CHAPITRE DEUXIEME Les idées d'Aristote sur le style
Dans la Rhétorique et dans quelques fragments de la Poétique, Aristote définît le style. Bien qu'il n'ait en vue que l'orateur et le poète, plusieurs do ses préceptes ne laissent pas que de s'appliquer à l'historien. 11 n'est donc pas sans intérêt de les extraire de ces deux ouvrages, afin de rechereher si l'auteur de la Constitution d'Athènes les a respectés ou violés.
L'importance du style {-rffi IéÇecoç) ne doit pas être méconnue. L'on ne doit pas se contenter de savoir ce que l'on veut dire; il y a, de plus, nécessité de le présenter sous une forme convenable, afin que le discours fasse l'impression désirée (i).
Ce n'est pas que le style soit bon en lui-même, mais il est nécessaire, La perfection serait de se borner, quand on parle, à ne causer à ses auditeurs ni peine ni plaisir, à ne demander ses armes et la victoire qu'aux choses mêmes, de telle sorte que tout ce qui serait en dehors de la dénioustration devint absolument inutile. Mais ces accessoires sont d'une grande importance, parce que les auditeurs sont corrompus (a),
Dans la Poétique, Aristote établit que le style doit tout ensemble être clair et relevé {\i\e.o>i; 51 àoET-fj ouipTi xai ^\ TctTCôivT|v EÎvfli). Il sera clair, s'il ne s'y rencontre que des mots propres (Èx tiTjv xuffiov QvonÎTo.v); mais, en revanche, il sera trivial. Pour s'élever au-dessus du langage vulgaire, l'écrivain doit introduire dans son vocabulaire des éléments étrangers (îcvixi), et,
(0 Rhétorique, III, i. iJo3, b, 14.
(9) Rhétorl^ae, lU, 1, ifio}, a, i.
LA. « CONSTITUTION D' ATHÈNES », ETC. ao5
par là, le philosophe entend les prodncialismes {-{t-iâTTi.:], les métaphores (^t-td^a^^l), les mots allongés (;nEXTETci(i.ÉvovJ. raccourcia (ùçT|pTi)iÉvov) et modifiés {éÏTiXiafiitvsv); bref, tout ce qui n'est pas le terme propre (i).
Le provincialisme {■f'kbit'nt] avait été pré eédem nient déliui par opposition an mot propre. Le mot propre (Ôvo{j.a xJ^iov est celui dont se sert le commim des hommes; le mot local n'est usité que parmi certaiaea gens. Le mfime terme peut donc être à la fois propre et local, suivant qu'il est employé par les uns ou par les autres. La métaphore consiste dans la substitution d'un mot À un autre {ov6\i.afOi xXXotsi'ou ixifQfà]^ soit de l'espèce au genre, soit du genre à l'espèce, soit de l'espèce a l'espèce, soit d'un terme d'une proportion à un autre lernie. Le mot est allongé, si l'on y ajoute une syllabe, ou si une voyelle brève y est changée en une longue ; il est raccourci, quand l'on en conserve une partie et que l'on refait l'autre (a).
Les mots propres ne peuvent être exclus du discours : ce serait une énigme, s'il n'y avait que des uu'taphores : un barbarisme, si tous les termes étaient ëti-angers. Il faut donc combiner ces divers éléments. Les mots i5trangers et métaplioriques, ainsi que les autres formes, élèveront le style au-dessus de l'usage commun ; les termes propres le rendront clair. Ce qui ne contribue pas peu à la clarté et à rélévation du style, c'est d'allonger, de raccourcir, de modiflei' les mots. Bn s'éloignant de la forme consacrée, ils ne seront point vulgaires, et, par ce qu'ils ont de commun avec l'osagc. ils produiront la clarté. Il convient, d'ailleurs, d'observer une juste mesure. Ce ne sont là que des licences ; si l'on en abuse, l'on sera ridicule. La plus grande attention doit être donnée à la métaphore. L'employer à propos est la preuve d'nn heureux génie. 11
(I) PoiUqut, 93. 1458, a, ■ <a) Poitùiae, ai. 1^57. b. i
ao6 LA « CONSTITUTION D'
' faut, pour y réussir, être habile à saisir les ressemblances (i).
