‹ La Constitution du Généralat de Pascal Paoli en CorseChapitre 6 sur 33 · TITRE I · texte numérisé non relu

TITRE I

Sa romination au grade de Général de la Nation.

Sa Constitution.

Pascal Paoli.— Ses premières années. — Pascal Paoli était né en 1725 ou 1726 (1) à la Stretta, hameau de la commune de Rostino, canton de Morosaglia. Il était fils de Hyacinthe Paoli qui s'était distingué dans les dernières guerres de l'indépendance, avait été nommé avec Giafferi, général de la Nation en 1735 et avait chassé les Gênois de l’île avant l’arrivée du roi Théodore. Battu ensuite par les troupes françaises de Maillebois (1739), il dut quitter l’île, se retira à Naples où il fut nommé colonel et se consacra à l’édu-

cation de son plus jeune fils Pascal qui avait accom-

(1) La grande Encyclopédie du xixt siècle donne le 25 avril 1725 comme date de sa naissance. Boswell ainsi que beaucoup d’autres historiens et biographes corses donnent 1726. Voltaire paraît se rallier à cette opinion puisqu'il dit que Paoli avait 29 ans quand il débarqua en Corse (1755), appelé par ses concitoyens.

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pagné son père dans l'exil. Pascal Paoli suivit avec fruit les cours de l’Académie royale de Naples où il écouta les leçons de Giannone (1), grand historien aux idées libérales, et de Genovesi (2), le créateur de l'Economie politique en Italie. Il fut plus qu'un élève intelligent et appliqué : plusieurs auteurs rapportent que Genovesi lui trouvant une portée d’esprit peu commune, annonça «que son élève étonnerait un jour l’Europe » (3). Il entra au service du roi de Naples, et se signala (4), dit-on, en qualité de lieutenant dans une expédition que fit son régiment en Calabre et en Sicile.

Cependant il ruminait en silence le dessein de rendre un jour sa patrie à la liberté. Dès sa pius tendre jeunesse, ainsi qu'il le disait à Boswell, Paoli s'était préparé au rôle pour lequel il se sentait prédestiné, Aussi quel bonheur le jour où il a connaissance de l'appel flatteur que ses concitoyens assemblés lui ont

adressé (5)! Avec quelle juvénile ardeur. avec quel pa-

(1) Giannone, historien napolitain, auteur de l'Histoire civile du Royaume de Naples, où il défend les droits de l'État contre l'Église.

(2) Genovesi, économiste napolitain, auteur des Éléments métaphysiques et surtout des Leçons de commerce et d'économie civile ».

(3) Michaud (Encyclopédie) ; Jacobi ; Arrighi, etc.

(4) Mèmes auteurs.

(5) Voir plus loin pages 48 et s. les circonstances qui ont amené e peuple corse à offrir le pouvoir à P. Paoli.

triotique dévouement court-ildans sa patrie bien-aimée qu'il a laissée, seize ans auparavant, courbée par la force des armes françaises sous le joug de cette république de Gênes, symbole de la tyrannie abhorrée! Lui, la sauver, la délivrer, la diriger et régler les élans parfois désordonnés mais toujours sincères de ses concitoyens vers la justice et la liberté ! Les actions célèbres des héros de l’antiquité, de ces fiers romains que la lecture assidue de Plutarque lui a fait aimer, le soutiennent et l’aiguillonnent : ce sont les modèles qu’il rêve d'imiter et chez lesquels il puisera la confiance inaltérable dans le triomphe prochain de la bonne cause, le profond sentiment du devoir « quand même », malgré les embûches et les traîtres qu'un adversaire aux abois et d’ailleurs perfide soulèvera sur ses pas. — Oui, il mar, chera tout droit sur la route lumineuse que lui tracent le devoir et le patriotisme et au bout de laquelle il entrevoit l’aurore splendide que l'indépendance fera un jour étinceler sur sa chère patrie. Voyez cette lettre écrite à son vieux père dont la tendresse redoute les périls pour son fils et qui hésite à donner son assentiment au départ de Pascal pour l’île. « Moi je regarde « mon départ comme une invitation à une fête'et vous « comme une route de mort et de calamités ». Et plus loin :

