‹ La Constitution d'Athènes et l'Œuvre d'AristoteChapitre 12 sur 44 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

à LA TYRANNIE DE PisisTRATE ET DE SES FILS, é ‘ei Après l'exil de Solon, l'ordre fut maintenu pendant quatre s ans. Mais la cinquième année, les Athéniens ne nommèrent f | pas d’archonte. Il en fut encore de même quatre ans après. Une nouvelle période de quatre années s’écoula encore ; puis Damasias fut choisi comme archonte et se maintint au pouvoir pendant deux ans et deux mois; on dut l'en chasser par la force. On choisit alors dix archontes, cinq parmi les eupatrides, trois parmi les cultivateurs, et deux parmi les artisans. Athènes était alors divisée entre trois partis : les Paraliens, dirigés par Mégaclès, qui s’appuyait sur la classe moyenne ; les Pédiéens, dont le chef était Lycurgue, et qui penchaient vers l’oligarchie; les Diacriens, qui avaient à leur tête Pisistrate, partisan résolu de la démocratie. Ce parti s'était accru de tous les mécontents, qui avaient été dépouillés de leurs créances et appauvris, ainsi que des citoyens, que leur naïissance aurait dû écarter de la cité (c. XIIT). Dans la Politique, Aristote, énumérant les causes des révolutions, auxquelles est sujette la démocratie, dit qu’au temps où les États étaient encore petits, le peuple, occupé aux champs, laissait les chefs qu'il s'était donnés usurper la tyrannie, pour peu qu'ils fussent d’habiles militaires. Il leur suflisait de gagner la confiance populaire, et ils y arrivaient en se déclarant les ennemis des riches. Témoin Pisistrate à Athènes. C’est de la même façon

que Denys accusa Daphnaios et les riches ; la haine qu'il avait

Dufour, -— 7,

ami le plus 3 même on

rés iyrans ont abord été. ie one qui avaient capté ù la confiance populaire en calomniant les principaux citoyens. Dee

Q est ainsi qu'à Athènés, Pisistrate s'est emparé du pouvoir @)-

| Pisistrate se fit donner par le peuple une garde du corps,

40 14 ét price [a elle. 1 réussit à s'emparer de Y'Acropole. trente- Rte A | quatre ans après que Solon avait rédigé ses lois. Cinq ans # : : plus tard, il fut chassé par les partisans de Mégaclès et dé, : # : Lycurgue. Son exil avait déjà duré onze ans quand Mégaclès, ane 0e menacé par son propre parti, s'offrit à le faire rentrer dans

Athènes. à Ja condition qu'il épouserait sa fille. Mais Pisistrate

mécontenta de nouveau ses adversaires politiques en se refusant à consommer le mariage consenti, et dut s’exiler une seconde fois. Il s'établit d’abord sur les bords du golfe Thermaïque, puis au pied du mont Pangée. Là, il amassa de l’argeñt, engagea des mercenaires et, avec l’aide des Thébains, de Lygdamis de Naxos, et des cavaliers, qui étaient au pouvoir à Érétrie, il défit ses ennemis près du temple de Palléné, rentra victorieusement à dans Athènes, et y établit solidement sa domination, en désarmant, par ruse, le peuple. Il devait récompenser son allié Lygdamis en linstallant à Naxos (ce. XIV et XV).

Ces événements sont mentionnés par la Politique. I1 y est fait allusion au gouvernement oligarchique des cavaliers à Érétrie. Aristote remarque, en effet, que tous lès anciens États, dont

la force militaire consistait en cavalerie, étaient des oligar-

(1) Politique, VI, 4, 5, 1305, a, 18.

(2) Politique, VIII, 8, 2, 1310, D, 12.

ie L'ŒUVRE : D D'ARISTOTÉ

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chies, et nt donne orne étemple ARE) TT parle égale-

ment de la tyrannie de Lygdamis à Naxos : il le cite comme

un tyran du parti oligarchique (2). Enfin, Sudiant les incon-

vénients des divers régimes politiques, le philosophe dit que

la tyrannie se défie des masses et leur enlève le droit de posséder des armes (3). En effet, parmi les moyens que peut employer la tyrannie pour se maintenir, il compte l'affaiblis-. sement des sujets (4). Ailleurs, il démontre que le “tyran devra, s’il ne peut persuader tout ensemble aux riches et aux pauvres que son pouvoir est leur seule garantie, s’appuyer sur le parti le plus fort, afin de n'être pas contraint, ou de donner la liberté aux esclaves, ou d’enlever les armes aux citoyens (5).

