CHAPITRE II
Etat de l’Europe vers 1755.
Naples. — À Naples où l'esprit de Paoli avait été formé, les Bourbons exerçaient leur pouvoir absolu ; dans cet important royaume, le plus grand des Etats | italiens, la féodalité avait conservé une puissance qui presque partout ailleurs en Europe avait été annihilée depuis longtemps : les privilèges et les immunités ecclésiastiques n'avaient rien perdu de leur nombre et de leur importance et augmentaient encore l’inégalité entre les sujets du roi Charles IIT. Malgré tout le zèle réformateur du célèbre Tanucci, Naples était en retard de deux ou trois siècles sur la plupart des États de l'Europe.
Le Saint-Siège. — Les États du pape étaient parmi les plus mal administrés de toute l'Europe; il n’y avait ni industrie, ni commerce : la foule de prêtres qui gravitaient autour de la Curie romaine formaient tout l'État ; le peuple ne comptait pas et songeait d’au-
tant moins à se plaindre que le Saint-Bère allégeait
le plus possible les impôts, trouvant de suffisants bénéfices dans la vénalité d’une grande quantité de charges dont il disposait.
Parme. — À Parme, si le ministre du Tillot faisait élever l'héritier présomptif par Condillac et par Mably, il luttait péniblement, et pas toujours avec avantages, contre une noblesse et un clergé jaloux de ne rien perdre de leurs privilèges.
Modène et Florence. — Le duché de Modène et le grand - duché de Toscane menaient une existence obscure, comme si leur merveilleux essor de la Renaissance les avait épuisés pour toujours.
(rênes et Venise. — Gênes et Venise, dont le commerce florissait, étaient à la vérité des républiques, mais les nobles et les patriciens y étaient tout; c’est probablement en songeant à elles que l’Académie française avait défini la République « un Etat gouverné par plusieurs ». Il n’y avait, en effet, guère d’autres différences entre elles et les royaumes ou duchés qui les avoisinaient. Montesquieu en dit avec dédain : « Les républiques d'Italie ne sont que des raisérables « aristocraties qui ne subsistent que par la pitié qu’on « leur accorde et où les nobles, sans aucun sentiment « de grandeur et de gloire, n’ont d’autres ambitions « que de maintenir leur oisiveté et leurs préroga- « Lives ».
Le Piémont. — À côté de ces républiques et du
Milanais qui restait toujours sous la domination autri-
chienne, le Piémont sentait déjà ses aspirations « panitalistes » se dessiner. Charles-Emmanuel IIl, qui y régnait en 1755, se souvenait du précepte de son père : « l'Italie est un artichaut qu'il faut manger « feuille à feuille ». Mais si son armée et son administration étaient fortes, bien organisées et absorbaïent tous ses soins, le roi de Sardaigne ne manquait pas de traquer les philosophes et tous ceux qui propageaient les idées des encyclopédistes ; il faisait arrêter et emprisonner Giannone (1), le grand historien du royaume de Naples, qui mourait dans les cachots de la citadelle de Turin.
Péninsule ibérique. — Ge n'était pas dans la péninsule ibérique qu'il fallait chercher quelque chose qui, même de loin, pût ressembler à une vie publique. L'Espagne marchait toujours dans la voie de l’absolutisme, les droits des Cortès étaient restreints et l’autorité concentrée entre les mains des ministres arbitrairement choisis par le roi. En Portugal, le marquis de Pombal commençait l’exercice de sa dictature, organisant une véritable terreur, pliant tout le monde, riches ou pauvres, nobles et gens du peuple, sous sa tyrannie de fer.
Angleterre. — L'Angleterre mettait déjà en pratique, depuis de longues années, cette liberté politique incon-
nue dans le reste de l'Europe et que Montesquieu
(1) Voyez la note 4 p. 48.
admirait si fort. Le roi était un monarque constHutionnel que le « Bill of rights » de 1688 renfermait dans les limites d’une véritable charte. En proclamant la vacance du trône, en donnant au roi une liste civile, le parlement anglais avait anéanti pour tou- Jours dans son pays la théorie du droit divin et de la propriété absolue de la dignité royale entre les mains du monarque ; en soumettant les dépenses du gouvernement au vote de la Chambre des Communes, il établissait pleinement le contrôle de la nation sur le pouvoir exécutif.
