‹ La Constitution d'Athènes et l'Œuvre d'AristoteChapitre 7 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les ORIGINES DE LA CITÉ ATHÉNIENNE

La Constitution d'Athènes est divisée en deux parties. Dans la première, sont racontées les révolutions politiques, accomplies à Athènes, depuis la fondation de la cité, jusqu’à la restauration de la démocratie, qui suivit l'expulsion des Trente.

Les premiers chapitres de l'ouvrage n’ont pas été conservés. Le papyrus commence à l'exposition du régime qui était en vigueur avant la réforme de Dracon. Or, dans le chapitre XLI, qui résume toute la première partie, Dracon n’est nommé qu'après Ion et Thésée : «Le premier établissement fut celui d’'Ion et de ceux qui occupèrent le pays avec lui. C’est alors que, pour la première fois, le peuple fut divisé en quatre tribus et que les rois des tribus furent institués. Vint ensuite, — et ce fut le premier changement qui introduisit une véritable constitution, — le gouvernement de Thésée, qui s’écartait un peu de la royauté,

Puis la Constitution de Dracon...» (1). Nous avons donc perdu

(1) Const. d’Ath., XLI, 2.

les chapitres, où il était parlé d’Ion, et une partie de ceux dans. lesquels il était traité de Thésée et de sa Constitution. Mais les résumés des compilateurs et les citations des lexicographes nous permettent de compléter les indications données par l’auteur lui-même, et de suppléer en partie à cette lacune.

Hérakleidès (x) dit qu’à l’origine les Athéniens étaient gouvernés par des rois, et que c’est après l'établissement d'Ion qu'ils reçurent le nom d’Ioniens. Selon l’auteur même de l’’Aünvaiwy rolkureis, au chapitre III, 2, Ion aurait été appelé et investi du titre de polémarque, parce que certains rois avaient montré de la faiblesse à la guerre. Ce renseignement est d’ailleurs confirmé par la Politique. Le philosophe distingue cinq espèces de royautés, et, parmi elles, il définit ainsi la royauté primitive : Une quatrième forme de monarchie royale est, dit-il, celle des temps héroïques, consentie par les citoyens et reconnue héréditaire par la loi. Ce sont, en effet, les premiers bienfaiteurs des peuples, ceux qui leur avaient donné les arts ou la victoire à la guerre, qui les avaient réunis en cités, ou qui leur avaient conquis un territoire, à qui le consentement de leurs sujets conféra la royauté, et qui transmirent le pouvoir à leurs fils. Ces rois commandaient à la guerre et accomplissaient tous les sacrifices qui n’exigeaient pas l'intervention d’un prêtre; en outre, ils jugeaient les procès, tantôt avec, tantôt sans la garantie du serment; ils juraient en levant leur sceptre. Dans les temps anciens, le pouvoir de ces rois s’étendait à toutes les affaires politiques de l’intérieur et de l'extérieur, sans exception; mais, plus tard,

(x) Cet Hérakleidès n’est pas Hérakleidès de Pont, disciple de Platon, mais probablement Hérakleidès Lembos, compilateur du Il° siècle avant notre ère. IL est vraisemblable que son ouvrage Iles? TOATELGV, qui comprend les

sommaires de quarante-trois Constitulions, était le résumé deS Ilolzeio d’Aristote. (Voir sur ce sujet : Schneidewin : ‘Ex Tôv “HoaxAedou mec

x Æ Ne. * : . . c ToAttetwv. Gôttingen, 1847). Le fragment auquel nous faisons allusion est le

. » . \ x Se ET … , JS 1 f \ »

suivant: Abnvator To mèv €6 aoyñs £oovTo Bacietx, ouvorxroavros dE ’Iwvos AÜTOÏc, TÔTE roorov ‘loves ÉxAN0nou,

soit par leurs renonciations volontaires , Soit par les exigences des peuples, la plupart des cités ne leur laissèrent que la présidence héréditaire des sacrifices ; et, là où la royauté était encore digne de ce nom, elle n’avait gardé que le commandement des armées hors des frontières (1). Cette définition de la royauté primitive s'applique exactement au régime inauguré à Athènes par l'établissement d'Ion; et il semble que le philosophe généralise ici l'observation faite par l'historien. Harpocration (2) cite Aristote : il dit qu'après l'établissement d'lon, les Athéniens prirent le nom d’Ioniens et honorèrent en commun Apollon Patroos. Aristote devait, en effet, mentionner cette légende, afin de montrer à quelle époque lointaine les Athéniens commencèrent à célébrer un culte national. Peut-être aussi expliquait-il l'épithète raro&os, en rappelant qu'Ion était, suivant la tradition, né d’Apollon et de Créuse, fille d’'Erechthée, de telle sorte que le héros éponyme de l’Attique avait une origine divine. C'est encore Harpocration (3) qui nous apprend que chacune des quatre tribus, entre lesquelles étaient partagés les Athéniens, comprenait elle-même trois groupes, appelés trittyes et phratries, et que chaque trititye se subdivisait, à son tour, en trente familles (yévn). Or, dans la Politique, Aristote explique cette division de la cité en phratries. Elle a pour effet de resserrer les liens de la société. Car la cité ne peut atteindre à son but, qui est de s'assurer une existence complète et se suffisant à elle-même, que par l'association politique et le mariage ; et c'est précisément là ce qui a donné naissance aux alliances de familles, aux phratries, aux sacrifices et à la vie commune (4). Hérakleidès, dans son epitome, dit, après avoir parlé d'lon,