Pisistrate gouverna la cité avec modération, moins en tyran

qu’en citoyen respectueux de la Constitution. Il était d’un abord

facile et doux, gagnant une partie des citoyens par ses relations d'amitié ; l’autre, par des services personnels. IL était indulgent aux fautes. Afin d’aider les pauvres dans l’exploitation de leurs terres, il leur avançait de l’argent pour qu'ils ne fussent point

obligés d'interrompre leurs travaux de culture. Il voulait qu’au

lieu de vivre à la ville, ils fussent dispersés dans la campagne,

et que, parvenant à l’aisance, ils fussent préoccupés de leurs seuls intérêts, et n’eussent ni le désir, ni le loisir de se mêler aux affaires publiques. En même temps, il s’assurait par là un moyen d'accroître ses propres revenus, car il percevait la dîime des fruits. Il institua les juges des dêmes, qui devaient terminer sur place les procès des habitants de la campagne. Eui-même, il sortait

souvent de la ville, pour veiller à tout et régler en personne

(1) Politique, VI, 3, 2, 1289, b, 36. Ce passage est noté par l'éditeur Susemihl comme interpolé. ,

(2) Politique, VIIL, 5, 1, 1305, a, 35.

(3) Politique, VIIL, 8, 7, 1311, a, 8. I] n’est pas sans intérêt de comparer les deux expressions tny raouipesty moteïcbat Toy ôxhwy, de la Polilique, et maosthero Toù Ouou ra Üxhx, de la Constitution d'Athènes.

(4) Politique, VIII, 9, 9, 1314, a, 23.

(5) Politique, VIII, 9, 19, 1315, a, 31.

les différends. 11 donnait l'exemple de l'obéssancetate lois et

ne s'arrogeait aucune prérogative. Accusé de meurtre, il com-

parut devant l’Aréopage, au lieu “que sa partie, effrayée, fit défaut (ce. XVI). Se

Ces actes de Pisistrate sont expliqués et approuvés dans la

Politique, qui corrobore de tous points le témoignage de la

Constitution d'Athènes. Aristote observe, en effet, que le tyran

ne doit pas être d'un accès dificile ; il faut que son abord soit grave,mais inspirede respect, non la crainte (x). Nous aimons les hommes avec qui il est facile de vivre, ceux dont l'humeur est accommodante, qui sont indulgents à nos fautes, qui n’aiment ni les discussions ni les querelles, qui sont toujours prêts à nous assister de leur personne ou de leur argent. Aussi honorons-nous les hommes généreux, braves et justes (2). Ailleurs, le philosophe constate que, de toutes les vertus, c'est peut-être la libéralité qui se fait le plus aimer; car c’est en donnant que l’on peut rendre à ses semblables les plus grands services (3).

Le tyran doit s'occuper avec sollicitude des intérêts de l'État, rendre compte de ses recettes et de ses dépenses, car ainsi, il est considéré comme un administrateur plutôt que comme un despote (4). Lorsqu'il lève des impôts, il faut qu'il semble n’agir que dans l'intérêt de l'administration publique, pour ménager à l’État des ressources en temps de guerre; il doit paraître le gardien et le trésorier de la fortune générale, et non de sa fortune personnelle (5). Aristote résume ainsi toute sa théorie de la tyrannie : Le tyran doit être pour ses sujets non un despote, mais un administrateur, un roi; non point un homme qui fait ses affaires, mais qui veille sur celles des autres. Il faut que, dans sa vie, il recherche la modé-

() Politique, VII, 9, 13, 1314, b, 18.

(2) Rhétorique, 11, 4, 1381, a, 29.

(3) Ethique à Nicomaque, IV, 1, 11, 1120, a, 21.

(4) Politique, VIL, 9, 11, 1314, a,4o.

(5) Politique, VII, 9, 12, 1314, b, z4.

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Ron et non les ns ; qu'il fréquente les nobles, qu'il capte ee

rs l'affection du peuple. Par là, il sera infailliblement sûr de 5 rendre son autorité non seulement plus belle et plus enviable, Fa 4; parce que ses sujets deviendront meilleurs, et qu'il n'excitera ni <a haine ni crainte, mais encore plus durable. En un mot, il faut LC . qu'il se montre toujours vertueux ou vertueux à demi, et jamais vicieux ou, du moins, vicieux à l'excès (t).

