C. I. A. II
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e ET L'ŒUVRE D’ARISTOTE 29
lecteur aura complété la liste, en ajoutant sur son manuscrit le nom de la nouvelle fête (x).
Si ces inductions étaient fondées et si la Constitution d'Athènes datait de 334-332, elle serait plus récente que la Politique. Telle est bien l'opinion de M. H. Weil (2), qui eroit . le traité postérieur mème à l'archontat de Céphisophon. |
10) On peut inférer une autre date de ce qui est dit au sujet des galères sacrées : « On élit aussi à main levée un intendant pour la galère paralienne et un autre pour celle d'Ammon » (3). Dans ce passage, la première galère porte son ancien nom de Paralos ; la seconde n'y est plus désignée par celui de Salaminia, mais par celui d'’Ammon. Elle fut ainsi appelée parce qu'elle portait les offrandes annuelles au temple de Zeus Ammon, par une flatterie à l'adresse d'Alexandre, qui se vantait d'être le fils de ce dieu. Or, les Athéniens ne se résignèrent qu'en 324 à déférer les honneurs divins au roi de Macédoine. Nous atteignons ainsi aux dernières années de la vie d’Aristote, qui devait mourir en 322.
20) L'on peut arriver à une détermination plus précise encore. Au chapitre XLI, lorsque l'auteur, résumant la première partie de son traité, énumère les diverses constitutions qui ont régi Athènes, il déclare que la dernière est celle qui suivit le renversement des Trente, et que les institutions démocratiques, dont il va expliquer le mécanisme, subsistent encore au moment où il écrit, Le passage est intéressant et mérite d'être cité en entier : «La onzième révolution est celle qui suivit le retour des émigrés de Phylé et du Pirée, et qui a établi le régime
aujourd'hui en vigueur, et sous lequel le peuple n’a cessé
(1) M. P. Foucart propose donc de combler ainsi la lacune [Ext] Ôe [roco] XELTO [Au] o [utpar | œ rt Kngioopüvroc &oyovros. Mais il reconnait que l'éditeur Kenyon, consulté sur cette restitution, ne croit pas qu'elle s’accommode aux traits, qui apparaissent sur le papyrus.
(2) Journal des Savants (Cahier d'Avril 1891).
(3) Const. d’Ath., LXI, 7.
d'accroître son pouvoir. Il s’est, en effet, rendu maître de tout; il gouverne tout par ses décrets et les tribunaux, dans lesquels il règne souverainement. C’est à lui qu'ont passé les anciennes attributions judiciaires du Conseil. Et il semble que ce soit justice, car il est plus aisé de corrompre un petit nombre qu'une grande quantité d'hommes par l'argent et Les faveurs » (1). Or, après la fin de la guerre lamiaque, Antipater abolit la démocratie et fit dépendre l'exercice des droits politiques d'un cens assez élevé pour exclure douze mille citoyens de la cité. Cette réforme fut faite en 322, l’année même où mourut Aristote. Un an auparavant, après la mort d'Alexandre, en 333, Athènes avait repris courage, espéré reconquérir sa liberté et rendue à la galère d'Ammon son ancien nom de Salaminia. Cette velléité d'indépendance, attestée par des monuments épigraphiques, est donc postérieure à la rédaction de la Constitution d'Athènes. 11 semble, par conséquent, que cet ouvrage ait été composé la première année de la cent quatorzième olympiade, c'est-à-dire en 324/3. Si cette date est exacte, l'’Aünvaloy rokrela aurait été écrite juste dix ans après la Politique, et un an avant la mort d’Aristote.
Les deux hypothèses développées par M. Foucart et M. Weil vont donc à l'encontre du témoignage d’Aristote lui-même, à la fin de l’Ethique à Nicomaque. 11 y a là une contradiction, qu'il importe de résoudre.
Les deux parties, dont se compose la Constitution d'Athènes présentent un caractère tout différent. La première est le récit des révolutions constitutionnelles ; la seconde, l'exposé des institutions et des magistratures de la cité. L'on pourrait donc être tenté de croire qu'elles ne sont pas contemporaines, mais ont été rédigées à des époques différentes de la vie du philo-
sophe.
