‹ La construction moderne de l'infinitif dit sujet logique en français; étude de syntaxe historiqueChapitre 6 sur 28 · L. I 4 Si ne fait-il jamais bon d'estre tant libéral · texte numérisé non relu

L. I 4 Si ne fait-il jamais bon d'estre tant libéral

Brantôme, Œuvres.

Au point de vue lexicograpliique, la langue de Brantôme donne lieu à très peu de remarques. Signalofis toutefois que nous trouvons chez lui les premieis exemples de il tarde + inf. après l'époque de l'ancien français

Brantôme II. 111 tant il lny tardait de ruyner et prendre ceste place

Dans l'ancienne langue, ce verbe impersonnel s'était construit avec à et l'inf., la prép. exprimant un rapport de direction portant sur l'idée exprimée par l'inf. En reprenant vie, il a subi l'influence de l'analogie agissant en faveur de la construction avec de. Ce fait s'explique d'autant plus facilement que ce verbe a un sens volitif et que l'analogie des verbes apparentés par le sens, tels que il ennuie, il grève, il fasche, a dû influer sur sa construction.

J'ai noté aussi un exemple de ce vient + inf. avec à, tournure bien connue de l'ancien français:

Brantôme I. 298 Quand ce vint donc à faire ceste composition, le duc de Florance et le marquis imposaient de trop dures condictions.

165 Qu'est cela, de ne prescher autre chose que Jésus Christ

aux fidèles 155 Car d'imaginer quelque commandement de Dieu temporel, cela seroit sot et frivole Dans ces exemples ainsi que dans d'autres de la même nature, la présence d'un inf. avec de. qui est là d'un caractère assez indépendant, est bien peu l'ondée sur le sens de la phrase. Il en ressort que la prép., à cause des nombreux cas de l'inf. avec de, commence à être considérée comme une partie intégrante de l'jnf. Ce fait est naturellement une des causes principales de l'extension de la construction avec de. ' Calvin, p. 2Si"i. 223.

62 Hilding Kjellman,

Signalons enfin que Brantôme, de même que Calvin, emploie très rarement «7 convient.

Pai la forme générale des constructions infinitives, Brantôme se rapproche assez de Montaigne*, son grand contemporain dans la prose littéraire. La combinaison sbst. + cop. + inf. présente dans la plupart des cas l'inf. avec de. L'inf. pur ne se trouve que dans 3 cas et l'inf. avec à seulement dans les deux exemples suivants:

Brantôme 111. 231 si bien que c' estait une très-belle chose à voir ces deux princes

Brantôme III. 367 II y a bien aussi beaucoup de différence à n'estre que deffavorisé

Dans le premier exemple, l'inf. s'explique facilement par une analogie avec la construction fréquente cela est beau à voir, où l'inf. est entièrement organique; dans le dernier exemple, la prép. dépend évidemment de l'idée de repos qui est exprimée dans la copule t7 y a.

De même la combinaison adj. + cop. + inf. a adopté la construction avec de d'une manière assez conséquente. L'inf. pur se rencontre dans l'exemple suivant:

Brantôme III. 360 et plusieurs à la court avec luy disoient qu'il estait bien mieux séant à un gentil cavalier et brave capitaine user de telles façons cavaleresques.

L'ancien inf. avec à s'est maintenu dans 4 tournures, renfermant l'adj. aisé:

Brantôme II. 63 d'advantaye qu'il est fort aisé à faire expédictions

Les verbes impersonnels proprement dits présentent une assez grande variété de constructions, mais avec une tendance marquée vers l'inf. avec de. Il appartient se rencontre avec cette dernière construction dans un cas sur 3; on trouve donc indiflCéremment:

Brantôme II. 79 car il n'appartient à aucun subject, sans congé du prince, prendre pension d'un estranger

' Voir plus bas p. 65 et suiv.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 6 3

Brantôme III. 355 estant règle infaillible qu'il appartient seulement à celuy qui ordonne les loix de les casser ou d'en donner privilège;

Il sied, au contraire, a adopté la nouvelle construction avec de.

La force de la construction fondamentale ressort de ce qu'on trouve avec les verbes il fasche, il souvient et il arrive des exemples de l'inf. sans prép. à côté, de ceux qui présentent la construction organique avec de.

Brantôme II 353 JEt quand tout est dict, il fasche fort aux vaillans et hardys faire toute la force d'un combat

Brantôme III 341 Sur quoy il me souvient luy avoir ouy dire

Brantôme III 16 Ainsin arrive sauvant aux plus grands 'capitaynes fayre de ces fautes.

D'autre part, la force de l'analogie ressort de l'emploi conséquent de l'inf. avec de après il sied, ainsi que de la même construction après les locutions il vaut mieux, il sert, il tarde et il meschiet; même près de il fait + adj., 3 exemples sur 23 présentent l'inf. avec de, ex.:

Brantôme I. 77 II valut mieux donc pour ceste belle infante d'espouser ce Maximillian

Brantôme II. \i Et bien luy servit de prendre garde à luy

Brantôme II. 48 Voylà comment il faict beau d'observer toutes loix bonnes.

