SWARY, DUC DE ROVIGO
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mes appartements, mais encore dans la cour de l'hôtel que j'occupais ; ils poussaient avec force les débris des portes qui tenaient encore, assemblés par le verrou ; j'ouvre moimême, et, entrant en chemise au milieu d'eux, je leur demande ce qui les a amenés chez moi^
(( Mes appartements en étaient si remplis, que je ne pouvais pas distinguer autre chose. Une voix s'écria : Appelez le général. Et je vis effectivement approcher le général Lahorie, ancien chef d'état-major de l'armée du Rhin, sous le général Moreau. Lahorie avait été mon camarade pendant les premières campagnes de la Révolution ; il y avait entre nous deux une familiarité de tutoiement, et, malgré la différence de nos opinions politiques, je lui avais conservé de l'amitié.
ce II me dit en m 'abordant : « Tu es arrêté ;
* On pourrait croire que Rovigo était seul dans son hôtel, et sans aucune garde pour le défendre. « J'avais chez moi un poste de la garde soldée de la ville de Paris, qui ne demanda même pas ce que signifiait le désordre, et cependant il n'était placé dans mon hôtel par TÉtat-major de la place que comme garde de sûreté. » Rovigo, loc. cit., p. 10.
félicite-toi d'être tombé entre mes mains, au moins il ne t'arrivera pas de mal. » Je ne comprenais rien à ce que je voyais. Lahorie me dit en quatre mots : ce L'empereur a été tué sous les murs de Moscou le 8 octobre. — Tu me fais des contes, lui dis-je ; j'ai une lettre de lui, de ce jour-là : je puis te la faire parcourir. » Au milieu du dialogue, le capitaine Piquerel avait pris le duc par le bras droit et un autre officier par le bras gauche. Lahorie était sorti un instant et ce ramenait {c'est toujours Rovigo qui raconte avec l'élégance et la fermeté de sa plume) un homme d'une figure atroce. 11 avait à la main une épée nue qu'il venait de prendre à un officier; mais, en avançant sur moi, il trébucha, violemment contre un meuble à la porte d'entrée, il en éprouva une douleur qui l'obligea de s'arrêter pour se frotter la jambe : cet accident l'ébranla et fit fléchir son courage. Il me posa la pointe de son épée sur la poitrine, en me demandant si je le connaissais, ce Non, lui dis-je, je ne te connais pas. » Il me répondit :
<\ Je suis le général Guidai que vous avez fait arrêter à Marseille et conduire à Paris. — Ah ! ah! dis-je, je sais cela... Es-tu venu chez moi pour te déshonorer par un lâche assassinat ? » Il me répliqua vivement : ce Non, je ne vous tuerai pas, mais vous allez venir avec moi ^ . . » En effet, Lahorie avait envoyé chercher un cabriolet : on y hisse le duc de Rovigo ; Guidai prend place à sa gauche ; et, précédée d'un détachement, la voiture, dans le jour doux du matin % prend le chemin de la Force. Comme on passait sur le quai des Lunettes, Rovigo a l'idée de s'échapper à la faveur de la foule. En effet, en arrivant près de la tour de l'Horloge, il saute du cabriolet, mais il tombe lourdement sur le pavé. Ce fut le signal d'un attroupement; grand émoi, bousculade. Des gens du peuple le ramassent et le remettent à ses gardiens, avec force bourrades, croyant
* Rovigo, loc. cit., p. a. Guidai négligea ainsi sa mission de s'emparer du ministre de la Guerre : il voulut se donner le plaisir de conduire lui-même à la Force l'homme qui l'avait fait venir de Marseille à Paris.
^ « 11 était huit heures ». Saulnier, loc. cit,, p. aS.
tous à une tentative d'évasion de quelque malfaiteur. Et alors, par le Pont-au-Ghange, le marché Saint-Jean* et la rue du Roi-de- Sicile, Rovigo, c( soutenu bras dessus, bras dessous- », la mine piteuse, est conduit à pied à la prison. La foule lui faisait cortège, houleuse, ricaneuse, insultante, et l'on peut s'imaginer quelle fut l'impression, quand la rumeur grandissante annonça que cet homme, tenu en laisse par deux soldats, insulté, menacé, bafoué, était le ministre de la Police lui-même. Ce fut une joie générale et un immense éclat de rire.
Arrivé à la Force, le duc de Rovigo, tout décontenancé, en bas de soie et en souliers à boucles, fut planté là, comme l'homme le plus insignifiant et le dernier des va-nu-pieds : il n'en revint pas.
Mais l'homme le plus ébahi de France, ce jour-là, fut le concierge de la prison, quand
* Détruit en 1818 et disparu dans les démolitions opérées derrière l'Hôtel de Ville, pour prolonger la rue de Rivoli.
2 Rovigo, loc. cit., p. II.
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on déclina devant lui le nom de son prisonnier, et qu'au même moment, il vit descendre d'une voiture de place un petit monsieur correct et propret, mais courbé, l'air triste dans sa houppelande : c'était Desmarest, le chef de la i'® division de la Police, qui, escorté « par un lieutenant à la tête d'un détachement de 5o hommes * », passait, à son tour, la tête sous les guichets de la Force.
Au moment où Lahorie revenait triomphant
* Desmarest, loc, cit., p. 249. « En passant devant l'hôtel de la Police, je ne vis aucune trace des violences que je craignais que Ton n'y eut commises ; car l'officier très réserve contre toutes mes questions m'avait dit seulement : « L'Em^ pereur a été tué... d'un coup de pistolet... sur un rempart de Moscou... à deux heures après midi... que les ministres de la guerre et des finances étaient déjà au fort de Vincennes ». Il se tût sur le duc de Bovigo. Pas un mot de l'expédition sur la prison de la Force, ni de Lahorie, ni du Sénat; ce qui peutêtre m'eut remis en mémoire Malet et sa manie. J'aurais pu alors tout ^claircir en un instant de conversation avec Lahorie, mon ancien camarade de classe au collège de Louis-le-Grand . Loin de là, mon imagination se forgea Bernadotte au quartier impérial russe, venant après le coup fatal s'offrir en médiateur à nos généraux consternés, arrangeant avec eux un nouveau gouvernement sous les auspices d'Alexandre, etc.. » Le même, loc. cit., p. 249.
8o LA CONSPIRATION DE MALET
au ministère, la conspiration se rendait maîtresse de là préfecture de la Seine, sans rencontrer, cette fois, la moindre résistance ni le plus petit effort pour défendre l'état de choses établi : c'était Toasis après le Sahara, le rayon de soleil après lorage, le zéphyr après la bourrasque.
Conformément aux instructions qu'il avait reçues, le colonel Soulier s'était transporté à la place de Grève et à l'Hôtel de Ville. Le comte Frochot était absent.
Le préfet de la Seine, dont l'administration fut si profitable à la capitale*, était né à Aignay-le-Duc, dans la Côte-d'Or, en 1761.
Prévôt royal en 1789, il avait rédigé les cahiers du tiers-état pour le bailliage de Ghâtillon-sur- Seine et l'avait représenté à l'Assemblée constituante. Elu juge de paix en 1791 dans son pays, il avait été arrêté pendant la Terreur et n'avait dû son salut qu'à Thermidor. Après le dix-huit brumaire, il venait siéger au corps
^ Il réorganisa les hospices, les écoles, les octrois et le régime des prisons.