PTS
Irlandais celtes et catholiques végètent, la faute n'en est point à l'Union mais à leur caractère apathique, à leur manque d'esprit d'initiative. L’argamentation vaudrait si l'Irlande n'avait pas eu une industrie florissante avant les lois pénales, et si ce n'étaient pas ces abominables lois qui avaient détourné les catholiques des carrières commerciales et industrielles et les avaient ruinés.
Le second argument des Unionistes est d'une autre nature et sa force politique est considérable, c’est l'opposition du plus grand nombre des protestants irlandais à l'octroi du Home Rule. L'argument est couramment appelé «la question de l'Ulster ». Par là même, d’ailleurs, on en exagère la portée, car cette province ne repousse pas unanimement le Home Rule, tant s’en faut, puisque sur les trente-trois députés qu'elle envoie à Westminster, l'on ne compte que dix-sept Orangistes contre seize home rulers.
Les Orangistes donnent, pour raison de leur opposition au Home Rule, qu'il les mettrait, sans défense, à la merci d’une majorité ennemie qui les opprimerait impitoyablement. Ils affirment que du jour où il y aura à Dublin un Parlement d'Irlande, leurs libertés, leurs personnes et leurs biens seront en danger parce que le gouvernement de l'Irlande sera dirigé par l'Église catholique. Home Rule is Rome Rule !
Aucun fait précis de sectarisme religieux à la charge
des catholiques ne justifie d’ailleurs cette crainte maladive de la persécution. Tous les témoins impartiaux sont unanimes à reconnaitre que dans aucun pays catholique on ne rencontre moins de fanatisme religieux qu'en Irlande. Lorsqu'un protestantirlandais est victime de boycottage, de menaces ou de violences, c’est à titre de mauvais landlord, d'agent de landlord, de landgrabber ou encore d'Orangiste exalté insultant aux aspirations nationales irlandaises.
Les craintes des protestants d'Irlande ne sont pas légitimées par l'expérience des faits, elles tirent leur force d'une crédulité incroyable dans la puissance et la malignité du pape. Les presbytériens de l’Ulster sont, à cet égard, encore aujourd'hui dans le même état d'esprit que Jean Knox ou les têtes rondes de Cromwell. Leur fanatisme n’est pas moindre. Un fermier presbytérien de l'Ulster disait un jour, il y a une douzaine d'années, à M. T. W. Russell, qui cite le mot dans son ouvrage /reland and Empire: «Les catholiques doivent être tenus en état d'infériorité (be kept down), ou bien nous ne pouvons pas rester dans ce pays ». Les protestants d'Irlande ne peuvent pas se figurer que, redevenus les maitres, les catholiques ne se vengeront pas des injures et des longues souffrances qu'ils ont endurées pendant plus de trois siècles et ne leur appliqueront pas, en tout ou en partie, les odieuses
lois pénales ; et, dès la présentation du premier Home
HE, era
Rule Bill, ils ont demandé des garanties. Gladstone répliqua que « comme toutes les minorités ils auraient pour défense l'appel à l'opinion publique et que cette garantie devait leur suffire », mais il consentit, en fin de compte, à inscrire parmi les restrictions aux pouvoirs de la Législature Irlandaise (Article 4), des garanties religieuses. Dans le bill de 1893 les mêmes garanties furent reproduites avec encore plus de minutie et de précision (Article 4). Elles interdisaient à la Législature Irlandaise de légiférer pour établir une église, un budget des cultes directement ou d’une manière détournée, prohiber le libre exercice d’une religion, favoriser ou défavoriser les fidèles d’une religion quelconque. L'article 3 du bill Asquith les reproduit, mais aujourd'hui la tactique des Unionistes est d'en faire fi et de prétendre « qu’ils ne valent pas le papier où elles sont écrites », parce que le Parlement de Dublin n'en tiendra aucun compte.
Lord Hugh Cecil a résumé, d’une façon humoristique, la véritable situation des homes rulers et des unionistes vis à vis des garanties, en rappelant, dans son discours du 15 avril 1912, l’anecdote des deux voyageurs qui avaient avec eux une mangouste. « Qu'avez-vous dans votre boite, disait à l’un d’eux le contrôleur du train ? — Une mangouste, — Une mangouste ! et pourquoi faire ? — Pour tuer des serpents, les serpents que mon camarade pris de wisky voit
partout. — Mais alors ce sont pas de réels serpents !
Non, mais aussi n'est-ce pas une réelle mangouste ». En attendant, les chefs du parti Unioniste en Irlande attisent les vieilles haines religieuses qui commençaient à s'assoupir ; dans des meetings et des convenants les protestants de l’Ulster jurent de faire échec, par tous les moyens, au Home Rule et de ne point se soumettre au Parlement de Dublin. Pour résoudre cette difficulté, un amendement à l’article premier du bill a été présenté, lors de la discussion en comité, qui excluait les comtés d’Antrim, Armagh, Down et Londonderry de l'aire d'application du Home Rule (‘). Cet amendement ne venait pas des bancs orangistes, il était proposé par un anglais favorable au Home Rule, « comme un essai honnête pour résoudre une des questions les plus complexes touchant le gouvernement de l'Irlande ». Il est très remarquable que les Unionistes Irlandais ne l'ont pas soutenu comme une mesure leur donnant satisfaction, mais comme un «€ wrecking amendment » entraînant, par son vote, la chute du Home Rule. Les Nationalistes, de leur côté, le repoussaient de toutes leurs forces, et M. W. O'Brien n'hésitait pas à déclarer que lui, qui était prêt à toutes les transactions, et au vote detoutes les mesures de conciliation, ne pouvait accepter comme telle la division de la patrie
irlandaise. L’amendement, d’ailleurs, a été rejeté, mais
(1) Amendement Agar-Robartes, 11 juin 1912.