Les Provinces-Unies. — Les Provinces-Unies formaient une république fédérative dans chacune desquelles les Etats provinciaux étaient souverains. Les Etats généraux, où chacune des sept provinces avait une voix, le Conseil d'Etat, composé de 12 députés qui votaient par tête, formaient deux organes centraux de gouvernement ; il leur était d’ailleurs difficile d’avoir un rôle efficace, car l’assentiment de l’unanimité des provinces était nécessaire pour qu'une réforme fût faite. Aussi, depuis 150 ans, le pouvoir, ou plutôt l'influence, passait-il du Conseiller-Pensionnaire de la province de Hollande aux Stathouders de la famille d'Orange qni n'étaient, en principe, que des fonctionnaires provinciaux. Cependant, si le manque d’un organe directeur du gouvernement favorisait une sorte d'usurpation du pouvoir au profit de l’un de ces
deux hauts dignitaires de l'Etat, la constitution même
et l'autonomie des Etats assuraient aux habitants des Provinces-Unies une grande indépendance, tant dans le vote des impôts, que dans l'exercice des libertés publiques.
La Suisse. — La Suisse pouvait être mise en parallèle avec les Pays-Bas. La confédération des 13 cantons dénommée aux xvi° et xvii° siècles le « Louable Corps helvétique » comprenait des états dont le régime politique, les conditions même d'alliance entre eux étaient fort différents ; dans les uns,comme les vieux cantons de Schwytz et d'Unterwalden conservant la pure tradition des montagnards suisses, tous les citoyens formaient l'assemblée dirigeante : d’autres étaient des républiques aristocratiques à la manière des villes impériales ou des républiques italiennes et étaient gouvernés soit par un patriciat noble et militaire (comme Berne et Lucerne), soit par une bourgeoisie marchande qui y formait la classe dirigeante (Zurich, Bâle). Au reste, il n'y avaitentre ces cantons comme lien central qu'une diète se réunissant une ou deux fois par an pour dis cuter des questions d'intérêt commun, Chacun d’eux était souverain sur son territoire et pouvait même traiter directement avec les puissances étrangères sur toute question, sauf la rupture de la Confédération. Ajoutons que si les citoyens suisses pratiquaient les libertés publiques et en avaient une conscience assez nette, ils avaient à coté d'eux de minuscules états dits
«alliés de premier ordre », de « second ordre » ou « pro-
tégés» ou même « pays sujets ».Ces derniers, produits des conquêtes réalisées au cours des xv° et xvi° siècles (Argovie, Thuringe, Tessin, etc...) laissaient subsister dans ce curieux pays des vestiges très nets du régime féodal dans les rapports non pas d'homme à homme mais de pays à pays.
Autriche et Prusse. — Dans l'Europe centrale, de la grande quantité de royaumes, duchés, principautés qui composent le Saint-Empire romain germanique, émergent l'Autriche et la Prusse, gouvernées à ce moment par deux des monarques dont elles sont le plus justement fières, Marie-Thérèse et Frédéric IE. L'un et l’autre diminuent les abus des seigneurs et des fonctionnaires ; mais loin de rien céder de leur puissance personnelle, ils l’établissent au contraire plus solidement encore.
Pologne. — En Pologne, le roi 1l est vrai a peu de pouvoirs ; mais nous avons le triste spectacle du gouvernement le plus aristocratique et le plus absolutiste que l’on puisse imaginer ; ici la souveraineté nationale réside dans la noblesse, pas seulement dans l’ensemble de la noblesse, mais dans chacun de ses membres pris individuellement lorsqu'il lui plaisait d'exercer le liberum veto. Aussi le grand poète national polonais Mickiewiz a pu dire du membre de la diète qui le premier au xvii siècle introduisit le liberum veto : (Get homme n’est pas coupable d’un seul, mais de tous les
crimes à la fois, c'est par lui que la Pologne, ivre des
poisons qu'il avait préparés tomba dans le délire ; c'est par lui que les mains du roi furent liées ; c’est par lui que le pays fut inondé de calamités. »
Danemark. — Le Danemark présentait peu d'intérêt ; dans la lutte de la noblesse contre la Royauté, celle-ci avait enfin triomphé avec l’appui de la bourgeoisie et du clergé et le pouvoir absolu était établi depuis 1661 quoique le monarque eût octroyé en même temps « par grâce et faveur royale » à chaque ordre des privilèges particuliers. Au xvi° siècle, se tenant à l'écart des grandes luttes qui mettaient aux prises les autres nations de l’Europe, le Danemark était tout entier absorbé par les efforts que faisait son gouvernement pour résoudre la question des paysans : le servage existait encore et il était périodiquement aboli puis rétabli d’une manière plus ou moins détournée, ce qui laissait la péninsule danoise dans un état de continuelle agitation économique.