Ailleurs, Aristote engage les classes élevées à aider les pauvres et à les tourner toujours vers le travail, en leur créant des ressources (2). Il devait d'autant mieux approuver la protection accordée par Pisistrate aux cultivateurs, que la classe agricole est, à ses yeux, celle qu'il est le plus aisé d'éloigner de la place publique. La classe la plus propre au système démocratique est, dit-il, celle des laboureurs. Aussi la démocratie s’établit-elle sans peine partout où la masse des citoyens vit de l’agriculture et de l'élève des troupeaux. Comme elle n'est pas fort riche, elle n’a guère de loisirs et ne peut s'assembler que rarement; et, comme elle ne possède pas le nécessaire, elle s'applique aux travaux qui la nourrissent et n'envie pas d’autres biens que ceux-là. Travailler lui est plus agréable que gouverner et commander, là où l'exercice du pouvoir ne procure pas de grands profits, car la plupart des hommes préfèrent l'argent aux honneurs (3). Dans la ÆRhétorique, le philosophe, expliquant que nous aimôns les hommes généreux, braves et justes, observe que ces qualités n'appartiennent guère qu'aux gens qui ne vivent pas aux dépens d’autrui; par exemple, à ceux qui assurent leur subsistance par leur travail, soit en cultivant la terre (oi amd yewoylac), soit en

faisant valoir leurs biens (oi œûrouoyot) (4). À la population des

(1) Politique, VIH, 9, 20, 1315, a, 41.

(2) Politique, VII, 3, 5, 130, Du:

(3) Politique, VIT 2, 1, 1318, b, 9.

(4) Rhétorique, II, 4, 1381, a, 21.

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villes, la Poltque. oppose ee ‘habitants se Re

« CONSTITUTION + mme» ù.

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fees: à gouverner. Les laboureurs , disséminés dans es

champs, se rencontrent rarement entre eux: et} ne: sentent

autant le besoin de se réunir. C'est au point que, si les champs sont éloignés de la ville, et si la majorité des ne est forcée d'aller vivre dans la campagne, l'on peut établir une excellente démocratie en statuant que la masse des marchands ne peut se réunir en assemblée sans la population agricole (tr). Pour se Nes au pouvoir, un tyran doit, en effet, prévenir tout ce qui donne ordinairement courage et assurance; empécher les loisirs et toutes les réunions d'hommes oisifs, et faire en sorte que ses sujets restent le plus possible inconnus les uns des autres, parce que les relations amènent une mutuelle confiance (2). Ajoutons enfin, avant d'abandonner la Polilique, qu’elle mentionne la comparution de Pisistrate devant l'Aréopage (3).

Après avoir jugé le gouvernement de Pisistrate, l’auteur de la Constitution d'Athènes en indique la durée. Pisistrate vécut trente-trois ans après son premier établissement. Il en passa diï-neuf au pouvoir et le reste en exil (c. XVII, 1). Ce dernier chiffre est en contradiction avec celui de la Politique. I y est dit, en effet, que Pisistrate, durant sa tyrannie, fut deux fois forcé de prendre la fuite, et qu'en trente-trois ans, il n’en régna réellement que dix-sept (4). L'éditeur Susemihl pense, il est vrai, que le chapitre, dans lequel on lit ce passage, est iuterpolé. Quoi qu'il en soit, nous devons noter cette légère discordance entre les deux ouvrages.

Pisistrate laissait quatre fils : deux étaient nés d’une Athé-

nienne, Hippias et Hipparque; deux avaient pour mère une

Argienne, Ilophon et Hégésistratos, surnommé Thettalos, celui

(1) Politique, VI, 2, 7, 1319, a, 30.

(2) Politique, VIII, 9, 2, 1313, b, x

(3) Politique, VIII, 9, 21, 135, b, 21. Susemihl croit que ce passage est interpolé.