« Élevez votre cœur et emplissez-le de cette fierté que vous possédiez anciennement et qui vous a fait

plus honneur que l’inaction où vous vivez. »….. « Je

re

ne vous reconnais vraiment plus. L’air de Naples est trop vicié, trop fin est son poison, puisqu'il arrive à efféminer les plus austères caractères. Mais dites-moi donc : avec les dispositions d’esprit que vous avez actuellement, eussiez-vous pu jamais prendre les résolutions hardies que si souvent vous prîtes en Corse? Avec de telles craintes, eussiez-vous fait obstacle, jusqu’à être jeté dans les cachots, aux complots que l’on fomentait contre la patrie? auriez-vous vaincu l'ennemi à Mazza, à Saint-Antoine, à Venzolasca, à Corte, en Balagne? — Non, certainement... Allons, repoussez ces idées... En m'en allant je ferai une croix à tous les amusements; mais j'espère aller [à où j'aurai l’occasion de produire mon talent et de faire « connaitre si je serai capable de vertu...

Lisez l’histoire romaine et contemplez une fois encore ces modèles qui furent autrefois les vôtres. Après cette lecture je suis certain que vous me donnerez des conseils plus vigoureux...

Rappelez-vous cette phrase par laquelle vous termi-

niez votre Manifeste à la nation ;

« Melius est mori in bello quam videre mala gentis nostræ » (1)

(1) Lo riguardo il passagio come l’invito ad ma festa e voi lo prendete per un passo di morte e di sciagura... Sollevate lo spirito e ripigliate l’antica fierezza che vi ha fatto piu onore della languidezza in che vi siete poslo... lo non vi conosco più. L'aria

Sa nomination au grade de général. — C'est dans de pareilles dispositions qu'il s’embarque pour la Corse ; il aborde à l'embouchure du Golo le 25 avril 1735 et quelques semaines après le Gouvernement provisoire fait connaître à la Nation son nouveau chef en ces termes -

« Le suprême Conseil du royaume (1) de Corse aux « peuples aimés de sa nation.

« Le moyen le plus propre à obtenir le but louable

di Napoli e troppo pestilente, troppo fino e il suo veleno, quando arriva ad effeminare i caratteri più austeri; ditemi, con tale disposizione. avreste mai potuto prendere le ardite resoluzioni che tante volte prendeste in Corsica ? Con tali timori, avreste fatto ostacolo, fin nelle carceri, alle cabale che contro la patria si commettevano ? Avreste disarmato alla Mazza, a S. Antonio, alla Venzolasca, a Corti, in Balagna, il partito nemico ? No certamente... Via cambiate pensiero.. Nel partire faro la croce a tutti i divertimenti, ma spero di andare in luogo dove avro campo di misurare il mio talento e far conoscere se saro capace di virtu.…

Leggete istorie romane e contemplate un’altra volta quei modeli à quali cercaste untempo di conformarvi. Con tale lettura so certamento che mi darete consigli più arditi.… e fale uso di quel passo che metteste in fine del vostro manifesto :

Melius est mori in bello quam videre mala gentis nostræ.

Cette lettre du 17 octobre 1754, de Paoli à son père, est reproduite dans le Bulletin, p. 52, t. 13.

(1) Depuis longtemps les différents possesseurs de la Corse lui avaient reconnu le privilège d’être appelée « Royaume », en principe pour indiquer qu'on lui reconnaissait une certaine autonomie. C’est probablement pour cela que lorsqu'elle fut indépendante elle se conserva cette appellation à laquelle il ne faut prêter aucune autre signification.

« que nous souhaitons a paru être l'élection d’un chef « «économique » et « politique » doué d’un esprit « éclairé, afin qu'il commande dans ce royaume avec « une entière puissance sauf dans les questions où il « s'agira de « matières d’État » (1) : celles-ci ne pour- « ront être traitées par lui sans l’intervention des dé- « putés et des représentants de chaque piève. D'un « consentement unanime cette charge a été confiée a « Pascal Paoli (2) one »

En somme, sauf l'obligation de convoquer les représentants du peuple sur certaines questions dites « materie di Stato » on donnait a Paoli le pouvoir suprême.

