AU BILL DE
L'idéal politique que représente aujourd'hui pour l'Irlande le mot de Home Rule est-il le même que celui qu'O'Connell poursuivait sous le nom de Rappel de l'Union? Telle est la première question que nous avons maintenant à nous poser.
À le prendre au mot, O’Connell réclamait pour l'Irlande le statu quo ante, la constitution du Parlement de Grattan. Mais les rapports politiques des deux pays réduits à l'union personnelle pouvaient-iis se concilier avec «la sauvegarde de l'intérêt supérieur de l'Empire »? Non, sans doute, puisque dans le statu quo ante il n’y avait point d'Empire, point d'autorité impériale à laquelle les gouvernements de l'Irlande et de la Grande Bretagne fussent l’un et l’autre subordonnés ? La vérité paraît bien être qu'O’Connell voulait autre chose que le Rappel pur et simple, qu'il avait conscience des intérêts de l'Empire et que son idéal était exactement celui que poursuit, sous le nom de Home
Rule, la grande masse des nationalistes irlandais, à
CEE.
l'exclusion, d'une part, des extrémistes qui rêvent d’une Irlande séparée de l'Empire Britannique, et, de l’autre, des simples dévolutionnistes.
Le Home Rule ainsi entendu peut s'exprimer dans la formule suivante: L'Irlande exerçant ses droits de nation tout en demeurant partie intégrante de | Empire. La vraie définition du Home Rule paraît être celle qu’en donnait M. Asquith dans les premiers mois de 1911, lorsqu'il disait : « Le seul moyen de résoudre le problème irlandais est de donner à l'Irlande un Parlement avec un pouvoir exécutif responsable envers lui, un Parlement traitant des affaires purement irlandaises sous cette condition que le Parlement Impérial conservera une suprématie indéfectible. » Et cette définition, le leader irlandais M. John Redmond s’empressait d'y soussigner en répondant : « Nous acceptons absolument la définition du Home Rule donnée par M. Asquith, car elle contient la solution définitive du problème de l'Irlande. Nous, Irlandais, nous admettons et nous acceptons la suprématie impériale. »
Un accord de principe entre la majorité du Parlement du Royaume Uni et la majorité du peuple irlandais ne suffit point, cependant, à décrèter, sans plus de formalité, le Home Rule. L'application du Home Rule soulève un certain nombre de difficultés d'ordre politique, constitutionnel et financier que la loi doit préalablement régler et pour lesquelles les bills de 1886, de 1893 et de 1912 ont prévu des solutions tantôt
semblables et tantôt différentes. Nous les examinerons successivement en donnant une analyse sommaire comparée de ces trois bills, et en indiquant dans quelles
circonstances chacun d'eux a été présenté et discuté.
Le premier acte par lequel se manifesta en 1873 le parti du Home Rule fut la publication d’un programme dont tous les termes pesés avec soin doivent être retenus, pour permettre la Comparaison de ce programme avec les projets de loi de Gladstone et de M. Asquith :
« Considérant que tel est notre devoir, nous proclamons qu'il est nécessaire pour la paix et la prospérité de l'Irlande, aussi bien que pour la grandeur et la stabilité du Royaume Uni, que le droit de légiférer sur les questions irlandaises soit désormais rendu à notre pays, et nous désirons que tous les Irlandais s'unissent en vue de cette restauration sur les principes suivants :
« Rétablissement au profit de notre pays du droit et du privilège de régir ses propres affaires par linstitution d’un Parlement siégeant en Irlande, composé de S. M. le Souverain, des Lords et des Communes d'Irlande ;
« Consécration au profit du Parlement d'Irlande et conformément aux conventions d'une loi fédérale, du droit de faire ses lois et de statuer par lui-même sur toutes les affaires intérieures de l'Irlande, de contrôler
Hype
les finances et les impôts irlandais, sous l'obligation de contribuer dans une juste proportion aux dépenses de l'Empire;
« Réserve au profit du Parlement Impérial des questions touchant à la Couronne et au Gouvernement, aux colonies et aux autres dépendances de la Couronne; réserve à son profit des relations de l’Empire avec les Etats étrangers et de toutes les questions relatives à la défense et à la sécurité de l'Empire;
« Nécessite de régler les rapports des deux pays sans porter atteinte aux prérogatives de la Couronne et sans toucher aux principes de la Constitution ».
