LATE COR
sorte de gouvernement bureaucratique de la pire espèce, un gouvernement au moyen de bureaux établis en Irlande qui ne sont soumis ni au contrôle du Parlement ni à celui d'aucun corps public irlandais, mais qui se trouvent seulement sous la dépendance d'un bureau de Londres. L'Irlande paie cher pour ce système de gouvernement grotesque qui est le système de gouvernementle plus coûteux du mondeentier. Aucun moyen de prévenir le gaspillage des deniers publics ni d'en assurer le meilleur emploi (‘) ». Même animé des meilleuresintentions,ungouvernementaussianarchique remplirait mal ses devoirs et jouirait d’une impopularité bien méritée, or le gouvernement irlandais est demeuré aux mains de la clique protestante et unioniste. L’ascendency «politiquement expropriée de tout le reste (de l'Irlande) tient encore la forteresse administrative.. [ n'y a pas au Château un fonctionnaire de quelque importance sur cinq ou six qui soit de foi catholique ou de souche nationale ; encore faut-il qu'il donne des gages et se montre plus réactionnaire que ses collègues... On vit au Château dans un monde à part, dans une atmosphère viciée par les privilèges et les préjugés, et que ne saurait atteindre l'influence de l'opinion. On ignore et on méprise le peuple, ses besoins, ses tendances. Quand le Parlement a voté une
loi de réparation pour l'Irlande, le Château, à force de
(1) Dunraven, The Outlook in Ireland, p. 156.
règles et d'interprétations, brouille le mécanisme et l'empêche de marcher; toute concession anglaise est ainsi déformée ou déviée au passage (!) ».
Un siècle d'expérience a montré la justesse de la prophétie de Grattan, qu'il ne pouvait sortir de l'Union qu’ « une nation mal gouvernée et un gouvernement ,
mal obéi ».
L'histoire de l'Irlande au xix° siècle n’a été qu'une longue et incessante protestation contre l’Union, soulignée, par intermittences, d'efforts énergiques et parfois heureux pour obtenir le redressement de certains torts particuliers ; on peut aussi noter quelques complots et quelques tentatives révolutionnaires pour délivrer l'Irlande du joug de l'Angleterre, mais qui sont loin d'avoir eu la même importance que le soulèvement général de 1798.
C'est par l'insurrection infructueuse de Robert Emmet (1803) que s'ouvre l’histoire de l'Irlande au xIx° siècle. Puis pendant plus d’un quart de siècle, jusqu'en 1829, tout l'intérêt se concentre dans l'agitation en faveur de l'émancipation des catholiques, agitation dont O’Connell prend la direction à partir de 1811.
De 1830 à 1847 la politique irlandaise est dominée
par la campagne d'O’Connell en faveur du Rappel de
(1) Dubois, op. cit. pp. 179, 181, passim.
l'Union. Sous le nom de Société des Amis de l'Irlande de toutes les Religions, le «Liberateur» avait fondé en 1830 une société ayant pour objet de « faire une union universelle des Irlandais pour rendre le Rappel irrésistible et donner ainsi à l'Irlande le bienfait d’une législature libre et personnelle, indépendante de tout contrôle ministériel illégitime, mais en conservant l'Union de la Couronne avec la Grande Bretagne ». Aux yeux d'O'Connell l'Union était pour 1 Irlande une « dégradation», et il s'était juré de travailler de toutes ses forces à en obtenir le Rappel, mais il n’admit jamais d'autre moyen que l'agitation légale, et il n'hésitait pas, au besoin, à laisser dormir le Rappel pour obtenir du Parlement un avantage immédiat pour l'Irlande, tel que la suppression des dimes, quand ses amis, les libéraux, étaient au pouvoir.
Son parti ne lui survécut pas, et, lorsqu'il mourut en 1847, toute l'Irlande, exaspérée par les évictions qui suivirent la grande famine, se rallia d'un seul coup au parti révolutionnaire de « la Jeune Irlande ». Ce nouveau parti, supposant que la seconde république française reprendrait les traditions de la première, délégua deux de ses chefs auprès du gouvernement provisoire pour lui demander d'appuyer militairement une révolution en Irlande. Lamartine refusa net. Le gouvernement anglais arrêta la plupart des chefs du mouvement et les déporta, les autres s’exilèrent ; ainsi finit la Jeune
Irlande. Un parti à tendances révolutionnaires plus
De ps
accentuées encore, prit sa place, il est connu sous le nom de parti des Fenians. Il se distingua par d’audacieux coups de main, tels que l'invasion du Canada en 1866, les attentats de Chester, de Manchester et, en 1867, de Clerkemvell, après quoi il disparut.
Deux ans après, Gladstone faisait voter par le Parlement le désétablissement de l'Eglise protestante officielle d'Irlande et, en 1870, la première des grandes lois agraires irlandaises. Ces premières satisfactions accordées à l'Irlande ont été suivies d’un grand nombre d’autres, car depuis quarante ans l'Irlande ne doute plus d'elle-même et a repris conscience de sa dignité et de sa force. Depuis 1873 elle a recommencé, pour obtenir son autonomie, la lutte qu’elle avait inaugurée, au temps d'O Connell, avec cette différence considérable qu'à l'époque du « roi sans couronne » la lutte était intermittente, prenant, s’arrêtant, puis reprenant et s'arrêtant encore à la seule volonté de son chef, tandis que
depuis quarante ans elle est délibérément voulue par la grande majorité de la nation et qu’elle se poursuit
sans arrêt et sans trêve sous la poussée irrésistible du sentiment populaire.