(1) Const. d’Ath., XLI, 2.
Et, de fait, l’on y peut relever certaines disparates, d’ailleurs plus apparentes que réelles. Au chapitre XLI, dans lequel est résumée toute l’histoire constitutionnelle de la cité, l’auteur, énumérant les constitutions, qui l'ont tour à tour régie, désigne le gouvernement des Trente par le mot de fyrannie :... «en dixième lieu, la fyrannie des Trente et des Dix » {ÿ r&v. Tetéxovræ x h Tüv Ôéxx TÜpavvc) (1). Or, au chapitre LIIL il l'appelle une oligarchie. Parlant des Quarante, il dit, en effet : «On tire aussi au sort, à raison de quatre par tribu, les Quarante, à qui ressortissent les autres affaires civiles. Primitivement, ces magistrats étaient au nombre de trente, et allaient de dème en dème pour rendre la justice; mais après l’oligarchie des Trente (uerà 3è rnv ëni rüv tottxovra dlyaoyiav), ils furent portés à quarante » (2). C’est, d’ailleurs, comme une oligarchie, que le régime des Trente est considéré dans la Politique. Aristote, exposant les causes des révolutions, qu'implique la forme même de l’oligarchie, cite l'exemple des Trente. Les oligarchies, dit-il, sont aussi détruites {[xivodvrar d'ai ohyapylar…) par la turbulence des oligarques, qui se font démagogues. Le démagogue peut, en effet, se rencontrer parmi les oligarques eux-mêmes, quelque peu nombreux qu'ils soient; ainsi, à Athènes, Chariclès fut bien un démagogue parmi les Trente ; et, parmi les Quatre Cents, Phrynikos joua le même rôle (3). En ce point, la seconde partie de la Constitution d'Athènes diffère donc de la première, et s'accorde seule avec la Politique.
Il y là une contradiction, mais seulement entre les mots, non entre les idées. L'auteur peut appeler le gouvernement des Trente, ici, une oligarchie, et là une tyrannie; ces deux dénominations sont légitimes, suivant qu'il considère le régime, qui fut une oligarchie, ou qu'il juge les hommes, qui furent des tyrans.
(x) Const. d’Ath., XLI, 2.
(2) Const. d'Ath., LIL, I.
(3) Politique, VII, 5, 4, 1305, b, 22,
Le point de vue auquel il se plaçait est changé; ce n’est pas à dire que son opinion se soit modifiée, Cette interprétation est, . d’ailleurs, justifiée par Aristote lui-même, dans sa Politique. Distinguant les diverses espèces d’oligarchie, il cite celle dans laquelle la souveraineté des magistrats est substituée au règne de la loi (étav... Goyn un © véuos, al” oÙ &oyovrec), et il ajoute que cette forme est aux oligarchies ce que la tyrannie est aux démocraties (Kai Eoriv avrioroopos aÜtn ëv tai olyapylatc DOTE À TÜpAVVIS ÉV Tac Dovooylatc xal mepl ns Teheutalas elmomev ÔnoxoaTius £v tais dnuoxoatias). C’est le gouvernement de la force {xai xaxhodot dn Thv Tormbrnv olyapyluv Buvacteiav) (1). La contradiction n'est donc qu’'apparente, et il n’y a rien là qui puisse nous induire à croire que les deux parties de l’ouvrage n’ont pas été écrites dans le même temps.
Il serait, au contraire, aisé de démontrer qu'il y a entre elles d’étroites relations. En plusieurs endroits, l'exposé des institutions démocratiques se réfère au récit des révolutions politiques d'Athènes. Ainsi, au chapitre XLVII, en parlant des dix trésoriers d’Athéna, l’auteur nous apprend qu'ils étaient désignés par le sort, à raison d’un par tribu, parmi les pentacosiomédimnes ; et il ajoute : « Aïnsi le veut la loi de Solon, qui
est encore en vigueur » (2). En effet, au chapitre VIL, 3, il est
dit que Solon divisa les citoyens en quatre classes censitaires, pentacosiomédimnes, cavaliers, zeugites et thètes; et que les magistratures, à savoir les charges des neuf archontes, des trésoriers, des polètes, des onze et des colacrètes, étaient attribuées aux trois premières classes, selon les degrés du cens. Au chapitre LV, lorsque l'historien commence à traiter des archontes, il fait observer qu'il a raconté plus haut comment
ces magistrats ont été institués à l'origine. Or, ce récit est la
(x) Politique, VI, 5, 1, 1292, b, 7.
