CHAP. III
Le seizième siècle.
M. Brunot' caractérise le développement du français au XVI« siècle de la manière suivante: *l\ continue bien sa vie spontanée que rien jamais n'interrompt ; mais les petits événements qui la marquent disparaissent dans les troubles que causent des tentatives systématiques et souvent violentes pour le transformer.» Le facteur le plus puissant à cet égard est l'influence du latin qui se manifeste pendant ce siècle à côté des efforts pour faire du français une langue égale au latin en richesse et en élégance. L'influence qu'exerce le latin pendant cette époque, qui est éminemment celle de la Renaissance, ne s'étend pas seulement au vocabulaire, à la phonétique, à la morphologie et à l'étymologie du français, mais aussi à sa syntaxe et à ses constructions. Déjà au siècle dont je viens d'examiner la langue, j'ai cru pouvoir constater cette influence en ce qui concerne l'inf., bien que ce soit une influence bien limitée. J'ai mis sur son compte l'usage fréquent de l'inf. pur dans la prose de Christine de Pisan. De la même influence dépend aussi l'emploi de la proposition infinitive qui dès le début du XV» siècle se présente même près des verbes impers. Avec l'étude croissante des classiques, qui caractérise cette période, celte construction s'étend vite dans la langue du XV" siècle, surtout dans la prose, pour former ensuite un des traits les plus caractéristiques du XVI' siècle. L'influence savante se manifeste aussi dans la disparition de la préposition précédant l'inf, comme c'est le cas dans les exemples cités à la fin du chapitre précédent ainsi que dans les suivants, empruntés à Rabelais, le premier des écrivains du XVI' siècle dont je vais m'occuper.
' Histoire de la langue française II p. 2.
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 39
Rab. Garg. 21 car ses précepteurs disoient que soy aultrement pigner, laver et nettoyer estait perdre temps en ce monde.
Pant. III 8 L'home adoncques .... eut nécessité soy armer de nouveau.
Pant. III 9 De ces tabus je me passerais bien pour ceste année, et content serais n'y entrer painct.
Garg. 31 st bien que .... les nations Barbares .... ont estimé aussi facile demollir le firmament et les ahysmes ériger au dessus des nues, que desemparer vostre alliance
Garg. 35 Pourtant feist semblant descendre de cheval
Garg. 46 Mieulx eust il faict soy contenir en sa maison, royalement la gouvernant, que insulter en la mienne^
Nous rencontrons ici la même tendance quoique plus développée que dans les exemples empruntés à Commynes à la fin du chapitre précédent. Il est évident que cette tendance générale à construire l'inf. sans préposition se manifestera nettement près des locutions impers, proprement dites ainsi que dans les constructions sbst. + caj). + inf. et adj. + cop. + inf. qui ont toutes des prototypes directs dans le latin. Le développement que l'on a pu constater jusqu'ici s'interrompt donc pour quelque temps; dans plusieurs cas, il y a même un i-ecul, l'inf. pur fait de nouveau des progrès et empiète sur l'usage de l'inf. prépositionnel tel qu'il s'est constitué vers la fin du siècle précédent. Cette tendance se manifeste surtout dans les constructions que j'ai indiquées comme le point de départ de l'influence analogique agissant en faveur de l'inf. avec de. Dans les combinaisons subst., adj. + cap. + inf, l'inf. pur, qui était autrefois une exception, devient pour quelque temps la construction normale, d'un emploi plus étendu que celui de l'inf. avec de qui avait la suprématie au XV*= siècle, et ce renversement a naturellement lai.ssé des traces dans la construction des verbes impers, simples.
Il est significatif que le changement que je viens d'indiquer dans la forme des constructions impers, se manifeste surtout dans la prose qui, bien entendu, est plus susceptible de subir l'influence
• Pour plus de détails, voir Brunot, Histoire II p. 457 ss., Huguet op. cit. p. 350 ss.
40 Hilding Kjellman,
de l'usage latin. La poésie, plus conservatrice, après s'être au début écartée un peu de l'usage qui s'est fixé au cours du siècle précédent y revient assez vite. Sans développer davantage l'emploi de l'inf. avec de, la langue poétique garde intact cet usage jusqu'au moment où l'évolution peut se renouer aussi en prose.
Après ces remarques préliminaires, je vais maintenant étudier de plus près l'usage du XVl" siècle pour les constructions des locutions impers. Le premier représentant de l'usage pseudo-latin de cette époque et celui qui en est pénétré le plus fortement est le prosateur François Rabelais.
François Rabelais.
Gargantua, Pantagruel.
Parmi les locutions impers, construites avec un inf. et que nous rencontrons ici pour la première fois, je note d'abord il fasche dans son sens moderne:
Rab. Pant. IV 20 II me fasche le vous dire
Puis, il nuist, que j'ai trouvé sous la forme interrogative que nuist? indiquant l'antithèse des expressions interrogatives que vaut? que sert?
Rab. Pant. III 16 Que nuist sçavoir tousjours, et tousjours apprendre, feust ce d'un sot, d'un pot . . .?
De même que près des deux expressions de sens contraire, la construction organique près de que nuist? doit être l'inf. avec à, la prép. à désignant le domaine où l'élément nuisible est actif. Pour la construction de l'inf, cette locution s'est naturellement rapprochée des phrases analogues au point de vue de la signification où nous avons déjà rencontré l'inf. pur.*
Outre ces verbes, il n'y a que la combinaison il est question de qui n'ait pas été mentionnée jusqu'ici:
Rab. Garg. 46 et n'est question, en somme totale, que de rabiller quelque faulte commise par nos gens
C'est dans les combinaisons sbst., adj. + cop. + inf. que l'extension de l'inf. pur est la plus marquée*. Dans le premier
* Cr. Kjellman, Construction p. 164.
' HuGUET parle de ces constructions (p. 350 ss.) sous le litre de «Ellipse d'une préposition devant l'inf», et il déclare que dans les cas où un inf. est sujet logique d'un verbe, il arrive le plus souvent à Rabelais d'employer Pinf.