Brantôrne II. 281 II faut aussi considérer une chose: qu'en ces grandz hasardz et désordres il faict très bon de se recommander à Bieu auparadvant

Il importe a pourtant pu résister à toute analogie et garde sa vieille construction:

Brantôme II. 220 monstrant en cela qu'il importe beaucoup sauvant à garder et rompre sa foy

L'inf. avec à garde aussi une position très forte près de c'est à qn, qui ne présente pas moins de 9 exemples sur 12 de cette construction. Dans le même sens, nous trouvons donc côte à côte:

64 Hilding Kjellman,

Brantôme I. 111 que c' estait à luy d'y penser et d'en respondre en son propre et privé nom

Brantôme III. 159 Ce fut à l'ambassadeur alors à rabiller le faict

L'expression il y a mérite d'être mentionnée à part. Dans l'exemple suivant, nous retrouvons la construction il >»'// a que -^ inf. pur avec le sens qu'avait cette tournure dans l'ancien français:

Brantôme II 217 Pourtant il n'y a que bien tenir sa foy

Probablement sous l'influence de que < quam, l'inf. est précédé de de dans l'exemple suivant qui a un sens analogue:

Brantôme II. 215 Enfin il n'y a que de les avoir des roys

Brantôme écrit toujours il est à, jamais il est de, p. ex.:

Brantôme II. 219 II est à présumer que Dieu eust miséricorde

Je cite enfin les exemples suivants d'une proposition infinitive dépendant d'une locution impersonnelle:

Brantôme I. 17 lequel certes il fault advouer avoir esté un très grand capitaine

Brantôme II. 153 gw'i? luy semblait nul estre digne esgal ny parangonné à lui, estimant fort peu un autre. *

' Gehring, op. cit. p. 92, indique que la propos, inf. s'emploie très rarement. Mes recherches confirment cette opinion; d'après ce qui précède, cependant, cette construction n'est pas inconnue dans les tournures impersonnelles.

Selon Gehring, op. cit. p. 88, l'emploi de l'inf. pur et de IJinf prépositionnel serait «vôllig regellos.» Il en cite les exemples suivants:

Brantôme IX 257 il est permiê aux poètes et peintres dire et faire r.e qu'il leur plaist

II 103 le meilleur estait le faire mourir

La supposition est vraie en ce que les constructions se trouvent chez Brantôme dans un élat de transition; mais le développement se fait certainement d'après certaines lois, et certaines catégories telles que les tournures sbst. + cop. + inf. et adj. + cap. + inf. sont assez conséquentes dans leur construction, comme je viens de l'indiquer ci-dessus. Les autres suivent aussi certaines lignes de développement; à mon avis, l'opinion de M. Gehring, qui n'est certainement pas fondée sur une étude spéciale de ces constructions, n'est donc pas «xacte.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 65

Biaise de Monluc, Œuvres.

Grâce à M. Ringenson', nous avons des renseignements assez abondants sur la langue de Biaise de Monluc, qui en commença 1570 à composer ses Commentaires, tandis qu'il y a des Lettres de sa main dès 1550. Il ressort de l'étude de M. Ringenson en tant qu'elle porte sur les constructions qui nous occupent ici, que l'inf. sans prép. est employé dans une assez giande mesure comme complément d'une locution impers. Il en cite des exemples près de il est (fait) besoin et il est en ma puissance aussi bien que dans une série dé phrases du type il est + adj. + inf. Près de il plaist se trouvent les deux constructions; mais cependant, la forme prépositionnelle est d'un emploi peu fréquent. Ce qui indique surtout que l'inf. pur a une position plus forte que p. ex. chez Calvin, c'est que l'inf. sans prép. se présente dans les tournures dont font partie les verbes impers, suivants: il reste:

Monluc II 222 Maintenant il reste sçavoir III 448. il souvient:

Monluc l II II me souvient avoir ouy dire à mon père Monluc IV 211 II souviendra à M: de Lioux faire entendre le hesoing que a M. de Monltic

il touche, synonyme de il appartient et de c'est à qn:

Monluc IV 245 il ne touche pas à moy luy donner conseil Je cite enfin le passage suivant qui est intéressant sous plus d'un rapport:

Monluc V 158 S'il est le bon plaisir de V. M. la m^ accorder

Michel de Montaigne, Essais.

Chez Montaigne nous retrouvons il touche = «il appartient», que je viens de signaler dans les œuvres de Monluc.

Mont. I 30 C'est aussi une reigle commune en toutes assemblées, qu'il touche aux moindres de se trouuer les premiers à l'assignation

Montaigne paraît avoir inauguré aussi l'emploi impers, de despendre avec un inf.; il despend de moi = «il me touche», «il m'appartient» :

' Op. cit. p. 59 ss.

