‹ La conspiration de MaletChapitre 30 sur 41 · OF THE · texte numérisé non relu

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Le dénouement devait être tragique.

Le 29 octobre 18 12, — c'était un jeudi, — à trois heures de Taprès-midi, par un temps sombre et brumeux, sept fiacres s'arrêtaient à la porte de la prison de l'Abbaye ^ Dans chacun de ces fiacres montaient deux condamnés et deux gendarmes. Le funèbre cortège se mit en marche sous une imposante escorte de cavalerie. Il s'acheminait dans la rue Sainte-Marguerite, lorsqu'un officier d'ordonnance le joignit et lui fit faire halte. Cet officier était porteur d'un ordre de sursis signé de l'Impératrice régente en faveur du

^ Place Sainte-Marguerite.

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colonel Rabbe et du caporal Râteau , qui furent ramenés à la prison^ Les douze autres continuèrent leur chemin. Tandis que le colonel Soulier, suffoquant et terrifié, poussait des râles déchirants et se lamentait sur le sort de sa femme et de ses enfants, et que le colonel Borderieux, passant la tête à travers la portière du fiacre, s'évertuait à pousser à pleine poitrine les cris de Vive l'Empereur ! comme le gladiateur romain qui saluait César avant de mourir, Malet gardait la dignité du silence; mais ayant aperçu, dans la rue de Grenelle, un groupe de jeunes gens dont le regard lui semblait exprimer la douleur et Timpuissance : « Jeunes gens, leur cria-t-il, souvenezvous du 23 octobre^ ! » Plus calme, dans son fiacre , le pauvre Bochéiampe récitait à voix

* « D'après les ordr'cs de Son Excellence le Grand Juge, il a été sursis à l'exécution en ce qui concerne les condamnés Rabbe et Râteau. » Moniteur du 3o octobre i8ia. La participation de Rabbe, comme juge, au procès du duc d'Enghien, et la parenté de Râteau avec le procureur impérial de Bordeaux furent les raisons de cette mesure de clémence. Condamnés à la prison perpétuelle, Rabbe et Râteau furent graciés dès le début de la Restauration.

' Ch. Nodier, loc. cit.; Lafon, loc. cit.

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LA FIN bu DRAME tSç)

basse les prières des mourants. On approchait. Déjà le funèbre cortège traversait Tavenue de Lamotte-Piquet et le champ de Mars. (( Citoyens, s'écrie encore Malet en passant devant l'Ecole militaire, je tombe, mais je ne suis pas le dernier des Romains. y> Le piquet de dragons, le sabre nu, débouchait enfin, à l'extrémité de la rue Dupleix, sur le lieu d'exécution.

Là, la plaine était noire de têtes. Pendant que les tambours battaient aux champs, Malet et les autres condamnés descendirent de voi* ture, et d'un coup d'œil ils virent le décor où allait se jouer le dernier acte du drame : un immense carré formé par les troupes, au fond le mur d'enceinte du boulevard extérieur de l'Ecole militaire, et au milieu douze piquets de douze soldats* sur deux rangs, immo-

* D'après le règlement militaire^ en 1812 comme encore -aujourd'hui, les condamnés étaient placés sur une même ligne et séparés par un intervalle de dix mètres; Un seul adjudant commandait le feu à tous les piquets, composés chacun de quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats. Des 144 hommes 3o ne participaient pas au premier feu : ils formaient le peloton de réserve destiné à la seconde décharge, si elle était nécessaire.

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biles, attentlantrarme au pied. Le plus profond silence s'était fait. Arrivée au mur qui séparait le boulevard extérieur du chemin de ronde S cette poignée de vieux soldats se met en ligne, comme sur un dernier champ de bataille. Malet se place au milieu, lève, pour la dernière fois, sa tête qui n'a pâli ni devant le canon des ennemis ni devant le peloton d'exécution, et fait face aux soldats. Il voit charger les armes, refuse avec hauteur de se laisser bander les yeux et il demande, en homme expérimenté, à commander le feu, ce qui lui est accordé ; alors, d'une voix ferme et bien accentuée, il commence :

« Peloton ! portez arme ! »

Les soldats, vivement émus à l'approche de la péripétie de ce drame terrible, font le mouvement commandé, mais ils l'exécutent mal et sans ensemble.

(( C'est mauvais ! s'écrie Malet, il faut tâcher

* L'exécution eut lieu le long du mur tout à fait contigu à la barrière de Grenelle, située à l'extrémité de la rue Dupleix. Cette barrière consistait en deux bâtiments, bâtis sur les dessins de Le Doux, avec péristyle à pilastres carrés.

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de VOUS persuader que vous êtes devant Tennemi... Recommencez cela... Au temps!

Portez arme 1 »

Cette lois le mouvement fut plus régulier.

a C'est moins mal, dit le général, mais ce n'est pas encore bien. Cependant, nous nous en contenterons... Attention pour le reste, et que vos fusils ne fassent entendre qu'un seul coup... Attention 1 »

Et pendant plus d'un quart d'heure, l'intrépide général continua de la sorte, faisant recommencer jusqu'à trois fois le même temps, avec ces accents pénétrants et sonores que ceux qui avaient servi sous lui n'avaient point oubliés.

Puis il reprit le commandement qui, cette fois, fut plus rapide, et au mot : « Feu ! » cent quarante balles criblèrent tous ces braves presque à bout portant \ Malet resta seul debout pendant quelques secondes, la main sur le cœur, l'œil fixé sur la troupe ; il eut le

• * D'après le règlement militaire, le* piquet d'exécution doit être à 6 mètres du condamne.

