‹ La Constitution Irlandaise d’après le Home Rule Bill de 1912Chapitre 3 sur 25 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ESQUISSE DE L'HISTOIRE DE L'IRLANDE JUSQU'AU DÉBUT DE LA CAMPAGNE DU HOME RULE

L'Irlande ne demande pas le Home Rule comme une faveur, elle le revendique comme un droit national. « Ireland a nation », tel est le cri de ralliement des Irlandais ; et, que l’on se place au point de vue du droit naturel ou du droit historique, il apparaitque cette revendication est légitime et bien fondée.

L'Irlande est une ile ; à l’origine de l’histoire le peuple qui l'habitait appartenait tout entier à la même race, la race celtique, et sa civilisation se développa librement pendant plusieurs siècles en dehors de toute influence étrangère. Son génie était si puissant qu'aussitôt après sa conversion au catholicisme lIrlande, malgré sa situation géographique excentrique, devint le guide intellectuel de l'Europe pendant trois siècles (du vi au vin‘). Les invasions danoises du 1x° et du x° siè-

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cle ne réussirent pas à implanter en Irlande des hommes d'une autre race; et les immigrations volontaires ou lesplantations d'office d’anglo-normands, du xn° à la fin du xv'siècle, c’est-à-dire pendant les trois premiers siècles de la conquête anglaise, n'y parvinrent pas davantage. Ceux qu’on appelait en Angleterre « la garnison » de l'Irlande, se fondaient rapidement dans la masse indigène et devenaient bientôt, suivant l’expression d'un vieux chroniqueur, Hibernis ipsis hiberniores.

Les choses changèrent avec les grandes plantations d’Anglais et d'Ecossais dans le nord-est de l'Irlande au xvu° siècle. Désormais l'Irlande était habitée par deux sortes de populations de race et de religion différentes, voire ennemies ; mais, par Contre, les choses n'étaient plus en état au point de vue du droit et, sans peutêtre trop s’en rendre compte, l'Angleterre s'était laissé entrainer indirectement à reconnaitre l'Irlande comme un état indépendant auquel elle ne se trouvait rattachée que par l’union personnelle. Voici comment cela s'était fait: le titre en vertu duquel Henri IT s'était permis de tenter la conquête de l'Irlande était une bulle papale, l’investissant de la suzeraineté de ce pays. Le consentement général des pays chrétiens, sinon de tous les princes, au moyen-âge, reconnaissait au pape le droit de disposer des couronnes et des royaumes ; par conséquent, au point de vue international, Henri IT

était valablement devenu suzerain de l'Irlande en vertu

de la bulle d'investiture qu'il avait reçue d'Adrien IV CL) I ajouta à ses titres de roi d'Angleterre et de duc de Normandie celui de seigneur suzerain de l'Irlande. En fait il n'intervint guère dans les affaires de ce pays que comme arbitre des querelles des princes irlandais, et que pour donner aux barons anglo-normands licence de conquérir des terres sur les Irlandais « rebelles », c'est-à-dire sur ceux qui refusaient de reconnaitre ses droits suzerains. Le parlement de Londres ne légiférait, en ce qui concernait l'Irlande, que pour interdire aux «€ garnisonnaires » anglais d'adopter les mœurs et la langue celtiques et d'épouser des femmes indigènes. Dans la seconde moitié du xn° siècle, Edouard I, comprenant quela colonie anglaise de l'Irlande supporterait impatiemment d’être plus longtemps soumise à des lois votées par un parlement où elle n’élait pas représentée, décida de lui donner des voix au parlement de Westminster. Mais la colonie du pale montra une très grande répulsion à se soumettre à la décision royale, elle n’entendait pas perdre sa situation indépendante et elle ne consentit à accréditer des députés qu'à titre tout à fait provisoire, « et seulement

par respect pour la personne de Sa Majesté ». Sous

(1) Nous n'avons pas à examiner ici la question de l’autenthicité de cette bulle que la critique historique moderne considère comme très douteuse, mais qui ne paraît pas avoir été mise en doute par les contemporains.

ote

Edouard II elle renouvela très expressément ses précédentes réserves. Elle continua en fait à ne tenir aucun compte des lois anglaises.

Pour arrêter l’hibernisation sans cesse croissante de la garnison, Edouard III imagina de nommer un lord lieutenant pour représenter le pouvoir royal en Irlande et il investit de cette fonction son second fils, le duc de Clarence. Il tendait par cette mesure à reconnaître l'Irlande comme une unité politique distincte de l’Angteterre. On fit plus encore dans cette voie, en accordant, quelques années plus tard, à la colonie un Parlement siégeant en Irlande, et en supprimant la représentation irlandaise à Westminster. Dans la pensée royale ce Parlement devait être le gardien des privilèges de « la garnison », et celle-ci se trouverait ainsi tenue de s'opposer aux indigènes et de s'appuyer sur la mère patrie. Mais les événements se chargèrent de déjouer ce plan trop habile ; les colons anglais pourvus d’un Parlement, se considérèrent comme une nation distincte de la nation anglaise et ne songèrent pas moins à s'opposer à de nouvelles « plantations » qu'à assurer leur domination sur les indigènes de race celtique. La faute politique irrémédiable était commise. L'Irlande possédait désormais l'organe fondamental de sa liberté, un Parlement.

