ARISTOTE ET THUCYDIDE
L'auteur de la Constitution d'Athènes expose jusqu'en ses moindres détails l'œuvre législative de Solon. Il a, en effet, reconnu que la démocratie, établie après les réformes de Clisthènes, y était contenue en germe, et que toutes les révolutions politiques, qui se succédèrent à Athènes, y étaient, pour ainsi dire, impliquées. Or, afin de mieux déméler le principe de cette Constitution, l'historien ne dédaigne pas de tracer le portrait et de définir le caractère du législateur. Solon, par sa naissance et sa réputation, comptait, dit-il, parmi les premiers citoyens; par sa fortune et sa situation, il faisait partie de la classe moyenne (rüy mécwy) (1). C'était, en même temps, un modéré. Afin de . rétablir la concorde, il attaque également, dans ses vers, les
deux partis ennemis, les riches et les pauvres; il leur donne
(1) Const. d’Ath., V, 3.
tour à tour tort et raison, et les engage à terminer d’un com: mun accord les dissensions, qui se sont élevées entre eux (x). Il exhorte les riches à la modération (rapgav&v vois mhovoiois pen rhcovexreiv), et rejette sur eux la responsabilité des troubles, disant que la haine naît du conflit de la pauvreté et de l’arrogance (2).
Le même caractère de modération se retrouve dans la Constitution de Solon. L'auteur, après avoir déclaré que le législateur ne s'associa point aux manœuvres des nobles, qui, avertis
de l'abolition des dettes, achetèrent des terres et firent ainsi
fortune, ajoute qu'il fut si modéré (uéreuoc) et si attaché aux
intérêts publics, que, pouvant tourner les lois à son profit et usurper le pouvoir, il s’attira la haine de l’un et l’autre parti, en sacrifiant ses propres intérêts à l'honneur et au salut de la cité (3). L'historien lui adresse encore le même éloge, quand il raconte qu'après avoir promulgué sa Constitution, il fut obligé de quitter Athènes, parce que les deux factions, entre lesquelles il s'était efforcé de rétablir la concorde, lui étaient devenues également hostiles. Leur attente avait, en effet, été déçue : le peuple avait espéré que Solon ferait un partage de toutes les terres : les nobles s'étaient imaginé qu'il restaurerait les institutions du passé, ou, du moins, qu'il n’en abolirait aucun principe essentiel. Le législateur avait préféré encourir la haine des deux partis, et sauver sa patrie, en établissant les meilleures lois (4).
De même que Solon, Pisistrate nous est présenté comme un modéré. Il gouverna la cité plutôt en citoyen respectueux de la Constitution qu'en tyran (Atwxer... Tà xata TAY HÜMV metolos ai
uakoy role 7 Tugavxoc) (5). Il était, d’ailleurs, d’un abord
(x) Const. d’Ath., V, »2.
(2) Const. d'Ath., Vi 3.
(3) Const. d’Ath., VI, 3.
(4) Const. d'Ath., XI, 2, (6) Const. d'Ath., XVI, 2.
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ET L'ŒUVRE D'ARISTOTE 19e”
facile et doux (ghavbowros &v xa roûos) (1) et se montrait indul-
gent à toutes les fautes (rois auaordvouoiy cuyyvomovixée) (2). IL allait lui-même hors de la ville régler les différends entre les cultivateurs ; il ne prit contre le peuple aucune mesure vexatoire; sous son gouvernement, la cité fut calme et les relations extérieures restèrent pacifiques. Les Athéniens louaient ses manières et sa bienveillance, qui dénotaient un ami du peuple (td Onmorixdv stvar T® %0e1t xaÙ guhdvhswrov) (3). Pour donner l'exemple de la soumission aux lois établies, on le vit comparaître devant l’Aréopage, où l'avait cité un calomniateur (4). Il sut, pendant son règne, se concilier la faveur des nobles et du parti populaire, gagnant les uns par le charme de son commerce, les autres par les services’ qu'il leur rendait {rod pev yo vais éuuiats, Toùc de rais eig Tà toux BPonbelaus Toosfyero, xai mods auyoTÉooUs éTegÜxel xx). (5). En un mot, l'historien nous donne et loue Pisistrate comme le véritable continuateur de Solon. Seuls ses fils firent peser lourdement sur les Athéniens le joug de la tyrannie (6).
