LA NOBLESSE, OU LE COURONNEMENT DE LA HIÉRARCHIE DANS LA VIE PRIVÉE
Le sentiment que fait nsdtre toute étude méthodique sur la vie privée des Anglais est l'admiration pour la forte hiérarchie qui y conserve l'ordre et la paix. Les familles qui composent chaque assise de la société y sont classées par les mœurs, selon les degrés de richesse, de talent et de vertu. Dans ce classement, l'opinion fait une juste part à chacun de ces trois éléments de supériorité; et de là naît, dans toutes les parties du corps social, une émulation salutaire. Grâce à l'ampleur du champ ouvert aux initiatives individuelles, grâce surtout à la sûreté du critérium de classement , cette émulation ne dégénère point en rivaUtés haineuses ou en dissensions intestines. Même dans chaque assise de la société , la chute d'une vieille famille soulève d'unanimes regrets, tandis que son élévation à l'assise supérieure est considérée par chacun comme une gloire locale et un heureux présage. Il se manifeste en outre, dans ces deux cas, des
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sentiments plus honorables encore pour le caractère de la nation : on conjure autant que possible, par une assistance formelle, la déchéance imméritée d'un voisin; on lui confère volontiers les honneurs locaux pour favoriser un succès légitime. Ces traits de la vie privée offrent à l'esprit l'image d'une puissante pyramide où les assises, composées d'éléments solidement unis , sont superposées avec harmonie. L'œuvre ne laisserait rien à désirer, si la solidité des fondements répondait comme autrefois à la perfection de l'édiCce; si la classe inférieure de la société ne commençait pas à montrer les plus redoutables symptômes de souffrance et d'envie.
Heiu'eusement pour la paix sociale, les éléments de la hiérarchie ne sont point séparés, par leur superposition même , comme ceux d'un monument d'architecture. Ils se rencontrent ou se mêlent en diverses occasions, sous plusieurs influences. La classe supérieure se rapproche des autres par les nécessités du travail, par les sentiments de charité émanant du christianisme, par le dévouement au bien public, par les devoirs du gouvernement local , enfin par la constitution politique qui donne une part d'influence aux suflrages populaires. Les candidats pohtiques ne sont pas réduits, comme en d'autres contrées*,
* « Tondis que les instincts naturels de la démocratie « portent le peuple à écarter les hommes distingués du
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à la dure nécessité de capter la faveur des types vicieux et ignorants; mais ils s'en approchent assez pour connsditre le mal , pour découvrir le remède , et même pour être contraints de l'appliquer, au moyen de judicieuses réformes.
Il existe d'ailleurs, dans la société anglaise, une force plus puissante encore pour restaurer les fondements ébranlés de sa constitution. Cette force est au moins à l'état latent chez certaines individualités de toutes les races; elle figure au premier rang parmi les qualités qui concourent à la grandeur des nations; elle constitue le lien qui unit le mieux toutes les parties du corps social. Cette force est la c noblesse ». Oon'a point ici seulement en vue les personnes titrées qui d'ailleurs jouissent en Angleterre d'une haute influence; on désigne sous cette qualification , les hommes qui doivent à un ensemble de conditions excep^ tionnelles l'ascendant personnel qu'ils-exercent'.
Ces nobles constituent un petit nombre de fa-
« pouvoir, un instinct non moins fort porte ceux-ci à s'éloigner de la carrière politique, où il leur est si difficile « de rester complètement eux-mêmes et de marcher sans a s'avilir. » (Tocqueville, la Démocratie en Amérique, ch. XII.) — Cette critique est juste et faite en termes excellents ; mais je ne saurais comprendre comment elle provient d'un auteur qui, dans le môme ouvrage, recommande cette déplorable égalité américaine comme un fait providentûL Voir la Réforme sociale, é2, xii. — F. L-P.
* C'est par la haute culture du bien que se forme l'homme supérieur ou le sage, dont les vertus. et les défaillances
milles au sein de la classe supérieure précédemment décrite. Établis, avec ou sans titre, sur un domaine rural, ils sont assez riches pour n'avoir jamais à s'inquiéter de leurs moyens d'existence. Ils sont assez modérés dans leurs besoins pour s'interdire tout travail lucratif qui n'a pas pour objet la culture de l'héritage paternel. Dans sa vie privée , le vrai noble se préoccupe surtout de former, en l'associant à ses travaux et à ses pensées, un héritier digne de son nom. Il dépose dans le cœur de tous ses enfants les sentiments d'où peuvent surgir de nouvelles familles, élevées à la hauteur morale de la souche commune. Il remplit envers tous ceux qui l'approchent les devoirs du patronage. Il exerce à son foyer une hospitalité large, non par esprit d'ostentation ou par amour du luxe , mais par respect pour lui-même et par un haut sentiment de devoir envers ceux qui honorent la province, la patrie et l'humanité. Ces coutumes hospitaUères du foyer sont les principaux rites de la vraie noblesse : ils sont aussi efficaces que les ordres de chevalerie et les services de cour pour en conserver les traditions. Partout les nobles s'appUquent
servent de leçons au peuple entier. « Les fautes de Phomme a supérieur sont comme des éclipses du soleil et de la « lune. S'il commet des fautes , tous les hommes les voient ; « s'il se corrige , tous les hommes le contemplent. » Les quatre livres de la Chine^ p. 216.) .
