CHAPITRE V
4© PÉRIODE (1422 A 1783). — la continuation de la prospérité , sous LA HIÉRARCHIE DU TRAVAIL ET DE LA VERTU , MALGRÉ LA CORRUPTION DES CLASSES DIRIGEANTES.
Cette période commence avec le long règne de Fimpuissant et malheureux Henri VI. Elle ouvre, dans l'histoire du gouvernement britannique, une ère de calamités qui a pour symptômes princicipaux, au dehors la perte des conquêtes de Henri V, au dedans des discordes sans fin. L'un des incidents les plus lamentables qui datent de ce triste règne est indiqué par les historiens sous le nom de guerre des Deux-Roses. L'origine de cette calamité de trente années se trouve dans une circonstance déjà signalée (iv) : la coutume ne donne pas , dans l'État, à la transmission du pouvoir la même précision et les mêmes garanties que le testament lui assure dans le foyer domestique et dans l'atelier de travail.
En attribuant le glorieux trône d'Edouard HI à la maison de Lancastre, et en s' attachant à cette dynastie , les Anglais s'étaient inspirés des sentiments suscités par la valeur personnelle des prétendants , et non des droits fondés sur la tradition nationale. Mais lorsqu'en 1453 Henri VI restitue à la France les conquêtes dues aux grands
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talents de Henri IV et de Henri V, le prestige de cette maison disparaît. Beaucoup d'Anglais se rappellent que , selon la coutume du royaume , la couronne appartient légalement à Richard duc d'York, représentant, parles femmes, des droits du duc de Clarence, second fils d'Edouard HI.
Le parti nouveau , qui s'attache à ce souvenir, déclare usurpateur le roi malheureux, issu par les femmes du duc de Lancastre, qui n'était que le troisième fils de l'ancêtre commun des deux maisons. Les prétentions de Richard d'York sont favorisées par la défaillance intellectuelle de Henri VL Elles amènent, du vivant même de ce prince, après une guerre acharnée où périt le prétendant Richard, l'avènement de son fils sous le nom d'Edouard IV, en 1461. La lutte des deux maisons se continue dès lors avec plus d'acharnements Dans ses nombreuses péripéties, elle a successivement pour conséquences la captivité de Henri VI; les divisions soulevées, par le mariage du nouveau roi, parmi ses par-
* Les maux produits par ravénement irrégulier des successeurs d'Edouard III confirment un enseignement qui a été souvent donné par Thistoire. On commet une grande faute, dans une monarchie héréditaire, lorsqu'on viole Tordre de succession établi par la coutume, sous le prétexte d'obtenir un roi plus habile que le prince légitime. La principale qualité d'un roi est, non le talent, mais l'am'our du peuple ; et il est rarement arrivé que cette vertu ait été le mobile d'une usurpation.
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tisans ; rexpulsion d'Edouard IV et la restaura- , tion de Henri VI par le comte deWarwick, qui précédemment avait combattu pour la maison d'York; la déchéance définitive et la mort de Henri VI; la mort de Warwick ; la restauration et la mort d'Edouard IV; le protectorat du royaume et la tutelle des deux mineurs, fils d'Edouard, confiés au duc de Glocester, frère du roi défunt; l'assassinat de ces deux enfants et l'usurpation de la couronne par Glocester, proclamé sous le nom de Richard III ; l'ignoble gouvernement et la mort de l'usurpateur, en 1485, à la bataille de Bosworth, qui met fin à la guerre des Deux-Roses ; enfin l'avènement de Henri VII , héritier par les femmes des droits de la maison de Lancastre , et fondateur de la dynastie des Tudors.