Aristote détermine ensuite à quels genres poétiques con-
' viennent ces diverses formes. Dans les vers iambiques, qui
imitent le langage familier, il importe de choisir les expressions usitées dans la conversation, à savoir : le mot propre, la métaphore et ce que le philosophe désigne par le mot x*i[i,oi;, qu'il ne définit point, mais qui semble être l'épithète (a).
Les mêmes théories sont développées dans la Rhétorique. Les règles qui y sont formulées sont plus précises et plus complètes, en nt^me temps qu'elles s'appliquent plus exactement au style de l'historien, qui ne se distingue par aucune différence essentielle du style de l'orateur.
Le premier mérite du style est la clarté [ùifinbio XÉÇeioî àpETY, 5a^î| eîvat). En effet, si le discours ne se fait pas comprendre, il ne remplit pas son objet. En outre, le style ne doit être ni trop bas ni ti-op élevé, mais approprié au sujet (ixtjte Taiteiv-riv [Lr,TE iiTiif ti à!ia>[i«, àXlà upsjtouoav). Par exemple, le style poétique n'est point bas, mais il ne convient pas k l'éloquence (3). II a d'abord été en faveur. Comme Goi^ias, l'on avait commencé par imiter les poètes, qui s'étaient rendus illustres par leur style, même en traitant de futilités. Mais cette mode fut de courte durée. Le drame- lui-même, qui avait déjà abandonné le télramètre trochaïque pour le trimètre iambique, a négligé tous les mots, qui n'appartiennent pas à la langue usuelle (4). Ce qui fait que le style n'est point bas, mais, au contraire, orné, c'est précisément l'emploi de toutes les expressions, dont il a été parlé dans la Poétique. En détournant le style de l'acception vulgaire, on lui donne plus de dignité (tè -j-àp i',(zWila: 7,ûiet ^«(vcoflai aï|j.iioTipav}. En ellet, l'on éprouve pour
(I) Poéligae, aa. i458. a, 33.
<a) Poétique, la, t^&g, a, la.
(3) Rkétoriçae. III, a, 1404. J>, 1.
(4) Rhétorique, 111. i, i4o4, a, 34.
ET L ŒUVKE D ABISTOTK 207
le style la même impressioo, qac produisent sur nous les éti-angera : ils nuus paraissent supérieni's à nos concitoyens. L'un admire ce qui vient de loin, et l'admiration est tonjours mêlée de plaisir. 11 convient donc que notre style ait un air étranger {hb Ssi ïtoitiv Σvt,v tY|V SiiXektov). Il doit, néanmoins, convenir au sujet, et avoir tout ensemble la concision (èjiio'j- «ilî,d(iEvov) et l'ampleur (nùSavdjiEvovl nécessaires. Il sera obscur, s'il est difl'us ou trop concis. C'est un juste milieu entre ces deux extrêmes, qu'il convient de gai'deiv II faut toujours cacher son art et sembler parler sans affectation et tout naturellement (uLY, 5sxE!v Xifiiw 7uiJc),a(r(iÉv(oç M.i 7rÈ^'jX6T(o;), (i'est cette simjtlicité qui persuade ; l'alTectation prévient et rehute. L'on pourra dissimuler son artilice, en empruntant, à l'exemple d'Euripide, ses expressions à la conveisation usuelle (êk t-ïi( m
,!.,«»„ 5„Ji.,»v) (1).
Il faut être très réservé dans l'emploi des provincialismcs (ylùirrat). des mots composés {Srali ivifiaTi) et des mots foi^s (TTîTcoiTifiwa). En prose, l'on ne doit se servir que du mot propre (xùpiov), du mot usuel (^ixEîov) et de la métapUorc ([xtTCK^opx). Si l'on est habile, l'on introduira dans son style un élément étranger (Sevixoï), mais on saura le faire passer nu milieu d'expressions courantes, de façon à rester clair. 1-a métaphore, dont les diverses espèces ont été distinguées dans la Poétique, réunit la clarté, l'agrément et la surprise, que cause la nouveauté; mais elle ne doit jamais être tirée que du sujet lui-même. Il faut aussi choisir des épithètes et des métaphores cohérentes {ipjiOT-rousaî). et l'on y réussii-a, en observant bien les proportions et les rapports (ivxXoftivJ (a).
L«s mots doivent avoir lem' beauté; et la beauté d'un mot consiste, ou dans le son qu'il a, ou dans le sens qu'il exprime. Tel mot est plus juste que tel autre; il ressemble davanta^je a ce
(I) RMtorique. Ul, i. 1404. I>. h.