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 41
groupe, subst. + cop. -i- inf., j'ai noté l'inf. sans prép. dans 47 (56) cas, pour 16 cas de l'inf. avec de, ce qui est tout à fait contraire à la proportion qu'on a généralement relevée. Cette construction semble aussi avoir un caractère plus archaïque qu'auparavant, la forme c'est, il est + suhst. + inf. n'étant pas employée chez Rabelais dans la même proportion que chez les derniers écrivains du siècle précédent. Des exemples que j'ai notés, 24 (14 de l'inf. pur et 10 de l'inf. avec de) sont de la forme moderne, tandis que 33 (27 de l'inf. pur et 6 de l'inf. avec de) présentent la forme primitive sbst. + estre + inf. Rabelais emploie donc la vielle tournure dans une large mesure; elle domine surtout dans la construction avec l'inf. pur, qui se rapproche le plus de l'usage latin. Dans ce fait aussi, il faut voir à mon avis l'influence qu'a exercée le latin sur la construction française de l'inf.
La proposition infinitive se retrouve dans l'exemple suivant:
Rab. Pant. IIJ 45 Car la voix commune des Philosophes et l'opinion du peuple estoit vaticination ne estre jamais des cieulx donnée sans fureur
La combinaison adj. + cop. + inf. présente aussi un usage bien plus fréquent de l'inf. pur; 26 (30) exemples de cette construction s'opposent à 5 où ce groupe est suivi de l'inf. avec de. Dans ce cas aussi la forme paraît plus archaïque; au lieu de trouver, comme chez les auteurs précédents, une majorité considérable avec la forme moderne il est + adj. + inf., nous ne relevons ici que 4 cas pour 16, où la construction présente le type adj. + cop. +
sans prép.; le fait se produit surtout avec le verbe être suivi d'un attribut, avec les verbes convenir, appartenir, plaire, suffire, etc. Remarquons, continue-t-il, que cette ellipse est parfaitement logique; la prép. de n'ajoute rien au sens de l'inf. Ce fait que la prép. manque de toute signification propre est une remarque très juste, ce que j'ai aussi indiqué dans mon travail précédent (p. 298) Cependant, je ne peux pas voir avec Huguet dans l'emploi de l'inf. pur une ellipse dans la construction, ce qui supposerait à mon avis que toutes les locutions impersonnelles auraient été construites une fois avec l'inf. précédé de de. Mais cela est loin d"être le cas et, par conséquent, au point de vue historique on ne peut point parler d'une omission de la prép. de dans ces constructions. Le fait qu'il s'agit d'expliquer est plutôt qu'à un moment donné des causes nouvelles ont amené un élargissement très considérable de l'emploi de l'inf. sans préposition, dont on constate en effet l'usage pendant toutes les périodes de la langue.
42 Hilding Kjellman,
inf. qui est le reflet direct du latin: dulce et décorum est pro patria mori. Ex.:
Rab. Pant. III 13 L'une est de yvoyre, par laquelle entrent les songes confus, fallaces et incertains, comme à travers Vivoirc, tant soit déliée que vouldrez, possible n'est rien veoir
IV 1 1 Par ma foy .... facile me sera le prouver.
La renaissance de l'inf. pur est moins évidente dans le groupe des verbes impers, simples; mais, aussi dans ce cas, il y a une différence très nette par rapport aux écrivains dont je viens d'examiner la langue. D'une manière générale, l'usage de l'inf. avec de est moins étendu, l'usage de l'inf. pur plus fréquent qu'auparavant. Quant aux verbes impers, marquant une nécessité ou une obligation, on ne s'aperçoit en effet, et pour des raisons naturelles, d'aucune différence par rapport à l'usage du XV' siècle; il appartient est même construit avec l'inf. précédé de de dans la plupart de mes exemples. Dans le groupe des verbes qui expriment un sentiment, le trait qui saute le plus aux yeux, c'est que il fasche, qui remplace l'impersonnel il poise de l'ancien français et qui, conformément à sa signification, devait se construire avec l'inf. précédé de de, est suivi de l'inf. pur, ce qui est dû évidemment à la tendance nouvelle à introduire cette construction près des verbes impers, en général. 11 en est de même des exemples suivants:
Rab. Pant. III 62 Croyez la ou non, ce m'est fout un; me suf/îst vous avoir dict vérité.
Pant. III prol. Me souvient toutesfoys avoir leu que Ptolemé filz de Lagus .... espérait par offre de ces nouveaultee l'amour du peuple envers soy augmenter.
Pant. III 31 Et me soubvient avoir leu que Cupido, quelques foys interrogé de sa mère Venus .... respondit qu'il ....
Pant. III. 16 Que luy eust coustê ouyr et entendre ce que l'homme avait inventé?
Pant. III 9 Puis qu'une foys en avez jecté le dez, et ainsi l'avez décrété et prins en ferme délibération, plus parler n'en fault; reste seullement la mettre à exécution.
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 43
Rab. Pant. III. 47 Reste donques dist (Pantagruel) le vouloir du Roy mon père entendre, et licence de luy avoir.
Pant. III 48 mais je vouldroys que pareillement vous vint en vouloir et désir vous marier.
A en juger par ces exemples, présentant tous avec l'inf. sans prép. des verbes impers, construits généralement avec l'inf. précédé de de, la construction de la locution que nuist?, dont je viens de parler', semble encore plus naturelle, l'exemple étant tiré de Rabelais.
Je vais passer maintenant à l'examen de ces constructions telles qu'elles se présentent chez un représentant de la langue poétique, Clément Marot, le contemporain de Rabelais.
Clément Marot, Œuvres.
Au point de vue lexicologique, il n'y a pas beaucoup à dire sur sa langue; je n'ai noté chez Marot aucun verbe impers, que nous ne connaissions pas déjà. Signalons pourtant la présence d'expressions du type c'est + inf. + inf., telles que:
Marot I 105 Car me priver de la sienne armonie Ce m'est oster le seul bien de ma vie.
Par sa formation, cette expression correspond tout à fait à la combinaison c'est + sbst. + inf.; il n'y a que cette différence que le prédicatif, au lieu d'être un sbst., est ici un inf. C'est la première fois que nous rencontrons cette construction; certes, nous avons déjà trouvé des expressions composées de deux infinitifs, telles que:
Marot III 74 Mais souhaitter cas de telle importance Serait vouloir mon bien particulier^
où le premier inf. est sujet et le dernier prédicatif. La construction citée plus haut n'est évidemment que le développement de celle-ci; par rapport à la forme, la combinaison sbst. + cop. + inf. est semblable à l'expression inf. + cop. + inf, de même que, sur le modèle de c'est f sbst. + inf. qui se rattache intimement à la première construction, s'est formée la nouvelle tournure du type
1 Cf. plus haut p. 40.
' Cf. plus haut p. 39, le premier exemple.
