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habile. D'une part, en effet, en paraissant attacher peu de prix à la possession de l’île, il se préparait des conditions très avantageuses dans un traité avec Gênes qui était très inquiète de l’avenir si la France ne la soutenait plus. D'autre part, il endormait la vigilance des patriotes: ceux-ci se réjouissaient déjà d'atteindre leur but suprême puisqu'ils n'auront bientôt plus devant eux que ces misérables forces de la République dontleur premier élan d’enthousiasme aura si vite raison après le départ des Français.
Traité de 1768. Annexion de la Corse à la France. — Leurs espoirs furent bientôt détrompés. Gênes avait signé avec la France le traité de cession du 45 mai 1768 (1). La France devait occuper les places fortes et toutes les tours, forts ou postes qu’elle juge- ‘ rait nécessaires à la sécurité de ses troupes. Gênes lui cédait l’exercice de tous ses droits sur l’île ; elle se réservait de les reprendre le jour où elle pourrait rembourser à la France les frais de son occupation. Ce traité était une grande victoire diplomatique pour Choiseul : il menait à bonne fin une acquisition qui depuis longtemps était dans les projets de la Monarchi ude#plus, contrairement à ce qu'écrivent plusieurs historiens (2), il n’achetait pas la Corse; elle
lui était cédée sous la seule condition qu'il la ren-
(4) Voir le texte de ce träité à l’appendice [l. (2 Voir en particulier Voltaire, Siècle de Louis XV, chap. 49.
DURE Te
drait si l'éventualité, bien improbable, que nous avons dite, venait a se produire. La Sénérissime République étaitvaincue dans sa lutte contre l’héroïsme et la ténacité des insulaires : elle lächait pied sans compensation sérieuse (1), affaiblie par cette guerre de quarante ans qui avait grevé lourdement ses finances et montré aux yeux de l’Europe sa faiblesse et ses tristes moyens de gouvernement. Elle cédait ses droits à la France uniquement pour ne pas s’avouer vaincue et pour avoir encore la joie haineuse d'assister à l’écrasement de cette nation qu'elle appelait toujours dans ses proclamations « nos peuples chéris » ou «nos peuples bienaimés » (2).
Maintenant, les événements allaient se précipiter. La Consulte, sur la proposition de Charles Bonaparte (3), prêtait le serment suivant : « Nous jurons et prenons Dieu à témoin que nous voulons plutôt mourir que de faire aucun traité avec la République de Gênes et nous soumettre de plein gré à sa domination. Si les puissances européennes et en particulier la France, n’ont
as pitié de nous, veulent s’armer contre nous et tenter pas plu
(1) La petite île de Capraya, au N.-E. de la Corse, qui avait été prise en {767 par la flottille corse, était rendue à Gênes
(2) « I nostri diletti popoli », « i nostri amatissimi popoli ».
(3) Charles Bonaparte, père de Napoléon Ier, était alors le secrétaire et l’ami de Paoli. I] se rallia, comme la plus grande partie des patriotes au gouvernement français après la défaite des nationaux.
de nous abattre, nous repousserons la force par la force. Nous combattrons comme des désespérés qui ont résolu de vaincre et de mourir jusqu'à ce qu’ils tombent abattuset que les armes s'échappent de leurs mains » (1). Elle chargeait Paoli de protester avec énergie auprès de Choiseul. Dans sa lettre du 30 août 1768, toute empreinte du calme et de la dignité que les dangers de la Patrie semblaient augmenter encore en lui, il affirme hautement le droit des peuples de disposer d’euxmêmes. Après avoir montré que les Corses n’ont jamais été vraiment soumis à Gênes, il ajoute que même si cela eût été, Gênes ne pourrait transférer ses droits à autrui : « Les hommes, dit-il, ne sont pas comme les choses inanimées ; on ne peut en transférer la propriété à autrui par cession ou mutation. Les obligations des hommes ont leur fondement dans leur volonté libre-
ment exprimée » (2).
(1) Noi giuriamo e prendiamo Dio per testimonio che vogliamo piuttosto morire di quello che fare alcun trattato colla Republica di Genova e di amore sottometterci al di lui dominio. Se le Potenze dell’ Europa e sopratutto la Francia non hanno pietà di noi e vogliono contro di noi armarsi, e tentare di abbaterci, rispingeremo la forza colla forza. Combatteremo come disperati che hanno risoluto di vincere o morire sino che siano affatto abbatute le nostre forze e le armi ci cadano di mano. » Bull., t. 68, p. 347.
(2) « Gli uomini come le cose inanimate non passano al dominio di un altro colla semplice cessione o permuta. Le obbligazioni degli uomini hanno il loro fondamento nella libera loro volontà. » Bull., t. 12, p. 304.
Mais les intentions de Choiseul ne faisaient plus aucun doute : il assurait Paoli que le nouvel envoi de ses troupes ne devait lui causer aucune inquiétude, mais en même temps il donnait à ses généraux mission d'occuper l’île tout entière par la violence, si besoin était. La résistance dura plus d’un an. Le 12 juin 1769, Paoli quittait plein de tristesse cette terre de Corse à qui il avait donné toute son énergie et tout son amour, et sur laquelle il avait conquis en retour une gloire éternelle (1).
Paoli aurait-il pu sauver l'indépendance de sa nation. — Comment apprécier la manière dont Paoli crut devoir mener la politique extérieure de son pays. Il avait espéré, comme il le dit plus d’une fois dans ses lettres, que « la Providence aurait continué à sa nation la juste protection que méritent les bonnes causes » ; il comptait sur les sentiments chevaleresques de la France et de l’Europe, et il voyait dans l’abus de la force une telle barbarie, qu'il se refusait à la croire possible au xvin° siècle. — Et cependant ces abus n'ont-ils pas existé de tous temps? N’avons-nous pas vu, encore tout récemment au seuil du xx° siècle, un vaillant petit peuple, guidé par le seul amour de la patrie et de l'indépendance nationale, être écrasé
par un grand peuple, le plus grand et le plus libéral
(t) Voyez dans l’appendice I quelques mots sur la fin de la vie de Paoli,
peut-être du monde entier! Ne voyons-nous pas tous les jours que c’est bien l'intérêt qui est le mobile le plus puissant des amitiés et des haines internationales? Si Paoli n'eût pas eu ces nobles illusions, peut-être eût-il sauvé l'indépendance de sa nation. Quand Choiseul proposa de ne laisser à Gênes que trois places au lieu de six qu’elle possédait encore, n’eût-il pas été plus politique d'accepter ? Est-ce que le temps qui permet souvent à une ferme volonté, pourvu qu'elle ait une certaine souplesse, d'arriver à ses fins, n'aurait pas donné à Paoli l’occasion de chasser plus tard les liguriens de cette île où ils étaient devenus insupportables ? Peut-être même au bout de quelques années, quand l’amour-propre de la République ne lui eüt plus commandé cet entêtement, ruineux pour ses finances, à rester quand même dans l’île, les Gênois seraient-ils partis de leur propre gré. En tous cas, la France n'aurait peut-être plus été là pour les protéger.
Que serait devenue une Corse indépendante ? Quand tous les insulaires n'auraient plus communié dans la haine de l'étranger, quand ils n’auraient plus eu à leur tête cet homme de génie, dont le talent et la vertu s’imposaient à tous, est-ce que la démocratie corse serait entrée dans une ère de prospérité industrielle et de paix publique? Je n'ose répondre et je livre la ques-
tion aux pensées de mes compatriotes.