(2) Const. d'Ath., XLVII, 1.
ET L'ŒUVRE D’ARISTÔTE
Hatbse du chapitre III. A la fin du même Chapitre (1), décrivant l'installation des archontes, il dit qu'ils montent sur la pierre consacrée, et Jurent de remplir leurs fonctions en toute justice et selon les lois, de ne pas accepter de présents en raison de leurs fonctions, et d'offrir, s'ils venaient à en recevoir, une statue d'or massif. Il est remarquable que cette formule de serment avait déjà été mentionnée au chapitre VIX, 1. Lorsque Solon eut promulgué sa constitution, les neuf archontes prêtèrent serment sur la pierre et s’engagèrent à offrir une statue d’or, dans le cas où ils violeraient la loi (2). Sans doute, aucune conclusion ne peut être tirée de ces rapprochements ; ils autorisent, du moins, cette présomption, que le même auteur a rédigé les deux parties de l’ouvrage, et cela, à des époques si voisines qu'en composant la seconde, il avait présents à l'esprit les moindres détails de la première.
D'ailleurs, quand on lit la seconde partie, celle qui contient précisément les indications chronologiques, qui ont permis à M. Weil de reculer la date de l'ouvrage jusqu'à l’année 32/3, l'on est tout naturellement porté à croire que c’est elle surtout qui a servi à la préparation de la Politique; qu'Aristote y puisait les faits sur lesquels il appuyait son système et les exemples dont il illustrait ses théories. Dans la Constitution d'Athènes, l'historien, définissant la compétence judiciaire de
l’archonte-roi, indique en ces termes les accusations de meurtre,
(x) Const. d’Ath., LV, 5.
(2) Il peut être intéressant de rapprocher ces deux textes :
VIL, 1. Oi0' évyéa &o DYOVTES Opviv- LV,5. Aoxmacbévres dE Toùtoy
TEc Tps té Abe xareghritov ava0t- CE avèplavre 1,2%50Ùy, ÉdY Tia Ta par 6Gorv Toy vouwv, dev tt xai vÜv oÙTWS OULYbOUGL.
Toy TOÔTOV, Badttovor Toùc Toy ÀAÜov 2 D Tà TOp éoriv, £p” où xai oi Deaurnro OpÉGAVTES irogalvovrat Tac duaitas xaÙ o piprupec Ééopvuvra TC HLapTupius, dvabävres ce êni Toùtrov G.vbous ty, DLXALOC dpéerv Xai xaTà ToÙs VOpOUS, x ÔGox pn ÀfYecda Th CAC ÊVEXX, XAY Tr Àd6wot f£
avdolayre aval AGELY {pUGOÙv.
Dufour. — 3.
qui lui ressortissent : «On distingue l'accusation de meurtre et l'accusation de blessure. L’accusation de meurtre ou de blessure préméditée est portée par écrit devant l’Aréopage, de même que l'accusation d’empoisonnement, si le poison a donné la mort, et l'accusation d'incendie. Ce sont les seuls crimes dont connaisse ce Sénat. Les causes de meurtre involontaire, d'intention, de meurtre d’un esclave, d'un métèque ou d’un étranger, sont jugés en avant du Palladion. Si l'accusé avoue l'homicide, mais soutient qu'il l'a commis avec l’excuse légale, par exemple après avoir surpris sa victime en flagrant délit d’adultère, ou par mégarde à la guerre ou dans les jeux, il est jugé en avant du Delphinion » (1). Or, l’on retrouve le souvenir de ces distinctions dans la Politique, lorsqu'Aristote détermine quelles sont les diverses espèces de tribunaux. Les tribunaux qui connaissent de l’homicide peuvent, dit-il, être de plusieurs espèces, suivant qu'il s’agit d’un meurtre prémédité ou involontaire, « suivant que le crime est avoué ou qu'il y a doute sur le droit du prévenu » (2).