44 Hilding Kjellman,
c'est + inf. + inf. L'exemple cité ci-dessus est le seul que j'aie noté dans les œuvres de Marot; plus tard la construction deviendra plus usuelle.
En examinant d'abord les constructions que je considère comme celles qui entraînent l'analogie, sbst. + cojL + inf. et aâj. + cop. + inf., il est à constater qu'elles se trouvent dans un état intermédiaire par rapport à la nature de l'inf. qui en fait partie. Marot se sert de l'inf. pur plus souvent que les auteurs a|)partenant au siècle précédent et dont nous avons examiné la langue; de l'autre côté, l'usage qu'il fait de cette construction, n'est point si fréquent que chez Rabelais. Pour la construction sbst. + est + inf. les chiffres 17 : 2 ; 46 indiquent les cas de l'inf. pur, de l'inf. avec à et de l'inf. avec de respectivement; ajoutons encore 15 cas notés où un inf. pur est sujet d'un groupe composé de esfre + sbst. Il y a donc une assez grande majorité pour l'inf. avec de, quoique moins prépondérante qu'aux derniers temps du XV* siècle. La forme de cette construction ne présente pas non plus le caractère ancien de la langue de Rabelais, les constructions emphatiques et impersonnelles se trouvant dans 38 cas, tandis que lïJ présentent la vieille tournure sbst. + estre + inf.
Dans la combinaison adj. + inf., l'inf. est sans préposition dans 12 cas; dans un cas, il est précédé delà prép. à, tandis que 14 présentent la prép. de. L'inf. pur et l'inf. avec de sont donc représentés à peu près également. Dans 8 cas, nous trouvons la forme moderne il est + adj. + inf., dans 9 cas la même forme mais sans le pronom impersonnel, et dans encore 10 cas l'ancienne construction adj. + est + inf.
Pour ce qui est de la présence de l'inf. avec de prés des verbes impersonnels, la langue de Marot accuse une tendance bien plus décidée à cet égard que la langue de Rabelais, mais de l'autre côté certains signes font voir que sa langue aussi a subi à un certain degré la même influence que celle de Rabelais.
Marot diffère du grand prosateur par une plus grande variété des constructions impersonnelles, amenée en partie par la forme poétique, en partie par des influences contraires; les constructions de l'inf. présentent en effet une grande confusion; les deux tendances analogiques contraires s'emparent tantôt d'une expression, tantôt d'une autre, qui par suite d'un emploi trop peu développé n'ont pas encore pris une construction définitive. C'est
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 45
l'usage de la vraie période de transition, cet usage un peu flottant qui dépend essentiellement de la lutte entre le nouveau et l'ancien. Parmi les verbes marquant la nécessité, l'obligation et la convenance, on trouve il appartient et il sied avec l'inf. pur aussi bien qu'avec l'inf. précédé de de. Il n'en est pas de même de il nffiert, qui n'est construit que de la manière suivante:
Marot I. 175 Mais, pour aidant qu'il affiert aux amys Et serviteurs jamais ne celer rien A leur ayniez, soit de mal ou de bien J'ay bien voulu vous escrire
Marot III. 233 car il n'afficrt aux Dieux
Mouiller leur face avecques larmes d'yeulx.
La combinaison c'est à qn, dont la construction régulière était l'inf. avec de, se construit ici, sauf dans un seul cas de l'inf. pur, avec l'inf. suivi de à, ce qui est très usuel dans le français moderne à côté de l'inf. avec de. La présence de la prép. à, qui par rapport au sens dé l'expression paraît aussi bien fondée, peut dépendre de l'influence des cas nombreux où l'inf. est joint au verbe être par la prép. à, p. ex. c'est à croire, la maison est à vendre. Cf.
Rab. Garg. 18 Gargantua . . . appela à part Ponocrates . . . et sommairement conféra aveques eulx sus ce qui estoit tant à faire que à respondre.
La double construction il est de faire et il est à faire a probablement aidé aussi à amener l'expression c'est à qn à le faire à côté de c'est à qn de le faire. La difl'érence de signification qui de nos jours distingue ces deux phrases, n'existait point au XVI" siècle. Quelle que fût la construction de l'inf., le sens de l'expression était toujours celui de il appartient. Ex.:
Marot IV. 20 Que Dieu vous en garde?
C'est à vous à y prendre garde
Marot III. 44 C'est à moy d'avoir patience, Et à vous de ne vous chaloir.
Marot I. 155 C'est à luy seul t'en donner congnoissance.
L'expression que vault?, que nous avions généralement rencontrée jusque là avec un inf. pur, est aussi suivie de l'inf. avec de.
46 Hilding Kjellman,
Il en est de même de que nuist?, qu'on trouve chez Rabelais avec l'inf. pur; dans 5 cas sur 51 «7 plaist est construit avec de, et il fasche présente ici sa construction naturelle avec l'inf. précédé de de, ce qui n'était pas le cas chez Rabelais. Qu'il existe quand même une tendance en faveur de l'inf. pur, cela ressort de l'exemple suivant présentant l'inf. pur près de il chaut:
Marot III. 183 Et ne luy chault sçavoir que c'est de nopces, Ne aussi d'un tas d'amoureuses négoce
ainsi que de la même construction près de il reste, ex.:
Marot IV. 80 Tu l'as faict tel que plus il ne luy reste
Fors estre Dieu, car tu l'as, quant au reste, Abondaunnent de gloire environné
De l'autre côté, il advient, construit avec de dans les trois exemples notés, est une preuve de la vivacité de l'analogie tendant à introduire partout l'inf. avec de}
Sur l'usage de Bonaventure des Périers, le contemporain de Rabelais et de Marot, et le secrétaire de la reine Marguerite de Navarre, ainsi que de Mellin de Saint-Gelais, le poète de la cour de Henri II et le successeur de Marot, quelques notes se retrouvent
• D'après Gi-aunino. Marot p. 23, je cite les exemples suivants d'une propos, inf. dépendant d'une locution impersonnelle:
Marot 243 (éd. Adr. Moetjens, La Haye, 1700) %mpos»ihle est telle voix redondée Estre d'organe ayant impurité
Marot 428 A Nature ainsi fault tous payer la rençon
Marot 460 Taire convient devant luy (le rossignol) les Piver»
Glacmino écrit p. 24 que l'usage de l'inf. pur est beaucoup plus étendu que chez Montaigne. C'est là le cas, que l'inf. soit complément ou sujet logique d'après la terminologie de Glaoninc. A c6té de cas plus remarquables tels que:
Marot 322 C'est un grand cas voir le mont Felion Ou d^avoir veii les ruines de Troye
Marot 576 car il n'affiert aux Dieux
Mouiller leur face aveques larmes d'yeux
Marot 518 Fort long seroit vous dire ....