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à relever la condition des familles dégradées ou souffiraintes; mais, sur ce point, ils agissent surtout par leur exemple et en communiquant leur esprit de dévouement à ceux qui sont en contact journalier avec ces familles. Dans la vie publique, le vrai noble repousse les fonctions salariées; mais il se croit tenu d'exercer scrupuleusement les fonctions gratuites, compatibles avec la résidence permanente au domaine et l'exercice des devoirs privés. Enfin, quand surviennent les catastrophes nationales, il n'épargne, pour les réparer, ni sa vie ni sa fortune ^.
Les familles qui, selon l'acception usuelle du
^ Burke , dans une lettre écrite en 1772 au duc de Richmond, a défini le caractère de ce patriciat. « En vous, « gens de grande maison et de grande fortune héréditaire, « si vous êtes ce que vous devez être , mon regard se plaît « à reconnaître ces grands chênes qui ombragent toute une « contrée , et qui perpétuent leurs ombrages de génération « en génération. Le pouvoir et Tinfluence personnelle d'un « duc de Richmond ou d'un marquis de Rockingham im- « portent peu. Ce qui importe, c'est que leur conduite et « leurs exemples soient de nature à transmettre la tradition « de leurs ancêtres à leurs successeurs. Alors leurs maisons « deviennent le dépôt public et les archives vivantes de la « constitution : et on y va chercher l'âme de cette consti- « tution , non pas comme à la Tour de Londres et à la cha- « pelle du cloître de Westminster, dans des parchemins « effacés , sous des lambris humides et vermoulus ; mais « dans la robuste vigueur, l'énergie vitale , la féconde puistt sance du caractère de ces hommes qui fixent tous les « regards et dominent toutes les têtes. » (Cité par Monta- LEMBERT, De l* avenir politique de V Angleterre, p. 90.)
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mot, forment en Angleterre «la noblesse)), se perpétuent par héritage selon le droit de primogénitm'e, ou se renouvellent par lettres patentes du roi. La noblesse titrée constitue la haute chambre du parlement et remplit les fonctions indiquées dans un autre livre (XI, v, vi). Conformément à de sages traditions , la noblesse officielle n'est en général conférée par le souverain qu'à des personnes ayant fait preuve des qualités distinctives de l'institution. Le prestige que garde la noblesse anglaise est dû à la sagesse de ces choix et au respect scrupuleux de certaines coutumes. Ainsi, chaque titre de noblesse est unique et spécial soit à im individu , soit à une famille : dans ce dernier cas il ne se transmet qu'à un des enfants du titulaire.
Les mêmes sentiments de réserve et de dignité président , en Angleterre , à la collation des ordres de chevalerie. Les titres joints à ces ordres ne sont point héréditaires. Ils sont conférés dans l'intérêt public aux hommes les plus éminents : ils agissent donc comme un stimulant actif; ils encouragent les dévouements et suscitent les grandes actions. Toutes les classes de la société, même celles qui occupent de grandes situations traditionnelles, montrent dans la recherche de ces honneurs une extrême discrétion ; et, de leur côté, les gouvernants comprennent la responsabilité qui pèserait sur eux s'ils abusaient , à cet
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égard, du pouvoir discrétionnaire qui leur est confié. Un tel état de choses tranche, comme on le voit , avec celui qui s'est établi chez plusieurs autres nations ^
Grâce à ce profond sentiment de bien public qui anime le peuple anglais comme ceux qui le gouvernent, la noblesse ne peut engendrer les castes inutiles qui abondent dans certaines contrées du Continent : elle a pour principe, non la transmission du sang, mais la possession présumée de la vertu.
^ La noblesse titrée comprend seulement 1672 personnes, savoir : haute noblesse, dite Peerage, 823;. petite noblesse, dite Bâronetage , 849. Les six ordres de chevalerie de TEmpire britannique n'ont que 1332 titulaires. [La Bé forme sociale, 60, vi). — Ces renseignements ont été recueillis en 1864 et se rapportent à Tannée 1863 : les chiffres varient quelque peu dMne année à Tautre; mais le principe ne change pas. Depuis lors, une occasion favorable m'a mieux fait connaître le service des récompenses : il se résume toujours dans la prudence de ceux qui les donnent et dans la discrétion de ceux qui en sont dignes. — F. L-P.
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