H. KJellman: Construction de l'inf. dit sujet logique en français.

66 Hilding Kjellman,

Mont. I 31 Or que ce que nous appelions mal ne le soit pas de soy, ou au moins, tel qu'il soit, qu'il despende de nous de luy donner autre saueur et autre visage

La construction de ce verbe s'est formée d'après l'usage général des locutions impers, appartenant à ce groupe et dans lesquelles ii n'y a aucune tradition en faveur de la construction nonprépositionnelle. Ce cas est analogue à celui de la locution c'est à qn + inf. avec de.

Montaigne présente aussi les premiers exemples de il paraît, remplaçant l'ancien il appert. Comme celui-ci, ce verbe impers, n'est jamais suivi d'un inf. seul, mais d'une proposition infinitive':

Mont. I 92 on les a veu voler d'une aisle si haute qu'il paraissait bien leur cœur et leur ame s^estre merueilleuse- . ment grossie et enrichie

La combinaison shst. + cop. + inf. présente, sur un ensemble de 64 exemples notés, 4 cas de l'inf. sans prép., dont deux sont de la forme sbst. + c'est + inf. et un troisième du type sbst. + est + inf., ex.:

Mont. I 263 7a plus ])arfaicte senteur d'une femme, c'est ne sentir a rien. Ibid. I. 98.

Mont. I 327 Son occupation estoit se promener et lire quelque Hure

Dans le cas d'un inf. préposé, il y a hésitation entre la construction non-prépositionnelle et l'inf. précédé de de; la différence moderne de construction d'après la place de l'inf., sur laquelle je vais revenir en examinant l'usage du XVII" siècle, ne s'étant pas encore développée, on trouve côte à côte:

Mont. I 55 Ce pendant s'empescher du pensement de chose si esloignée, ce serait follie

Mont. I 133 mais de condamner d'un train toutes pareilles histoires me semble singulière impudence. Ib. I. 4, 109, 117.

L'inf. avec à ne se trouve qu'avec la copule il y a, impliquant plus fortement un rapport sémantique qui correspond au sens de la préposition, p. ex.:

' Sur la manière dont Montaigne emploie cette construction, voir Gladnino, Montaigne p. 337.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 67

Mont. I 288 II y a bien plies de constance a user la chaîne qui nous tient, qu'a la rompre

Dans la combinaison adj. + est + inf., l'inf. est précédé de à dans 8 exemples, tous renfermant un des adjectifs aisé et malaisé} Une seule tournure présente l'inf. sans prép.:

Mont. I. 281 Fay ouy dire a Siluius, excellent médecin de Paris, que pour garder que les forces de nostre estomac ne s'aparessent, il est ion, une fois le mois, les esueiller par cet excès, et les picquer.

Si, d'une part, la construction des locutions composées, telle qu'elle se présente dans les œuvres de Montaigne, s'accorde avec celle de Calvin, d'autre part l'emploi de l'inf. avec de dépendant d'un verbe impers, simple n'a pas atteint chez le premier le même développement. Parmi les verbes marquant une obligation, il y a ainsi hésitation pour c'est à qn, présentant les deux constructions prépositionnelles dans le même passage:

Mont. I 285 car c'est aux apprentifs a enquérir et a dehatre, et au catJiedrant de résoudre.

Il sied n'est construit qu'avec l'inf. précédé de de, qui se rencontre aussi près de il touche et il despend ainsi que près de il affiert et de il appartient; les deux derniers verbes ne se trouvent cependant pas dans la partie de l'œuvre de Montaigne que j'ai examinée. D'après Voizard et Glauning* je cite les exemples suivants:

Mont. I. 25 H n'affierf qu'aux grands poètes d'user des licences de l'art Mont. I. 41 Cyrus disait qu'il appartenoit pas de commander à homme qui ne vaille mieux que ceux à qui il commande

Bien entendu, il plaist et il loist prennent l'inf. sans prép.:

Mont. I. 225 que, sauf les ruffiens, a l'homme ne loise porter en son doigt aneau d'or;

' Klausing, op. cit. p. '26, cite un passage, tiré des lettres de Montaigne,

'^^Où une locution impers, dont fait partie un adj. d'un autre sens, est suivie d'un

inf. précédé de à: il luy semblait tresbeau à veoir une assemblée de quatre

si accordants et si unis d'amitié. Dans ce cas aussi, la construction a pu

être influencée par des tournures telles que: cela est très beau à voir.

• Cf. Voizard, op. cit. p. 200, et Glauning, Montaigne p. 165.

68 Hilding Kjellman,

La même construction se trouve aussi près de il suffit dans deux exemples, dont l'un est celui qui suit:

Mont. I. 182 Suffit a un Crestien croire toutes choses venir de Dieu, les receuoir auec reconnaissance . . . , pourtant les prendre en bonne part.