Les Athéniens n’exercèrent point de représailles contre les amis des tyrans, avant l’époque de Clisthènes. Aussi l’historien reconnait-il sans réserve la douceur de leur caractère (yccmevor TÂ)
condamnant les démagogues, que le peuple, lorsqu'il se laisse
ciwbuix Toù duou roadrurt) (7). Il remarquera plus loin, en
entraîner à une erreur, se prend d'ordinaire à haïr ceux qui l'ont poussé au mal (8). Les Athéniens furent vraiment grands à l’époque où, subissant l’ascendant de l’Aréopage, ils recueillirent, grâce à leur modération, le fruit de la victoire, remportée
à Salamine, acquirent la gloire militaire, et grâce à leur puis-
(1) Const. d’Ath., XVI, (2) Const. d’Ath., XVI, (3) Const. d’Ath., XVI, (&) Const. d'Ath., XVI, 8.
(5) Const. d’Ath., XVI, 9.
(6) Const. d'Ath., XVI, 5.
(7) Const. d’Ath., XXIL, 4. (8) Const. d’'Ath., XXVIIL, 5.
sance maritime, s’assurèrent, malgré les efforts de Lacédémone, l’hégémonie de la Grèce.
Mais bientôt, enivrée par ses victoires et sa puissance, corrompue par les démagogues, qui, dans leur intérêt personnel, flattaient les passions du peuple, Athènes abusa de son hégémonie, acheva la ruine de l’Aréopage, et laissa se relâcher son antique respect des institutions et des lois. C’est alors que, pour l'historien, commence le déclin d'Athènes. La principale cause de cette décadence, c’est l’affaiblissement de l'élément modéré des deux partis, épuisé par la guerre (Gore avahioxechar robe muetxels ai ToÙ dnuou xaÙ TOY EUTODUV) (1). Ces modérés, ce sont les représentants de l'équité (oi ëruerxeic) (2). Dès qu'ils seront disparus, Athènes sera en proie aux démagogues, et se précipitera vers la ruine.
L'auteur reconnaît que Périclès sut se garder de tout excès; mais s’il ne le blâme pas, on ne peut dire qu’il le loue. Tant que Périclès fut à la tête du parti populaire, dit-il, le régime politique fut meilleur; après sa mort, le mal empira beaucoup (3). L'éloge paraîtra bref, surtout si l’on songe que Périclès inspirait à Thucydide une si sincère et si profonde admiration. C’est qu’il avait détruit, au profit du peuple, l’ancien équilibre des partis, si habilement maintenu par les Solon et les Pisistrate, et qu'ainsi il s'était écarté de cette modération et de cette équité (mixer), qui sont les qualités souveraines de l’homme d’État. C’est ainsi que l’historien lui reproche d’avoir institué le salaire des juges, et d’avoir, par cette mesure, ouvert le tribunal à la COrruption (4).
Le jugement porté sur les démagogues est sommaire. L'auteur
nomme avec mépris Cléon et Cléophon; il condamne en masse
(x) Const. d’Ath., XXVI, 2.
(2) Const. d'Ath., XXVI, 1 et 2.
(3) Const. d’Ath., XX VIII, 1.
(4) Const. d’'Ath., XX VII, 5.
leurs $uccesseurs. En revanche, il loue Nicias, Thucydide et Théramène. Nicias et Thucydide ont, dit-il, été, d’un consentement unanime, considérés comme d’honnêtes citoyens, qui demeurèrent fidèles aux traditions de leurs ancêtres et méritèrent bien de la cité (où uévov xalobs xäyahode, &AAà xat mokerexods xot Tn môket néon Tarpx®c yowmévouc) (1). Si les avis sont plus partagés au sujet de Théramène, c’est qu'il a vécu sous divers régimes et dans des temps troublés. IL serait injuste de l’accuser d’avoir détruit tous les gouvernements, dont il fit successivement partie; il les a, au contraire, soutenus, tant qu’ils demeuraient dans la légalité; et ainsi il a montré qu’à cette condition un bon citoyen pouvait les servir tous (ôxeo éoriv ayadoÿ mokirou Epyov) (2).
Sous les Cinq mille, la Constitution d'Athènes fut digne d’éloges, parce que les droits politiques appartenaient aux citoyens en état de s’armer eux-mêmes. Ce jugement ne doit pas surprendre, car cette classe de citoyens (oi ëx rôv ërlov) (3) est précisément la même qui formait le parti modéré (oi ëmrerxeïc), autrefois décimé par la guerre, et dont la ruine avait causé la décadence d'Athènes. L'auteur loue de même la modération que les Trente montrèrent aussitôt après leur établissement, afin d’assurer leur pouvoir, observant les traditions politiques des ancêtres, abrogeant les lois portées -par Éphialte et Archestratos contre l’Aréopage, abolissant celles des lois de Solon, dont l'interprétation prétait aux discussions, et qui laissaient au tribunal le droit de .trancher souverainement les contestations (4). Il n’en condamne qu'avec plus de sévérité les confiscations et les meurtres, dont ils se rendirent coupables, dès qu'ils crurent n’avoir plus d’opposition à redouter (5). Théramène eut la sagesse et le courage de s'opposer à leurs vio-
(1) Const. d'Ath., XXVIIL, 5.