Isaac Butt, l’ancien adversaire d’O’Connell lors de la fameuse séance du Conseil municipal de Dublin en 1843, et depuis longtemps parlementaire influent du parti conservateur, s'étant converti au principe de l’auntonomie irlandaise vers 1870, devint en 1873 le chef du parti nationaliste irlandais aux Communes. Ce parti avait toujours confondu ses voix avec celles du parti libéral; un membre du nouveau parti, M. Fergusson, avait émis au Congrès de la Rotonde (1873) l’idée d’organiser la représentation parlementaire de l'Irlande en un groupe autonome, indépendant de tout parti anglais. Mais Butt était engagé depuis trop longtemps dans Je Parlement pour rompre avec la conception d’un Parlement britannique composé de plus de deux parties, et, dès la réunion du premier Parlement qui suivit la formation du parti du Home Rule, il apporta à Glads-
Apr
tone, sans conditions, l'appui des soixante députés home rulers dont il était le chef. Sous sa direction toute la politique parlementaire home ruliste consistait à déposer chaque année, en faveur de l'autonomie irlandaise, un projet que les Communes s'empressaient de rejeter. Chaque année Buitet ses amis accomplissaient le même rile inutile et tout était dit jusqu’à l’année suivante.
Parnell, qui entra aux Communes en 1875, acquit, après deux ans de patiente observation, la conviction que la tactique préconisée par Fergusson était la seule efficiente, et que seul un parti irlandais séparé de l’un et l’autre parti anglais pouvait obtenir du Parlement qu'il prit en considération les vœux de l'Irlande. Encore fallait-il pour cela user sans scrupule et sans mesure de l'arme parlementaire redoutable de l’obstruction. Faire de la question irlandaise la préoccupation dominante du Parlement, l’imposer jusqu’à l’obsession à l'attention de l'opinion publiqué britannique et réduire cette opinion par la persuasion, la lassitude ou même l'exaspération à souhaiter le Home Rule de l’'Irlande, tel fut le programme hardi que conçut Parnell et qu'il suivit fidèlement durant toute sa carrière. En 1877 il détacha du groupe irlandais jusqu'alors tout entier fidèle à Butt et à sa politique un petit nombre de députés qui adoptèrent ses vues.
Butt le désavoua mais lIrlande l'approuva. Butt
mourut en 1879, dès lors l'influence de Parnell grandit
rapidement. Au Parlement de 1880, les Irlandais fidèles à la méthode de Butt revinrent au nombre de 28, mais Parnell avait derrière lui 38 partisans ; quelques années plus tard il était devenu le, leader incontesté de tout le parti irlandais.
Parnell eut l’habileté de ne point se laisser hypnotiser par la seule question du Home Rule mais de donner le pas, lorsqu'il y avait lieu de le faire, aux revendications agraires Ainsi il intéressa à la suprême revendication de l'Irlande la masse paysanne qui s’en serait probablement détournée si le parti perlementaire n'avait poursuivi uniquement que le Home Rule.
De 1879 à 1881 le règlement de la question agraire absorba toute l’activité politique de l'Irlande et de ses représentants, non sans succès d'ailleurs, puisque le Land Act de 1881 en fut le résultat.
Assuré que le Parlement ne ferait point un pas de plus dans le sens des réformes agraires tant que quelques années d'expérience n'auraient pas démontré l'insuffisance de la loi nouvelle, Parnell, dès 1882, reprit la campague du Home Rule et fonda dans ce but la National League ; il eut bien soin de spécifier que la nouvelle ligue s’abstiendrait rigoureusement de faire appel aux moyens révolutionnaires et qu’elle n'aurait recours qu'à l'agitation légale Le moment paraissait bien choisi, car un certain nombre de parlementaires anglais commençaient à comprendre que les affaires
d'Irlande paralyseraient longtemps et complètement