IV. — Les autres colonies
La question des noirs, nous l’avons vu, s'était posée bruyamment devant l'opinion avant 17891 et timidement devant la Constituante. Celle-ci en différa l'examen le plus longtemps qu’elle put; elle eut recours, pour l’éviter, aux atermoiements, aux contradictions, aux faux-fuyants les plus indignes de son ordinaire couragé. Mais elle en resta comme hantée; toutes ses discussions sur les colonies furent déviées ou viciées par la terreur que le seul nom des noïrs inspirait.
D'où vient cela ? Faut-il attribuer cette terreur, étrange en des novateurs aussi hardis que les
1. V. chap. 1, et notre Hist. de la Question coloniale, p. 318-331,
Constituants, au respect exagéré des intérêts en présence? Ils en ont heurté de plus grands, avec moins d’embarras. Ont-ils redouté pour les colonies la guerre civile qu'ils affrontaient en France? Mais la guerre civile est le résultat inévitable de toute réforme politique et sociale. Le réformateur doit l’atténuer et non la craindre.
La raison de cette extraordinaire timidité ne serait-elle pas dans ce fait que la question avait été mal et trop tôt posée? Elle avait été mal posée, parce que le principe seul de l'esclavage avait été examiné, et non la foule des problèmes accessoires qu'impliquait son maintien ou son abolition : l'indemnité aux propriétaires d'esclaves, dans un cas, la situation civile et politique des noirs nés libres ou affranchis, dans l’autre. Elle l'avait été trop tôt, parce que la discussion avait aigri les esprits, excité les appétits, apeuré les intérêts, provoqué la formation de deux camps ennemis représentant l’un la pensée et l’autre la fortune de la France. Les Constituants reconnaissaient dans l’un des camps leurs frères et dans l’autre leurs débiteurs : comment eussent-ils choisi de sangfroid ?
Il faut connaître les offensives des deux partis pour comprendre les hésitations de l’Assemblée, et il faut exposer les contradictions de celle-ci pour répartir équitablement les responsabilités.
La Société des Amis des Noirs, la première fondée, avait pris à son compte le programme des anti-esclavagistes de France et d'Angleterre. Mais le manifeste lu par Brissot en février 1789 avait
réduit ce programme à un minimum, qui se résumait en deux points: l'abolition immédiate de la traite, l'égalité civile et civique des noirs libres et des blancs. Quant à l'abolition de l'esclavage, elle restait, à l’état de simple Postulatum, et les représentants de la Société se défendirent toujours de la vouloir dans un temps déterminé. « L’affranchissement immédiat des noirs, disaient-ils, serait non seulement une opération fatale pour les colonies, ce serait même un présent funeste pour les noirs, dans l’état d’abjection et de nullité où la cupidité les a réduits !. »
Cette revendication si modeste parut pourtant une menace aux colons blancs. C’est pour la combattre qu'ils se formèrent en Société au mois d’août1789, qu’ils prétendirent à l'autonomie, qu'ils désavouèrent leurs représentants, qu’ils rompirent avec la Révolution elle-même. Par peur de la guerre, ils la déclarèrent, et ils l’eurent chez eux avec toutes ses horreurs.
Le premier acte de la Société de l'hôtel Massiac fut d'interdire le retour aux colonies des noirs, libres ou non libres, venus en France. Ils gagnèrent
1. Adresse présentée à la séance du 21 janvier 1790 ; — Arch. parlem., XI, 213. — Le procès-verbal ne la mentionne pas. Mais l’idée a été sans cesse répétée par les orateurs du parti; ef. les Mémoires de Grégoire (Paris, 1837, 2 vol. in-8°, Bibl. nation., la 33/65) qui traite de « mesure: désastreuse » le décret d’affranchissement des esclaves du 16 pluviôse an II. — Le discours de Brissot à la Législative du 3 décembre 1791 (Arch. parlem., XXXV, 536) et sa « Réponse aux libellistes ». — Du reste, il y eut à l’Assemblée nationale une constante obstruction sur cette question des droits des gens de couleur; la rédaction du procèsverbal s’en ressentit.
à leurs vues le ministre La Luzerne, qui, dès le 19 août, écrivait à l’un d’eux!: « Je désirerais que les colons reconnussent eux-mêmes combien il : est contre leurs intérêts de ramener au milieu d'eux, d’ici à quelque temps, ceux de leurs nègres qui les ont suivis en France. » Ils intimidèrent ensuite leurs compatriotes en leur signifiant que, si, malgré les ordres de la Société, ils ramenaient leurs esclaves à Saint-Domingue, « on les rendrait responsables de tous les événements qui pourraient résulter de la rentrée de ces esclaves dans les colonies? ». Ils vouèrent même au mépris public un colon de Saint-Domingue, qui voulait affranchir 450 de ses nègres’. Enfin ils obtinrent des armateurs la promesse de n’embarquer aucun noir pour les coloniesi. Ils firent prendre d’ailleurs la même précaution aux îles, ou du moins à Saint- Domingue, et les colons interdirent le voyage en France des noirs affranchis ou des mulâtresÿ.
Nous avons montré plus haut l'influence de la Société sur le Comité colonial, dont elle fut réellement l’inspiratrice. Il eût dépendu d'elle de lui faire prendre une attitude conciliante dans la question des noirs libres ; car elle fut à même de
1. Lettre à De Court de La Tournellée, dans les Procès-verbaux de la Société ; — Arch. nation., sér. Dxxv, cart. 85.
2. Letlre du vicomte de Léaumont ; Proc.-verb. du 20 août ; — Arch. nation., Dxxv, 85.
3. Il en fut empêché par le gouverneur Du Chilleau; Proc.verb. du 25 août (ibid.).
4. Prob.-verb. du 27 août (ibid.) ; adhésions du Havre, de Bordeaux,; de Nantes, 9 et24 septembre, de Saint-Malo, 13 septembre.
5. Lettre du 12 août 1789, citée par Brissot dans son discours du 1 décembre 1791 ; — Arch.parlem. XXXV, 473
la résoudre avant toute revendication officielle. Mais elle repoussa tout accord, et c’est elle qui est responsable des palinodies de Barnave. Dès le 22 août !, un membre dit avoir appris qu'un homme de couleur, natif de Saint-Domingue, était chargé de réclamer, « en faveur de ses pareils », l'égalité civile, et il engage les colons à prendre ce vœu en considération. « L'Assemblée de la colonie devra y aviser, dit-il, selon le vœu de l'humanité bienfaisante, sans porter cependant préjudice et atteinte aucune aux droits et au régime habituel et nécessaire de la colonie. » L'homme de couleur, dont il s’agit, était le célèbre Raimond, qui fut, durant plusieurs années, l’énergique et habile défenseur des droits des mulâtres?. Il vint lui-même, le 26 août, exposer à la Société ses revendications, qu'il précisa ainsi: « Fixer un degré de légitimité aux personnes de couleur fle deuxième, par exemple), après lequel elles seraient déclarées ngénues ; donner les prérogatives civiles et poli-