En traitant de l'inf. sans prép., je cite aussi l'expression suivante remplaçant les vieilles tournures que vaut? et de quoi sert?, celte dernière étant cependant aussi employée par Montaigne:

Mont. I. 35 A quoy faire la connoissance des choses, si nous en perdons le repos et la tranquillité

Mont. I. 278 A quoy faire la prouision des couleurs, a qui ne sçait ce qu'il a à peindre

Il couste et il reste prennent la construction organique avec l'inf. précédé de à:

Mont. I. 258 Le vieus Caton, reuenant d'Espaigne Consul, vendit son chenal de seruice pour espargner l'argent qu'il eut cousté a le ramener par mer en Italie

Mont. I. 123 Elle est composée et preste, il ne reste qu'a y adiouster les vers

Partout ailleurs règne l'inf. avec de; excepté dans les cas dont je viens de parler, il se trouve avec il sert, il chaut, il souvient^ et il advient; dans l'exemple suivant, il se rencontre même près de il vaut mieux:

Mont. I. 90 mais luy . . . considérant . . . combien il luy valoit mieux de passer une fois le pas que de demeurer tousiours en cete trampe.

Pour finir, je cite les trois tournures suivantes composées de il est, il n'y a que et de l'inf. avec de:

Mont. I. 129 // n'y a tel que d'allécher l'appétit et l'affection Mont. I. 311 car, a la vérité, pour s'apriuoiser a la mort, ïe trouue qu'il n'y a que de s'en auoisiner

' Klausinc, op. cit. p. 5, cite deux exemples de il souvient suivi de l'inf. sans prép. Dans notre édition, le premier, Mont. I chap. 23, présente l'inf. avec de; l'autre qui ne se trouve pas dans la partie du texte que j'ai examinée, est de la forme suivante dans les deux édition.^:

Mont II 203 il ne me souvient point auoir leu que Cœsar ait esté iatnais blessé.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 69

Mont. I. 78 Qu'est il de plus farouche que de voir une nation ou par légitime coustume la charge de iuger se vende^

Je passe ensuite à l'examen de deux auteurs dramatiques contemporains, Robert Garnier et Pierre de Larivey.

Robert Garnier.

Il ressort de l'étude consciencieuse que nous a donnée M. Haase* sur la langue de Garnier que comme complément d'une locution impers, l'inf. avec de doit être regardé comme la construction normale; l'inf. sans prép. ne paraît pourtant pas être employé si rarement que par Calvin et Montaigne. Pour ce qui est d'abord de la combinaison shst. + cap. + inf., l'inf. sans prép. se rencontre dans un certain nombre de cas. M. Haase nous en cite une dizaine d'exemples. D'après lui, la construction moderne est pourtant l'usage qui prévaut. Dans les tournures composées de il est et d'un adj. prédicatif, on trouve aussi l'inf. sans prép. mais «ganz vereinzelt».

Passons ensuite aux verbes impers, simples. Sans compter il convient et il plaist, près desquels on ne trouve pourtant qu'un seul exemple de l'inf. sans prép. pour 7 cas de l'inf. avec de, les verbes suivants présentent des constructions non-prépositionnelles. Ces tournures sont en effet assez remarquables. il chaut:

Garnier IV 301 Que si fauoriser te chaut

Nostre chasseresse entreprise

En outre, plusieurs exemples de il chaut + inf. avec de. il appartient:

Garnier VI 1886 Un ennemi public aimer il n'appartient

Par contre, le passage suivant présente Y'mt avec de:

' Mes reclierches confirment et précisent les résultats acquis par Glau- NiNG, Wendell et VoiZARD dans leurs études sur la langue de Montaigne. Dans son travail «Die syntaktisctien Archaïsmen bel Montaigne», Glauning se prononce d'une manière très générale, p. 3.38: «Der reine Infinitiv ist bei Mont, nieht mehr vorlierrschend wie bei Rabelais, aber andrerseits ist sein Gebiet weniger eingeschrânkt wie im Nfr. Hâufig begegnet er als logisches Subject bei c'est in Verbindung mit einem prâdikativen Substantiv.^ Wendell, op. cit. p. 31, effleure ces questions en des termes encore plus généraux et Voizard les expédie en citant l'énoncé et les exemples de M. Glauning. ' Haase, Robert Garnier, p. 55.

70 Hilding Kjellman,

Garnier VI 200 Combien qu'il appartienne à l'homme de

grand cœur, D'estre de la fortune en ses assauts vainqueur, Et de ne succomber à la douleur maistresse

D'après M. Haase, la construction fondamentale apparaît dans la tournure suivante:

Garnier V 874 JRten ne sert à mon dueil le couurir de mensonge

Cependant, je préfère regarder ce passage comme une construction personnelle, l'inf. postposé faisant fonction de sujet; avec cette interprétation, l'impars, il sert ne se présenterait qu'avec l'inf. précédé de de, qui se trouve dans un grand nombre d'exemples.

Pierre de Larivey, Comédies.

Cet auteur est remarquable par l'emploi de l'inf. sans prép., dont il fait un usage beaucoup plus large que ses contemporains. A cet égard, sa langue rappelle fortement celle de Rabelais et de Marot.

Dans la combinaison sbst. + cop. + inf. l'emploi de l'inf. sans prép. prévaut à un degré considérable sur les autres constructions. Des tournures telles que les suivantes rappellent la langue la plus fortement latinisée de la Renaissance:

Lar. Laquais I. 1 II n'est besoin remonstrer au malade qu'il

ne deioit faire les excez cause de sa maladie Lar. Laquais L 2 Que ce me seroit un douce chose me trouver

entre les bras de ... .