(9) Rhétorique. 111, a. 1404, b, M).
ao8 LA « CONSTITUTION D'ATHÈNES »
qu'il doit rendre ; il met plus expressément l'objet sous nos yeux (i).
La froideur du st;le a pour cause l'abus des mots composés, des provincialismes, des épîtbëtes trop longues, ou trop fréquentes, ou déplacées, et des métaphores (a).
La comparaison (tUûv) est aussi une métaphore, puisque la métaphore n'est qu'une comparaison abrégée. Elle peut être employée en prose, niais avec beaucoup de réserve, parce qu'elle appartient en propre à la poésie (3).
En même temps que clair, le style doit être correct. Avant tout, il faut parler grec (ïirti 5' àp/Ji tÏ|( Xé^ew! tô ïXXt|v£!;£iv). Or, cette correction dépend de cinq conditions : Il faut : i*>) placer les conjonctions (toù; (iuvSéii[jiou;) dans leur ordre naturel ; a°) employer le mot propre sans user de périphrases (toÎî iSt'oiç Ôvô|xaoi XéfEi" '■"■^ ('■^ toîï mEpiéyouiriv); 3<») éviter les mots équivoques (|ji,t, à|xcp<ëéXoi;) ; 4°) distinguer les genres des mots {tœ YM-rj Ttôv ovoiiiTtuv), masculins, féminins et neutres; 5°) observer les nombres [ta itoXlà xai oXi'ya xal ïv opSiôt ovû[j:âÇEiv) (4).
Ce que l'on écrit doit être facile à lire (sùaviYvioffrov) et à prononcer (EÛcppaviov). De nombreuses conjonctions produisent l'effet contraire, de même que les phrases, qu'il est malaisé de ponctuer {% ^y, ^îSisv Si<xirTi;cti). C'est une faute que de ne pas donner à deux mots joints ensemble le complément qui letir convient. La phrase est obscure, quand elle ne dit pas, dès le début, tout ce qu'elle devait dire, et que plusieurs idées accessoires y sont intercalées (5).
Au lieu de réunir les idées, l'on peut les disjoindre. Ou bien on les relie par des conjonctions, ou bien encore l'on supprime La conjonction, sans, d'ailleurs, rompre la liaison des idées (6).
(I) Rkiloriqae. Il], 3, i4o5. b, 4.
<3) Rhiioriqae, 111, 3, i4o5, b, 34.
(3) Rhétarique, lU. 4, 1406, b, ao.
(4> Rhélorigae, 111, 5, 1407, a. 19.
(&> Rhétorique, lU, 5, i4o:, b, ti.
(6) Rhiloriqm, 111, 6, 140;. b, 36.
BT l'œuvre D'ARISTOTB SOQ
Le style doit être en un juste rapport avec la réalité qu'il exprime. L'on ne doit parler ni des choses grandes avec trivialité, ni des choses simples avec emphiise, et ne pas ajouter à l'objet le plus simple des ornements inutiles. Approprié an sujet, le style a l'avantage de le faire aisément croire : l'auditeur se laisse séduire à l'accent de la vérité (i).
Si l'on considère la constitation même de la phrase, le style revêt deux formes. On bien il est continu (àé^i; EîfOfjiivT,), ou bien il est implexe (xarE(rtpci|ji|jitv7i). Le style continu est celui qui n'a pas de fin par lui-même et qui ne se termine qu'avec le sujet dont on traite. Il est désagréable, comme tout ce qui n'est pas achevé. Ce qui constitue le style implexe, c'est la période (xiiTcirrpc[)i.i^ïVTj Se f, èv 7[E(>i<tSoic). La période est une phrase qui a par elle-même un commencement et une lin, et qui est d'one dimension facile à embrasser (XÉyu) S= irsiisSov Xi;iv Ê/ouiav ip^fjjv xaX Ttkturi^v aÛTYjv jtotfl' aùxi,v x<t\ itéveSciî e'jiùvoxtoï]. Elle plaît, parce qu'elle finit, et que l'auditeur croit toujours saisir quelque chose. Elle instruit, parce qu'elle se fait aisément comprendre et qu'on la retient sans peine. En eOet, le style périodique a un nombre, et l'on se rappelle facilement tout ce qui a nu rythme (a).
