LA COMPLICATION CROISSANT DANS LA SOUVERAINETÉ COMME DANS LA SOCIÉTÉ
Chez toutes les nations , les idées et les mœurs des particuliers reflètent sur celles des gouver-
^ Les Romains de la première époque puisèrent leur rapide prospérité à ces quatre sources que tarirent leurs descendants devenus riches , puissants et lettrés , que conserve malgré ces mêmes progrès PAngleterre contemporaine. Chez eux, l'autorité paternelle présidait au gouvernement de la vie privée. Chez eux également, la vie publique était subordonnée aux trois principes de souveraineté qui sont signalés dans l'épigraphe de ce livre, d'après le texte d'un sage président des Etats-Unis, et conformément à cette pensée d'un illustre Romain : « La meilleure constitu- « tion politique est celle qui combine dans une juste mesure « trois sortes de pouvoirs : la royauté, l'aristocratie et la « démocratie. » (Cicéron cité par Nonius.) — Voir aussi la Réforiixe sociale, 64, x; 67, xvi.
nants. Les institutions se moulent, pour ainsi dire, sur les habitudes du peuple. En résumé la souveraineté est, à beaucoup d'égards, l'image de la société.
Les races agricoles et commerçantes sont moins aptes que les races pastorales à jouir de la paix sociale. A mesure qu'elles s'avancent (( dans les voies de la civilisation » , elles multiplient les influences perturbatrices qui tendent à leur enlever ce premier des biens : elles doivent donc multiplier également les pouvoirs sociaux qui ont pour mission de le conserver. Il est aisé de comprendre pourquoi la complication de la souveraineté marche ainsi de front avec celle de l'activité sociale*.
Depuis les premiers âges, la constitution sociale des pasteurs reste simple "et invariable dans la Grande -Steppe d'Asie, comme la nature des lieux et des travaux. Le territoire est exclusivement affecté à la croissance des herbes , du gibier et des autres produits spontanés du sol. Séparée des rivages maritimes par de longues distances et de hautes montagnes , cette immense région est restée étrangère à toutes les influences du dehors. Chaque famille, avec ses serviteurs et ses troupeaux , vit isolée et nomade sur la vaste prairie nécessaire à sa subsistance : elle touche à
* La Réforme sociale; 52, i et ii.
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peine aux autres familles de sa tribu ; celte tribu elle-même ne connaît que le nom des empereurs auxquels elle paie un léger impôt. Dans ces conditions , le père n'a pas seulement à gouverner le territoire et la population : il doit enseigner la loi morale et présider aux rapports de la famille avec Dieu ; il est à la fois roi et pontife.
La constitution se modifie , au contraire , rapidement, même quand la loi morale garde son empire, dès que les individus s'attachent au sol par les travaux de la vie rurale et de la vie urbaine. Depuis trente siècles, ce changement se produit de proche en proche dans TOccident ; mais, à notre époque, sous Tinfluence de certaines inventions matérielles, les constitutions sociales se transforment avec une rapidité qui n'a jamais eu de précédents, et qui prend les peuples au dépourvu. Les familles s'agglomèrent et s'enchevêtrent au point que l'autorité paternelle, débordée de toutes parts, doit être secondée et parfois dominée par des pouvoirs religieux et civils, préposés au maintien de la loi morale et de l'ordre public. La coutume devient incompatible avec l'établissement des nouvelles formes de travail; et les nouveaux besoins des populations réclament la transformation des lieux adaptés aux nécessités des formes anciennes. Les intérêts privés, compromis par le simple rapprochement des familles, le sont bien plus encore
par les innovations qu'il faut introduire dans la situation des personnes et dans la condition des propriétés. Les froissements qu'engendrent ces nouveautés troubleraient constamment la société, si des autorités spéciales n'étaient pas chargées d'intervenir entre les personnes et de modifier la coutume spontanée par la loi écrite. Les délégués du souverain qui, au milieu de ces difficultés, ont en garde la paix sociale , ne sont pas en général aussi dévoués au public que les pères à leurs enfants; et, en conséquence, ils doivent être retenus dans la ligne du devoir par des contre-poids et des contrôles. De là tant de complications qui n'ont aucun équivalent sous le régime patriarcaL Ces complications n'ont plus de bornes , quand la souveraineté de l'État, au lieu de remédier simplement à la défaillance des gouvernements locaux et des familles, envahit, sous prétexte de bien public, tout le champ de l'activité sociale. Gomme on l'a vu aux six livres précédents, le gouvernement britannique a évité cet écueil dans la vie privée et dans les subdivisions inférieures de la vie publique. Au surplus, cette réserve est suffisamment mise en lumière par la presse périodique, qui renseigne chaque jour ses lecteurs sur l'action de la souveraineté dans l'État. Pour être compris en cette matière, il suffit presque de citer les institutions. On s'est aidé de cette circonstance pour tracer le plan de
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ce livre : on y indique l'esprit plutôt qu'on ne décrit l'organisation du gouvernement central*.