et avant de nommer Thésée, que «Pandion, ayant régné après

(1) Politique, IIL, 9, 7, 1285, b, 4.

@) Art. ’Ar6Awv ratooc.

(3) Art. l'evvitou.

(4) Politique, III, 5, 13, 1280, b, 3r.

Erechthée, partagea son royaume entre ses fils, et que la division régna parmi eux ». L'auteur de l'’AGnvatwvy roktela avait done consacré un chapitre à Pandion et à ses fils, mais il ne nous en est rien resté.

Il était ensuite question de Thésée. Nous avons précédemment cité le chapitre de résumé, dans lequel l'historien attribue à Thésée la première Constitution, et déclare que ce régime s'écartait un peu de la royauté (1). Hérakleidès s'exprime ainsi : « Thésée appela, dans une proclamation, tous les citoyens à jouir de droits égaux et semblables ». Ge n’est là qu’une indication bien vague; mais Plutarque, qui, dans sa Vie de Thésée, cite Aristote, nous permet de la préciser. En effet, si l’on compare les expressions d’Hérakleidès et de Plutarque, il semble que celui-ci ait suivi de très près et transcrit mot pour mot le texte d’Aristote (2). Voulant agrandir encore la cité, dit Plutarque, Thésée appela tous les gens du peuple, leur promettant les mêmes droits; mais, pour maintenir l’ordre dans cette démocratie, il sépara les eupatrides des cultivateurs et des artisans ; les eupatrides connurent des choses divines, fournirent les magistrats, enseignèrent les lois, interprétèrent le droit public et le droit sacré ; mais il y eut entre les trois classes de citoyens une sorte de balance : les eupatrides eurent l'avantage de la considération, les cultivateurs de l'utilité, les artisans du nombre. « Que Thésée ait le premier incliné vers la foule, comme dit Aristote, et renoncé à la monarchie, c’est ce dont semble témoigner Homère, dans le Catalogue des Vaisseaux, où les Athéniens seuls sont désignés par le nom de peuple (3äñmos) » (3).

Après avoir exposé les réformes de Thésée, l’auteur racon-

(1) Const. d’Ath., XLI, 2.

(2) Plutarque, Vie de Thésée, 25 : “ri Ôë alloy adéñoa Tv row Boukoue VOS ÉXAREL TOAVTEC ET Toïs Too... Cf. Hérakleidès : Onsevs dE

éxnpuce xai ouveblbace toutouc Êx on xai OpLoid. (3) Plutarque, Vie de Thésée, 25.

tait, sans doute, sa mort et les troubles qui l'avaient suivie. C'est, du moins, ce que donne à croire le résumé d'Hérakleidès, qu'à défaut d'autre texte, il convient de citer : « Thésée alla mourir à Scyros, où il fut précipité du haut des rochers par Lykomèdes, qui craignait qu'il n’usurpât la souveraineté: de l’île. Plus tard, après, les guerres médiques, les Athéniens rapportèrent ses ossements. Îls ne choisissaient plus leurs rois parmi les Codrides, devenus, à leur gré, trop inactifs et trop mous. L'un des Codrides, Hippomènes, qui voulait écarter de lui cette accusation, ayant surpris un amant avec sa fille Leimoné, le mit à mort en l’attachant derrière son char, et enferma sa complice avec un cheval jusqu’à ce qu’elle mourût ».

Le passage qui suit se rapporte aux premiers mots de la Constitution d'Athènes, qui nous aient été conservés. Cylon tenta de s'emparer de la tyrannie; il échoua et se réfugia avec ses partisans près de l'autel d’Athéna. Mégaklès et les siens les massacrèrent et furent ensuite exilés comme sacrilèges. L'accusation qui leur avait été intentée fut soutenue par Myron. C’est à ce nom que commence le texte du papyrus de Londres. Après le discours de Myron, les sacrilèges furent condamnés ; l'on arracha de leurs sépultures les ossements des coupables, et la famille des Alcméonides fut à jamais exilée. C'est alors que l’on appela Epiménide de Crète, pour purifier la ville (c. D. Cet Epiménide est cité dans la Politique, mais il n'y est pas fait allusion au sacerdoce dont il fut investi (1). Ce n'est là, d’ailleurs, qu'un menu fait, sur lequel ne pouvait être attirée l'attention du philosophe.