A cette époque, la noblesse et le parlement, c'est-à-dire les deux pouvoirs que les historiens citent trop exclusivement conime les bases de la constitution britannique, sont discrédités dans l'opinion du peuple. Ils viennent, en effet, de violer pendant trente années les meilleures traditions de la patrie. La haute noblesse s'est arrogé le droit de faire et de défaire les rois ; elle s'est d'ailleurs détruite elle-même par la guerre, l'échafaud et les confiscations. Pendant cette même époque , le parlement a toujours docilement ratifié les empiétements du crime, de la force et de l'intrigue. A l'avènement des Tudors, la nation
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était donc disposée à fortifier la royauté. Elle eut sans doute à souffrir de beaucoup d'abus encouragés chez les souverains par cette disposition des esprits ; mais elle réussit toutefois à maintenir à peu près intacte la tradition qui assurait aux propriétaires fonciers la libre jouissance de leurs biens et le droit de ne point être grevés d'impôts arbitraires '. Cependant l'Angleterre ne trouve pas sous ce régime une complète satisfaction : elle a plus de paix intérieure , mais elle ne reçoit guère , de la royauté et de la nouvelle noblesse, les vrais exemples de vertu. Les cinq règnes de la dynastie des Tudors, qui occupent l'intervalle compris entre 1485 et 4603, nous offrent, en effet, et trop souvent, les désordres suivants : la dépravation de la cour; l'avilissement de la noblesse; les défaillances du parlement; l'apostasie du clergé devant la révolution introduite , par la volonté royale , dans les institutions religieuses; l'autorité abusive des
• a II est vrai que notre loi commune assure au souve- « rain maint privilège et mainte dignité ; mais elle ne lui tt permet pas pour cela de prendre de Targent ou autre a chose à sa convenance , ni de faire tout ce qu'il trouve à a son gré. Le roi est tenu au contraire de laisser ses sujets a jouir de leurs biens, sans oppression arbitraire; tandis a qu'ailleurs les princes ont la liberté de prendre tout a ce qui leur plaît. »• (Discours de Onslow à la chambre des communes en 1566; cité par Fischel : La Constitution de l'Angleterre, t. I, p. 188.)
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favoris ; rinfluence malsaine ou futile des lettrés sur une société oisive qui abandonne, pour la cour et la ville, ses résidences rurales. Ces vices habituels des monarchies mal pondérées descendent parfois, sous Henri VIII, aux derniers degrés du scandale et de la cruauté; mais ils sont tempérés, sous ÉUsabeth, par une haute intelligence des intérêts pour lesquels la nation montre un attachement passionné.
L'ère des Stuarts, qui, de 1603 à 1688, succède à celle des Tudors , présente un spectacle différent. Elle a pour caractère dominant une instabilité qui reporte l'Angleterre aux mauvais temps de la guerre des Deux-Roses. Jacques P^, fils de l'infortunée Marie Stuart, qui descend des ïudors par la fille aînée de Henri VII et qui occupe déjà le trône d'Ecosse, incline, plus que ses prédécesseurs , vers les habitudes du pouvoir absolu. Il n'a ni la perspicacité , ni le jugement sain d'Elisabeth. 11 ne donne point comme elle satisfaction aux préoccupations religieuses de ses sujets. Attaché, ainsi que le furent ses deux premiers successeurs, à l'Église anglicane, il persécute les presbytériens parce qu'il voit en eux les ennemis naturels de ses inclinations tyranniques. Enabandonnantau dehors la pohtique protestante d'Elisabeth, il mécontente les classes influentes de la nation, qui, ayant eu à supporter depuis un siècle et demi les abus de la monarchie, ne trouvent
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plus en elle Tauxiliaire de leurs passions et de leurs intérêts. Les sentiments de désaffection sont plus que jamais excités chez le peuple par la domination d'indignes favoris. Ils détruisent à la longue le respect que les Anglais avaient toujours accordé à la personne de leurs rois. De là les insurmontables résistances opposées aux tentatives que font constamment les trois derniers Stuarts pour accroître le pouvoir exercé avec succès par les Tudors. Après la mort de Jacques P'^, l'aveuglement de ses successeurs, l'entraînement des parlements, les passions des sectes religieuses, et l'esprit dominateur des hommes de guerre élevés au pouvoir par les discordes civiles , amènent une suite de catastrophes que retarde ou adoucit momentanément l'ancien attachement à la tradition nationale. Sous ces influences se succèdent rapidement les convocations et les dissolutions de parlements, les luttes politiques et les guerres religieuses, les exécutions capitales et les confiscations de propriétés, l'assassinat juridique de Charles P^ (i649) , l'avènement du despotisme militaire et l'avilissement sans exemple du Riimpparliament. Après la mort de Cromwell (1658), la nation comprend bientôt que la dictature ne peut survivre au génie du premier Protecteur : elle écarte son successeur impuissant, et elle restaure avec Charles II la monarchie traditionnelle. Malheureusement la corruption du
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monarque et de ses courtisans vient en même temps, rétablir, parmi les classes dirigeantes, les plus mauvaises traditions des règnes précédents. Enfin, pendant les trois années qui se terminent, en 1688, par l'expulsion définitive des Stuarts, Jacques II, converti au catholicisme, persistant malgré ses meilleurs conseillers à montrer un zèle imprudent pour sa religion , pousse à la révolte la nation résolue désormais à unir indissolublement la royauté et la foi protestante.
