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LA RÉPUBLIQUE DES CONSEILS

Pendant que s'effondre l'Empire, il s'élève brusquement, sur les ruines de l'édifice ancien, une construction nouvelle : à l'Empire, gouvernement d'une oligarchie bourgeoise et militaire, se substitue tout d'un coup une Uépublique de classe, une dictature des masses prolétariennes. Partout se constituent des Conseils d'Ouvriers et de Soldats, qui, prenant en mains le pouvoir politique, apparaissent en réalité désormais comme les seuls et véritables titulaires de la souveraineté.

Mais il s'en faut que les Conseils soient complètement unis dans leurs buts et leurs actions : deux tendances diamétralement opposées se partagent les nouveaux dirigeants ; l'une, représentée au sein des Conseils par les membres du parti social-démocrate, poursuit un but purement politique : la création d'une République allemande sur une base démocratique par une Assemblée Constituante qui doit être convoquée le plus tôt possible ; l'autre, représentée par les socialistes indépendants, les Communistes, les Spartakistes, poursuit avant tout un but économique : la socialisation rapide et complète de tous les moyens de production ; mais elle vise aussi un objectif politique, qui est l'établissement d'une dictature du prolétariat sur le modèle de la République des Soviets russes par la consolidation définitive du système des Conseils d'Ouvriers et de Soldats. La question pratique sur laquelle doit immédiatement se manifester l'antagonisme est donc celle de savoir s'il faut ou non convoquer une Constituante.

La Révolution était certainemeilt l'œuvre des Indépendants ; leur chef, Ernest Daûmig, était allé à Moscou étudier le mouvement bolcheviste et la Russie était venue à eux avec Joffe et ses agents de propagande. Déjà pendant les grèves de janvier 1918, qui avaient été organisées par eux, étaient apparus pour la première fois en Allemagne des Conseils d'Ouvriers, et, dans les journées qui précédèrent l'insurrection de novembre 1918, des Conseils d'Ouvriers et de Soldats avaient été secrètement organisés à Kiel aussi bien qu'à Berlin. Les Social-Démocrates, au contraire, jusqu'au dernier moment, ont mis le peuple en garde contre les conséquences possibles d'un mouvement irréfléchi. Mais, dès que la victoire de l'émeute paraît assurée, on voit se précipiter, pour se joindre à elle, ceux qui la veille la condamnaient ; et, grâce à Max de Bade, la Social-Démocratie d'Ebert, de Scheidemann, des Syndicats s'installe au pouvoir dès le 9 novembre 1918. L'histoire delà Révolution allemande, c'est l'histoire d'une révolution faite par un groupe politique et dont un autre

groupe s'est assuré tout le profit. Au début, les deux partis socialistes se partagent également le pouvoir mais, après quelques semaines de collaboration, les Social- Démocrates éliminent les Indépendants et restent seuls maîtres du gouvernement.

1° Au DÉBUT, LES DEUX PARTIS SOCIALISTES SE PARTAGENT

ÉGALEMENT LE POUVOIR. — Lc 9 novembre, au début de l'après-midi, Ebert avait reçu des mains de l'ancien Cabinet impérial les fonctions de Chancelier d'Empire. 11 se considéra dès lors comme tel. Son intention était de nommer Scheidemann et Landsberg secrétaires d'Etat, mais de conserver dans le cabinet les anciens secrétaires d'État ; d'autre part, des représentants des Socialistes Indépendants entreraient dans le Gouvernement. Il lança immédiatement plusieurs proclamations qu'il signa expressément : « Le Chancelier d'Empire Ebert. »

Il faut remarquer que jusqu'à ce moment le changement qui s'était produit constituait sans doute une révolution, mais une révolution singulièrement modérée. Certes l'ancien droit constitutionnel ne reconnaissait pas au Chancelier le droit de nommer lui-même son successeur ; au point de vue juridique, la nomination d'Ebert constituait certainement une violation du droit constitutionnel ancien. Cependant, dans la forme extérieure, le nouveau gouvernement, Ebert en tête, se rattachait à un acte de volonté de l'ancien gouvernement ; l'idée d'un droit radicalement nouveau n'était pas encore apparue.