L’historien expose ensuite les institutions sociales et les institutions politiques d'Athènes, à l'époque où s’accomplirent ces événements. Le régime en vigueur était une oligarchie absolue.

Les pauvres et leurs familles étaient les serfs des riches; ils

(1) Politique, I, 1, 6, 1252, b, 14.

n'avaient droit qu’au sixième des fruits produits par le sol qu'ils cultivaient (£xréuovoi); ils étaient soumis à la contrainte par corps. Aussi s’irritaient-ils vivement de ne pas avoir leur part de la terre (c. IT).

Les magistratures étaient, à l'origine, viagères. Elles devinrent ensuite décennales. Les plus importantes étaient celles du roi, du polémarque et de l’archonte. La royauté existait dès le principe; la polémarchie était contemporaine d'Ion; l’archontat fut créé "sous le règne de Médon, si l’on en croit la plupart des auteurs; suivant quelques autres, elle datait d'Acastos (1). Nous avons cité plus haut, et nous n'avons ici qu'à rappeler le passage de la Politique dans lequel Aristote explique les démembrements successifs de la royauté héroïque (2). Les thesmothètes ne furent institués que longtemps après, quand déjà les magistratures étaient devenues annuelles. Ils avaient pour fonction « de rédiger par écrit les décisions Judiciaires et de les conserver, pour qu'elles pussent servir à juger ceux qui violeraient la loi (érws avayodbavtec Ta Decpua QUAXTTUOL Rods TV TOY Tapavououvrwy xpfctv) (3). Par décisions judiciaires, nous traduisons le mot Üécu, par lequel l’auteur distingue la coutume de la loi (4). Cette distinction a son importance. En effet, l’auteur dira au chapitre XLI, 2, que des lois (vouow) furent, pour la première fois, rédigées sous Dracon (5); il se contredirait donc, si, dans le présent chapitre, il n’employait le mot 6éçu.

Les archontes jugeaient sans appel les affaires qui leur res-

sortissaient. L'auteur remarque, en passant, que leur rôle n’était

() Ce sont les Atthidographes, comme Cleidémos et Phanodémos, que cite ici l'historien.

(2) Politique, IL, 9, 7, 1285, b, 4.

(3) Const. d’Ath., IL, 4.

(4) Au chapitre XVI, 10, ce mot se lit dans une citation, faite par l’auteur, à propos des lois qui punissaient la tyrannie : Néuoc yào abrois 7v Ode" « Déopia Tade "AÜnvaælotc xai miToua' Édy Tivec TUOAVVELV ÉTAVIOCTOVTE. .. D

E r , — : & N Sy 2 Ke » , Fr \

G) Const. d’Ath., XLI, 2 : Meta ÔÈ Taÿrny n ét Apaxovtoc, Èv n xai

VOLLOUG AVE ypaYav rowtov. Nous reviendrons plus bas sur ce texte,

ET L'ŒUVRE D’ARISTOTE Et 2:03

pas alors borné, comme il le sera dans la suite, à l'instruction criminelle. Or, dans la Politique, Aristote dénonce comme démagogique, le régime dans lequel les magistrats ne peuvent rien décider souverainement et ne peuvent prononcer qu'un jugement provisoire (1).

Les archontes, sortis de charge entraient à l’Aréopage. Ce conseil viager faisait observer la loi, dirigeait l’administration, punissait par des amendes et des châtiments corporels les auteurs de tout désordre (c. III). L’historien se contente ici d'énumérer les attributions des Aréopagites; mais, l’auteur de la Politique, jugeant la (Constitution spartiate, blâme l'institution d'un Sénat élu à vie. Composée d'hommes sages et suflisamment préparés par leur éducation à la vertu, on pourrait croire que cette assemblée offre toute garantie à l’État. Cependant de laisser, durant leur vie entière, des hommes prononcer sans appel sur des causes importantes, c'est une institution qui prête à la critique; car l'intelligence, comme le corps, a sa vieillesse. Mieux eût valu pas en rendre irresponsables les membres de ce conseil. Les magistratures doivent être confiées

au mérite, qu'il les accepte ou les refuse (2).

(1) I est intéressant de comparer les deux textes :

Const. d’Ath., Il, 5 : Kôotot d'cav | Politique, VI, 11, 5, 1298, à, 28 : \ A S7/ « \ L L “ j 4 we” \ 4 4 xat Tac Dixaç adroteheïs xofverv, xai | Térupros DE Todmos To mdvras mepi OÙy GOnED VÜV TPOQV&XOIVELV. ndvrwy (Bouletecbar cuviovras, Tac

D’ apyàs rent pndevds XOÉVELV &\\X HLÜVOY TOONVAxPIVELV, OVREP À teleutaia dnuoxpatix vov diorxeitor TOÔTOV. ..

(2) Politique, IL, 6, 17, 1270, b, 37 et suivants.

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