CHAPITRE DEUXIEME
Théories de la Mi<jr\ TcoXiTeia, de la vertu, de l'équité
ET de la concorde
Au chapitre 9 du Yh livre de la Politique, Aristote recherche quelle est la meilleure Constitution. Il n'entend pas par là parler d'une Constitution idéale, qui aurait pour conditions une vertu dépassant les forces ordinaires de Ihumanité et une instraction exigeant tout ensemble d'heureuses circonstances et de rares dispositions naturelles ; il se propose seulement de déterminer quelle est, pour la majorité des hommes, la meilleure organisation de la vie, et quelle est la Constitution la mieux appropriée aux besoins de l'Etat (i).
La Constitution est Tâme même de l'État. Or, tout État renferme trois classes, les citoyens riches, les citoyens pauvres, et les citoyens aisés, dont la situation tient le milieu entre ces deux extrêmes (ol |ji.é<roi). En fait de fortunes, la moyenne propriété (tj xT7|<riç tj [xéffYi) sera la plus convenable de toutes. C'est elle qui se plie le plus aisément aux ordres de la raison, si peu écoutée, quand Ton jouit de quelque avantage extraordinaire, ou quand l'on souffre de quelque infériorité excessive. Les deux classes extrêmes négligent leurs devoirs politiques et sont également dangereuses pour la cité. Lorsque l'homme se sent une grande supériorité, soit à cause de sa richesse, soit à cause de son influence, il ne veut ni ne sait obéir. En revanche, une extrême pauvreté dégrade, et, si l'opulence n'enseigne à commander qu'en maître, l'indigence n'apprend à servir
(i) PoUtique, Yl, 9, i, 1^95, a, a5.
LA « CONSTITUTION D'atHÈNES B, ETC. l83
qa'en esclave. Dans l'Etat, il n'y a plus alors que des maîtres et des esclaves, et point d'hommes libres. D'un câté, jalousie envieuse ; de l'autre, vanité méprisante ; nulle pai-t, la bienveillance et la fraternité, qui sont les liens de l'Étal. Ce qu'il faut à la cité, ce sont des citoyens égaux et semblables ; or ils ne peuvent se rencontrer que dans les conditions moyennes (toiç l^caoïî) (i). Cette classe moyenne n'a point à envier la ricbesse, et sa fortune n'est pas convoitée. \'ivant loin de tout danger, dans one sécurité profonde, elle ne forme ni ne craint de conspiration.
Aussi la meilleure association politique est-elle formée par les citoyens de la classe moyenne !r, zoiviuvi'a r, ■kom-hxi, ifi^-rr^ Tf Sià TÛv |xtauv) (3). Les Etats bien administrés sont ceux où ta classe moyenne est plus nombreuse et plus puissante qne les deus autres réunies, ou, du moins, que cbacune d'elles séparément («V a'î St, ttûXù to (tÉoov xol xçtÏTTOv [iâXitrra [ùv i|)LÇ0!v, ei S'e [JiT;, e«T!pou [i£pou() (3). Lorsque l'equilibi'e vient à se rompre, elle n'a, pour le rétablir, qu'à se ranger de l'un ou de l'autre cflté.
Un autre avantage de la classe moyenne, c'est qu'elle est la seule qui ne s'insurge jamais. Si les grandes cités sont tranquilles, c'est que les fortunes moyennes y sont en grand nombre. Dans les petits Ëtats, au contraire, la masse entière se divise facilement en deux camps opposés, parce que tous y sont riches. C'est aussi la raison pour laquelle les démocraties sont moins troublées et plus durables que les oligarchies. Dans celles-ci, en effet, la classe moyenne est moins nombreuse; elle a moins de part au pouvoir politique; la quantité des pauvres s'accroît, sans que la classe moyenne augmente en proportion ; et ainsi l'État se précipite vers sa raine (4).
(I) PoUttqae, VI. g, 6, lagS. b, 35.
(a) PoUttgae, VI, g, 8. lagS, b, 35.
(3) PoUttqae. VI, g, S, i^, b, 36.
U) PoUtique, VI. g, g, tagS, a, 7.
l84 LA « CONSTITUTION d' ATHENES »
La meilleure preuve qu'on puisse alléguer en faveur de ce principe, c'est que les bons législateurs sont sortis de la classe moyenne. Solon en faisait partie, comme l'attestent ses vers; et il en était ainsi de Lycurgue et de Gharondas (i).