Un autre exemple paraîtra plus décisif encore. Dans la Politique, Aristote établit qu'il y a, dans chaque forme de gouvernement, trois pouvoirs, le législatif, l'exécutif et le judiciaire. Les États ne peuvent différer réellement que par l’organisation de ces trois éléments. Le premier est l'assemblée générale délibérant sur les affaires publiques; le second, c’est le corps des magistrats, dont il faut déterminer la nature, les attributions et le mode de nomination; le troisième, c’est le corps judiciaire (3). Or nous démontrerons, dans la suite, que l'ordre adopté ici par le philosophe reproduit exactement la division de la seconde partie de l'’AGnvalwy molreta. En effet,
l’auteur y traite d’abord du pouvoir législatif, c’est-à-dire du
(t) Const d'Ath., LNAT 3:
(2) Politique, VI, 13, 1, 1300, b, 4.
(3) Politique, VL, 11, 1, 1297, b, 38.
Conseil des Cinq Cents (chapitres XLIII-XLIX); puis du pouvoir exécutif, c’est-à-dire des magistratures (chapitres L-LXII), qu'il distingue en magistratures conférées par le sort (chapitres L-LX), et en magistratures électives (chapitres LXI-LXII); et enfin du pouvoir judiciaire, c’est-à-dire de l’organisation des tribunaux (chapitres LXIIT à la fin du papyrus).
Ces rapprochements de textes, comme la plupart des comparaisons que nous ferons dans la suite de cette étude, donnent au lecteur l'impression très nette qu’en rédigeant la Politique, Aristote avait sous les yeux la seconde partie de la Constitution d'Athènes, et bien que l’on ne puisse rien établir d’assuré sur une impression, l’on est tout naturellement porté à faire bon marché des indications chronologiques, qui semblent y contredire.
Au contraire, la première partie de l’ouvrage ne contient aucune date précise, et rien, par conséquent, n'empêche de la rapporter à une époque antérieure à la rédaction de la Politique; or il semblerait bien plutôt que les jugements, portés par l'historien sur les hommes et les institutions d'Athènes, sont inspirés par les théories exposées par le philosophe. Dans la Politique, Aristote distingue les différentes formes de la démocratie, et il définit ainsi celle dans laquelle la souveraineté appartient non plus à la loi, mais à la multitude : Ce sont alors les décrets populaires, et non plus la loi, qui décident. Ce changement s'opère sous l'influence des démagogues. En effet, dans les démocraties, où la loi gouverne, ïl n'y a point de démagogues; ce sont les meilleurs citoyens, qui ont la direction des affaires. Les démagogues ne se montrent que là où la loi a perdu la souveraineté. Unité politique formée d’une pluralité, le peuple devient un vrai monarque; c'est la majorité qui règne, non pas individuellement, mais en corps... Dès que le peuple est seul maître, il prétend agir en monarque, et rejeter le joug de la loi; …l devient despote ; les
flatteurs sont en honneur, et cette démagogie est à la démo-
cratie ce que la tyrannie est à la royauté. De part et d'autre, même caractère, même oppression des bons citoyens; ici les décrets, là les ordres arbitraires; entre le démagogue et le flatteur, même analogie; tous deux, ils ont un très grand crédit, le flatteur sur le tyran, le démagogue sur le peuple. C'est lui qui est cause que la souveraineté des décrets est substituée à celle des lois, car il rapporte tout au peuple; il grandit parce que le peuple est maître de tout, et parce que lui-même est maître de l'opinion populaire; et que