CHAPITRE Il
Le Sindicat.
Le sindical avait été institué par la diète de 1755. Il était composé de quatre personnages nommés par la Consulte. Le texte dit (App. | 7 fine) que les fonctionnaires étaient contrôlés par un sindicat composé de quatre citoyens nommés par la diète en compagnie du général. Faut-il comprendre que ces quatre citoyens étaient élus « par la Diète en même temps que par le général » (ce qui signifierait que celui-ci devait donner son assentiment au choix de la Consulte pour le valider)? Ne faut-il pas plutôt comprendre que les fonctionnaires étaient contrôlés par le sindicat (élu par la diète) accompagné du général? Quoi qu'il en soit il résulte des lettres de Paoli que presque toujours il fit partie du sindicat qu'il présidait.
C'était une sorte de commission d'enquête permanente ayant pouvoir de réformation des actes accomplis et des jugements rendus par tous les fonction-
naires ou les juges. Elle faisait le tour de l'ile, écoutait
les réclamations et les observations de tous les citoyens et rendait des sentences sans appel. Paoli écrit, le 10 décembre 1758, aux magistrats de Balagne : « Les décrets des membres du sindicat ne sont pas « susceptibles d'appel, ainsi qu'il a été décidé par le « congrès de San Pietro. Ceux qui se trouvent lésés « par leurs décisions peuvent seulement, par voie de « recours, nous présenter leurs instances (1):
Le recours au Conseil d'Etat était donc seul ouvert contre ses décisions, mais assurément celui-ci n'avait pas le pouvoir de les annuler; tout au plus pouvait-il, si son opinion différait de celle des membres du sindicat, en référer à la plus prochaine consulte: il ne serait pas logique de supposer qu'il ait eu en cela un pouvoir supérieur à celui du sindicat puisque ses propres actes étaient soumis à la réformation de ces délégués du pouvoir souverain.
Ainsi donc les membres du sindical sont investis d'un véritable pouvoir dictatorial : devant eux toute autorité légalement constituée s'incline et disparait. La Constitution a créé des fonctionnaires soumis à des règlements et à des chefs relevant de la nation, a
établi des tribunaux qui, nous le verrons, sont l’éma-
(4) «i decreti dei signori sindaci, siccome fü stabilito dal Congresso di San Pietro, loro Signori sanno che sono inappellabili, e solamente per via di ricorso potrebbero quelli che se ne teugono gravati presentarci le loro istanze. » Bull., t. 12, p. 290.
nation plus ou moins directe du peuple lui-même ; elle a fixé des règles de compétence et d'appel. Et voilà que ce sindicat est délégué par la nation elle-même pour se transporter de village en village, écouter les mécontents impatients de supporter toute autorité même légitime, et encourager pour ainsi dire, par sa présence, la résistance à la loi et à la justice ! Le sindicat eût pu être en effet une cause de troubles et d’anarchie, aussi bien qu'il eût été entre les mains d’un chef autoritaire et tyrannique une arme redoutable d’oppression et d’injustice. Mais, nous le savons, les institutions valent beaucoup par la manière dont on les applique. De plus, tel rouage incompréhensible dans tel pays sera tans tel autre, suivant son état social, une cause de calme et de prospérité. Le sindicat, inutile ou dangereux dans la plupart des pays habitués au règne de la justice et à l’obéissance à la loi, fut en Corse, à cette époque, une institution répondant à un véritable besoin public. Il importait, en effet, de persuader à ce malheureux peuple, si longtemps opprimé, que les jours des iniquités gênoises étaient écoulés, et d’asseoir cette démocratie naissante sur le culte de la Justice et de la Vertu sans laquelle elle eût sombré dans les déchirements et l’anarchie :
« I faut, disait Paoli, que notre administration res- « semble à une maison de cristal où chacun puisse « voir ce qui se passe. Toute obscurité mystérieuse
« favorise l'arbitraire du pouvoir et entretient la
« méfiance du peuple (1). » Heureuses dispositions chez un chef de gouvernement sans lesquelles trop souvent la démocratie risque fort de n'être plus qu'une caricature de l’absolutisme !
Tous les auteurs louent la modération et l’esprit de justice qui anima toujours ces sortes de « missi dominici ». Pommereul lui-même est obligé de reconnaître qu'il eut une influence énorme et bienfaisante sur la pacification des esprits et sur le maintien en Corse entre les patriotes d’une union qu’on n'avait peut-être jamais connue dans ce pays. Paoli gagnaitla confiance et lecœur de tous ceux qui l’approchaïent et sa magistrature de chef du sindicat était toute pleine d’une paternelle affection pour les plaignants. Par la douceur et la persuasion, il les amenait à reconnaître leurs torts et calmait les plus irrités. C’est ainsi qu'ilemporta l'admiration de Boswell dans la tournée quele célèbre biographe fit avec lui dans l’île. Cette institution du sindicat doit être en effet approuvée sans réserves ; trop longtemps le peuple corse avait souffert des abus de la partialité d’une magistrature vénale ; depuis trop longtemps les citoyens s'étaient habitués à ne voir que dans leur propre force la sauvegarde de leurs droits. Il fallait les rassurer, ramener à la soumission aux lois civiles ces cœurs prompts à la colère pour qui
la justice des hommes n'avait jamais été qu'une mons-
(1) Jacobi.
trueuse dérision ; il fallait détruire en eux cette conviction que la vengeance est un devoir et un honneur pour le fils, pour le frère, pour l'époux ; il fallait renverser toutes ces idécs que leurs ancêtres leur avaient léguées avec leur sang, y substituer le respect de la loi dans l'intérêt de tous, les amener à accomplir sur l’autel de la patrie le sacrifice de leurs querelles particulières, à oublier les injures les plus cuisantes pour faire tous front, la main dans la main,contre Gênes, le tyran cruel et abhorré, la marâtre infâme souillée du sang des glorieux ancêtres et toujours maudite par les héros morts pour la patrie ! C'était une mission ardue et délicate que le grand esprit de Paoli sut concevoir et que son cœur généreux sut mener à bonne fin.