CH. VII — LA CLASSE INFÉRIEUBE
devait protéger son serviteur et pourvoir à ses besoins. Le msdtre ne pouvait recevoir aucun concours du dehors, parce que chaque famille avait sa place invariablement fixée dans la hiérarchie du travail. Le serviteur savait que sa subsistance et celle de ses enfants seraient assurées, tant que le grenier du maître ne serait pas dépourvu. Le bien-être de chacun dépendait de l'accord de tous ; et dès lors le sentiment de la solidarité des personnes surgissait énergiquement de la nature des choses. Dans ces conditions, les individualités placées , en raison de leurs défaillances physiques, intellectuelles ou morales, aux derniers rangs de chaque groupe social, vivaient à ses dépens plutôt qu'ils ne lui venaient en aide : ils n'avaient donc aucun intérêt à s'en détacher. Cette infériorité originelle était disséminée , conformément aux lois providentielles de l'inégalité, dans toutes les assises de la société : elle n'y formait pas, même par ses aspirations, une classe aigrie ou dangereuse.
Pendant quinze siècles , ces bons rapports se sont maintenus, en Angleterre, avec les caractères généraux qui viennent d'être indiqués; mais ils ont subi , dans leurs détails, deux modifications principales. En premier lieu, ils ont varié avec la constitution môme de la classe dirigeante. Ainsi, par exemple, les quatre défaillances signalées ci-dessus ont été secourues ou
réprimées, à défaut de la famille, par trois sortes d'autorités, savoir : chez les Bretons^ par la tribu ; chez les Anglo-Saxons, par les grands propriétaires fonciers; sous la domination normande, par les chefs de la hiérarchie féodale et par leurs tenanciers. En second Ueu, sous chaque constitution, ces mêmes rapports ont inégalement pourvu au bonheur des individus et à la conservation de l'harmonie , selon que les maîtres ont été plus ou moins fidèles aux prescriptions de la loi divine et de la coutume.
Cet accord du maître et du serviteur a été le point de départ de toutes les races qui ont joué un grand rôle dans l'histoire. Il a fait partout la prospérité des peuples ; mais peu à peu il s'est affaibli en Angleterre, comme dans les autres régions de l'Occident. La rupture de la tradition ne fut pas due, comme on l'a dit souvent, à la soufl&*ance du serviteur ou à la corruption dn maître : contrairement à la fausse doctrine du ce progrès continu », elle naquit de la prospérité même. Tant que le territoire ne fut occupé que par des populations clair-semées , le maître put remplir sans difficulté les devoirs que M imposait la permanence forcée des engageinents; mais*, quand la terre arable et les pâturages commencèrent à manquer, on Tit de proche en proche cesser l'état d'équilibre qui avait régné jusque-là entre les intérêts et les besoins des deux élé-
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ments principaux de la société. Ce malaise eut pour symptômes les calamités nationales qui accompagnèrent et suivirent la guerre des Deux- Roses (II, V). Alors commença, dans les rapports sociaux , une transformation dont le caractère a été presque toujours dénaturé, par les écrivains modernes, car elle fut la libération des maîtres plutôt que celle des serviteurs. Cette phase nouvelle coïncida avec Tavénement de la dynastie des Tudors, c'est-à-dire avec l'époque où la découverte de l'Amérique offrait de nouveaux champs à l'activité des Européens de l'Occident.
Dès le milieu du xvi® siècle, on vit naître, dans les campagnes et les villes, les deux organisations du travail qui subsistent concurremment de nos jours. Sous le premier régime règne la stabilité*: le patron se croit tenu de conserver les ouvriers qu'il s'est une fois attachés, pourvu qu'ils respectent certaines règles nécessaires au bon ordre des ateliers. Il garde envers eux toutes les obligations de direction morale et d'assistance matérielle que l'ancienne coutume lui imposait; tandis qu'il leur laisse , en ce qui touche la libre dispo-
* Voir à ce sujet deux documents spéciaux : l® Les Ouvriers européens, p. 16 et 17 : Définition du régime des engagements volontaires permanents, comparé aux trois autres régimes sociaux; 2<> U Organisation du travail, ch. II : Description de ce même régime, c'est-à-dire de la coutume des ateliers.
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sition de leurs personnes, les droits conférés par la coutume nouvelle. Il subordonne le recrutement de ses ouvriers aux ressources qui lui permettent en toute éventualité d'assurer leur bien-être; et, de concert avec les parents, il procure autant que possible un établissement avantageux aux jeunes générations qu'il ne peut garder dans ses ateliers. Il ne se considère d'ailleurs comme responsable qu'envers les familles soumises à son patronage ; et il croit avoir fait son devoir quand celles - ci ne fournissent aucun contingent à une classe dangereuse de la société. Le second régime admet des rapports instables : le patron se réserve, dans ses décisions sur le choix ou l'expulsion de ses ouvriers , la même liberté que confère à ces derniers la nouvelle coutume. Quand le besoin de bras se fait sentir, il débauche, par l'appât de hauts salaires, les ouvriers qui avaient jusque-là trouvé dans d'aulresétabUssements un sort moins brillant, mais plus sûr; dès que ce besoin cesse, il les congédie sans scrupule , en les laissant exposés aux intolérables souffrances qu'engendre le déclassement suivi de l'abandon. C'est dans ces conditions que les individus vicieux ou dénués grossissent les rangs de la classe inférieure ^ Ce désordre social ne fit d'abord que des pro-
* Les Ouvriers européens, p. 204, 205.
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