‹ La conspiration de MaletChapitre 31 sur 41 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

O douce et chère Liberté, Seule tu sais donner du prix à l'existence !

Avec toi tout est volupté, Sans toi, comment goûter la moindre jouissance ?

Ce n'est plus pour moi que ta luis, Soleil, dont les rayons doraient ma maisonnette !

Et toi, paisible astre des nuits, Tu ne viens plus, hélas ! visiter ma couchette.

Mais abrégeons ces treize strophes aux suavités d'églogue^ avec clairs de lune, soleils couchants, soupirs et le reste, qui durent

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Fac-similé d'un extrait de la lettre de Boutreux au duc de Rovigo. Arch. nat.

faire tressaillir les œuvres de Berquin dans la bibliothèque de Rovigo.

Qui m'éveille ? bruit effrayant !

O verroux sans pitié ! Reste, douce espérance ;

Ne me quitte pas un seul instant, Que vois-je? un messager! Giel! il tient ma sentence.

« Jeune homme, apprends que Monseigneur, Non content d'excuser ton inexpérience,

Veut bien encor, pour ton bonheur, Te charger des liens de la reconnaissance.

A ta prière, près de lui Une place t'attend ; il compte sur ton zèle ;

Il sera ton plus ferme appui.

Comblé de ses bontés, sois-lui toujours fidèle.

Monseigneur, à vos bienfaits Je dois la liberté, le bonheur et la vie.

Voici ma devise à jamais :

Mes jours pour Monseigneur, mon cœur pour Eulalie.

Et, dans la langue des simples mortels, il ajoute à ces vers ce post-scriptum familier : <3c Dans ce moment, Monseigneur, vous êtes tout pour moi; je vous regarde comme ma

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mère, comme mon frère, mon ami (!). Ne soyez donc point fâché que je vous parle comme un fils... Oh! que je serais content, si vous me mettiez à même de vous aimer comme mon bienfaiteur et mon père ! Excusez-moi, Monseigneur 1 que je courre me jeter dans vos bras 1 Que je sois votre cher André (!), que je console ma pauvre famille, qui m'aime et que j'aime tant ! Oh 1 monseigneur, encore une fois daignez me pardonner cette effusion du cœur\ »

La réponse n'allait pas se faire attendre : le 9 janvier, une décision de l'Empereur renvoyait le pauvre Boutreux, le rêveur inoffensif et innocent, devant une commission militaire qui le condamnait à Tunanimité, comme si, après la mare rouge de Grenelle, une goutte de sang fût encore nécessaire au salut de l'Empire ^.

Quatre jours après, par un temps humide et une brume glaciale, au déclin d'une de ces journées sombres et tristes où Paris a son ciel

* Lettre de Boutreux au duc de Rovigo, Arch. nat. F'^65oo.

2 Jugement du ag janvier i8i3, présidence du général Dejean. Arch. nat. F^65oo.

bas et ses rues boueuses, Boutreux livide, le regard éteint , dans une voiture aux vitres couvertes de buée, se dirigeait vers le lieu de Texécution. A quoi songeait-il, en voyant la cité qui se déroulait devant lui ? Se rappelaitil le toit paternel, le grand rideau de serge où il avait recueilli le dernier soupir de sa mère ? Regrettait-il la douce sérénité des champs où il eût pu mener une existence obscure et rester un simple artisan de sa ville natale, n'ayant rien à démêler avec les hommes ?

Maudissait-il ce Paris qu'il avait tant rêvé, avec ces fruits d'or, qu'il avait vu pour la première fois, il y a six mois, les bras tendus et le cœur tout gonflé d'espérance ? On l'ignore. Mais, à coup sûr, si près de l'oubli éternel, le pauvre garçon dut donner un souvenir et une larme à sa fiancée qui, à cette même heure, assise auprès du feu, filait tout en chantant une ballade et en pensant à son bien-aimé, dont la mort allait être un argument contre ces révolutions où les âmes généreuses et naïves commencent en dupes et finissent en victimes*

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