la multitude lui obéit. Ceux qui accusent les magistrats disent que c’est le peuple qui les doit juger ; et celui-ci acueille volontiers cette assignation, de sorte que tous les pouvoirs sont anéantis (1). Cette définition de la démagogie s'applique si exactement à la démocratie athénienne que les commentateurs l’ont considérée comme un tableau satirique de la situation politique d'Athènes au temps et surtout après la mort de Périclès. Or l’on en retrouve les principaux traits épars dans la première partie de la Constitution d'Athènes, lorsque l’auteur expose l'état des partis et les progrès de la démocratie pendant la guerre du Péloponèse. Par exemple, il constate qu'après la ruine de l’Aréopage, il se produisit, par la faute des démagogues, un certain relâchement dans la pratique des institutions. L’avènement de la démagogie, qui en fut la conséquence, était favorisé par l’affaiblissement du parti modéré, épuisé par la guerre (2). Aïlleurs, parlant de Périclès, l'historien remarque qu'avec lui la constitution devient encore plus démocratique, et cela, parce qu'il avait enlevé au Sénat de l'Aréopage quelques-unes des attributions qui lui restaient, et parce qu’il avait tourné l’ambition d'Athènes vers l'empire de la mer. Le peuple, enhardi par ses premiers succès, accapara peu à peu toute la souveraineté (3). Les démagogues, Cléon et Cléophon, (:) Politique, VI, 4, 3, 1292, a, 4 et suivants.
(2) Const. d'Ath., XXNI, v.
(3) Const. d'Ath., XXNIL, 1.
| ET L'ŒUVRE D’ARISTOTE op 0
sont jugés avec une très grande sévérité. À partir de Cléon, se succédèrent à la tête du peuple les démagogues les plus auda-
cieux et les plus empressés à gagner la faveur de la multitude,
sans voir plus loin que l'intérêt présent (1). Enfin, dans le chapitre qui sert de résumé et de conclusion à la première partie de l’ouvrage, l’auteur. déclare que, depuis le rétablissement du régime démocratique, le peuple s’est successivement emparé de toutes les prérogatives. Souverain dans l’Assemblée, il s’est rendu maître des tribunaux, et, pour n'être point éloigné des séances par les nécessités pressantes de la vie, il a fait payer sa présence aux délibérations, d’abord une, puis deux, et enfin trois oboles (2).
Un autre rapprochement semblera peut-être encore plus frappant. Dans la Politique, Aristote, jugeant l’œuvre législative de Solon, dit qu'il passe pour un bon législateur parce qu'il détruisit l'oligarchie, trop effrénée; qu'il mit fin à l'esclavage du peuple et établit la démocratie par une juste combinaison des institutions essentielles aux divers régimes; en effet, le Sénat de l’Aréopage était un élément oligarchique; le recrutement des magistratures par le choix (ràç üoydç aiocerdc) représentait l’élément aristocratique; enfin le tribunal était démocratique. Il semble que Solon conserva les institutions auparavant établies : le Sénat de l'Aréopage et le choix des magistratures, mais qu'il créa la démocratie, en composant les tribunaux de tous les citoyens (3). Un peu plus bas, il ajoute : Solon n'avait accordé au peuple que la part indispensable de puissance, en soumettant le recrutement des magistrats à un choix, et en les obligeant à rendre leurs comptes. En effet, sans ces deux prérogatives, le peuple est ou esclave où
hostile (4). Or, telles sont bien les innovations que l’auteur de
(1) Const. d'Ath., XXVII, 4.
(2) Const. d'Ath., XLI, 2.
(3) Politique, Il, 9, 2, 1273, b, 35.