Lar. Escoll. III. 1 Après, quand verrez qu'il sera temps assaillir ceste forteresse Lar. Vefve I. 1 sans qu'il fust en ma puissance la pouvoir secourir

Dans ces tournures, la proportion est de 37: 24 entre la construction fondamentale et l'inl. avec de. L'inf. précédé de à se présente dans un seul passage qui paraît cependant indiquer que l'usage est fort mal établi:

Lar. Escoll. II. 1 Je vous dy seulement que l'office de l'homme est avoir soin des affaires de dehors, et le devoir de la femme est prendre garde à la maison, et à conserver ce

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 71

que l'homme acquiert avec sueur et peine, et outre, d^avoir soiicy des enfans.

Larivey emploie même l'inf. pur dans la combinaison il prend + shst. + inf., construction inusitée à toutes les époques. Ex.:

Lar. Laquais V. 4 Et si de sa grâce il luy prend ores envye faire du bien à ina fille

Dans la combinaison adj. + cop. + inf., l'inf. avec de est employé un peu plus que l'inf. sans prép., qui parait obligatoire près de c'est -i- part, et du passif impers., p. ex.:

Lar. Espr. IV. 2 si c'est bien ou mal faict se retirer d'une telle entreprinse

Lar. Vefve \. 4 Et qui est ceste femme, s'il est permis le demander?

L'usage étendu de l'inf. pur dans les expressions composées correspond à la même prépondérance de cette construction près des verbes impers, simples. A l'exception de il ennuyé et de il chaut, dont j'ai noté chez Larivey un exemple de l'inf. avec de, aucun verbe impers, ne se rencontre avec cette construction. Parmi les verbes marquant l'obligation ou la convenance, il sied présente toujours la construction non-prépositionnelle, qui à côté de la construction ordinaire se trouve aussi près de c'est à qn dans les deux exemples suivants:

Lar. Laquais IV 3 Ce n'est à toi t'en informer. Vefve IV. 6.

Parmi les verbes marquant un sentiment ou une volonté, il plaist prend régulièrement l'inf. sans prép.; comme je viens de l'indiquer, il ennuyé, dont j'ai relevé un seul exemple, se construit avec l'inf. précédé de de, tandis que les autres présentent indifféremment les constructions suivantes:

Lar. Vefve II. 4 Toutesfois, pour ce qu'il me fasche vous veoir ainsi, je suis venu

Lar. Jal. IV. 4 II me fasche beaucoup de vous dire si mauvaises nouvelles

Lar. Escoll. II. 5 Un jour me dure mille ans, tant il me tarde

veoir ces jeunes amoureux Lar. Escoll. IV S II tarde encor plus mille fois à Susanne et à

Lactance de se reposer

72 Hilding Kjellman,

Il est remarquable aussi que il advient et il reste ne présentent que la construction non-prépositionnelle:

Lar. Laquais II. 3 Mais je fais vœu à Dieu que, s'il vous advient ouvrir la bouche pour reciter

Lar. Morf. V 3 il ne reste plus que Vappellcr

Signalons enfin que il semble est suivi une fois d'une proposition infinitive:

Lar. Espr. II. 3 il luy semble son logis estre jtlain d'anges

Ceux qui ont étudié la langue de Larivey et celle de ses contemporains ont nécessairement dû être frappés par l'usage étendu de l'inf. sans prép., et on s'est naturellement demandé quelle a pu être la cause de cette construction insolite à cette époque. On a voulu y voir des italianismes, Larivey, né d'une famille italienne, n'étant proprement qu'un simple traducteur de pièces écrites dans cette langue. Mais à en juger déjà par les passages originaux cités par V^ogels", cela n'est certainement pas le cas. D'une part, on constate très souvent qu'un passage, dans lequel l'original latin emploie la construction non-prépositionnelle, est construit par Larivey avec l'inf. précédé de de, d'autre part l'original latin porte souvent l'inf avec à ou l'inf. pur substantivé à la mode italienne, sans que Larivey n'ait jamais introduit ces tournures dans sa traduction. Les recherches que j'ai faites moi-même ont donné absolument le même résultat*.

• Dans son excellent article sur l'emploi des temps et des modes chez Larivey, Vogels donne des spécimens des textes italiens et français et fait souvent accompagner l'original italien les exemples français ([u'il relève.

* Voici un choix d'exemples faisant ressortir le manque d'accord des deux textes :

Lar. Lacq. I 2 Que ce me serait une douce chose me trouver entre les bras de ... .

