‹ La Constituyente et les ColoniesChapitre 122 sur 146 · Moniteur, 1192, n° 1 ; séance du 30 décembre · texte numérisé non relu

Moniteur, 1192, n° 1 ; séance du 30 décembre

à s’insurger contre elle!. » Ce tableau, tracé d’imagination, est une interprétation toute rationnelle des faits accomplis à Saint-Domingue. Les esclaves, on le sait, ont brûlé 200 sucreries, 1.200 caféières, nombre d’indigoteries, guildiveries, etc., causé une perte de 600 et même, suivant certains, de 800 millions, et l'ile reste en état de guerre; il est clair alors que l’approvisionnement ne se fit plus et que les denrées devinrent « hors de prix ». Si pourtant M. Taine, et les autres historiens qui ont raisonné comme lui, avaient regardé de plus près, ils auraient vu que le renchérissement des denrées fut l’effet, non du défaut d’approvisionnement, qui fut à peine sensible, mais des accaparements, dont on fit une arme politique, et que ce renchérissement dura à peine quelques mois.

Nous ne raconterons pas toute l’agitation qui se fit autour des accapareurs, dans les mois de janvier et février 1792 ; elle appartient à l’histoire de la Législative. Mais nous pourrons faire cette constatation : il y avait en France, à la fin de 1791, de si gros approvisionnements en denrées coloniales que les réserves eussent suffi à maintenir l’équilibre du marché lors même que Saint-Domingue eûtralenti ou cessé plus longtemps ses envois. Un planteur de Saint-Domingue, Delbecq, en demandant protection à l'assemblée, ne dit-il pas qu'il a en magasin « 2 millions de sucre, 1 million de café, 200.000 livres d’indigo et 500.000 livres de coton », produit de sa dernière récolte, qui lui est parve-

À. Origines de la France contemporaine, I, 192.

nue avant les troubles, et ne déclare-t-il pas que « sa volonté bien expresse est de ne vendre à aucun prix les denrées dont il est le propriétaire! ». Combien ont agi et pensé de même, sans le dire ? Il est bien vrai qu’une sorte de panique de la famine a sévi à Paris à ce moment et que la motion à été faite aux Jacobins, par Manuel et Louvet?, de se priver patriotiquement de sucre. Il est vrai que le sucre a doublé de prix et s’est élevé à 42 sous la livre, quand le cours normal élait de 22 à 26 sous. Mais il est plus cher encore à Bordeaux, où l'étranger l’achète un écu ?. Comme c’est la France qui fixe le cours. ne suit-il pas de ces faits que la hausse est un jeu de spéculation et que l’Europe en pâtit plus encore que la France ?

Mais cette hausse ne dura pas longtemps, et nous en avons pour preuve le carnet même d’un des spéculateurs. De Septeuil, l’homme d’affaires du roi, avait été chargé par lui, dès Le 7 janvier 1791, de placer ses fonds libres. En 1792, voulant profiter des événements de Saint-Domingue, il se livra à un vaste agiotage sur les sucres et cafés. Averti en Janvier de ne pas acheter, parce que les prix ont presque doublé, il sait en avril et mai que les cours ont déjà assez baissé pour laisser une grande marge à la revente. Il fait donc à deux maisons de Nantes et du Havre une commande considérable : il achète pour 595.000 livres de café et pour 234.000 livres de sucre de Saint-Domingue, et il les

. Buchez et Roux, Hist. parlem. de la Révolution, XII, 104. . Ibid., Hist. parlem. de la Révolution, XIII, 171, . Disc. de Ducos, séance du 24 janvier 1792 (Moniteur, 1199, n° 25).

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expédie à un commissionnaire de Hambourg avec ordre de réaliser un bénéfice de 10 à 12 0/0. Mais, dès le mois de juillet, la baisse s’accentue au point que la vente ne peut se faire qu'avec perte. Le .spéculateur attend, espérant que « les prix de ces denrées augmenteront au fur et à mesure des moindres produits des colonies ». Le mois suivant, la baisse est devenue générale ; le correspondant de Hambourg écrit, le 13 août : « Les cafés ont baissé jusqu’à 29 livres à Nantes et à Bordeaux ; les sucres valaient 4.400 réaux à Lisbonne, il y a trois mois, et y sont tombés à 3.000 et au dessous !. » La spéculation menaçait donc de tourner au désastre, lorsque de Septeuil fut arrêté, et son carnet saisi.

De cet exemple on peut conclure que ni les réformes de la Constituante, ni même les malheurs de Saint-Domingue, n’ont produit le malaise des premiers mois de 1792. Ce malaise factice était une manœuvre contre-révolutionnaire, et c’est une injustice d’en tirer argument contre l’œuvre de la Constituante. Cette œuvre avait assurément des défauts; mais, loin de provoquer la ruine du pays,

6 elle eût bien plutôt, comme le disait Montesquiou, assuré sa prospérité, si elle eût pu se développer et se réformer dans le calme d’une longue paix.

1 Cf. Recueil des P. J. de l'Acte énonciatif des Crimes de. Louis Capet, réunies par la Commission des 21, el imprimé par ordre de la Convention nationale, 1192, in-8°, 64 p.

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