Aristote explique, par les mêmes considérations, pourquoi la plupart des gouvernements sont ou démagogiques ou oligarchiques. La classe moyenne y étant le plus souvent peu nombreuse, et tous ceux qui y dominent, riches ou pauvres, y étant toujours également éloignés du moyen terme, c'est pour eux seuls qu'ils convoitent et accaparent le pouvoir. De plus, comme les séditions et les luttes sont fréquentes entre les pauvres et les riches, jamais le pouvoir, quel que soit le parti qui triomphe, ne repose sur l'égalité ; toujours le vainqueur penche vers l'un des extrêmes, la démocratie ou l'oligarchie. 11 est rare qu'entre ces extrêmes s'établisse un régime équitable ; ou bien l'on tâche de s'emparer du pouvoir, ou bien, si Ton n'est pas le plus fort, l'on se résigne à obéir. Et Aristote, faisant allusion à la {/.écnri TcoXiTeia, conclut en ces termes : « Ces considérations suffisent à montrer quel est le meilleur 'gouvernement et ce qui en fait l'excellence » (2).
(i) PoUtiquey YI, 9, 10, 1296, a, 18. 11 n'est pas sans intérêt de comparer les deux passages de la Constitution d'Athènes et de la Politique, dans lesquels il est dit que Solon appartenait à la classe moyenne :
Const. d'Ath., V, 3 : ^Hv 8'o I>okiù>^
Twv, T7J 8' oûcrta xai toÎç Tz^xy^LOiai Twv [Jt.e(r(i)v, wç ex te twv àXXwv ojioXoyeTTai, xat auTOç ev ToTcrBe toTç Tcoiifjfi.affiv jxapTupet, TtapaivcTjv toÏç TcXouffiotç iLt] TcXsovexTeïv
u[ieîç 8 Tjffu^ctcravTeç £vi cp eci xapTepbv
ol TcoXXôv àyaôwv sç xopov TjXàcraTe ,
ev [lerptoidi Tpé^e<rôe [leyav vdov oïlre
[yàp 7)[i.eïç 7ceiffcJ[ieô ' , oîîô' u|ji.ïv àpTia Tcàvx'
[effexai.
(a) Politique f VI, 9, 10- la, 1996, a, as.
Politique, 1296, a, 19 ; SyjjxeTov 8è 8eï vojjLi^eiv xai to toÙç PeXticttouç vofXOÔéTaç elvai twv (letrcuv tuoXitwV SoXwv TE yàp 7JV TOÙT(t>v (87jXoT 8'ex TT^ç 7roir|Cre(i)ç)... Aristote ne cite pas les vers auxquels il fait allusion ; mais il ne nous paraît pas douteux que ce ne soient les mêmes, qui nous ont été conservés par la Constitii tion d'Athènes.
ij
ET I.'CEUVRE D'ARISTOTE l8â
Le philosophe a lui-même rattaché sa théorie de la p-étTr^ ito>iT(Ca aux définitions du bonheur et de la vertu, qu'il avait précédemment données dans l'Éthique, dont nous avons démontré que la Politique était la suite naturelle. Pout- déterminer quelle est la meilleure forme de gouvernement, il faut établir quel est le genre de vie qui doit être préféré. Car le gouvernement parfait sera celui qui assurera aux citoyens, qu'il régit, la jouissance du bonheur le plus complet, que conipoi-te leur condition (i). Or le bonheur consiste dans l'exercice facile de la vertu, et celle-ci, dans un juste milieu entre deux extrêmes (tbv eùBaîjjiova piov eIvbi tôv xax' ifeTT|V ivifiTtiSniTO'*,
fLt9Vt1\t<t Si àQETT,v) (l).
Reportons-nous donc au II" livre de VÉthique à Nicomaque, dans lequel est formulée et développée cette définition de la vertu. La vertu est une habitude (c^iï), qui rend parTait. dans sa manière d'être, tout ce dont elle est une vertu, et le mot en état de bien exécuter les fonctions qui lui sont particulières (ou av Ti spiTiii, am6 te eu cyot tiTcoTiXEÎ xa\ to sç,yeiv aOr^û ei iit^Bifiiuaiv). La vertu de l'homme est donc une manière d'être par laquelle l'homme devient bon et capable d'accom])lir les actes, qui lui sont propres {r, toÙ îv&pujTtou à^itr, «Tt, » i^<.; à^' ■îjç à^ctSoî âv6p<mtOî yi'veTai xal àç' t,( eu to iauTOÛ ïp^ov ino5i.'i!r(i) (3).