Dolce casa sarebbe a trovarmi nelle braccia di . . . . Lar. Vefve l i II n'est honneste se procurer une femme par l'adresse d'une maquerelle

non è honorevole il procurarsi moglie per mezzo di ruffiana

Lar. Espr. IV 4 Mon Dieu! que c'est une grande peine que de servir Oimé, l'è pur una mala cosa l'esser serva

Lar. Lacq. I 3 C'est faict en homme bien advisé, croire bon conseil Egli è cosa da savio a prendere i buoni consigli

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 73

LiDFORSs* a observé aussi que l'emploi de l'inf. sans prép. est particulièrement développé chez Larivey «d'où l'on pourrait peutêtre conclure que cet usage appartenait de préférence à la langue parlée.» Je ne peux pas partager cet avis. Cela impliquerait que le langage parlé contiendrait toujours vers la fin du XVP siècle des réminiscences d'un usage qui depuis un demi-siècle au moins avait disparu de la langue écrite, et on s'attendrait en effet à trouver le même emploi prépondérant de l'inf. pur aussi chez Robert Garnier, son contemporain, ce qui, d'après ce qui a été dit plus haut, n'est pas le cas. A mon avis, Larivey, qui connaissait le latin, ayant été chanoine «en l'église royalle et collegialle de S. Estienne de Troyes», et qui par suite de sa naissance italienne a certainement appi-is le français surtout par des œuvres littéraires, a dû employer la langue fortement latinisée qu'il trouvait dans les écrits, classiques à cette époque, de Commynes, de Rabelais, de Marot et d'autres. II doit y avoir pris ses modèles, ce qui donne souvent à sa langue un caractère affecté et savant, bien différent du style vif de la langue parlée. Cela paraît être aussi l'avis de M. V'^ogels* qui caractérise au moins un des ouvrages de Larivey «les Nuits du Seigneur Straparole>, comme une traduction, «die ûberhaupt manche Zeichen eines gesuchten, kûnstlichen, latinisierenden Stiles an sich trâgt.»

Ce style latinisé apparaît non seulement dans les constructions qui nous occupent ici, mais aussi dans l'usage de faire dépendre d'un sbst. ou d'un adj. un inf. sans préposition', construction que j'ai signalée dans la langue de Commynes et de Rabelais*, mais qui, vers la fin du XVP siècle, était généralement

Lar. Lacq. III 1 Je croy que .... son dessein est coucher avecques moy credo que .... il suo disegno sia d'essere meco Lar. Espr. V 5 Tti sçais qu'il est plus maVaisé tirer un liard des mains de Severin qu'aster la massue à Hercules.

tu sai che gli è pin fatica a cavare denari di mano ad Aridosio.

• Op. cit. p. 54.

' Op. cil. p. 511.

' En voici quelques exemples:

Lar. Vefve II 6 Comme est contente Emée venir avecques moi? (corne si contenta Livia di venir meco).

Lar. Laeq. l i II donne occasion aux personnes encourir au blasme. {si da cagione aile persane d'incorrer . . .). Lar. Lacq. III 3 (II) semble que prennes plaisir me faire crier.

* Cf. plus haut. pp. 36 et 39.

74 Hilding Kjeliman,

tombée en désuétude. Au style latinisé appartient aussi la construction dite proposition infinitive, dont Larivey fait un usage fréquent^. Il doit donc être caractérisé comme un représentant, et l'un des plus récents, de la prose savante du moyen français.

Agrrlppa d'Aubigné, Œuvres.

Il ressort de l'étude de M°" Palmgren sur l'inf. dans Agrippa d'Aubigné*, qui est du XVP siècle tout en ouvrant le XVII*, que cet auteur fait de l'inf. sans prép. un usage assez étendu dans les locutions dont il s'agit ici. Dans la combinaison sbst. + cop. + inf., l'inf. pur et l'inf avec de sont employés indifféremment'; en outre, il se trouve des exemples isolés de l'inf. précédé de à, ce qui n'est pas d'accord avec l'usage de cette époque*:

D'Aub., CE. C. II 428 mais la difficulté est à montrer qu'elle soit bonne

H. U. VI 342 Leur première hesongne fut à faire quitter une bourgade.

La construction avec l'inf. pur se présente aussi très souvent dans les phrases de la forme adj. + cop. + inf. Près des adjectifs indiquant une facilité ou le contraire, il y a des exemples de l'inf. avec à'.

Parmi les verbes impers, simples qui se construisent avec l'inf. sans prép., M"* Palmgren cite il convient et il plaist, ce qui est absolument régulier; la même construction se trouve aussi près de il appartient — il ne ressort pas de l'étude de M™' Palmgren si ce verbe est construit aussi avec l'inf. précédé de de — ainsi que près de il reste; ces exemples indiquent en effet que l'inf. sans prép. a aussi une position assez forte près des verbes impers, simples.

Signalons enfin un exemple intéressant de l'inf. précédé de à:

D'Aub. H. U. VII 163 il cschet à dire de la cour comme quoi on s'y prépara.

* Cf. VoKELs, op, cit. p. 511.

* Valfrid Palmgren, Observations sur l'infinitif dans Agrippa d'Aubigné. Thèse. Stockholm 1905.

' Op. cit. p. 25 ss.

* Op. cit. p. 26.