La période peut avoir plusieurs membres ou être simple (^ (JI.ÈV Èv KwkoK, ^i S'âfEXTJt), La période à plusieurs membres est celle qui, étant achevée (TETsXtiu^uÉvr,), peut cependant être divisée (BiïipTijjiÉvTi), et que l'on peut aisément prononcer d'une haleine (ÈuavâmEuaroï), dans sa totalité et non pas seulement dans ses parties. Un membre (xûXov) d'une période est l'une de ses parties. La période simple est celle qui n'a qu'un membre. Comme les périodes, les xiûXa ne doivent être ni trop courts ni trop longs. Une phrase trop courte fait broncliur l'auditeur, qui, se portant avec élan sur ce qui doit suivre, e.Kt hrusi]ue-
(I) Bhéloriqiu, III. ■}, i4o8. a, lo.
(a) UlUtorlqoM, 111. y, 1409, a, a^.
âlù LA « CONSTltlJTION dVthÈnES »
méat arrêté et rejeté en arrière. Si, au contraire, la phrase est trop lon^e, vous laissez l'aDâiteur en route (i).
La période est divisée, quand les parties en sont indépendantes. Elle est antithétiqae (ixvTiKt<^«vT|), quand les parties en sont opposées. La forme antithétique plaît davantag;e, car les contraires sont ce qu'il y a de plus facile à saisir ; et plus ils sont rapprochés, mieux ils sont compris (■t).
Sans être mesuré comme les vers, le style ne doit pas être dénué de tout rythme ((j^t^tc ïjjLjxcTpov stvai ^r,Tt âppu6{j;ov). Assujetti h une forme trop rigoureuse, il semble factice ; l'attention de l'auditeur est distraite ; il ne pense plus qu'au retour obligé de la même forme. Mais si le style est sans rythme, la phrase ne finit pas. Il faut cependant, sans qu'elle soit expressément mesurée, que la fin en soit nettement marquée; car ce- qui n'est pas complet est désagréable et obscur. Tout se mesure par un nombre, et le nombre, dans la forme du style, c'est le rythme (i Si tow o;^^[taTO( tÎ|( ^éSetoî àpi8[toî ^u6[id( wtiv). Ce rythme ne devra pas être trop rigoureux, mais contenu entre certaines limites. Le rytbme héroïque (îjpôjs;) est majestueux, mais n'a pas l'harmonie qui convient au ton de la conversation. L'iambe (r<x{ji€oï) a la forme même du langage ordinaire, mais il est, pour cette raison même, trop familier. Le trochée (Tpoyaîoî) est trop sautillant. — Remarquons, en passant, que la même observation est faite dans la Poétique. Lorsque la tragédie prit conscience de sa nature, et donna une plus grande extension au dialogue, elle trouva d'instinct le mètre qui lui convenait et substitua le trimètre iambique au tétramètre trochaïque. L'iambe est, en effet, de tous les mètres, le plus approprié au dialogue ; )a preuve, c'est que, dans la conversation, l'on fait beaucoup de trimètres, au lieu que l'on fait peu d'hexamètres, et seulement quand on s'élève au-dessus du ton
(i> Rhétorique. 111. 9, i^og, b. i3.
(a) Rhétoriqae, III, 9, 1409. b, 33.
ET L'ŒUVRE D ABISTOTE 311
familier (i). Reste donc le péon (tchxv), dans lequel les temps sont dans le rapport de trois k deux, soit un et demi; au lieu que, daos le dactyle, le rapport est un; et dans l'iambe, deux. Le péoD, exprimant un rapport pins complexe, convient mieux à la prose. Mais la m£me l'orme de péon ne peut également 8*adapter au commencement et k la fin de la phrase. Le péon premier, celui qui commence par la longue (— u u u), convient au début; le péon quatrième, qui se termine par la longae (u u u -), convient à la fin. Tombant sur une brève, la période semblerait boiteuse (a).
Les préceptes, qai viennent d'être exposés, forment les éléments d'une théorie complète sur le style. Il ne reste plus qu'à étudier si l'historiée de 1' 'AOijvafmv tio^iteli a respecté les règles énoncées dans la Rhétorique. Si nous ne relevons ni contradiction ni discordance entre les deux ouvrages, cette comparaison confirmera nos conclusions, touchant l'authenticité de la Constitation d'Athènes.
(I) PoiUqne, 4. i44g, a, ao.
(S) RhétoHqw, lU, 8, itfiè, :