(4) Politique, II, 9, 4, 1274, a, 19.
la Constitution d'Athènes attribue à Solon; et tel est aussi le jugement qu'il porte sur l’ensemble de son œuvre. Bien que nous devions traiter plus bas, au cours de notre analyse, des chapitres dans lesquels sont exposées les réformes de Solon, il est indispensable, pour rendre plus lumineux ce rapprochement, d'en citer dès maintenant quelques passages. L'historien rappelle que le législateur appartenait au parti des modérés : «Solon, par sa naissance et sa réputation, comptait parmi les premiers des citoyens; par sa fortune et sa situation, il appartenait à la classe moyenne. Les autres témoignages s'accordent sur ce point; et lui-même ïil le déclare dans les vers où il exhorte les riches à la modération » (r). Aïlleurs, il explique que, parmi les mesures prises par Solon, les plus favorables aux progrès de la démocratie furent l'abolition de l’emprisonnement pour dettes, la faculté donnée à tout citoyen de poursuivre toutes les injustices commises, et surtout le droit d’en appeler au tribunal. «Car, maître du vote, le peuple devient maître de toute la constitution » (2). Plus loin, l’auteur raconte que Solon, importuné par les reproches qui lui étaient adressés au sujet de sa constitution, fut obligé de quitter Athènes. Les deux partis lui étaient hostiles, parce qu'il s'était, par modération et par souci de l'intérêt public, refusé à favoriser leurs rancunes et leurs ambitions. En même temps, il s'était, par l'abolition des dettes, aliéné beaucoup de nobles; les deux partis avaient changé d’attitude à son égard, parce que sa constitution n'avait pas répondu à leur attente; le peuple avait cru que Solon ferait un partage de toutes les terres; les nobles s'étaient imaginé qu'il leur rendrait les institutions du passé... Mais lui s'était opposé aux deux partis, et, alors qu’il eût pu,
avec l'appui de l’un ou de l’autre, usurper la tyrannie, il avait
(x) Corist.d'ATtR,, .N,3,:
(2) Const. d'Ath., IX, tr et 2.
préféré, au prix de la haine de tous deux, sauver sa patrie et rédiger les meilleures lois (1).
L'impression que l’on reçoit de ces comparaisons, et qui est tout opposée à celle que donnaient les précédents rapprochements, ne doit pas nous induire en erreur. Elle s'explique, en effet, par Ja nature même des sujets. Dans la seconde partie de l’’AGnvaiwv rokteix, l'historien énumère les magistratures athéniennes, en analyse le mécanisme, en démontre le jeu; nous trouvons là, exposés en tous leurs détails, les faits qui forment la base réelle et solide du système édifié dans la Politique, et qu'il suflit au philosophe de résumer ou de rappeler dans de rapides allusions. Il semble donc que ce tableau ait chronologiquement précédé la Politique. Dans la première partie de l'ouvrage, au contraire, l’auteur raconte les révolutions, qui s’accomplirent à Athènes, depuis la fondation de la cité, jusqu'à la restauration de la démocratie après l’expulsion des Trente. Il ne fait pas seulement œuvre d’historien, mais aussi de critique : il juge les hommes et les institutions. Or, ces jugements, ainsi épars dans le récit, sont les mêmes qui, dans la Politique, sont réunis en un corps de doctrines, énoncés en des formules générales, qui des faits dégagent la loi. Toute la différence est dans la forme, là discursive, ici systématique. Il semble, à première vue, que l’historien ait délié le faisceau, si étroitement noué par le philosophe. Mais ce n’est là qu'une illusion. C’est bien plutôt le philosophe, qui a réuni en une puissante synthèse les appréciations isolées de l'historien. Si distincts que soient les caractères des deux parties qui composent la Constitution d'Athènes, si différent aussi qu’en soit le contenu, il ne semble pas douteux qu’elles ne soient contemporaines, et que l'ouvrage n'ait une parfaite unité.
L’’Abnvaioy rolreiu, comme les parties authentiques du Recueil
(1) Const. d’Ath., XI, 2.
