‹ La Constitution Irlandaise d’après le Home Rule Bill de 1912Chapitre 9 sur 25 · ARGUMENTS POUR ET CONTRE LE HOME RULE · texte numérisé non relu

ARGUMENTS POUR ET CONTRE LE HOME RULE

Que l'on se place au point de vue des intérêts de l'Irlande ou de ceux de la Grande Bretagne, l’on n’est point en peine de donner, en faveur du Home Rule, des raisons d'ordre moral et aussi d'ordre matériel. Les unes et les autres se tiennent, d’ailleurs, par un lien étroit.

Toute nation civilisée a un droit naturel et imprescriptible au self government. L’Irlande est-elle une nation et une nation civilisée ? Telle est donc la première question à laquelle il faille répondre. On est presque honteux, à vrai dire, de la poser, tant l'histoire y répond avec éloquence. L'Irlande, en effet, possède, à un rare degré, ces deux choses qui, suivant la belle définition de Renan, font l'âme, le principe spirituel des nations, « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis ». Que l'Irlande celtique du roi Malachie et de Brian Boirhoime, réu-

nissant tous ses fils sous l’étendard vert, ait bien été

So

une nation, que l'Ile des Saints et des Savants ait été une nation civilisée, cela demeure incontestable et n’est point contesté. Mais, depuis les plantations des protestants anglais et écossais dans l’Ulster au cours du xvue siècle, il n’y a plus, dit-on, d'unité nationale en. Irlande, on y trouve, au contraire, deux nations rivales divisées par des haines inexpiables. A-t-on le droit d’invoquer contre l'Irlande les plantations qui ont été un crime de lèse humanité et de lèse nation? Les colons de l'Angleterre et de l’Ecosse n'ont pas occupé des régions désertes ou mal exploitées parles autochtones, ils sont venus expulser et massacrer des populations paisibles et industrieuses, d’une civilisation pour le moins égale à celle de leurs farouches ennemis. Qu'il y ait, depuis lors, deux Irlandes, une celtique et une saxonne, cela est vrai, mais il y a de même une Ecosse celtique à côté d’une Ecosse saxonne et l’on ne prétend pas nier, pour cela, l'existence et la réalité d’une nation écossaise ; on ne saurait donc contester davantage l'existence et la réalité de la nation irlandaise. Si grandes que soient les divisions entre les protestants d’origine anglaise et écossaise de l’Ulster et là masse celtique et catholique du reste de l'Irlande, les premiers ne se confondent pas avec les Anglais et les Ecossais, ils en diffèrent par certains traits de caractère qu’ils ont de commun, au contraire, avec leurs compatriotes de souche celtique et de religion catho-

lique, l'idéalisme, la finesse de l'esprit, et, sauf de rares

exceptions, ils se considèrent comme Irlandais et aiment à se proclamer tels. N'importe, réplique-t-on, is repoussent le Home Rule de toutes leurs forces et demandent le maintien de l'Union en sa forme actuelle. L'objection est de fait et non de principe, à ce titre nous l’étudierons plus loin; en droit, nous ne nous trouvons qu'en présence de l'opposition d’une minorité d'une nation aux désirs de la majorité, conflit qui doit se décider conformément au principe majoritaire.

Pour ces raisons, il nous paraît que l'Irlande a droit au Home Rule ; mais, a-t-elle intérêt à l'avoir ? C’est ce qu'il nous faut maintenant examiner. Encore que toute nation aime mieux se gouverner elle-même, vaille que vaille, que d’être bien gouvernée par l’étranger, on peut cependant admettre, à la rigueur, qu'un peuple ne revendique pas son autonomie s’il se trouve sous la domination d’un autre peuple qui le gouverne bien. Mais l'Irlande est, en fait, si mal gouvernée par l'Angleterre, qu'elle n'a pas à craindre de parvenir à se gouverner plus mal. D'ailleurs, l'expérience de treize années de self government local est une preuve suffisante que l'Irlande est bien capable de se gouverner elle-même. La raison, aussi bién que le sentiment, justifient les revendicattons home rulistes de l'Irlande.

La Grande Bretagne et l'Empire seront les premiers à ressentir les bienfaits du Home Rule de l'Irlande,

avant l’Irlande elle-même. M. Chamberlain prétend

PGO 7 que le Home Rule c'est seulement une première étape vers l'indépendance absolue de l'Irlande et, partant, vers le démembrement de l'Empire. L'Irlande autonome profiterait des premiers embarras où une guerre dangereuse jeterait la Grande Bretagne pour se détacher d’elle et proclamer son indépendance. Mais rien ne justifie cette assertion et tout, au contraire, la repousse. Grattan résumait d’un seul mot la politique que sa situation géographique impose à l'Irlande, lorsqu'il disait : « Le Canal de Saint-Georges empêche l'Union, mais l'Océan s'oppose à la séparation ». Burke, Fox, Gladstone peuvent être invoqués à leur tour. Le premier écrivait à Lord Charlemont: « Je suis convaincu qu'il n’est pas de contrainte qui puisse fonder des rapports solides entre deux peuples; je crois qu'une alliance naturelle et cordiale sera un lien beaucoup plus sûr entre nos deux peuples que tous les principes de subordination possibles ». Fox disait en 1797 : « Je voudrais voir le gouvernement de l'Irlande confié aux électeurs irlandais, et maître des intérêts du pays ; je demeure convaincu que lorsque l'Irlande se gouvernera elle-même, elle se sentira davantage liée aux intérêts de l'Angleterre ». Gladstone, enfin, répliquant à Chamberlain, s'écriait : «On dit que par une pente fatale le Home Rule conduira l'Irlande à la séparation, mais les frlandais ne s’aviseront pourtant jamais de se comporter comme s'ils étaient complétement indépen-