Marot 91 N'est mal séant, s'abaisser de moytié on trouve ici des exemples de l'inf. pur avec il convient et il plaist.
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 47
chez RObner et Wagner. Sans un examen approfondi de leur langue, il est cependant difficile de se faire, à l'aide de ces quelques remarques, une idée précise de la construction des verbes impersonnels. 11 semble pourtant que l'emploi de l'inf. pur se soit ici relativement peu étendu.
Rûbser' dit seulement que l'inf. pur «als logisches Subject nach unpersônlichen Verben» se rencontre rarement chez des Périers. Parmi les exemples qu'il cite, nous retrouvons il plaist et de quoy sert? Cette indication trop sommaire ne nous permet pourtant de tirer aucune conclusion sur l'extension de la construction non-prépositionnelle.
La proposition infinitive paraît aussi d'un usage restreint. RCbner ne cite aucun exemple de cette construction près d'un verbe impers. Mellin de Saint-Gelais au contraire l'emploie impersonnellement", ex.:
Mellin S.-G. III 204 Ordonnez ce qu'il vous plaist en estre faict
Parmi les autres constructions impers., les suivantes nous intéressent :
Mellin S.-G. III 85 S'il luy tenait encor d'estre^ cruelle
Ce ne seroit (ce croy-je) en mon endroit.
Mellin S.-G. III 206 Je ne vous demande point liberté, sachant très bien qu'il n'est point en vous de la me donner.
III 126 quant est de (aujourd'hui quant à)
Wagner constate enfin que l'adjectif sain s'emploie encore avec il fait^:
Mellin S.-G. III 126 Quant est de l'air, il y est si délivre
Qu'il semble seul pouvoir sain faire vivre.
La dizaine d'années précédant 1550 fait époque dans l'histoire de la langue française en ce que la réaction contre la domination du latin prit une extension plus générale et amena des résultats plus évidents. A cette époque appartient le premier des grands
» Op. cit. p. 32.
' Wagner, op. cit. p. 73.
' Wagner, op. cit. p. 77. Cf. Kjellman, Construction p. 185 et suiv.
* Cf. Wagner, op. cil. p. 77.
=• Op. cit. p. 86.
48 Hilding Kjellman,
innovateurs de l'ortographe et de la grammaire françaises, Louis MeigretS qui a essayé de donner à la langue les soins nécessaires pour en faire l'outil maniable des poètes et des savants. En 1545 une déclaration très importante fut publiée par Peletier du Mans*, exprimant les mêmes idées dont Joach. du Bellay en 1549 a fait une exposition si brillante dans le manifeste poétique célèbre de la Pléiade: Deffence et Illustration de la langue francoyse. cLa langue française est digne qu'on la cultive et qu'on lui fasse porter fleurs et fruits», y lit-on. Ce que veut démontrer du Bellay, c'est qu'il «se deuroit faire, à l'auenir, qu'on peust parler de toute chose, par tout le monde, et en toute langue*», par conséquent pas seulement en latin, mais aussi en français. Les partisans de cette école littéraire, Ronsard et ses amis, sont de la plus grande importance par la lutte qu'ils soutiennent pour affranchir la littérature française de la domination du latin. C'est surtout à ceux-ci qu'on doit cet affranchissement et c'est en effet à partir de cette époque qu'on peut considérer comme ayant définitivement pris fin la prépondérance du latin sur le français.
Ce mouvement littéraire coïncide avec un changement de la construction de l'inf. faisant partie des locutions impersonnelles. L'inf. pur, si fréquent à mon avis par suite de l'influence latine chez les écrivains par lesquels débute le XVI* siècle, devient de nouveau une exception après avoir été la règle générale dans la langue de Rabelais. Selon moi, il faut attribuer ce changement de construction aux tendances à émanciper le français de la domination du latin et surtout à l'influence de la Pléiade. De l'autre côté, la dernière moitié du XVI* siècle présente aussi des auteurs qui emploient encore très souvent l'inf. pur dans les locutions impersonnelles et qui continuent la tradition dont Rabelais est le premier représentant français. Dans ce qui suit, je ferai un exposé de l'usage très varié de quelques œuvres poétiques qui datent de la deuxième moitié de ce siècle.
Pierre de Ronsard, Œuvres.
Quoique j'aie examiné les oeuvres complètes du grand chef de la Pléiade, je n'y ai noté aucune expression nouvelle. L'exemple suivant avec il faut mérite peut-être d'être cité:
' Cf. plus bas p. 93.
' Cf. Bbunot, Histoire II p. 81.
• Cf. Brunot, Histoire H p. 85.
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 49
Ronsard IV 114// faudrait mieux penser a ton jictit affaire. Allaiter tes aigneaux et les genices traire. Que d'estre sans rien faire à chanter de '■ l'amour
Ici le second inC. est précédé de de dans la combinaison que de + inf., déjà usuelle en ce temps.
Il est remarquable aussi que Ronsard se serve encore de l'ancienne locution impersonnelle il chaut à côté de la forme se chaloir due à l'analogie des verbes réfléchis marquant un sentiment.
Ronsard IV 280 Et ne me chaudroit point de pleurer sur
le bord
Ronsard I 214 De toutes parts les poutres hennissantes
Luy font l'amour, pour néant hlandissantés A luy, qui ne s'en chaut.
Je veux aussi attirer l'attention sur le fait que il convient se trouve bien rarement avec l'inf. Au cours d'une lecture d'à peu près 3000 pages je n'en ai noté que 3 exemples. Il est aussi intéressant de remarquer qu'il y a un changement de sens au moins dans un de ces trois passages.