Il aurait pu se l’attribuer sans conteste et se faire pro-

(1) I faut entendre par « economico » tout ce qui a trait aux finances, aux travaux publics, au commerce, etc..., par « politico » ce qui ressort du pouvoir central, des affaires extérieures et de la justice. Quant aux « materie di stato » elles comprendront la révision de la constitution, la confection des lois et l'orientation générale des affaires.

(2) Il Supremo e General Consiglio del Regno di Corsica agli amati popoli della sua nazione.

… Il modo più proprio per ottenere il lodevole e desiato nostro fine si e creduto d’essere l’elezione di un capo generale. economico e poliltico, e di uno spirito illuminalo, acciocché comandi in questo Regno con un intiera possanza, fuorchè nei casi nei quali si tratierà di materia di Stalo, che non potrà trattare senza l'intervento dei deputati e rispettivi rappresentanti.

Di unanime consenso e di accordo si & tal carica confidata a Pasquale Paoli... etc.

Sant’ Antonio della Casabianca il 45 luglio 1755. Osservazione storiche, t. 60, p. 124 et s. du Bulletin.

clamer roi. Il préféra asseoir les institutions de l'Etat sur la souveraineté du peuple et il pouvait écrire deux ans après, dans une circulaire :

« Mon autorité, celle du Conseil d'État, du Parlement, enfin de tous les fonctionnaires depuis le premier jusqu’au dernier degré de notre hiérarchie sociale, n’est qu'une délégation de la souveraineté,qu'un mandat temporaire dont nous devons compte à nos commettants. C'est là que nous puisons notre force morale, C’est au nom des collèges électoraux que nous remplissons les devoirs de notre charge. Le jour où ils nous retirent leur confiance, nous cédons notre place à ceux qui leur en inspirent davantage (1). »

Après avoir étudié le caractère et les aspirations du peuple, Paoli convoqua un Congrès populaire où il fit approuver la Constitution qu'il avait proposée (2). Elle fut maintenue dans ses grandes lignes jusqu’à l’occupation française; mais elle subit des modifications partielles que la coutume constitutionnelle transforma encore. Aussi, est-il nécessaire de suivre attentivement l'histoire des quatorze années du généralat de Paoli pour avoir une idée un peu nette de ce que fut son gouver-

nement. Les rouages d’un Etat doivent être jugés plus

(1) Circulaire manuscrite de Paoli rapportée par Arrighi (p. 67) et datée de 1757.

(2) Nous donnons en appendice le texte de cette constitution approuvée par la Consulte de Corte des 16, 17 et 18 novembre 1755,

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encore d’après leur fonctionnement pratique que d’après la rigidité des textes qui les instituent.

Aperçu de sa Constitution. — Avant d'entrer dans l'étude détaillée de notre sujet il estnécessaire de donner un aperçu d'ensemble de ce que fut le gouvernement de la Corse indépendante.

Le général était président du Conseil d’État et détenait avec lui la puissance exécutive. Il avait cependant seul le droit de commander l’armée et de traiter les négociations diplomatiques.

La justice était rendue par deux ou trois degrés de juridiction dont le choix émanait en général du peuple, par un suffrage direct ou à deux ou plusieurs degrés. Les juges étaient aussi pour la plupart les agents du Pouvoir Central. L

Le Pouvoir Législatif résidait dans la Consulte ou Assemblée des représentants du peuple. Celle-ci avait en outre un pouvoir général desurveillance sur les fonctionnaires et un pouvoir de direction sur les affaires d'État : elle donnait à l'Exécutif la ligne de conduite à suivre pour les affaires tant intérieures qu'extérieures. Elle déléguait ses pouvoirs de surveillance au sindicat qui la représentait en dehors de ses sessions, fort courtes d’ailleurs.

Un organe temporaire et extraordinaire, la Junte, était chargé d’assurer la sécurité de la nation dans les

circonstances critiques.

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