Si les attributions de ce Parlement étaient à celte époque des plus imprécises, il jouissait, du moins, d’une

indépendancé complète et de la plus entière liberté

ERA d'action, il se réunissait quand il le jugeait bon et il délibérait sur toute matière. Ses décisions échappaient d'ailleurs au contrôle de la couronne, car la coutume — cet élément si important du droit d’outre-Manche — voulait que l'approbation du vice-roi suffit à la promulgation des lois. Dès lors les grands barons d'Irlande se considérèrent comme indépendants de la royauté et ils la traitaient avec le plus grand dédain.

L'Angleterre n'aurait peut-être point réagi contre cette tendance si, durant la guerre des Deux Roses, l'Irlande ne s'était malheureusement rangée au parti de la maison d’York, faute politique qui lui couta cher. Après la victoire de la maison de Lancastre, Henri VII résolut de placer le Parlement d'Irlande dans la dépendance de l'Angleterre. À cette fin il nomima lord lieutenant d'Irlande Sir Edward Poyning, en lui enjoignant d'amener le Parlement d'Irlande à se subordonner au Parlement d'Angleterre. Par voie d'intimidation et de menaces, Poyning réussit à arracher à cette assemblée, en 1495, le vote d’un statut en vertu duquel le Parlement d'Irlande ne pouvait désormais se réunir qu'après en avoir obtenu l'autorisation du Parlement de Westminster, et le lord lieutenant ne pouvait promulguer les lois votées par le Parlement d'Irlande qu'autant qu'elles avaient reçu l'approbation du Conseil privé et qu'elles étaient revêtues du grand sceau d'Angleterre. Dès lors, et pendant plus de trois siècles, l'Irlande ne

présenta plus que les apparences d'un pays parlemen-

ne Aer taire; jusqu’en 1782, les lois qui la régissent sont préparées et délibérées à Londres, la tâche du Parlement irlandais se borne, en pratique, à les enregistrer ; il n'est plus convoqué que pour cela. Dans ces conditions il peut paraître assez étrange qu'Henri VII ait cru bon de remplacer son titre de seigneur-suzerain d'Irlande par celui de roi d'Irlande; l’habile souverain ne pensait, en prenant ce nouveau titre, que consacrer aux yeux de tous et ratifier la réalité de la conquête ; il se trouva, en fait, avoir consacré le droit théorique de l'Irlande à se considérer comme un royaume distinct de l'Angleterre, au moment même où pratiquement elle tombait sous sa sujétion.

Cromwell se montra meilleur politique en supprimant le Parlement d'Irlande et en décidant que lIrlande serait représentée à Westminster par trente députés ; mais cette première union fut éphémère et la Restauration rétablit le Parlement &’Irlande. Cependant sa composition n’est plus la même qu'auparavant : elle repose sur une base encore plus étroite. Le fanatisme religieux a fait son œuvre. L’Angleterre et l'Ecosse protestantes ont vaincu l'Irlande restée fidèle à la religion catholique et y ont fait des « plantations » nouvelles, non plus d’anglo-saxons, mais d’anglicans et de presbytériens, de qui seuls la loi reconnait l’existence. La Grande Bretagne, ne formant plus désormais qu'un royaume entend faire d'eux seuls les maitres

et les propriétaires de l'Irlande. Elle a rejeté les anciens

colons anglais restés catholiques dans la masse des Irlandais outlaws et elle a ainsi amené la fusion de ceux qu'elle s’acharnait jadis à rendre ennemis. Peu lui importe, elle a maintenant dans la personne des exterminateurs des « papistes » pourvus de leurs dépouilles, une garnison plus nombreuse et plus irréductible que l'ancienne. Donc dorénavant le Parlement d'Irlande ne représentera plus que la colonie protestante. Pour le Parlement réuni sous Charles II, l'exclusion des catholiques ne résultait que d’un décret spécial, elle est à partir de Guillaume II le résultat d'une loi.

De quel sentiment national pouvait être animée une telle assemblée”? Elle ne demandait qu'à persécuter les catholiques et elle était prête à sacrifier tous les intérêts de l'Irlande à la jalousie de l'Angleterre, pourvu qu'en retour celle-ci garantisse l’hégémonie, l’ascendency, des protestants sur la masse de la population catholique. « Le premier sacrifice exigé des protestants d'Irlande fut de reconnaitre la suprématie du Parlement anglais sur le Parlement d'Irlande .…. Le Parlement de 1695 sacrifia toutes ses prérogatives; l’Angleterre le déclarait en état de sujétion absolue et il gardait le silence... Ce que celui-ci (le Parlement Anglais) décrétait était obligatoire pour l'Irlande ; si l'Angleterre voulait que les actes de son Parlement fussent ratifiés par le Parlementirlandais, ce dernier accordait aussitôt

l'approbation demandée; et si quelque acte originaire

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