En l'espace de quelques heures, la situation changea complètement : les Indépendants posaient, pour entrer dans le gouvernement, cette double condition : le Cabinet ne serait composé que de socialistes et il reconnaîtrait formellement que la souveraineté politique résidait entre les mains des Conseils d Ouvriers et de Soldats. Le lendemain, les Social-Démocrates acceptaient ces conditions (car les Indépendants étaient encore en fait les véritables détenteurs du pouvoir et la rue leur appartenait), et un Gouver-

nemont à six têtes était constitué : il comprenait 3 Social-Démocrates (Ebert, Scheidemann, Landsberg) et 3 Indépendants (Haase, Diltmann, Barth(i), Le soir, se tenait au Cirque Busch un î Assemblée plénière des Conseils d'Ouvriers et de Soldats de Berlin ; cette Assemblée approuvait une proclamation qui contenait, entre autres, les affirmations suivantes : « L'ancienne Allemagne n'est plus. Les dynasties ont perdu toute existence. Les détenteurs des trônes sont dépouillés do leurs pouvoirs. L'Allemagne est devenue une République, une République socialiste. Les titulaires de la puissance politique sont maintenant les Conseils d'Ouvriers et de Soldats. » Puis l'Assemblée nomma un Comité Exécutif (VollzitgsiritJ de 24 membres (6 Social-Démocrates, 6 Indépendants, 12 Soldats) et elle acclama comme membres du Gouvernement provisoire les G hommes dont nous avons donné les noms.

A la suite de cette réunion, le cabinet se constitue : il forme un collège dont tous les merhbres ont des droits égaux et qui prend le nom de Conseil des Commissaires du Peuple (Rai der Volksbeauftragten)'^ Ebert et Haase sont nommés présidents : tous les actes du gouvernement devront être faits par eux d'accord, et signés également par tous les deux. C'est, dit-on, un Chancelier en deux personnes.

Le Conseil des Commissaires du Peuple se trouve ainsi investi de la puissance politique par délégation de l'Assemblée Générale des Conseils d'Ouvriers et de Soldats de Berlin. Faisant immédiatement usage de son pouvoir, il rédige (12 novembre 1918) une proclamation qui constitue la déclaration des droits du nouveau régime : l'état de siège est levé ; les libertés d'association et de réunion ne sont soumises à aucune restriction ; tous les délits politiques sont amnistiés ; la journée de huit heures entrera en vigueur le premier janvier 1919 ; toutes les élections

(1) Il est intéressant de remarquer qu'à l'exception de Barth, tous ces hommes étaient, avant la Révolution, membres de l'ancien Reichstag.

LES ORIGINTS 3'J

auront lieu au suffrage égal, secret, direct, universel, sur les bases de la représentation proportionnelle, pour toutes les personnes de sexe masculin ou féminin âgées d'au moins 20 ans, etc..

Mais des difticultés ne tardèrent pas à se produire entre le Conseil des Commissaires du Peuple et le Comité Exécutif des Conseils d'Ouvriers et de Soldats de Berlin. Chacun d'eux se considérait comme seul titulaire de la souveraineté, lançait des proclamations et donnait des ordres. 11 devenait indispensable de limiter plus précisément leurs pouvoirs respectifs : tel fut l'objet do l'accord intervenu entre ces deux organismes le 22 novembre 1918.

Aux termes de cet accord, la souveraineté appartient tout entière au Comité Exécutif; le Conseil des Commissaires du Peuple exerce le pouvoir exécutif sous le contrôle permanent du Comité Exécutif; le Comité Exécutif a qualité pour nommer et révoquer les membres du Conseil des Commissaires du Peuple. Dans la réalité, les choses sont un peu différentes, car le Conseil des Commissaires du Peuple exerce aussi des attributions législatives par le droit qu'il se reconnaît de prendre des décrets ayant force de loi.