Depuis 1688, l'Angleterre reste fidèle à ce principe dans la proclamation de ses rois : au milieu de nouvelles dissensions politiques et religieuses, elle fait toujours prévaloir l'intérêt de la religion nationale sur le droit de primogéniture. Cependant elle rompt le moins possible avec l'ancien ordre de succession : elle attribue d'abord la couronne aux deux filles protestantes de Jacques II, et elle prend, pour rois, des princes choisis dans les maisons protestantes d'Orange et de Hanovre, mais issus par les femmes de Charles P*" et de Jacques 1^^.
Le grand intérêt de l'Angleterre , c'est-à-dire la restauration de l'ordre moral, n'est point atteint immédiatement par cette révolution. Le scepticisme, développé , en matière de religion , par le spectacle des cruautés commises , au nom des diverses croyances, pendant les guerres civiles de cette période, est plus que jamais propagé
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par les écrits de Hobbes et de Locke. C'est, en effet, d'Angleterre que ce poison est importé en France par Bolingbroke^, qui exerce sur les salons parisiens une grande influence, pendant les deux séjours qu'il fait en France (de 1714 à 1723 , puis de 1735 à 1738). La corruption politique prend un développement parallèle à celui du régime parlementaire : sous le gouvernement de Robert Walpole, de 1723 à 1742, elle abaisse plus que jamais le caractère des classes dirigeantes *. Les mœurs privées ne se dégradent pas moins que la vie publique, à la cour et à la ville ; elles adoptent même, grâce aux exemples de Georges l®'^, des formes de grossièreté qu'eût repoussées la cour de Charles II. La réforme morale, trait distinctif de la période suivante , commence seulement ,
^ La Réforme sociale, 9, viii. — U Organisation du travail y §§ 17 et 31. — La Paix sociale, introduction, II, 4. — L Union n<» 2; i, 4. zzz: ^ Dans les notes de son voyage a Londres en 1729, Montesquieu a signalé en ces termes la corruption politique et le scepticisme religieux : a Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. Ils la « vendent au roi ; et si le roi la leur redonnait , ils la lui a vendroient encore. Un ministre ne songe qu'à triompher a de son adversaire dans la chambre basse ; et pourvu qu'il « en vienne à bout, il vendroit l'Angleterre et toutes les « puissances du monde... Point de religion en Angleterre; a quatre ou cinq de la chambre des communes vont à la a messe ou au sermon de la chambre, excepté dans les « grandes occasions où l'on arrive de bonne heure. Si quel- « qu'un parle de religion, tout le monde se met à rire. » (Montesquieu, t. II, p. 441, 444.)
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comme U est indiqué plus loin , avec le règne de Georges III; mais elle est peu sensible encore en 1783, à l'époque où est signée la paix de Paris, après les revers de la guerre d'Amérique.