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courage de réclamer une deuxième décharge :

a Et moi donc, vous m'avez oublié, mes amis ! Le peloton de réserve en avant ! Bien, portez armes ! » Cette fois, au mot FeUj Malet tomba la face contre terre ; mais il n'était pas encore mort. Il fallut l'achever à bout portant*.

Les corps mutilés des douze suppliciés turent placés par des infirmiers du Val-de- Grâce ^ dans trois charrettes garnies de paille et menés au cimetière de Clamart\ où on les

^ Le récit de ces derniers détails de rexécution sont empruntés presque textuellement à Touvrage de Sir Paul Robert : les Causes célèbres politiques, Paris, 1846, à la plaquette de Dourille, loc. cit., p. 68, et au récit de l'exécution de Malet par M™® d'Abrantès, loc. cit., p. 104.

* L'abbaye royale du Val-de-Grâce avait été transformée en hôpital militaire, en 1800. Déjà, en 93, on avait fait du couvent l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements.

3 Ce cimetière, où Ton enterrait seulement les pauves morts à l'Hôtel-Dieu, n'était pas situé, comme on pourrait le croire, dans la ville de Clamart attenante à Paris et assez proche de la plaine de Grenelle. Il était situé au quartier Saint- Marcel et fermé, depuis 1793, aux inhumations privées. Le nom de ce cimetière abandonné venait d'un ancien hôtel de Clamart situé près de son emplacement, hôtel qui existait encore en 1646. Voir Dulaure, Histoire de Paris, t. IV, Paris 1839. Sur une partie du terrain de cet ancien cimetière a été commencée, en i83a, la construction de l'amphithéâtre d'anatomie, destiné à remplacer les amphithéâtres qui existaient dans les hôpitaux et les hospices pour l'instruction des élèves en nxédecine et

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jeta pêle-mêle dans une fosse commune, et leur sang fut bu en silence par la terre.

Et Boutreux?

Arrêté le 27 octobre à Courcelles, dans la maison de M. de Bories où il avait trouvé un refuge*, Boutreux était enfermé le soir même à la prison de l'Abbaye. L'interrogatoire qu'on lui fit subir le lendemain montra que le malheureux était loin d'être dangereux, qu'il ne s'occupait guère de politique, enfin qu'il n'avait rien compris à la conspiration, sinon que Malet était revêtu de grands pouvoirs.

Mais comment ne pas citer textuellement un

en chirurgie. Les travaux n'en furent terminés qu'en i836; mais, dès i834, d^s salles de dissection furent ouvertes aux élèves. Voir l'Assistance publique en 1900.

* Note du ministère de la Police générale du 27 octobre 18 la. « L'individu, qui a faille rôle de commissaire de police sous Malet, est arrêté. » Papiers de Cambacérès, Areh. Nat. — « Je ne l'envoie pas à la commission militaire, parce que j'espère arriver par lui aux accointances civiles, s'il en existe ». Lettre de Rovigo à Cambacérès du 27 octobre 18 ii, au soir. Papiers de Cambacérès, Arck. nat, —

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passage de la pièce officielle ? Ceci est du pur Boutreux :

« A lui observé que, quand l'Empereur serait mort, ce serait le roi de Rome qui lui aurait succédé immédiatement, que lui, qui est bachelier en droit, ne peut ignorer les règles de l'hérédité qui veulent que le fils succède à son père ?

« R. Qu'il n'a étudié que le droit civil, et non le droit public, et qu'il ignore les règles de l'hérédité des souverains ^ »

Que fit-il en prison ? 11 demanda du papier et il fit des vers.

On était au mois de décembre 1 8 1 2 . Boutreux végétait toujours en prison, ne se doutant guère du sort qui l'attendait. Il roucoulait des élégies et égrenait des rimes d'or à sa fiancée, qui l'attendait là-bas, bien loin, à Nantes*.

* Interrogatoire du 28 octobre. Arch. nat. F'^65oo.

^ Boutreux, avant de commencer son droit, « travaillait chez M. Dijeon, marchand de coton et d'indigo, propriétaire d'une filature à Nantes ; la demoiselle, que le sieur Boutreux recherchait en mariage, n'est autre que la fille de ce dernier »» Note du préfet de Nantes du 25 février 1813. Arch. nat» F^eSoo.

Avec ce style propre aux poètes de fougère et de houlette, des grâces d'idylle et des caresses de pastorale, il lui rappelait leurs douces promenades, sous le soleil des beaux jours d'été, le temps où ils regardaient tous deux dans les feuillages le doux clair de lune des rendezvous de Roméo, et où ils trouvaient tant de charmes à contempler les étoiles ou à cueillir des marguerites.

Et cette lettre adressée au préfet de police, cette lettre où il met toutes ses illusions, toute son éloquence poétique et son dernier espoir. Avec une innocence digne de Tâge d'or, il raconte comment il connaît une jeune fille à qui il a promis le mariage, qu'il aime de cet amour que le bon Dieu met dans les bons cœurs. Ils se sont aimés tout enfants, et il n'a pu l'épouser jusque-là, parce qu'il n'avait pas de position. Les réalités de la vie ont seules séparé les deux amants. Mais aujourd'hui il peut se tirer d'affaire, il est professeur, il n'y a plus d'obstacle. Il supplie Monsieur le Ministre d'abréger sa prison qui

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retarde trop longtemps ce rêve de bonheur. Et même il ose engager Son Excellence à F « employer soit dans son ministère, soit dans telle autre administration qu'il jugera convenable ». Et toujours pris de la rage de rimer, il adresse des stances au duc de Rovigo :

Agréez ces vers, Monseigneur :

Ils sont, je le sens bien, peu dignes de vous plaire ;

Qui sait ? Peut-être votre cœur, En voyant les enfants, prendra pitié du père.

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