Pendant un mois, on vécut sur cet accord. Certes, des heurts se produisaient : les fonctionnaires de l'Ancien Régime supportaient diflicilement le contrôle des Conseils d'Ouvriers et de Soldats ; des bruits fâcheux circulaient sur la manière par trop coûteuse dont ces Conseils géraient les finances publiques ; surtout, une opposition de plus en plus grande se manifestait contre le Comité Exécutif des Conseils d'Ouvriers et de Soldats qui, composé exclusivement de membres berlinois, avait la prétention de représenter les Conseils de toute l'Allemagne et agissait effectivement comme s'il était le délégué de tous les Conseils. Le fait que, dès le 23 novembre, il se compléta provisoirement en s'adjoignant un certain nombre de délégués des Conseils d'Ouvriers et de Soldats des Etats autres

que la Prusse, délégués qui auraient qualité pour délibérer quand il s'agirait d'affaires intéressant l'Allemagne entière, ne suffit pas à fortifier sa position. Pourtant, la machine semblait fonctionner.

2" Puis les Social- Démocrates éliminent les Indépendants ET RESTENT SEULS AU POUVOIR.

Dans la lutte qui s'engage entre socialistes, les Social- Démocrates l'emportent en s'aidant d'abord de l'appui des États particuliers, puis de l'appui d'un Congrès général des Conseils d'Ouvriers et Soldats.

1° Dès le 10 novembre, Ebert et son parti avaient manifesté l'intention de convoquer une Assemblée constituante ; ils n'avaient pas cependant encore tenté de réaliser cette intention, car la puissance de fait que possédaient les Conseils les en aurait probablement empêchés. Mais le 23 novembre, sous le nom de « Conférence des États Fédérés allemands », se tint à Berlin une réunion des représentants des Gouvernements révolutionnaires des États particuliers ; elle était présidée par le Commissaire du Peuple Ebert. Parlant de la Constitution future, Ebert déclara ; « La manière dont doit être délinitivement fixée la collaboration entre le Gouvernement du Reich et les Etats Fédérés doit être réglée par une Assemblée Nationale ; le Gouvernement est fermement résolu à convoquer cette Assemblée dans le plus bref délai; jusque-là, on ne peut créer qu'un régime provisoire entre le Reich et les Etats ». Au cours des délibérations, les opinions les plus opposées se firent naturellement jour, mais finalement l'immense majorité des représentants adopta la double résolution suivante : « C'est à une Assemblé nationale que doit être confié le soin d'établir la Constitution du Reich ; les Conseils d'Ouvriers et de Soldats sont les représentants de la volonté populaire jusqu'à la réunion de l'Assemblée Nationale. » Fort de cette décision, le Conseil des Commissaires du Peuple publia, dès le 30 novembre, une ordonnance pour l'élection d'une Assemblée Nationale.

2° C'est surtout le Congrès Général des Conseils d'Ouvriers et de Soldats, dont les séances eurent lieu à Berlin du 16 au 20 décembre, qui fournit aux Social-Démocrates l'occasion qu'ils cherchaient de se débarrasser du Comité Exécutif des Conseils d'Ouvriers et de Soldats de Berlin et par 1;\ de porter un coup décisif au système des Conseils. Les Social-Démocrates disposaient dans ce Congrès d'une écrasante supériorité, et les délégués, disciplinés, peu familiarisés avec les débats parlementaires, exécutèrent ponctuellement les consignes qui leur furent données par les orateurs ofliciels.