des Ilokureï, est antérieure à la Politique, c’est-à-dire à l’année 334. Nous n'avons aucune raison de récuser Aristote, qui en témoigne lui-même, à la fin de l’Ethique à Nicomaque (). Or il avait çommencé à exposer son système dès 340. Les Constitutions authentiques furent donc vraisemblablement rédigées entre les années 344 et 335. Le philosophe, qui devait revenir à Athènes et y ouvrir son école en 335, était alors en Macédoine, où il avait été appelé par le roi Philippe, pour y être le précepteur de son fils Alexandre. Mais il ne semble pas avoir employé tout son temps à l'éducation du prince. Il avait, en effet, fondé, dans le Nüuouoy de Mieza, une école semblable à l'Académie d'Athènes, avec des allées d'arbres et des bancs de pierre, que l’on montrait encore au temps de Plutarque. Il est vraisemblable que, devant ses disciples et surtout dans les leçons qu'il donnait à son royal élève, Aristote ait enseigné la Politique, comme il devait le faire, quelques années plus tard, dans le Lycée, et que dès lors il ait au moins commencé à former le Recueil de ses Constitutions. Il semble, d’ailleurs, avoir été, durant cette période de sa vie, mêlé aux affaires, et s'être, par conséquent, préparé par la pratique à découvrir et à démontrer les principes de cette science. C'est ainsi qu’il rendit auprès de Philippe des services aux Athéniens, dont il fut en quelque sorte un agent diplomatique. Il demeura quelque temps à Stagire, qui avait été prise et ruinée par Philippe durant la guerre d’Olynthe. Avec l'assentiment du roi, il entreprit et dirigea la restauration de la cité. Il rappela les habitants dispersés, rédigea une constitution, et promulgua des décrets touchant les droïts réciproques de l’ancienne population et des nouveaux colons. Sans doute il échoua et les intrigues de ses rivaux empêchèrent le rétablissement complet
de la cité. Tels furent cependant les bienfaits de son inter-
(1) Ethique à Nicomaque, X, 9, 20, 1187, a, 12; X, 9, 22, 1181, b, 13.
ET L'ŒUVRE D’ARISTOTE | 4x
vention que les habitants de Stagire en perpétuèrent le souvenir E une fête. annuelle (à). Une constitution ne s'improvise pas. Liouvre du législateur n’est utile et durable que si elle est fondée sur une expérience consommée des hommes et des institutions. Aristote, qui fut toujours historien en même temps que philosophe, et qui, dans l'exposé de son propre système, n'énonce jamais ses idées personnelles, sans avoir analysé et critiqué les théories de ses devanciers, afin d’en extraire la part de vérité contenue en chacune d'elles, avait dû, ayant d'établir le texte de sa constitution, étudier les révolutions, les lois et les coutumes des cités les mieux régies
et les mieux policées. Peut-être son entreprise législative
(x) Les biographes anonymes d’Aristote considèrent cette entreprise législative comme contemporaine, non de Philippe, mais d'Alexandre. Ex codice Marciano 257 : Tv TE VAE EaUTOÙ raToidX Dréyerpa XATAGXAGEITAV dTd Prinrou relber Tov 'AXEE VD DOV deutepov xTioat xal ywpac ETÉpA adT? xaradtoova. Cf, dans une autre biographie ex ‘eodem codice : Ort 3 a xotv7 mokods eù érolrse, dnhoë xai To Tv Tv rayetowv rékY xarasxapbeïauv relbeiv rbv ? A XéEavÜDOV adbrs xriGeuv... Cf la Vila latina : « Quod autem et communiter benefecit multis, demonstrat illud quod civitatem suam Stagiram dirutam prius a Philippo induxit 4lexandrum regem iterum reedificare et regionem aliam ipsi tradi». Mais il n'est pas vraisemblable qu'Alexandre se soit, durant la conquête de l’Asie, préorcupé de réédifier les cités rasées par son père. Aristote, d’ailleurs, s'établit à Athènes, dès qu'Alexandre quitta la Macédoine, et aucun monument n’autorise à croire qu'il abandonna son école, pour aller relever Stagire.
