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Alnould, Tableaux de la Balance du Commerce

toire. Rouen et le pays de Caux ont la spécialité des siamoises ou toiles de fil et coton, qui s’écoulent en France, en Espagne et dans les colonies d’Amérique; Troyes en produit des variétés qui ne sont pas inférieures. Mais ces toiles, fabriquées avecles cotons blancs des îles doivent être teintes, frottées avec un os de bœuf, bouillonnées, chinées, etc. ; elles demandent un apprêt très long etne peuvent être vendues qu'à un prix s’élevant parfois à 9 livres l’aune. Comment peuvent-elles lutter sur le marché avec les toiles du Siam et du Bengale, qui sont faites avec le coton rouge, accaparé par la Chine, et qui sont imitées avec une égale perfection par les usines de Manchester? Les machines à carder et à filer, malgré l'invention du mécanicien Kay, de Rouen (1758), sont loin d'être aussi parfaites en France qu'en Angleterre. Il en est de même des mousselines ou tissus légers de soie et coton. Si l’on pouvait traiter les cotons des colonies en gousses, on en extrairait les graines mécaniquement, avec plus de promptitude et de propreté que les Indiens, qui égrènent à la main, et l'on aurait des filaments de plus belle venue : mais les colons n’ont pas l'habitude de ces expéditions. Il en résulte que les mousselines de l'Inde, comme les siamoises, chassent du marché celles de France. On n'a même pas pu entreprendre d'imiter les toiles peintes du Coromandel; l’Europe ne produit pas les matières qui entrent dans la

1. V. le Discours de Lecouteulx de Cauteleu (séance du 3 avril 1790; Arch, parlem., XII, 528, annexe; Proc.-verb , n° 247, p. 1-9, t. XVII).

composition de ces brillantes et ineffaçables couleurs, qui font le principal mérite des ouvrages des Indes.

A ces plaintes des industriels, les armateurs de Marseille et de Bordeaux et les actionnaires de la Compagnie des Indes opposaient le profit que pouvaient assurer à la nation le trafic d'Inde en Inde et la revente des produits naturels ou fabriqués de l'Orient. Par exemple, le commerce français enlève 3.100 balles de toile du Coromandel ; il en vend 900 au Malabar, à Moka et à l’île de France, et il en importe en Europe 2.500. La valeur d'achat a été de 2.976.000 livres?, et la valeur de vente d'au moins 20 millions. De même, pour les épices, Raynal fait ce raisonnement à l'occasion de Mahé: « Ce comptoir est le mieux placé de tous pour l’achat du poivre, et le pays en fournirait 2.500.000 livres. Ce que l'Europe ne consommerait pas, il le porterait à la Chine, dans la Mer Rouge et dans le Bengale. La livre de poivre ne leur reviendrait qu’à 12 sols ; ils nous la vendraient 25 ou 30 sols. Les spéculateurs, auxquels ce comptoir est le mieux connu, jugent qu'il sera aisé d'y débiter annuellement 400 milliers de fer, 200 milliers de plomb, 25 milliers de cuivre, 2.000 fusils, 20.000 livres de poudre, 50 ancres ou grappins, 50 balles de drap, 50.000 aunes de toiles à voile, une assez grande quantité de vif argent et environ 200 barriques de vin ou d’eau-de-vie. Tous ces

1. V. pour ces détails Peuchet, ouvr. cité (« France » : toiles). 2. À raison de 960 livres la balle, d'après Peuchet, ouvr. cit., IV, 695.

objets réunis produiraient 40 0/0 de bénéfice !. » Etce bénéfice, comme le précédent, doit profiter à tout le commerce national.

Mais c'est à ce propos que s’élevaient les griefs contre le monopole. Maîtresse du marché et des prix d'achat ou de vente, la Compagnie voulait réaliser des profits vraiment illicites. Ainsi, en retirant ses poivres, dont on offrait 33 sols la livre le 12 décembre 1787, et, le 3 janvier 1788, elle refusait un bénéfice de 80 à 90 0/0. De plus, au lieu de favoriser la fabrication nationale, elle fait peser sur elle toute la concurrence de l'Inde. Quand le commerce libre exportait, pour l'Orient, 8.000 pièces de drap par an, elle n’en a exporté en trois ans que 700 pièces ; elle s’est même obligée à importer dans son dépôt de Lorient et à vendre à la suite des siennes des marchandises appartenant à des étrangers, pour bénéficier du fret de 32 0/0 et de la commission ?.

Le dépôt de Lorient est lui-même un monopole fort onéreux et très discuté. Il prive les ports de la Méditerranée du trafic des retours de l'Inde dans les ports d'Italie et de Turquie; il empêche les navires de charger les draps du Midi et en même temps il établit la vente des produits manufacturés de l'Orient à proximité même des provinces de Bretagne et de Normandie, qui sont les plus gênées par la concurrence; il favorise les spé-

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