(2) Const. d'Ath., XX VIH, 5.
(3) Const. d’Ath., XXXV, 1.
(4) Const. d'Ath., XXXV, 1 et 2.
(5) Const. d'Ath., XXXV, &.
Dufour — 12,
lences. Il leur conseilla de donner à tous les modérés une part dans le gouvernement de la cité (1). Mais cette tentative de réaction devait rester vaine; et, quand ils se furent débarrassés de Théramène, les Trente s’abandonnèrent davantage encore à leur cupidité et à leur cruauté. Enfin, l’historien loue la mesure d’Archinos, lorsqu’après la restauration de la démocratie, il retint de force les Athéniens, qui voulaient émigrer à Éleusis, accusa d'illégalité le décret de Thrasybule, qui accordait le droit de cité à des esclaves, et traîna devant le Conseil, pour l'y faire condamner à mort sans jugement, le premier citoyen qui tenta d’user de représailles contre les anciens partisans de l’oligarchie (2). Cet éloge est étendu à toute la démocratie, qui effaça les anciennes accusations et rendit aux Lacédémoniens l'argent emprunté par les Trente, Dans les autres États, au contraire, le parti démocratique avait abusé de sa victoire; il s'était refusé à contribuer de ses deniers et avait même fait le partage des terres (3).
De tous ces jugements, il résulte que l'historien n’est partisan ni de l’aristocratie, ni de l’oligarchie, ni de la démocratie, mais d’un gouvernement, dont le principe serait l'équilibre des trois éléments aristocratique, oligarchique et démocratique. Peutêtre objectera-t-on qu’en plusieurs endroits, il loue la conduite du parti populaire. Il est vrai, mais ces éloges ne sont attribués qu'à la modération, dont le peuple fit réellement preuve; et, aux yeux de l’auteur, la modération semble être la première vertu de l’homme d’État.
Nous ne ferons cependant pas difliculté de reconnaître qu’un passage de la Constitution d'Athènes semble contredire à cette interprétation. C’est celui où l'historien expose les progrès de la démocratie, après le renversement des Trente, et qui ne nous
(1) Const. d'Ath., XXXVI, »,
(2) Const. d’Ath., XL, ».
(3) Const. d’Ath., XL, 3.
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LH REAES ET L'ŒUVRE D'ARISTOTE | En
paraît pas être à sa place dans le chapitre de résumé, qui sert de conclusion à la première partie de l’ouvrage. IL y est dit que c’est justice, si le peuple s'est emparé des attributions judiciaires du Conseil, parce qu'il est plus malaisé de corrompre une foule qu'un petit nombre de citoyens (1). N'est-ce pas là une déclaration franchement démocratique? Il est, croyons-nous, facile de répondre à cette objection. {1 suflit, en effet, d’observer que l’auteur reconnaît ici une des nécessités du régime populaire. Le peuple, étant souverain, ne peut laisser échapper une prérogative aussi importante, ni négliger un instrument de gouvernement aussi puissant, que le droit de tout juger sans appel et d'exercer par le tribunal un contrôle efficace sur la gestion des magistratures. Ce n’est nullement à dire que la démocratie soit, aux yeux de l’historien, supérieure à l’aristocratie ou à l’oligarchie; et la meilleure preuve en est que nous l'avons vu blâmer Périclès d'avoir accordé un salaire aux juges, et d’avoir, par cette mesure, si favorable pourtant aux progrès de la démocratie, ouvert la voie à la corruption. De même, dans la Politique, Aristote concède que, dans une démocratie, il est nécessaire de rétribuer l’exercice des magistratures (2) ; et cependant il déclarait, dans l'Éthique, que la «seule récompense qui doive être donnée aux magistrats, c'est l'honneur et la considération : ceux qui ne se contentent pas de ce noble salaire deviennent des tyrans (3).
L'historien de la Constitution d'Athènes n’est donc partisan d'aucun régime absolu, mais d’un compromis entre les trois régimes aristocratique, oligarchique et démocratique. C’est, par conséquent, à la classe moyenne {oi uéoo) que doit être attribué
le pouvoir, et c’est aux citoyens modérés, représentants de
(1) Const. d’Ath., XLI, 2.
(2) Politique, VI, 10, 8, 1297, a, 35.
(G) Éthique à Nicomaque, V, 6, 5, 1134; b, 6... puobdç &pa vis doréoc, roro DE run xoi yéous Te DE mn ixavd Tà ToumdTE, OÙTOL YÉYVOYTEL TUpavvot.
l'équité (oi ëmeixeic), que doivent être confiées les magistratures. S'il n'y a pas là de système, il y a, du moins, des principes nettement définis, et l’on aperçoit clairement l'idéal, vers lequel l’auteur tournait sans cesse ses regards.