Il est curieux que certains commentateurs aient cru qu’Aristote avait pu rédiger sa Ilolte&v cuvaywyt, parce qu’il avait ARE Alexandre dans son expédition en Asie (Elias. in Porph. is. 9, b, 26 : LEVEL VOL DÈ art elot xai roliTeiar dLaxosiot TEVTAXOVTA TOY dot, àç ouveyoxbaro ëx ToÙ ro NY yy meprehbeiv cÙy "AXefdvdocw TÈ BastAst). Mais nous ne savons pas qu’Aristote ait quitté Athènes entre les années 335 et 323. Il passe même pour avoir composé, durant cette période un Îlec) fasthelus et un AXéEavIo0c 1 ÔTÈO arotxi®v, qui semblent avoir été des dialogues, dans lesquels il conseillait Alexandre sur la manière de gouverner son nouvel empire et sur les relations qu’il convenait d'établir entre les Hellènes et les Asiatiques. Si, d’ailleurs, la Politique a vraiment été écrite en 334, le Recueil de Ilolkreïor devait être commencé depuis longtemps déjà. L’anonyme du Codex Parisinus 1939 pense qu’Aristole l’a composé afin d'éclairer Alexandre, obligé, pour organiser sa conquête, de fonder des cités (p. 51,a: 0 HÈv Xe "AptoToTd TE GUY xoù "AXefivÈp T® xTioTn molteluç Àëyetat 1 ET” AÙTOÙ TE pteAeiv, y AVEYORETO TOY Biov XATX OTOLYELOV. : 5) Cette hypothèse n'est pas plus vraisemblable que la précédente.
DS UE be RE PRESS PDA et ST Enr LE a d nur bite A ee
at-elle été l’une des causes qui l'ont déterminé à former le
Recueil des Constitutions; en tout cas, elle nous induit à croire que la rédaction en doit être rapportée à son séjour en Macédoine.
Si la Constitution d'Athènes fut composée à Pella ou à Mieza, l’on peut supposer avec quelque vraisemblance qu’Aristote commença la révision de son ouvrage après s'être établi à Athènes et avoir ouvert son école du Lycée. La Politique était déjà rédigée, et les théories professées dans ce traité ne laisseraient pas que d’avoir influé sur les appréciations formulées par l'historien. En publiant ce livre, dans lequel était racontée l’histoire de la démocratie, et expliqué le fonctionnement des magistratures athéniennes, Aristote chercha sans doute à se concilier la bienveillance du peuple, qui ne se préoccupait point de pénétrer le sens de la philosophie nouvelle, mais de reconquérir son indépendance perdue, et pour qui le fondateur du Lycée n'était que le précepteur d'Alexandre, l'ami et le correspondant d’Antipater, par conséquent l'ennemi des Grecs. Pour donner à croire que son dessein avait été d'élever un monument à la gloire d'Athènes et que son livre était récent, il devait y faire mention des événements survenus depuis qu'il l'avait rédigé pour la première fois. Aïnsi s’expliqueraient la mention de l’archonte Céphisophon et la désignation de la galère Salaminia par le nom d’Ammon. Peut-être même que, sans démentir ses préférences avouées ni se départir de son impartialité, le théoricien de la Politique, si sévère pour la démagogie, jugea avec plus d’indulgence les hommes et les institutions de la démocratie athénienne.
Cette révision avait été commencée par le philosophe durant les dernières années de sa vie. Ni les événements ni la mort ne lui permirent de l’achever. La guerre lamiaque, qui devait se terminer par la défaite des Grecs, l'occupation d'Athènes, le
suicide de Démosthènes et l'exécution d'Hypéride, raviva les
Lea ; ET L'ŒUVRE D’ARISTOTE 43
rancunes contre le familier d’Antipater. Accusé par Eurymédon et Démophile, qui lui reprochaient comme une impiété d’avoir composé un hymne en l'honneur d'Herméias, tyran d’Atarne, Aristote dut s'enfuir et se retirer à Chalcis. Il espérait, sans doute, revenir dans sa patrie d'adoption, qui, en dépit de la conquête, restait à ses yeux le foyer philosophique et littéraire de la Grèce. Mais il mourut au lendemain de la bataille de Crannon. Ce furent donc ses disciples qui publièrent la Constitution d'Athènes, et ainsi il se peut que nous reprochions au maître des fautes commises par les élèves et aggravées dans la suite par des copistes maladroïits ou des correcteurs ignorants. Nul doute, en effet, que l'ouvrage n'ait été interpolé, la pensée
de l’auteur dénaturée, et la vérité altérée.
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