Suède. — La Suède vivait sous le régime de la Constitution de 1719. Après la mort de Charles XII, dont les aventureuses chevauchées avaient tant coûté au pays, s'ouvrait la période qu'on a appelée le « temps de la liberté ». Si l'égalité politique n'existait pas,- si les classes sociales y étaient nettement tranchées, les pouvoirs politiques du roi étaient bien affaiblis. Le Sénat était souverain puisque le roi était obligé de se soumettre à ses décisions ; et les sénateurs eux-mêmes
étaient nommés sur la proposition de la Diète com-
posée des élus dés quatre ordres (noblesse. clergé, bourgeoisie, paysans).
liusste. — La Russie n’était pas encore entrée sérieusement dans la vie européenne: gouvernée par Elisabeth, impératrice peu digne de continuer l’œuvre de Pierre le-Grand et incapable même d'en comprendre les desseins, elle était restée asiatique, avec des abus vraiment barbares dans les relations des propriétaires et des serfs, et une abondance de mauvais traitements etde supplices de la puissance terrienne vis-à-vis des paysans.
Turquie. — Quant à la Turquie, elle était le pays le plus mal administré de toute l'Europe; alors comme aujourd’hui les classes dirigeantes le maintenaient en dehors de la civilisation européenne: le Turc s'obstinait à rester « musulman » et Coriental ».
La France. — Le gouvernement français, sur lequel pouvait le plus naturellement se porter l'attention de Paoli, continuait à marcher dans la voie préparée par Henri IV et Richelieu et que Louis NIV avait si résolument suivie.
La monarchie tempérée des xv°et xvi° siècles avait fait place au pouvoir absolu. Mais Louis XV n'avail plus comme son bisaïeul le prestige que la gloire et la majesté donnaient sans conteste au Roi-Soleil.La littérature et l'esprit public n'étaient plus tout pleins de louanges au roi et au régime; ils lui étaient au con-
traire nettement hostiles ; l'influence des philosophes
et des encyclopédistes commençait. Montesquieu avait fait paraître en 1748 son Esprit des lois qui restera un monument indestructible élevé par la raison à la légitime liberté que doit donner un état aux citoyens. Rousseau avait déjà écrit son Discours sur les lettres et les arts (1750) et les deux premiers volumes de l'£ncyclopédie avaient semblé tellement gros de menaces que la publication en était interdite (1752) un an après son apparition. Un essor merveilleux et unique de toute une philosophie, un droit social nouveau dirigeaient tous les esprits éclairés vers les préoccupations, politiques. Quelque chose d’inconnu et d’inaccoutumé grondait, parfois même se manifestait ouvertement contre les pouvoirs établis. Cependant il ne faudrait pas croire que les écrivains du \vin° siècle fussent des républicains dans le sens que l’on donne actuellement à ce mot; ils l’étaient en ce sens qu'ils haïssaient le despotisme et tenaient pour les droits de la nation, ou d’une partie de la nation en face de la royauté.
Mais, même les plus hardis, ne songeaient pas à donner à la masse du peuple les droits politiques. Montesquieu avait écrit : « Le gouvernement républicain est celui où le peuple en corps ou seulement une partie du peuple à la souveraine puissance. » Rousseau lui-même, qui est le théoricien de la démocratie, dit aussi, comme Montesquieu, qu'elle peut n'embrasser qu'une partie du peuple. Il se méfie un
peu de ceux qui sont au bas de l'échelle sociale et
admire le gouvernement de la bourgeoisie, à Genève, dont il dit: «C’est la plus saine partie de la République, la seule qu’on soit assuré ne pouvoir, dans sa conduite, se proposer d’autre objet que le bien de tous (1). »
Au xvui siècle, « on ne songe pas, tout en procla- « mant la souveraineté du peuple, à fonder une véri- « table démocratie, à confier le gouvernement de la « nation à ce que nous appelons aujourd'hui le suf- « frage universel, chose alors innomée, lant l’idée « en était étrangère aux penseurs du xvini® siècle. Je « n’en vois pas un seul qui demande le droit poli- « tique de tous, et à peu près tous se prononcent for-
« mellement contre (2). »
(1) Lettres de la Montagne.
Lo ©
(2) Aulard. Histoire de la Révolution française. p.2