Or, quiconque est instruit dans un art évite l'excès et le défaut, cherche et préfère le milieu ou le moyen terme. 11 ne s'agit pas ici du milieu défini par rapport à la chose elle-iiK^iiie, mais du milieu considéré par rapport à nous. Si don^.-. dans tout art, l'on arrive à un heureux résultat, en ramenant tout à ce juste milieu, et si la vertu est un art plus parfait que tous les autres, et qui leur est préférable, il s'ensuit que la vertu tend sans cesse à ce juste milieu. Par exemple, l'on peut
(1) PoUtlqW. IV, I, I. laSS. b, G.
(3) PtMOqae, VI, », a, isgS, a, 3S.
(î) ÂtMqoÊ d NlemtaçM, II, 0, a, Iia6, a, i6.
l86 LA « CONSTITUTION d' ATHÈNES »
s'abandonner plus ou moins à la crainte, à la confiance, au désir, à l'aversion, à la colère, à la pitié ; être trop ou trop peu affecté de plaisir ou de douleur, et à tort, dans Tun et l'autre cas. Mais éprouver à propos ces sentiments, pour des personnes et par des causes qui les rendent légitimes, et dans la mesure qu'il convient, voilà le juste milieu, en quoi consiste la vertu (i).
Il y a aussi excès, défaut et milieu, dans les actions. L'excès y est une erreur; le défaut, un sujet de blâme; au contraire, le milieu obtient de justes éloges, et le succès s'y trouve, deux choses qui appartiennent à la vertu. Ainsi s'explique la définition : « la vertu est une sorte de modération, qui tend au juste milieu » ({jLe<rdTY|Ç n; àpa IcttIv tj àpeTY), aroj^aa- TixTq ye ou<ra tou |jLé<rou). Elle sera donc une habitude de se déterminer conformément au milieu convenable à notre nature, par l'effet d'une raison exacte et telle qu'on la trouve dans tout homme sensé ("Ectiv àpa t) àpeTifi eÇi; TcpoaipeTixY), sv (xsaoTTiTi oûaa Tyj Tupbç Tjjxaç, wpiffjiévT) Xdyco xal w; av o çppdvijjLOç optaeie). Ce milieu se rencontre entre deux vices, l'un par excès, l'autre par défaut. Et comme nos actions et nos passions peuvent nous écarter du devoir par excès aussi bien que par défaut, c'est à la vertu qu'il appartient de découvrir le milieu entre ces extrêmes et de s'y fixer (2).
La théorie morale de la vertu explique donc et complète la théorie politique de la \i.i(jr^ TioXiTeia. On trouverait ainsi, dans YÉthique, s'il était besoin de l'y chercher, la justification de tous les principes, énoncés dans la Politique.
A côté des fji.é<roi, c'est-à-dire des représentants de la classe moyenne, dont l'aisance tenait le juste milieu entre la richesse et la pauvreté, l'auteur de la Constitution d'Athènes louait les modérés (ol ÉTuteixetç), qui pouvaient, d'ailleurs, appartenir au
(i) Éthique à Nicomaque, II, 6, 8, 1106, b, 5. (a) Éthique à Nicomaque, II, 6, i5, 1106, b, a4.