Avant de démontrer que ces préférences sont tout à fait conformes aux théories professées dans la Politique, peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de les rapprocher des idées exprimées dans l'Histoire de la Guerre du Péloponèse, et d'indiquer brièvement quelle- influence décisive Thucydide a exercée sur Aristote. Il ne lui a pas seulement fourni de précieux renseignements, transmis les règles essentielles de la méthode historique, donné l’exemple d’une sévère impartialité et d'une admiration sincère pour Athènes; il ne lui a pas seulement appris à envelopper de fortes pensées dans une phrase brève et solidement construite, il a porté, sur les mêmes hommes et les mêmes institutions, des jugements presque semblables et motivés par des considérations presque identiques.
Thucydide (1) ne penche tout-à-fait ni du côté de l’aristocratie ni du côté de la démocratie. Il sait le fort et le faible des deux régimes. Chios et Lacédémone lui semblent bien gouvernées, et la Constitution de ces cités était aristocratique. « Les habitants de Chios, dit-il, sont les seuls avec les Lacédémoniens qui aient, à ma connaissance, été heureux et sages; plus leur ville prenait d’accroissement et mieux ils y assuraïent le bon ordre (2). » Il admire Périclès, bien qu'il soit le chef du parti populaire, parce qu'il a toujours été modéré et qu’il
a su, sans violer la Constitution ni transgresser les lois, faire
(1) Nous n'avons pas ici à résumer toutes les idées politiques de Thucydide. Il nous suflit d’en énoncer les principales, afin de montrer dans quelle mesure Aristote s’en est inspiré. Nous renvoyons le lecteur à la lumineuse Introduction, que notre maître M. A. Croiset a placée en tête de son édition de Thucydide (Paris, Hachette, 1886), et qui contient quelques-unes des plus belles pages qui aient été écrites sur le grand historien.
(2) Thucydide, Hist., VIII, 24, 4.
ET L'ŒUVRE D'ARISTOTE 1e Hibr
respecter son autorité (x). nl hait la violence. Cléon lui paraît ridicule et odieux. Quand ce démagogue est contraint de partir pour Pylos et qu'il $e vante de réduire les Lacédémoniens, Thucydide raconte que les Athéniens riaient de la fatuité de son langage, mais que les gens sensés s’applaudissaient, où d'être débarrassés de Cléon, ce qui semblait le plus certain, ou de vaincre leurs ennemis (2). Les excès commis par les Quatre Cents sont formellement condamnés (3). Lorsque l’historien expose, à propos des troubles de Corcyre, les dissensions auxquelles étaient alors en proie les cités grecques, il flétrit les abus des deux partis opposés, et plaint les modérés de ne pouvoir vivre en paix au milieu de ces agitations (4). Il loue sans réserve le gouvernement qui succéda à l’oligarchie des Quatre Cents. « Alors, pour la première fois, au moins de mon vivant, les Athéniens furent bien gouvernés, car c'était un mélange heureusement tempéré d’oligarchie et de démocratie, et ce régime releva enfin la ville du mauvais état où elle était tombée (5)
L'analogie entre les idées de Thucydide et d'Aristote est évidente, et le philosophe relève directement de l'historien, dont l'influence se trahit jusque dans les théories de l'Éthique
et de la Politique.
QG) Hhneydide, Hist IVG, 5: l'Oscwre yùo XPÉvOV TpOÜGTN TS RO)EWG Év TA eionvn, merolos CAES x où dopahe Grepyhaey adT Av. . Cf. plus bas, 8: xareiye To nos éheudeow xai oùx fyeto padov Ùr' aùroù à aÙTds DYE..
(2) Thucydide, Hist., IV, 28, 5.
(3) Thucydide, Hist., ie 90, I
() Thucydide, Hist., 1 1, 82, 8 : Tà Ôè péoa Tv rokTv dr" auporéowv À OTL OÙ EUY nyovÉGovTo 7 à ne TOÙ TEpLEt Var Gtepheipovro. 5) Thucydide, Hist., VNI, 97, ne OÙy Tri0Tx ÔT Toy TPÔTOY Ovoy y 9 Po) i X
ëT Y EuLoÙ "AOnvaio: paivovta EÙ D oretauvres mÉTELX va ñ Te Ëc To dyovs xai ToÙc TohdODG ÉUyxouots éyévero, Xat Èx TOVAQWV TOY TO YLAT UV YEVOHLÉVOY TOÛTO TOWTOY AVAVEYXE TV TOY.