» Op. cit. p. 24.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 75

Dans cette tournure, rappelant celles dont j'ai parlé plus à propos du verbe simple cheoir, comme le composé haut usité surtout au XV^ siècle, le sens du verbe qui demande explicitement l'inf. avec à, n'a pas permis à l'analogie, tendant à introduire partout l'inf. avec de, de modifier la construction organique; dans l'exemple suivant, au contraire, présentant le verbe avec un autre sens, l'analogie a pu introduire l'inf. avec de:

D'Aub. H. U. IX 475 des personnages ausquels il eschet de ne finir point à la mode des moindres}

Il ressort de l'examen sommaire que je viens de faire de la langue d' Agrippa d'Aubigné que l'inf. sans prép. y joue un rôle assez important. Il l'emploie certainement d'une manière plus générale que ses contemporains à l'exception de Larivey, et avec celui-ci il appartient à la catégorie d'écrivains dont Rabelais et Marot sont les représentants les plus marqués. Il est significatif que d'Aubigné de même que ces autres auteurs construisent tFès souvent l'inf. déterminatif sans prép. M"^ Palmgren cite un grand nombre d'exemples de ce type*:

D'Aub. Œ. C. I 117 il auroit fait déclaration vouloir ses dits testament et codicille avoir lieu et effet valables

H. U. I 140 Adam .... ayant pouvoir ne point flécher.

Je veux attirer l'attention aussi sur l'emploi fréquent de la proposition infinitive. Selon M™" Palmgren, d'Aubigné qui ne laisse pas d'être influencé par son éducation classique, se sert de cette construction presque à chaque page, et il en use aussi librement qu'on le fait en latin ^. L'accord qu'on peut donc constater entre les constructions de d'Aubigné et celles de Rabelais, de- Marot et de Larivey, me fait supposer que l'usage étendu de la construction fondamentale, que je viens de signaler chez d'Aubigné, doit être attribué à l'influence classique dont se ressent sa langue sous plus d'un rapport.

La Satyre Ménippée.

Il m'a paru d'un certain intérêt d'examiner la langue de la Satyre Ménippée, parue en 1594, le dernier ouvrage de quelque

' Op. cit. p. 21.

' Op. cit. p. 77.

' Op. cit. p. 61.

76 Hilding Kjellman,

importance publié au XVI^ siècle et un des chefs-d'œuvre de son temps. On y retrouve à peu près le même emploi de l'inf. que chez la plupart des écrivains appartenant â cette époque. La combinaison sbst. + cop. + inf. ne présente qu'un seul exemple de l'inf. sans prép; l'inf. précédé de à se rencontre dans un passage avec la copule il y a:

Sa t. Mén. 222 et y avait du plaisir à veoir les diverses grimaces

Dans la combinaison adj. + cop. + inf., le seul exemple suivant présente une construction anormale:

Sat. Mén. 145 il est aysé à juger combien ....

Dans le groupe des verbes impers, simples, ce n'est que la construction de il advient qui nous intéresse:

Sat. Mén. 75 et ne vous advient point mal à faire le roy.

C'est au sens de convenir, seoir, commun surtout dans la langue ancienne et qui se retrouve encore ici, qu'est due la construction archaïque de cette tournure.

Jetons pour finir un regard rétrospectif sur la construction de l'inf., telle que nous la connais.sons maintenant par ces recherches sur la langue des différents écrivains du. XVI' siècle. Ce qui saute tout d'abord aux yeux, c'est le manque de régularité dans ces constructions: il y a d'une part un très large emploi de l'inf. pur, remontant à l'influence du classicisme, dont Rabelais et Marol sont les représentants les plus marqués; d'autre part un em})loi presque exclusif de l'inf. précédé de de, qui à mon avis est dû originairement à la tendance à affranchir le français de la domination latine et à développer une construction française indépendante. Entre ces deux extrêmes, chaque écrivain a son mode de construction. Calvin est l'auteur le plus moderne; Ronsard et Montaigne représentent, bien que d'une manière moins accusée, la même tendance que lui, tandis que d'autres tels que Biaise de Monluc, d'Aubigné et surtout Larivey, grâce à leur éducation classique, ont un penchant pour la construction latinisée.

Quel était donc à cet égard, vers la fin du XVI* siècle l'usage normal? D'une manière générale, l'inf. avec de avait pris une prépondérance marquée dans ces constructions. Dans les combinai-