ET l'ŒUVBE d'\R1STOTE I83
parti oligarchique aussi bien qu'au parti démocratique. Or, dans le deuxième chapitre du V^ livre de VÉlhigae à Nicomaque, Aristote distingue de la justice ( SiKaiovJvv, i l'équité (iitnîxiia). Ce sont, à ses yeux, deux vertus distinctes, sans être absolument difTérentes. L'équité est, sans doute, la justice; mais elle lui est supérieure, en ce sens qu'elle n'est pas )a justice selon la loi, mais la rectilication de la justice rigoureusement légale (tô èîTiEixki; Sixoitov [iiv éttiv. '^ù to xari vrifiov Se, àXi' ÎTtiivûiOu)[i.ii vop'[jLoij Sixa-'ou) (ï). Toute loi est nécessairement générale. Or, il est certains objets, sur lesquels le législateur ne saurait convenablement statuer p,ir des dispositions générales. Lors donc qu'il est inévitable de prononcer d'une manièi-e purement générale, et qu'il est impossible de le bien faire, la loi ne saisit que les cas les plus ordinaires, sans, d'ailleurs, se dissimuler ses propres lacunes. La faute n'en est ni h la loi, ni au législateur, mais à la nature de l'objet. Quand le législateur s'est trompé, parce qu'il parlait en termes trop absolus, il est nécessaire de corriger son o:iivre, de suppléer à son silence, de prononcer comme il cAt pi-onoiicé lui-même, de faire la loi comme il l'eût fsiiti', s'il avait pu prévoir et connaître le cas particulier, dont il s'agit. Dans un Ktat, tout ne peut être exécuté par le moyen de la loi; il est des circonstances dans lesquelles il faut recourir à un décret spécial. C'est alors à l'équité qu'il appartient de décider. L'homme équitable sera, par conséquent, celui qui. par un libn^ choix de sa raison, pratiquera les règles, non de In justit'c humaine, étroite et incomplète, mais de l'équité, et qui ne poussera pas son droit jusqu'à une fAcheuse rigueur, mais s'en relâchera, bien qu'il ait pour lui l'appui de la loi {h (jlt, ix^i'îoifKzioï i-n'i to /!■?<.■* ii),' èÀïT-îoiTiitoç, xai-ntz ly«,v tov ic-jt-oy flOT,6ov, iitiiixT;^ ifftiv) (2). L'équité avait déjà, dans la Ithétorique, été définie par
(1) Éthique d yieomaque, V, lo, 3. >i37, b, ii. (3) ÉOiigiM d Nleomagae, V, lo, 8, n3S, ■, i.
l88 LA « a)NSTITUTION d' ATHÈNES »
Aristote avec la même précision dans la forme et ta même élévation dans les idées. Parlant de délits, le philosophe distingue entre ceux qui sont mentionnes dans la loi, et ceux qui n'y sont pas prévus. C'est l'équité jto étcisixecI qui supplée à ees lacunes de la loi écrite; elle remplit le rôle de la justice, lorsque la loi ne se prononce pas {i<mv 5t èïrieixÈî to itapà -rbv YSYP«[^lJ^évov vô[iov Sixaiov) (i), Aristote détermine alors à quels objets s'applique l'équité. Elle ne décide que dans les cas où. l'indulgence est nécessaire. Car l'on ne peut punir également les erreurs (ta ijjiBpTTifiaTa) et les délits (tî ci.hix.-r^y.ixTix], les erreurs et les malheurs (ta àtu/v^naTa) (a). L'équité consiste à pardonner aux faiblesses de l'humanité; à regarder non à la loi, mais au législateur; à considérer non la lettre, mais l'esprit des dispositions qu'il a prises, non l'acte même, mais l'intention; à bien peser, non pas ce qu'est actuellement le délinquant, mais ce qu'il a toujours été ou été le plus longtemps. C'est elle qui nous porte à nous souvenir du bien que nous avons éprouvé, plutôt que du mal que nous avons souifert ; du bien que l'on nous a fait, plutôt que du bien que nous avons fait. Être équitable, c'est supporter avec patience le dommage que l'on subit; c'est vouloir gagner son procès devant la raison plutôt que devant le tribunal ; c'est s'en rapporter à des arbitres plus volontiers qu'à des juges, car l'arbitre peut voir ce que l'équité autorise, et le juge ne peut considérer que la loi ; les arbitres n'ont, en effet, été institués que pour assurer le" triomphe de l'équité (3).
A cette théorie de l'équité, se rattache étroitement l'admirable dé0nition de la concorde, qu'Aristote a donnée dans son Éthique à Nicomaque. La concorde (b[ii.dvoia) procède de l'amitié. Elle n'est pas la conformité d'opinion (ofusSo^ict), car cet accord
(I) Rhétortqat. 1, i3, 1334, a, >;.
(9) Rhèloriqae, I, i3, 1374, a, a^.
(3) Rhitorùiae. l, i3, i3:4, b, 3.
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