Ronsard V 313 Au jeune âge convient chanter telles chansons
La signification a passé de celle d'une nécessité générale à celle d'une convenance, sens que il convient n'a jamais présenté jusqu'ici. On comprend que c'est la signification du verbe personnel convenir = «être convenable> qui a passé aussi à l'emploi impersonnel:
Ronsard VI 157 Telle inconstance d'âme et telle passion
Ne convient point à vous, à qui dame Sagesse A conjoinct les vertus avecques la noblesse.
Plus tard, j'aurai l'occasion de revenir plus en détail sur ce développement de sens. '
Une étude sur la construction de l'inf. faisant partie des locutions impersonnelles chez Ronsard donne l'impression d'un
' Brunot, Histoire II p. 188, énumère il corivint = iî fallut parmi les mots qui au cours du XVI<^ siècle perdent leur sens ancien. Celui-ci. est selon lui. commun encore au commencement de ce siècle; il ressortira de mes recherches qu'il est prépondérant encore vers la fin de l'époque en question.
H. Kjellman: Construction de l'inf. dit sujet logique en français. «
50 Hilding Kjellman,
manque absolu d'uniformité dans la manière de construire ces phrases. Et en effet, il devait en être ainsi. En chef de la Pléiade, Ronsard était au premier rang de ceux qui combattaient pour l'émancipation des modèles classiques et pour la création d'une langue française artistique et indépendante. D'une part, il a rompu, pour les constructions qui nous occupent ici, avec la tradition latine et a remis la langue sur le chemin qui fut délaissé, quand la tradition classique cominença à exercer son influence.' Mais d'autre part, sa langue porte l'empreinte de cette lutte, et il en résulte une grande incertitude dans les constructions. Rien de plus flottant en effet que la manière dont il construit l'inf. des phrases impersonnelles.* Les combinaisons sbfit. + cop. + inf. et adj. + cop. + inf. en font preuve surtout. Dans ces tournures, la versification a assez souvent déterminé la manière de traiter l'inf. On trouve ainsi côte à côte dans le même pas.sage:
Ronsard VI 50 Quel plaisir est-ce, ô Dieu, de manger es
hoccages
Ronsard VI 50 Hé, quel plaisir encor' quand la nuict est
venue Retourner au logis, trouver ....
* Becker, op. cit. p. 31, se prononce de cette manière très générale: <Das Gebiet des reinen Infinitiv ist bei der Pléiade im Verhâltniss zu Marot ganz bedeutend eingeschrânkt». Lidkobss, op. cil. p. 54, parle d'une «suppression de la prép. de avant l'inf. et en cite quelques exemples tirés de la langue de Ronsard et de ses contemporains Jodelle, Desportes, Du Bellay et Amyot. Ces exemples n'offrent rien de nouveau.
• LiDFORSs, qui dans son examen de la langue de Ronsard a f.iit de nombreuses comparaisons avec l'usage des auteurs contemporains et surtout avec celui des autres membres de la Pléiade, se contente de déclarer d'une manière toute générale que l'inf. est souvent employé sans aucune prép. là où la langue actuelle met la prép. de. Citons les exemples suivants qui au point de vue du français moderne sont surtout irréguliers:
Mont, il suffit à un chrestien croire toutes choses venir de Dieu
Jodelle Mais que seruiroit expliquer?
Jamyn Le plaisir, le mestier du grand Charles sera . . .
Aviser les moyens comment il rangera
Ses ennemis au ioug Cf. LiDFORss. op. cit. p. 5-t.
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 51
Il est temps se trouve même une fois avec l'inf. pur: Ronsard VI 223 II suffit, suffit; il est temps désormais
Fouler la guerre aux pieds et rien parler
jamais A côté de cet exemple présentant la construction ordinaire: Ronsard V 183 De confesser son mal il n'y a point de faute on trouve dans un autre passage:
Ronsard VI 278 II y a plus de peine à bien garder son rang, A gouverner un Roy, à bien faire le grand
Côte à côte de l'ancienne tournure:
Ronsard I 209 Ainsi, maistre de tout, force m'est de f aimer,
on en trouve le développement moderne:
Ronsard VII 282 II est bien force au serviteur aussi D'avoir sa part du mal et du souci
La combinaison adj. + est + inf. est caractérisée par la même indécision.
L'exemple suivant présente la forme ancienne:
Ronsard V 59 Lesquelles franchement bien facile vous est Pour femmes les avoir si quelqu'une
vous plaist A côté de l'expression générale:
Ronsard VI 191 0 qu'il est mal-aisé de forcer la nature!
on trouve:
Ronsard I 316 Hà! qu'il est mal-aisé, quand le fer
nous entame, S'engarder de se plaindre et de crier merci!
Assez rares à cette époque sont aussi les constructions:
Ronsard VII 285 Te demonstrant qu'il est tres-profitable Ne faire rien qui soit bon et louable
Ronsard VI 71 Aux maladifs il est bon à songer
Deux exemples frappants, ce sont enfin:
Ronsard Vi 302 Tuez, si qu'à un seul il ne fut pas permis Retourner raconter la mort de ses amis. Ronsard II 469 tellement qu'il ferait grand conte
Estre oisif un jour tout entier.
52 Hilding Kjellman,
Si ces exemples prouvent en effet l'indécision de l'usage, la statistique accuse une prépondérance assez marquée pour les constructions avec de. Dans la combinaison sbst. + cop. + inf., l'inf. avec de se trouve 108 fois, l'inf. pur 15 fois auxquelles il faut ajouter encore 6 exemples où l'inf. sujet est placé devant le verbe, et l'inf. avec à seulement 1 fois. La plupart de ces exemples présentent la forme moderne c'est, il est + sbst. + inf. Dans la tournure adj. + est + inf., l'inf. est précédé de de dans 14 cas; l'inf. pur se trouve dans 4 exemples et l'inf. avec à dans un seul cas. La combinaison moderne il est + adj. + inf. est ici la plus fréquente: on n'en trouve en effet que peu d'exceptions.
L'irrégularité de lu construction se reflète aussi dans les exemples suivants, présentant la forme c'est + inf. + inf. Selon l'usage normal, l'inf. sujet placé devant le verbe n'est pas précédé de préposition; mais il est construit avec de quand il se trouve après le prédicat.