dants de nous, comme s'ils n'avaient aucun profit à at-

tendre, ni aucun danger à craindre de nous dans le cas où ils se conduiraient mal envers l'Angleterre. » L'Irlande n’est plus peuplée aujourd’hui que de quatre millions et demi d'habitants, elle ne saurait songer à entrer en lutte contre la puissante Grande Bretagne qui en compte plus de quarante millions, et, d’autre part, elle dépend, au point de vue économique, du marché anglais, seul débouché de ses produits agricoles. Dans ces conditions, l'hypothèse d'une révolte de l'Irlande, mécontente de l'Union, serait déjà bien improbable; celle d'un soulèvement de l'Irlande réconciliée est une pure chimère.

Le Home Rule irlandais présentera, d'autre part, pour la Grande Bretagne et pour l'Empire, deux autres avantages d'un ordre moins général, mais fort importants néanmoins, il épargnera le temps du Parlement de Westminster et l'argent de l'Echiquier impérial. Les affaires irlandaises accaparent à ce point le Parlement que, de l’avis unanime, elles bloquent le fonctionnement normal de la machine parlementaire sans que les députés nationalistes aient recours à l’obstruction. Pour remédier à ses ennuis et à ses mauxl'Irlande, sans le Home Rule, ne peut avoir recours qu’au Parlement et elle ne s’en fait pas faute ; ses députés questionnent, protestent et réclament incessamment, dans l'enceinte des Communes, à propos des incidents journaliers les plus futiles de la vie politique ou écono-

mique, sociale ou administrative. Ils interpellent s'ils

Co re estiment que la question en vaut la peine et offrent un beau thème à leur éloquence. Que de temps le Parlement a dû consacrer à la discussion et aux votes de projets de lois de toule sorte concernant l'Irlande, dont beaucoup succombaient en chemin. Il est évident que du jour où l'Irlande possédera son autonomie, un pouvoir législatif et un pouvoir exécutif, le terrain parlementaire, à Westminster, sera déblayé de la masse des affaires irlandaises qui l'encombrent, et que le Parlement Impérial aura plus de temps à consacrer aux intérêts généraux de l'Empire. Telle est la force de cet argument qu’il a conduit le présent gouvernement anglais à préconiser le Home Rule, non seulement pour l'Irlande, mais encore pour l'Ecosse, le Pays de Galles et l'Angleterre ; c'est la politique dite du « Home Rule all around ».

Mais une autre raison est invoquée de nos jours, spécialement en faveur du Home Rule de l'Irlande, qui ne vaut pas pour le Home Rule all around, c’est la nécessité de mettre en équilibre le budget irlandais et de « couper la perte » qu'il inflige à la Grande Bretagne par son déficit grandissant. Cet équilibre budgétaire ne peut être obtenu que par des réformes administratives, financières et fiscales qu'il est impossible d'effectuer tant que le Home Rule de l'Irlande n’aura pas été préa-

lablement institué.

La force des arguments que nous venons de passer

or en revue n'échappe pas aux Unionistes, mais, pour résister à Ia grande revendication irlandaise, ils arguent, pour leur part, des bons résultats de l'Union anglo-écossaise et des intérêts de la minorité protestante en Irlande. Leur premier argument est plutôt de nature académique, le second est politiquement plus fort. Lord Dunraven, dans son livre déjà cité: The Outlook in Ireland, consacre un chapitre entier à réfuter l'argument de l'Ecosse. Lecky y avait déjà répondu dans son Histoire de l'Angleterre au xvir siècle (‘). En deux mots, voici comment ils le réfutent : Le traité d'Union anglo-écossais a tenu compte des sentiments nationaux et religieux de l'Ecosse et l'Union a enrichi ce pays jusqu'alors misérable. Le traité d'Union angloirlandais n’a tenu aucun compte des sentiments ni des intérêts de l'Irlande et l'Union a été, pour l'Irlande, une cause de misère et de ruines.

Il convient cependant de faire exception pour une petite fraction de l'Irlande, pour le coin nord-est de l'Ulster où prospèrent l’industrie linière et celle des constructions maritimes. Or, cette partie de l'Irlande est justement celle qu'habitent les protestants de souche anglaise et écossaise, et toute l'industrie de cette région est en leurs mains. Les ennemis de l'Irlande en triom-

phent. N'est-ce point la preuve, s’écrient-ils, que si les

(1) Tome II, pp, 302 et sq.

Page 1