous n'étiez pas plus les soldats de Bona* parte que vous ne fûtes ceux de Robespierre ; vous êtes et serez toujours les soldats de la patrie, qui saura vous restituer le juste avancement dû à vos services, et dont vous avez été frustrés depuis longtemps.
a Légionnaires civils et militaires, on conserve notre institution ; nous devons, n'en doutez pas, cette faveur insigne au serment que nous avons fait de défendre la liberté, l'égalité, et de combattre la féodalité de tous nos moyens. Tel est notre serment; il doit être gravé dans nos cœurs. Comme l'un de vos commandants, je vous requiers de l'accomplir. Mais sôtivènez-vous qu'il n'y a de vraie liberté que celle qui est le fryit de la raison, des vertus ; d'autre égalité que celle qui provient des lois : toute autre idée ne serait qu'une folie qui finirait toujours par rendre la tyrannie inévitable ; il ise trouverait encore des hommes assez lâches, assez pervers pour dire qu'elle est nécesaiaire.
a Travailknis. t^us de ecoicert à la régénération publique ; pénétrons -nous de ce grand œuvré qui méritera, à ceux qui y
« la tyrannie » et ce la régénération publique », ses ut de poitrine et ses phrases à grand orchestre sur ce la mort pour la patrie et la liberté ».
Quand Boutreux eut enfin achevé la lecture de ces tirades empanachées, Malet fit former les rangs, adressa aux troupes une brillante allocution*, promit, au nom du gouvernement
participeront, la reconnaissance des contemporains, l'admiration de la postérité, et qui lavera la nation, aux yeux de l'Europe, des infamies commises par le tyran.
« Réunissons nos eflorts pour obtenir une constitution qui assure le bonheur des Français; qu'elle soit basée sur la raison, sur la justice et nous serons sûrs d'y parvenir.
(( Mes braves camarades, le champ de la véritable gloire vous est ouvert, de celle qui vous fera estimer, chérir de vos concitoyens, de celle enûn qui vous vaudra de justes récompenses nationales. Saisissez une si belle occasion de vous montrer dignes du nom de français. Mourons, s'il le faut, pour la patrie et la liberté ; et rallions-nous toujours au cri de la Vive la nation !
Signé : Malet.
Pour copie conforme :
Collationné» Le ministre de la Guerre,
Valentin. Duc de Feltre.
^ « Soldats ! l'Empereur est mort sous les murs de Moscou. Des mesures sont prises pour sauver les débris de l'armée. Le gouvernement, pro\isoirement organisé par décret du Sénat, a nommé le général Malet commandant de la i'« division militaire. La paix générale est proclamée ! La conscrip-