Le Congrès prit un certain nombre de résolutions importantes :

a) Le système des Conseils est écarté. — Une proposition de Daûmig, qui demandait à l'Assemblée de déclarer qu' « en toutes circonstances on s'en tiendrait au système des Conseils comme base de la Constitution de la République socialiste, de telle sorte que les Conseils possédassent le pouvoir législatif, exécutif et judiciaire suprême», fut rejetée le 19 décembre par 334 voix contre 98.

b) La situation du Conseil des Commissaires du Peuple est fortifiée. — Le Congrès, qui se déclare investi du pouvoir politique entier, délègue, jusqu'à la réunion de l'Assemblée nationale, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif au Conseil des Commissaires du Peuple. De plus, il nomme un Comité Central {Zentralrat) des Conseils d'Ouvriers et de Soldats d'Allemagne, qui comprend 27 membres et qui exerce un contrôle parlementaire sur les cabinets allemand et prussien ; c'est-à-dire, d'après une explication oflicielle du Commissaire du Peuple Haase, que tous les projets de loi devront être soumis par le Conseil des Commissaires du Peuple au Comité Central et discutés par lui. Ce Comité Central a le droit de nommer et de révoquer les Commissaires du Peuple pour le Reich et pour la Prusse. Enlin, le Conseil des Commissaires du Peuple nomme auprès de chaque Secrétaire d'État 2 délégués (un Social-Démocrate et un Indépendant) chargés

de contrôler la gestion des affaires dans le ministère. Quant au Comité Exécutif des Conseils d'Ouvriers et de Soldats de Berlin, il n'a plus compétence que pour les affaires spéciales à l'agglomération berlinoise.

c) les élections pour l' Assemblée Nationale auront lieu le 19 janvier 1919. — La victoire des Social-Démocrales était complète : les Indépendants, eu égard au petit nombre de mandats qu'ils auraient obtenu, refusèrent de faire partie du Comité Central, qui ne comprit donc que des Social-Démocrates et fut présidé par Leinert, puis par Max Cohen, tous deux d'opinions très modérées. A la différence du Comité Exécutif des Conseils d'Ouvriers et de Soldats de Berlin, le Comité Central ne créa jamais aucune difficulté au Gouvernement.

Mais les Indépendants et les Spartakistes n'étaient point décidés à abandonner ainsi la partie, car ils se croyaient du moins encore maîtres de la rue. Et ce fut à Berlin la semaine sanglante de Noël 1918 ; le 23 décembre, la division de marine, qui s'était cantonnée dans le château royal et refusait de l'évacuer malgré les ordres du Gouvernement prussien, essaya de s'emparer des Commissaires du Peuple Ebert et Landsberg en vue de s'en servir comme d'otages pour obtenir le paiement de soldes en retard. L'entreprise échoua et des troupes furent appelées par le Gouvernement pour contraindre les matelots à quitter le château. Des combats eurent lieu à Berlin, qui se prolongèrent jusqu'au delà de Noël.

Ces événements provoquèrent une crise dans le Gouvernement. Le 29 décembre, les Indépendants (Haase, Dittmann et Barlh) quittèrent le Conseil des Commissaires du Peuple ; les trois autres Commissaires du Peuple remirent immédiatement leur démission au Comité Central. Celui-ci les renomma à nouveau et compléta le Gouvernement en leur adjoignant trois nouveaux Commissaires, tous trois Social-Démocrates : Noske, Wissel, Lobe. Lobe refusa et le poste demeura vacant ; mais Noske et Wissel entrèrent dans le Gouvernement. Schei-

demann remplaça Haase à la présidence à côté d'Ebert.

Les Indépendants et les Communistes devaient encore tenter un ellbrt : le o janvier, les Indépendants qui étaient entrés dans le Gouvernement prussien donnaient leur démission; mais Eichhorn qui, depuis la révolution, occupait le poste de président de la Police à Berlin, refusa de résigner ses fonctions et, ayant été révoqué, refusa de les abandonner. Ce fut le signal d'une véritable insurrection, qui a été, non sans raison, appelée « la deuxième révolution » ; les troupes des Spartakistes et les troupes de Noske se livrèrent des combats de rue acharnés qui se terminèrent par l'assassinat de Karl Liebknecht et de liosa Luxemburg.

Quand, trois jours après, eurent lieu les élections pour l'Assemblée Nationale, l'Allemagne se trouvait sous un gouvernement exclusivement social-démocrate.

SECTION II

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