Ronsard I 373 Doncques, luy présenter, pour me servir
d'appuy, Mon livre plein de roys, tout royal comme luy, C'est à son nom de roy donner les rois
de France
Ronsard IV 171 Est-ce pas faire au Ciel injure et deshonneur De dire que VA7nour du monde gouverneur
Ronsard 1 311 Si c'est aimer, Madame, et de jour et de nuit Rêver, songer, penser le moyen de vous
plaire
Ronsard V 329 Pource je veux tes honneurs raconter; Car de savoir un Moulue contenter.
C'est contenter la France et tout le monde.
La même irrégularité se retrouve dans la construction de l'inf. subordonné aux verbes impersonnels simples. Dans 4 cas, il appartient est construit avec l'inf. précédé de de, tandis que l'inf. pur est employé dans 3 exemples; c'est à gn est suivi de l'inf. avec à dans 3 cas; dans 4 exemples, nous retrouvons l'inf. avec de du XV' siècle. L'expression composée c'est à faire à qn ne se présente qu'avec l'inf. précédé de de, p. ex.:
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 53
Ronsard IV 278 c'est à faire aux poissons . ... de changer de puis
De la locution il sied au contraire, je n'ai trouvé que l'exemple suivant avec l'inf. pur:
Ronsard VII 119 Tu dis qu'il me sied mal parler de la vertu?
L'inf. suivant le que comparatif, dont dépend le deuxième inf. près de il vaut mieux et de il vaut autant, n'est pas encore régulièrement précédé de de. Au contraire, des 30 exemples de cette construction que j'ai notés auprès de la première expression, 23 présentent encore l'inf. sans préposition; près de la dernière expression, l'inf. pur se trouve dans l'un des deux exemples que j'ai trouvés, l'inf. avec de dans l'autre. Après le que comparatif, l'inf. avec de n'est pas de règle dans d'autres cas non plus; Ronsard semble employer l'une ou l'autre construction d'après les exigences de la versification, p. ex.:
Ronsard VI 208 Mordez plustost lu terre en mourant, que
de faire
Place à vostre ennemy; non, laissez-vous
desfaire
Plustost de mille morts que reculer un pas.
Ronsard V 238 La liberté te doit, qui aime mieux s'offrir A la mort, que se voir sous un tyran souffrir.
Ronsard VI 191 Je me fey tout français, aimant certes mieux
estre En ma langue ou second, ou le tiers, ou
premier, Que d'estre sans honneur à Borne le dernier.
Les locutions il vaut peu, il vaut tant, il ne sert rien, il sert peu présentent une construction assez indécise, tandis que pour les formules interrogatives que vault? et que sert? l'usage de l'inf. avec de est plus établi. De l'autre côté, il profite se trouve avec l'inf. pur dans le seul exemple que j'ai noté:
Ronsard I 256 Rien ne luy profita commander aux forests
Si nous passons ensuite aux verbes marquant un sentiment ou une volonté, il n'y a que il plaist qui attire l'attention; pour ce qui est de ce verbe, la statistique constate la grande vitalité de
54 Hilding Kjellman,
l'ancien inf. pur, qui s'est maintenu dans 85 cas, tandis que l'inf. avec de plus récent n'est employé que dans 53 exemples.
Bien entendu, il souvient se construit exclusivement avec l'inf. précédé de de, tandis que la locution il ressouvient complète la variété du tableau par un exemple de l'inf. pur:
Ronsard I 92 Si qu'en voyant ses beautés, et combien Elle est divine, il me ressouvint bien L'avoir jadis en Paradis laissée '
Heptaméron.
L'Hepfaméron de Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, publié en 1558—59 est un bon spécimen du style vif et aisé d'une œuvre en prose, écrite immédiatement après le milieu du XVI° siècle. Il semble que la construction de l'inf. faisant partie des locutions impersonnelles s'y ressente encore moins de l'influence latine. Dans bien des cas, l'inf. pur a cédé la place à l'inf. précédé de de.
En examinant la langue de cet ouvrage, j'ai relevé pour la première fois le verbe impersonnel il tient avec le nouveau sens de «dépendre» :
Hept. I 268 elle faingnyt qu'il ne tenait que à trouver lien seur pour parler à luy seulle
Quand nous avons trouvé auparavant le verbe impersonnel i7 me tient, c'était dans le sens de il me chaut} Ce dernier emploi se rencontre encore à côté de l'autre", mais il disparaîtra bientôt; dans le français moderne, le verbe ne s'emploiera qu'avec le sens qu'il a dans l'exemple ci-dessus. La construction n'étonne pas; une relation répondant à la question où? existant
' Selon Becker, op. cit. p. 32, la propos, inf. se trouve encore chez les auteurs de la Pléiade après les verbes signifiant dire, penser et vouloir ainsi qu'après des expressions impersonnelles. Voici les exemples de ce dernier cas:
Du Bellay, Déf. il 2 Que pleust à Dieu le naturel d'un chacun estre aussi candide à louer les vertus comme diligent à observer les vices d'autruy
Du Bellay, Déf. II 3 veu mesme que c'est chose accordée entre les plus sçavans. le naturel faire plus sans la doctrine que la doctrine sans le naturel.
* Cf. Kjellman, Construction p. 184 ss.
' Voir plus haut Mellin de Saint-Gelais p. 47.
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 55
évidemment entre l'idée du verbe et celle de l'inf. qui marque le domaine où il faut chercher les conditions nécessaires à l'accomplissement d'une certaine action.
Dans l'Heptaméron, on tiouve encore des exemples de la construction suivante':
Hept. II 67 où fay apprins que c'est d'aymer
Hept. II 159 car j'ay expérimenté que c'est que d'esire eslongnée de leur veue.
Ce sont donc des expressions en apparence impersonnelles, ayant le sens de «signifier», «impliquer», mais formées d'une telle manière que l'inf. sujet, placé après le prédicat, est représenté devant le verbe par le pronom, démonstratif ce.
Les constructions sbst. + cop. + inf. et adj. + cop. + inf. se présentent presque sans exception avec l'inf. précédé de de; dans ces combinaisons, l'usage de cette construction est tout aussi développé que chez p. ex. Commynes au siècle précédent. On s'attend donc à ce que l'emploi de l'inf. avec de soit très fréquent aussi près des verbes impersonnels proprement dits; et en effet, il est de règle après il appartient, tandis que l'expression synonyme c'est à qn est suivie de l'inf. avec à dans les deux exemples que j'ai trouvés:
Hept. I 114 C'est à moy à eslire celle qui ....
