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des vues sur un projet de convention avec la France. Choiïseul ne vit pas de mauvais œil cette entreprise ; il la fit sienne et renvoya de Valcroissant en Corse avec mission de soumettre à Paoli quelques modifications au projet primitif de Valcroissant; effectivement les bases d'une convention furent signées par Paoli et le plénipotentiaire français : elles portaient alliance perpétuelle entre la France et la Corse à partir du jour où les Gênois seraient chassés par les insulaires ; une place forte serait cédée au roi.
Les projets de Choiseul. — Mais Choiseul jouait double jeu. Pendant les cinq ou six mois qu’avaient duré les négociations et les allées et venues de son émissaire, il avait eu l'impression qu'il n’y avait pas à espérer du général l’abandon de l'indépendance de la nation ; il avait vu combien il lui était pénible de céder la moindre portion de son territoire. D'ailleurs les Gênois de leur côté le pressaient de signer un nouvel accord. Aussi croyait-il que le moment n'était plus éloigné où il pourrait en arriver à un accord définitif avec la République sur son abandon de la Corse. D'autre part il savait que, dans l’île même, un parti assez nombreux n’aurait pas été réfractaire à l'annexion à læ France : de grands et sincères patriotes de l’île voyaient dans cette solution un moyen certain d'échapper définitivement à la domination abhorrée. Et puis beaucoup d'insulaires, officiers du Royal-
Corse qui tenait garnison en France, ne cachaient pas
ENTO
leurs sympathies pour leur nation adoptive pendant les congés qu'ils revenaient passer dans leur village. De plus, ainsi que Choiseul l’avait plus d’une fois représenté en Conseil du Roi, l’acquisition de la Corse dédommagerait de la perte du Canada et serait même pour le pays d’une plus grande utilité que ces colonies éloignées, à cause de sa position importante dans la Méditerranée, de sa richesse en bois, huiles, et croyait-il aussi, en mines de plomb, de cuivre et même d'argent.
Traité entre Gênes et la France (1764).— Choiseul signa donc le traité de Compiègne du 6 août 1764 avec l’envoyé de la sérénissime République. Pendant quatre ans, les troupes françaises devaient occuper, à l’exclusion des gênoises, les places de Bastia, Saint- Florent, Algajola, Calvi et Ajaccio (Bonifacio, seule de toute la Corse, continuait à être tenue par une garnison ligurienne). Dans ces villes, soldats et officiers français relèveraient d’un juge de leur nationalité envoyé par le cabinet de Versailles ; les crimes et les délits pouvant se rattacher « au militaire » ou que « l’on serait obligé de punir pour la conservation de la place », seront soumis au général français.
Ce traité était beaucoup plus favorable à la France que celui de 1756 ; elle occupait cinq forteresses au lieu de trois; elle ne payait à Gênes aucune indemnité; enfin on attribuait aux autorités françaises un
droit de juridiction qu'elles n'avaient pas huit ans
auparavant. De plus, l’article 12 posait le roi de France en médiateur entre Gênes et la Corse, puisqu'il disait: « L’intention de Sa Majesté étant que les commandants de ses troupes en Corse contribuent, autant qu'il sera possible et de concert avec les représentants de la République, à faciliter le rétablissement de l'ordre et de la tranquillité dans cette île, les commandants seront autorisés à entretenir pour cet effet tel commerce qu'ils jugeront à propos avec tous les habitants de l’île indistinctement, et à leur faire connaître l'intérêt que Sa Majesté prend à la pacification dont dépend le bonheur réciproque du Souverain et des sujets (1). »
Les négociations de 1764 à 1768. — L'émotion fut grande dans l’île à la nouvelle de ce traité. Paoli ne cacha pas sa mauvaise humeur. Sans faire connaître à son peuple le projet de traité avec Valcroissant qui se trouvait abandonné par le fait, il fit délibérer par la Consulte de Corte, le 25 octobre 1764, que le général ferait à la cour de Versailles « une respectueuse et « efficace remontrance relativement aux dommages « que la nation corse souffrirait de l'envoi chez elle « de troupes françaises, à un moment où elle était sur
« le point de chasser entièrement de l’île ses ennemis
A) Bull, i. 68. p. 152, et Martens, Recueil des principaux traites lp 10
€ parvenus à une extrême faiblesse » (1). Elle prescrivait en même temps à Paoli d'adresser une supplique aux États de l'Europe pour solliciter leurs bons offices auprès de S. M. T. Cr. Cependant les troupes du comte de Marbœuf étaient venues occuper les villes du littoral. Elles y furent accueillies avec plus de joie que ne l’aurait désiré Paoli; les habitants ne considéraient que le fait de la disparition des Gênois et ils mêlaient leurs cris de « Evviva la Francia » à ceux de « Evviva la nazione ». Au bout de quelques semaines une cordiale harmonie régna aussi entre Paoli et le général français qui, par son tact, son savoir-faire, sa déférence envers le gouvernement insulaire, avait gagné la confiance de tous les patriotes. Aux résolutions de la Consulte de 1764 qui, votées sous l’empire de l’émotion causée par l’annonce inattendue du traité de la France avec Gênes, défendaient tout commerce entre l’intérieur et les ports et toute excursion des officiers français hors de leurs garnisons, Paoli substitua de sa propre autorité un régime de large tolérance : des marchés se tinrent deux fois par semaine près des
murailles des villes du littoral, et les paysans de l’in-
(1) «... fare a nome della nazione una rispettosa ed efficace rimostranza à S. M. Cristianissima in rapporto ai danni che viene a risentire la nazione suddetta per la missione in Corsica delle sue truppe, in tempo che, profittando i Corsi dell’estrema debolezza dei loro nemici, erano sul punto di espellerli intieramente dall Isola... » Bull., t. 68, p. 162.
tro
térieur venaient vendre des denrées aux troupes de Sa Majesté; des passeports étaient accordés avec la plus grande facilité aux officiers qui purent ainsi visiter en touristes ce pays où la nature âpre, majestueuse et sauvage, semblait si bien faite pour les hommes endurants et rudes qui l’habitaient et dont le dévouement à la patrie arrachait à tous invinciblement l’admiration et l’étonnement.
