LE MAL ACTUEL ET LA RESPONSABILITÉ DES CLASSES DIRIGEANTES
Les Anglais ne doivent pas seulement à leurs corporations de bien public l'aptitude qu'ils montrent pour les réformes. Une nation qui n'aurait
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que ces forces collectives pour conserver le règne du bien et de la paix ne tarderait pas à tomber dans la corruption. L'esprit du mal, en efifet, travaille les sociétés humaines avec une infatigable persistance. Sauf les rares exceptions, spéciales à ceux qui, par grâce divine, naissent avec les caractères de la sainteté, il se développe comme l'ensemble des facultés ; il survit même à leur déclin , s'il n'a point été dompté par l'autorité paternelle , que Dieu a préposée à la garde de la loi morale. Cette autorité, quand elle s'appuie sur son souverain Auteur, tient tète au mal jusque dans les moindres replis du corps social ; et elle préside alors à l'organisation des sociétés. Elle semble être aujourd'hui mieux constituée, en Angleterre, que chez les autres nations riches, lettrées et puissantes qui, par leurs idées et leurs mœurs , appartiennent au système européen.
Depuis quatorze siècles, la tradition de la loi morale formulée dans le Décalogue , interprétée par la reUgion , s'est perpétuée dans la majeure partie des foyers. Les pères de famille ont créé peu à peu des coutumes et des corporations (iv) qui, en les liant eux-mêmes , rendaient leur tâche moins difficile. Les gouvernants et les classes dirigeantes, qui ont également en garde la loi morale, ont été, il est vrai, moins fidèles à leur devoir. Au xvi« siècle le mal déborda momentanément aux sommets de la hiérarchie sociale ; et il
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était encore grand au milieu du siècle dernier. Mais depuis lors, sous les influences précédemment indiquées (II, vi), s'est accomplie une réforme mémorable, l'un des enseignements les plus utiles qu'on puisse ofMr aux pessimistes qui, au mépris des promesses du Livre saint*, déclarent sans remède une grande corruption nationale.
Les classes dirigeantes, depuis cette époque, exercent sur l'esprit public la plus salutaire action, en combattant l'erreur, pour propager la vérité dans l'ordre moral comme dans l'ordre politique. L'art de la parole s'emploie avec une puissance incomparable à répandre cette vérité jusque dans les classes les moins lettrées. Toutes les réunions sortant du cercle de la vie domestique sont l'occasion de discours qui traitent des questions du jour, et qui constituent dans leur ensemble une des branches les plus curieuses de la littérature nationale. Beaucoup d'hommes rompus à la pratique des affaires remplissent cet utile devoir jusque dans les moindres localités, et ils sont toujours prêts à faire prévaloir la vérité et l'intérêt général. Ils écartent les orateurs de profession, qui égarent souvent la pensée publique , quandles hommes compétents ne sont pas exercés à soutenir ce genre de luttes. Ainsi une idée neuve
^ « Dieu a tout créé afin que tout subsiste : il a fait gué- « rissables les nations de la terre. » (La Bible^ la Sagesse, 1,13 et 14.)
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qui, sur le Continent, resterait enfouie dans le livre où elle s'est produite , se fait promptement jour en Angleterre. Cette idée n'est point seulement élaborée par les classes dirigeantes; elle pénètre jusqu'au sein des populations et elle provoque bientôt , dans les institutions publiques ou privées, une réforme opportune.