(4) Politique, VII, 9, 23, 1315, b, 29.

tee Hippios a. 4 nee

jar et re à Épptes. et à d'un caractère sérieux ; il gouverna la cité. Hipparque était

d'un caractère jeune et voluptueux : c’est lui qui devait attirer PAL ns Athènes Anacréon, Simonide et les autres poètes. Quant à Fa o ; Thettalos, ce in sa conduite open et violente qui causa : ; PU la chute des Pisistratides. IL s'éprit d'Harmodios et ne fat point À nat x

payé de retour. Pour se venger, il empêcha la sœur de ce

jeune homme d’être canéphore dans la procession des Panathénées et lui reprocha publiquement d'avoir un frère débauché. Exaspérés, Harmodios et Aristogiton conspirèrent, avec un grand nombre de citoyens. la mort des tyrans. Le jour de la fête, fixé pour l'exécution du complot, Hippias attendait à l'Acropole la procession qu'Hipparque ordonnait dans la cité. Les conjurés, voyant un de leurs complices s’entretenir familièrement avec Hippias, se crurent trahis. Ils voulurent au moins frapper un grand coup avant d'être pris, et, rencontrant Hipparque près du Léocorion, ils le tuèrent. L'entreprise échoua ainsi par leur faute. En effet, Harmodios fut sur-lechamp mis à mort par les gardes. Aristogiton subit, avant le dernier supplice, la torture, et dénonça beaucoup d'hommes de naissance illustre, -amis d’Hippias, soit qu'ils eussent vraiment trempé dans le complot, soit pour discréditer et affaiblir le parti des tyrans (c. XVII, 3 — XVII).

Après la mort d'Hipparque, Hippias régna seul. IL se rendit odieux par ses représailles. Il entreprit de fortifier Munichie pour s’y établir. Mais il en fut chassé par Cléomène, roi de Sparte. Sa victoire de Léipsydrion ne découragea pas les Alcméonides, qui étaient à la tête des proscrits, Ils prirent à ferme la reconstruction du temple de Delphes, et, grâce aux richesses dont ils purent ainsi disposer, ils s’assurèrent

l'alliance des Lacédémoniens, d’ailleurs mécontentés par les rela-

'PaEA 4C d'GONSTITUTION S D'ATÈNES » »

tions d amitié, que des Pisistratides. |entretenaient ave

Si ppei du Thésaaien: tree mais ; Cléomène défit les" Thessé k ir. 4 se liens, qui défendaient l'entrée de l’Attique, ‘assiégea Hippias te de 3 = dans le Pélargicon, fit prisonniers les fils des Pisistratides, et

força ainsi les tyrans à capituler. Dix- -sept ans s'étaient écoulés * 7 5 depuis la mort de Pisistrate; da tyrannie avait duré en tout 3 Ë 4 quarante-neuf ans (c. XIX). L : ; ; La Politique fait allusion à ces événements. Distinguant ET A La

les conspirations, Aristote dit qu’elles ‘s’attaquent tantôt à Ja personne de ceux qui ont le pouvoir, et tantôt au pouvoir luimême. Les premières sont le plus souvent provoquées par le ressentiment d'une insulte. Alors la colère n’est pas ambitieuse 4 et ne songe qu'à la vengeance. Témoin le sort des Pisistratides; ils avaient insulté la sœur d’'Harmodios ; Harmodios conspira pour venger sa sœur; Aristogiton, pour soutenir Harmodios (1). Le philosophe estime que la colère n’est pas moins dangereuse pour un tyran que la haine. La colère est, en effet, plus active que la haine. Elle conspire avec d’autant plus d’ardeur que la passion ne réfléchit pas. Le plus souvent, elle naît du ressentiment : ainsi elle fut la cause de la chute des Pisistratides et de beaucoup d'autres tyrans (2). Aïlleurs encore, Aristote établit que les plus dangereux ennemis d’un tyran sont ceux qui font bon marché de leur vie, pourvu qu'ils aient la sienne. Aussi doit-il se garder surtout des hommes qui se croient insultés dans leur personne ou celle des gens qui leur sont chers. Quand on conspire par ressentiment, l'on ne s'épargne pas soi-même. Comme le dit Héraclite, le ressentiment est malaisé à combattre, car il joue sa vie (3). Le tyran

doit par conséquent se garder lui-même et empêcher ceux

(1) Politique, VIIL, 8, 9, 1311, a, 31.

(2) Politique, VIII, 8, 2x1, 1312, b, 25.

(3) Potitique, VIII, 9, 18, 1315, a, 24.

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