Hept. I 207 ce n'est point à moy, Madame, à parler à vous
Le premier inf. après il vaut mieux est construit avec de dans un cas, ce qui prouve bien la puissance de l'analogie de de:
Hept. II 124 Je vous prie, mes dames, juger s'il n'eust pas mieulx vallu à ceste pauvre dame d'avoir parlé franchement.
Le deuxième inf., celui qui suit le que comparatif, est construit avec de dans 7 cas sur 10.
Il plaist se trouve avec l'inf. précédé de de dans 5 cas pour 25 présentant l'inf. pur, tandis que il tarde et il fasche ainsi que il sert et il advient sont tous construits avec l'inf. précédé de de.
Signalons enfin l'exemple suivant avec il fait + inf, qui s'écarte un peu du type ordinaire de ces phrases et dont par conséquent
' Cette construction dont un exemple a été relevé déjà dans les poésies de Christ, de Pisan, ne devient usuelle qu'à partir de cette époque.
56 Hilding Kjellman,
la construction a dû être plus susceptible de subir l'influence de l'analogie.
Hept. II 100 mais Vaînehon, à qui il faisait mal de celer si longuement une si bonne fortune
Contre la règle, i7 reste se construit aussi avec l'inf. précédé de de, qui dans l'exemple en question dépend d'un que placé avant:
Hept. I 140 il ne restait que de trouver le moyen
Cf.
Hept. I 272 il n'est tel que de ne faire à aultruy chose qu'on ne voulsist estre faicte à soy-mesme.
Jean Calvin.
J'ai étudié l'Institution de la religion chrétienne d'après la forme qu'a reçue le grand ouvrage de Calvin par la traduction publiée en 1560. M. Buunot caractérise l'œuvre de Calvin en disant qu'elle est écrite dans une langue si voisine de notre langue scientifique qu'elle semble avancer de cent ans sur la plupart des ouvrages contemporains; les tournures impersonnelles confirment pleinement cette opinion. En ce qui concerne ces constructions, l'usage de Calvin ne .s'écarte pas beaucoup du français moderne.
Le contraste que forme la langue de Calvin avec celle des auteurs contemporains, est peut-être moins nuirqué dans la construction des locutions composées. Certes, la combinaison sbst. f cop. + inf. présente une prépondérance énorme de l'inf. avec de, mais il en est de même dans la plupart des ouvrages contemporains. Sur 217 exemples relevés, on n'en trouve que 4 avec l'inf. pur; pour une raison inexplicable, l'exemple suivant présente l'inf. avec à:
Calvin 302 c'est une faculté de raison à discerner le bien et le mal: et de volonté à élire l'un ou l'autre^
Quelques exemples où il semble est joint au substantif advis méritent d'être mentionnés à part:
Calvin 466 il semblerait advis estre superflu de maintenant interdire séparément la concupiscence des biens d'autruy.
' Texte latin: Sit autem officium intellectus inter obiecta discernere .... voluntatis autem eligere et sequi quod bonum intellecttts dictaverit.
Construction de linf. dit sujet logique en français. 57
Calvin 326 II semble advis aux plus excellens esprits estre une chose absurde de tollerer une supériorité trop dure
Dans ces phrases, nous devons probablement l'inf. pur à l'influence analogique du verbe simple il semble, construit avec, l'inf. sans préposition.
Dans l'exemple suivant, au contraire, où advis est déterminé par l'adj. bon et où par conséquent son caractère de subst. est nettement accusé, nous trouvons l'inf. avec de:
Calvin 484 il nia semblé advis bon de faire un traitté particulier pour mieux discuter ceste matière.
De même la combinaison adj. + cop. + inf. présente, à une seule exception près, la construction avec de dans tous les cas notés; voici un exemple unique:
Calvin 21 que ne prennent-ils les Apostres plustost pour leurs Pères, que nuls autres, desquels il ne soit licite arracher les bornes?
Cette construction devrait être considérée comme un latinisme. ' Elle se retrouve dans la lettre à François l" qui pré-, cède le texte de l'Institution et qui fut déjà publiée quatre ans avant la première traduction française. Notre tournure appartient donc à une période où le style de Calvin ne devait pas encore être définitivement formé.
L'inf. avec à ne se rencontre que rarement; dans 8 exemples sur 9, on le trouve cependant près des locutions impersonnelles marquant une facilité ou le contraire, telles que il est facile, aisé, difficile; ' comme je l'ai indiqué plusieurs fois, ce sont là les derniers vestiges de l'inf. avec à dans les tournures du type adj. + C02}. + inf., et cela tient au sens de ces adjectifs qui est éminemment favorable à la relation exprimée par la prép à;
Calvin 169 de là il est facile à recueillir, que s'il y avoit plusieurs espèces de foy, il faudrait ....
Calvin 193 il est aisé à recueillir qu'ils le cognoissent
L'inf. avec à se trouve en outre dans l'exemple suivant:
Calvin 559 // serait trop long à raconter combien il se contredit
' L'original latin porte: ciir non apostolos potins quam alias quosvis patres interpretantur, a quibus prtescriptos terminos nef as sit revellere? * Cf. Grosse op cit. p. 263 et Haase, Calvin, p. 224.
58 Hilding Kjellman,
qui évidemment a subi l'analogie de la tournure usuelle: cettr chose est trop longue à raconter.
C'est pourtant le groupe des verbes impersonnels simples, représentés en très grand nombre chez Calvin, qui forme le plus grand contraste avec l'usage des auteurs contemporains pour l'emploi de l'inf. avec de. Calvin, en effet, se sert de cette construction d'une manière plus conséquente qu'aucun autre avant lui."
L'inf. pur se trouve naturellement après il faut, dont je note pourtant un exemple analogue à celui de Ronsard, qui a été cité ci-dessus. *
Calvin 161 et pourtant il me faut plustost mettre peine d'eslire les plus propres que de les assembler tous.
