‹ La Constituyente et les ColoniesChapitre 30 sur 146 · Raimond, discours précité · texte numérisé non relu

Raimond, discours précité

militaires et financières !. Mais Les blancs ne l’entendaient pas ainsi. Par vanité d’abord, puis par crainte réelle ou affectée à l’égard des noirs esclaves, ils refusaient tout partage ; ils sollicitaient même et obtenaient des aggravations, plus ridicules qu'efficaces, dans la législation?, Quant aux affranchis, ils restaient pauvres généralement et, par suite, Jalousaient mulâtres et blancs ; ils conservaient, en outre, le contact avec leurs anciens compagnons de chaîne, et ils seront d’actifs agents d'insurrection. La haine de race et la guerre civile étaient donc à l’état latent dans les colonies #. Les négociants de la métropole prenaient euxmêmes parti dans cette question si complexe ; il y allait pour eux d’un intérêt considérable. L’approvisionnement des colonies en nègres faisait partie de l’exclusif, et, depuis Colbert, la traite était une branche importante du commerce français. En 1787, ce trafic occupait 92 bâtiments, jaugeant ensemble 32.528 tonnes; l’importation de France à la côte d'Afrique était de 17 mil-

1. Les milices, dans chaque paroisse, se composaient de trois compagnies, une de blancs, une de mulâtres et une d’affranchis. V. sur leur rétablissement en 1768 les Mémoires de Malouet, I, 36.

2, Interdiction de séjourner en France (17111), de contracter mariage avec les blancs (1778), de porter les habits des blancs, les noms de monsieur et madame (1719).

3. Ces haines de race ont persisté, malgré les révolutions, à Haïti. Un ministre noir disait en 1869 : « Nous, noirs et blancs, nous nous aimons et nous nous respectons, parce que nous sommes de races pures; mais les mulâtres !..… » « Les mulâtres haïssent leur père et méprisent leur mère » est un dicton toujours en honneur là-bas (cf. Spenser Saint-John, Haïli ou la République notre. trad. fr. de West, p. 124-174, Plon, 1886).

lions, et la vente de 30.839 noirs produisait 41.912.000 livres'!. Le bénéfice annuel était de 6 à 7 millions, d’après le compte d’un armateur négrier ?. Les armateurs français, et surtout ceux de Nantes, Marseille, Bordeaux et Le Havre, qui étaient les plus engagés dans ce traficÿ, avaient donc un puissant motif pour faire cause commune avec les colons des îles. On peut même dire que toute la France commerciale était intéressée au maintien d’une institution, qui provoquait un mouvement d’affaires d'environ 59 millions par an.

Mais il n'y avait pas que l’intérèt commercial en jeu; il y avait un intérêt humain. Dans ce siècle raisonneur et sensible, l'esclavage, avec son iniquité fondamentale, ses pratiques barbares, ses conséquences immorales, avait dû être attaqué

1. Bureau de la Balance du Commerce (Arch. colon., Mém. génér., XXII, n° 27). — De Lattre (Rapport du 22 septembre 1791) compte à la navigation des côtes d'Afrique 165 navires jaugeant 46,500 tonnes. -

2. V. Appendice IV. — Ce compte indique un profit net de 223 livres par tête de nègre, ce qui donne pour les 30.389 nègres importés en 1787 un bénéfice de 6.876.097 livres. Encore faut-il observer, d'après Lhéritier de Boutelle (Mém. au Ministre, Arch. colon., Mém. génér., XXIV, n° 8), que les nègres d'importation francaise se vendent (en 1775) 1.700 ou 1.800 livres contre 1.400 ceux d'importation étrangère. — Pétion (séance du 8 mars 1790, Arch. parlem., XII, 87) prétend que ce commerce ne peut se soutenir que par des primes, qui se sont montées en 1188 à 2.815.378 livres (2.400.001, d'après le rapport de Necker, 5 mai 1889). F

3. Expéditions à la côte d'Afrique, d'après De Lattre: Nantes et Paimbœuf, 43 navires ; Marseille, 36; Bordeaux, 31 ; Le Havre, 80; La Rochelle, 12; Honfleur, 8; Rochefort, 3; Saint-Malo, 3 ; Bayonne, 1.

par les philosophes et devait être condamné par l'opinion. Il l'était, en effet, par tous ceux qui n’y étaient pas intéressés, par tous les théoriciens des droits de l’homme. Avec l'esclavage, l’on proscrivait naturellement la traite, le préjugé de la couleur, l'inégalité civile et civique. Si, par intérêt, commerçants et colons soutenaient une iniquité, toute la nation s’intéressait aux victimes, par esprit de Justice !.

Le malheur était, pour les colons et commerçants, qu'entre eux s'était élevée une grande querelle. La théorie coloniale, depuis Colbert, tenait en cette formule: « Les colonies sont fondées par et pour la métropole. » Dans la pratique cette théorie conduisait à l'exclusion rigoureuse des étrangers de nos marchés coloniaux ?. C'était d’ailleurs la loi commune, et les colonies anglaises, espagnoles, hollandaises, la subissaient également. Mais en France, où la marine marchande était peu nombreuse, ce système, dit de l’exelusif, donnait lieu à de graves difficultés. À mesure qu'elles se

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