Cependant Choiseul négociait toujours avec le chef de la nation corse. Il lui faisaitproposer par M. de Buttafuoco, officier dans le Royal-Corse, de le nommer propriétaire du Royal-Corse, en lui laissant entrevoir les grands honneurs que le roi comptait lui décerner. Ces offres étaient repoussées avec un dédain à peine dissimulé.
Le 10 mai 1766, Paoli envoyait à la Cour un Mémoire où il indiquait une fois de plus que les seules bases sur lesquelles la nation pourrait traiter avec la République étaient l'abandon préalable de toute l’île par les Génois. C’est en effet ce qu'avait décidé la Consulte. Mais dans une lettre adressée en même temps à Choiseul, il le priait d'examiner aussi s’il ne lui serait pas possible de proposer au Sénat ligurien une trève de dix ans pendant laquelle le roi de France occuperait une place de son choix, les autres étant démantelées, désarmées et cédées à la nation. C'était courir à un refus certain de la République,
Comment celle-ci, dont l’amour-propre au moins était
etat
engagé, aurait-elle pu accepter une combinaison qui la chassait complètement de l'ile au moment où elle avait tout lieu de se croire protégée par la France qui garantissait les ports de l’île contre toute agression des insulaires ?
Et si le Sénat se füt résolu à une telle extrémité, Choiseul eût-il consenti à perdre le bénéfice de l’influence qu'il avait acquise en Corse, des efforts heureux que lui et ses agents avaient faits pour gagner au roi de France les cœurs de tant d’insulaires, et des sacrifices en hommes et en argent qu'il s’imposait depuis longtemps pour l'ile? Paoli aurait dû tirer des conclusions lumineuses de ce que, si en 1756 la France avait, pour occuper les ports de la Corse, le prétexte de devancer l'Angleterre avec qui elle était en guerre, elle se trouvait maintenant en état de paix avec cette puissance et n'avait plus aucune raison de politique internationale pour intervenir dans les démêlés de la Corse et de la République. Mais le général ne paraissait pas deviner les projets d’annexion que nourrissait le cabinet de Versailles. Du moins, il croyait fermement que jamais on n'’oserait les réaliser par la force; Il croyait aussi que si, par impossible, le roi de France se laissait aller à une telle extrémité indigne de la grande nation qu'il commandait, l'Europe, par intérêt et plus encore poussée par sa légitime indignation, ne laisserait pas s’accomplir un tel crime
contre la justice et l'humanité. Admirable illusion !
Er NS
Erreur toute à la louange de ce grand cœur, de cette âme droite et loyale qui croyait que la force et la puissance sont toujours au service du droit et de la liberté!
Pourtant il aurait dû être détrompé par cette lettre que Choiseul lui envoya au commencement de l’année 1767, et qui contenait un avertissement des éventualités qui allaient se dérouler dans l’île l’année suivante. Après avoir expliqué que le droit de la République à la souveraineté de la Corse n’est pas prescrit car « les troubles, même mérités, ne prescrivent pas un droit souverain », il termine en disant «...…. il est « fort à craindre que la République de Gênes ne s’ac- « commode avec quelques puissances de son droit de « souveraineté qui n’est contesté par aucune, et qu'a- « lors la nation Corse, après bien des années de peines « ne se trouve obligée à se soumettre à une autorité « étrangère, dont elle ne secouerait pas le joug aussi « facilement qu'elle cherche à secouer celui de la « République ». (1). Cette fois Paoli comprit bien que c'était un ultimatum. C’est dans ces circonstances qu'il fit appel à une assemblée de notables (2) qui répondit en affirmant encore sa volonté de s’en tenir aux bases votées par la Consulte de 1761 (3) c’est-à-
dire d'exiger au préalable le départ des Gênois. Cepen-
(1) Bull., t. 68, p. 285 ets.
(2) Voir plus haut p. 67.
(3) Voir plus haut p. 74.
L'AdeS
dant elle consentait à reconnaître à la République la Souveraineté nominale sur l’île, à lui payer soit une indemnité soit un tribut annuel en dédommagement de l'abandon des ports de la Corse et à lui envoyer chaque année une ambassade d’hommages.
Gênes de son côté continuait à implorer l'appui du cabinet de Versailles ; elle s’attachait à lui montrer le danger que pourrait présenter une Corse indépendante. donnant dans ses ports refuge aux vaisseaux des nations ennemies de la France. À mesure qu’approchait l’échéance des # années fixées pour la durée de l’occupation française, elle devenait plus pressante dans ses instances et son ministre à Paris, le Patrice Sorba, disait sans ambages dans un mémoire adressé à la Cour de France que si le roi ne consentait plus à défendre contre les insulaires les places maritimes, la Sérénissime République se verrait contrainte de négocier avec quelque autre puissance ce dont, ajoutait-il, « elle serait assurément inconsolable ». Choiseul faisait maintenant la sourde oreille, il affectait de considérer la Corse comme une acquisition peu avantageuse pour son pays, en même temps qu'il insistaitcomplaisamment dans ses conversations avec le ministre Gênois sur la fragilité de la puissance en Corse de la République livrée à ses seules forces. Il l’engageait à traiter directement avec le gouvernement national, feignant de ne plus vouloir intervenir en Corse. Cette
tactique du gouvernement de Versailles était fort