Il se trouve encore près de il convient, dont on doit remarquer l'emploi peu fréquent. Dans la partie de l'ouvrage de Calvin, que j'ai examinée, on ne trouve que 18 exemples de ce verbe pour 335 de il faut. Dans les 17 cas où l'inf. n'est pas précédé de prép., le sens est évidemment celui de «7 faut, et au sens négatif de il ne faut pas, ce qui ressort du contexte et ce que confirme du reste l'original latin ou la traduction de 1541, où t7 faut est souvent employé dans les passages correspondants. Dans un seul cas, il convient est suivi de l'inf. avec de, et c'est en effet la première fois qu'on trouve la construction moderne il convient + inf. avec de:
Calvin 207 car il ne convenoit point au sainct Esprit dp satisfaire à nostre cttrio.sité en nous recitant des histoires vaines et sans fruict.
Il ressort du contexte, confirmé par l'original latin: quia nec Spiritu sancto dignum fuit, inanibus historiis sine fructu curiositatem pascere, que il convient n'a pas ici le sens d'une nécessité générale = «7 faut, mais qu'il est synonyme de il est convenable. Le sens qu'a le verbe dans d'autres combinaisons, telles que:
Calvin 163 Et de vray, gouverner le monde par sa providence et vertu, tenir toutes choses à son commandement .... ne convient quau seul Créateur
est passé à l'emploi impers., et à côté de l'ancien sens, qui se maintient toujours dans l'ancienne construction, cette dérogation
1 Cf. plus haut p. 49.
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 59
au sens ordinaire du verbe impersonnel a suffi pour amener aussi une nouvelle construction; n'ayant pas de tradition dans le nouveau sens, celle-ci a pu subir l'analogie agissant en faveur de la construction avec de. Quand le sens ancien disparaîtra avec l'ancienne construction, j'aurai l'occasion de revenir à cette question
L'inf pur se retrouve encore près de il vaut mieux; dans ce cas, il n'est pas encore établi d'une manière conséquente près de l'inf. dépendant du que comparatif et qui est précédé de de dans 3 cas, tandis que 2 exemples présentent l'inf. pur. Près de il plaist, que je n'ai trouvé que 9 fois en tout, l'ancien inf. sans prép. ne se rencontre que dans 5 exemples; ici l'inf. prépositionnel a donc une position assez forte.
Outre près de il semble, l'inf. pur ne se trouve que dans l'exemple suivant avec il est, dont la construction est assez remarquable:*
Calvin 398 // est ici noter en passant, que le royaume qui a esté dressé en la maison de David, estoit une partie de la charge.
Je n'en peux donner aucune explication; dans d'autres exemples, la même idée est exprimée de la manière suivante:
Calvin 54 il est à noter Calvin 62 il est à conclure, etc.
Outre près de il vient et de il y a, l'inf. avec à ne se rencontre que dans un seul exemple près de il reste, tandis que ce
' Grosse dit op. cit. p. 23: «Calvin gebraucht den reinen Inf. als legisches Subject nach manchen unpersônlichen Verben. die jetzt de nach sich haben», et il en cite les exemples suivants:
Calvin 2. 1. 2 Laquelle reigle il nous convient suyvre. i. 16. 3 il n'est ja besoin en faire long propos
Déd. desquels il ne soit licite arracher les bornes
A cela, il faut objecter fortement qu'en général les constructions citées sont des cas exceptionnels bien rares et que surtout il convient a un sens qui n'existe plus. Contrairement à l'assertion de M. Grosse, il ressort de mon étude que Calvin écrit une langue qui par l'usage de l'inf. faisant partie des locutions impersonnelles est éminemment moderne.
Dans son examen plus récent de la langue de Calvin, Haase constate, p. 213, que l'inf. pur se trouve «très souvent» dans des constructions impersonnelles; cette opinion est certainement aussi exagérée que l'autre; au contraire, l'inf. pur fait exception, sauf dans les cas où il était et où il est encore de règle.
60 Hilding Kjellman,
verbe impersonnel a subi dans 9 cas. l'influence analogique de la construction avec de. On trouve donc indifféreninient:
Calvin 323 Or il reste à parler du troisième membre Calvin 94 II reste maintenant de voir comment on discernera
L'inf. précédé de de se rencontre près de toutes les locutions impers, marquant une obligation, telles que il appartient, c'est à qn et c'est à faire à qn, par exemple:
Calvin 326 c'est à faire à un coeur failly et ahhatu, de porter patiemment une telle supériorité
Calvin 301 ^-1 quoy convient ce que dit sainct Hierome, que c'est à nous à faire de commencer
Par voie analogique, cette construction a été introduite aussi dans les tournures composées de que vaut?, il profite, il sert, ilcouste, il reste et il advient, toutes présentant cette construction d'une manière absolument conséquente, p. ex :
Calvin 199 te ne saij qu''il hty profitera davantage de dire qu'il ait un Ange particulier pour son gardien.
Calvin 45 Mesmes de quoy servira-il de cognoistre nu Dieu, avec lequel nous n'ayons que faire?
Calvin 533 // ne couste rien à O.siander d'affermer que . . .
Calvin 32 aussi d'autre part il est mestier d'obvier à Vinfirmité d'aucuns, ausquels souventesfois il advient d'estre estonnez par tels scandales.
L'emploi de l'inf. avec de est organique près des verbes suivants: il fasche, il chaut, il suffit* et il souvient; la présence récente de il chaut est ici la seule chose qui nous intéresse:
Calvin 138 mais jjour dire vray, il ne me chaut pas tant de repousser Vobiection que nous font les Papistes. ______ Ib. 206*
' Dans une partie de l'ouvrage que je n'ai pas examinée, M. Haase a trouvé un exemple de il suffit avec l'inf. pur; le voici:
Calvin II 104.7 secondement, en charité, laquelle mesmes tl suffist présenter imparfaite à Dieu, afin qu'il l'augmente en mieux
' Les exemples qui suivent font bien voir la position très forte qu'a prise l'inf. avec de dans la langue de Calvin:
Calvin 2.57 De taxer Dieu, ils ne peuvent, veu qu'il trouvent en eux tout le mal
Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 61
D'après M. Haase', je cite enfin deux tournures qui attestent combien est forte la position qu'a prise l'inf. avec de chez Calvin. Ces exemples manquent de parallèles dans la partie de l'œuvre de Calvin que j'ai examinée:
Calvin II 838 Car il vaudrait beaucoup mieux de n'user point de iusnes