Quant à la presse périodique , elle est l'auxiliaire plutôt que le guide des notabilités qui disposent de l'opinion; et c'est seulement lorsque les pouvoirs établis manquent à leur devoir qu'elle supplée à ces défaillances, et qu'elle entreprend une mission plus élevée. Un journal anglais gagne la faveur de ses abonnés en leur fournissant des renseignements pour l'administration des affaires privées, des récits développant à la fois l'éducation et le sens moral, enfin des faits aidant chacun à se former une conviction sur les questions d'intérêt général; mais la discussion des doctrines n'occupe dans le journal qu'une place peu considérable. A ce sujet, le lecteur tient moins à connaître les opinions du rédacteur que les avis , longuement motivés, des notabilités compétentes. De là, les habitudes de discussion loyale, qui sont désignées par une expression (fair play) presque caractéristique pour la polémique anglaise, et qui obligent, en général, l'écrivain le plus passionné à citer d'abord textuellement les opinions qu'il prétend
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combattre. Le rôle éminent de la presse anglaise ne saurait d'ailleurs être attribué à la supériorité de ses journalistes : il n'est que le reflet de la supériorité du public. On commet, en eflfet, une grande erreur, lorsqu'on attribue directement la force de la constitution britannique à la liberté de la presse. Celle-ci concourt efficacement à réprimer les abus, à combattre l'erreur et à propager la vérité; mais elle est moins une cause qu'un résultat*. Les légistes anglais les plus compétents affirment que le régime légal de la presse est encore très-restrictif; mais les mœurs l'ont
3 « La solidité de la constitution autorise la pleine liberté « du contrôle. En efTet, ce contrôle est exercé sans inter- « ruption et sans ménagement... Pour en juger, il faudrait « lire pendant quelques mois les principaux journaux... « Très -souvent ils atteignent à la haute éloquence : bon « sens et raison virile, renseignements complets, vérifiés « et puisés aux meilleures sources , franchise entière pousa sée jusqu'à la rudesse , ton hautain et dur de la convie- « tion militante , ironie froide et prolongée , véhémence de « la passion concentrée et réfléchie; Tindignation et le « mépris coulent de soiirce et à pleins bords ; une pareille a polémique chez nous aboutirait infailliblement à des a duels et à des émeutes. — Ici , il est reconnu que la cla- « meur et le tocsin de la presse n'aboutissent jamais à une V prise d'armes , mais seulement à des meetings , à des pro- « testations, à des pétitions... On peut dire que, par les « journaux et par les meetings, un grand parlement uni- « versel et beaucoup de petits parlements disséminés sur « tout le pays, préparent, contrôlent et achèvent la be- (c sogne des deux chambres. » (Taine, Noies sur l'Angleterre, ip. 2^0.)
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peu à peu laissé tomber en désuétude. La loi autoriserait même de grandes rigueurs, en présence de quelque nécessité publique. Le caractère bienfaisant de la presse ne résulte donc point, en Angleterre , d'un texte de loi , mais des vertus publiques ou privées qui donnent tant de fécondité aux testaments , au travail, à l'association, et aux autres institutions du pays.
Cependant lés plus excellentes réformes que nous offre l'histoire n'ont jamais constitué des retours définitifs vers le bien. Après les meilleures époques, l'orgueil et la richesse, fruits habituels de la prospérité, ont toujours corrompu les âmes et rendu de nouveaux champs à l'empire du mal. L'Angleterre n'a point échappé à ce genre de défaillance ; et,pendant le cours des dernières générations, elle a provoqué l'invasion d'un désordre social qui n'avait pas eu de précédents. Dèsl'époque même où les classes dirigeantes avaient la force de renoncer aux mauvaises mœurs duxvin® siècle, elles se laissaient égarer par une dangereuse nouveauté. Elles introduisaient, dans le régime du travail, le système des rapports éphémères ; elles dégradaient les institutions de la vie sédentaire, en créant, avec une nouvelle forme de vie nomade, des désordres que l'antiquité et le moyen âge n'avaient pas connus. Sous prétexte de c progrès ]i) et pour satisfaire aux prétendues exigences de la « liberté », elles renonçaient aux devoirs de
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patronage qui jusqu'alors avaient maintenu Tordre moral au sein des familles attachées à leurs dO'^ maines et à leurs manufactures. Pour prévoir les conséquences possibles de ce mouvement rétrograde, et comprendre l'opportunité d'une nouvelle réforme (XII, v), il faut se reporter à la condition présente des deux classes qui, aux termes extrêmes de la hiérarchie sociale , agissent comme les plus constants auxiliaires du bien et du mal.