Construction de l'inf. dit sujet logique en fiançais. 77

sons suhst. + cop. + inf., adj. + cop. + inf., j^arf. + cop. + inf. et passif impers. + inf., il était devenu la règle générale. Non seulement l'inf avec à était tombé en désuétude, mais l'inf. sans prép. ne s'était conservé que par imitation de l'usage latin. Les seules exceptions revenant avec un peu de régularité sont les cas où, dans la première de ces combinaisons, la copule est il y a, qui s'adapte plus facilement à un rapport devant être exprimé par la prép. à. Dans la combinaison adj. + cop. + inf., c'est seulement avec les adjectifs facile, aisé, difficile et d'autres du même sens que la construction avec l'inf. précédé de. à se conserve dans quelques cas. Près des verbes impers, simples, la construction est moins fortement établie. Les verbes qui, par un usage ancien et fréquent, avaient développé l'emploi conséquent de la construction que j'ai qualifiée de construction fondamentale^ la gardent encore. Ces verbes sont avant tout il faut, il convient, il vaut mieux et il plaist, qui ont tous le caractère de verbes impers, de modalité. Ce dernier verbe a pourtant présenté un assez grand nombre d'exemples de l'inf. avec de. L'emploi de il convient est devenu sensiblement moins fréquent et, dans un cas, nous avons trouvé avec un nouveau sens une nouvelle construction. Parmi les autres locutions impers, marquant une obligation ou une convenance, c'est à qn hésite entre les deux constructions prépositionnelles; les autres, il appartient, il sied, il touche, etc., amènent d'une manière assez conséquente l'inf. avec de. II en est de même des locutions impers, marquant un sentiment ou un acte de volonté, il ennuie, il tarde, etc., qui en général ont toutes adopté la construction avec l'inf. précédé de de. L'ancien inf. pur se conserve près de il me semble et il semble, ainsi que dans les phrases composées de il fait + adj. et d'un inf.; dans des cas isolés, cependant, on trouve par analogie l'inf. avec de. Pour des raisons différentes, il reste et il coûte échappent aussi relativement à l'analogie tendant à généraliser la construction avec l'inf. précédé de de, et conservent en général leurs constructions anciennes. Il en est de même de il advient accompagné des adverbes bien et mal, ainsi que des locutions telles que il eschet et d'autres ayant une construction à elles.

GHAP. IV.

Le dix-septième siècle.

Après les temps mouvementés de la Renaissance, où selon l'expression de Montaigne «le langage escouloil toujours des mains», un vif besoin d'ordre et de fixité a commencé à se faire sentir. On travaille à fixer la prononciation des mots, on donne des règles strictes sur l'emploi des dififérentes parties dudiscours, et on soumet toute la langue à un minutieux travail d'épuration. Tout est régularisé et normalisé. C'est ainsi qu'on a caractérisé l'évolution de la langue à partir du siècle qui a vu naître le classicisme, ' et tel a été en effet le sort des constructions qui font le sujet de la présente étude. L'anarchie qui, d'après ce que je viens de montrer, a régné jusque vers la fin du XVI" siècle, est suivie d'une période caractérisée par des efforts sérieux pour fixer la construction de ces phrases; dans l'usage très varié et hétérogène de l'époque antérieure, on cherche à établir la construction la plus usitée ou celle qui dans des circonstances données doit être préférée. Telle ou telle construction est déclarée correcte, d'autres sont fautives et doivent être évitées, ou bien on attribue à une certaine construction un certain sens; pour exprimer une autre idée, la phrase devra se présenter sous une autre forme. 11 résulte de ces efforts un état d'ordre et de fixité; les locutions impersonnelles sont soumises à certaines règles précises, qui en somme sont restées les mêmes jusqu'à nos jours. Il est donc évident dans ces circonstances qu'il sera d'un intérêt capital d'étudier ces efforts pour fixer l'usage, pour établir des règles précises. Aussi, pour compléter le tableau des constructions impersonnelles, con.sacrerai-je un dernier chapitre à l'œuvre des grammairiens dans la mesure où elle s'applique à ces locutions. Cet examen sera précédé d'une revue de la langue de quelques écrivains appartenant au XVII" siècle; dans celle-ci je

Cf. Nyrop, op. cit. I p. 56^

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 79

chercherai à établir l'usage tel qu'il s'est développé à l'époque du classicisme, et tel que l'ont trouvé les grammairiens du grand siècle. Il m'a paru d'un certain intérêt d'étudier d'abord deux écrivains préclassiques, l'un surtout poète, l'autre prosateur.

A. de Racan, Œuvres, p. Scarron, Le roman comique'.

Dans leurs œuvres, j'ai noté pour la première fois les locutions impers, il échappe, il s'agit et il va, p. ex.:

Racan I 588 Néanmoins il lui échappait de dire que la religion des honnestes gens estait celle de leur prince

Scarron II 276 il s'agit de se venger

I 69 elle ne considère rien quand il va de se contenter

Par des raisons naturelles, la construction de l'inf. est dans toutes ces phrases celle qui à cette époque était de l'emploi le plus général.

Les combinaisons sbst. + cop. + inf. et adj. + cop. + inf. présentent dans leur construction un aspect assez régulier. L'inf. sans prép. ne figure que dans quelques cas où l'inf. préposé est le sujet de la phrase.

Avec il y a faisant fonction de copule, Scarron se sert de temps en temps de l'inf. précédé de à:

Scarron I 213 il n'y avoit point de plaisir à lire des romans

\ Z\^ Il y a du deshonneur à bien écrire

L'inf. avec de n'est pourtant pas inconnu dans ce cas, p. ex.:

Scarron I 70 il n'y a point d'inconvénient de dire

L'inf. avec à se trouve aussi dans ce passage où être est d'un sens locatif fortement accusé:

Scarron II 189 notre recours fut à verser des larmes

Dans la combinaison adj. h cop. + inf., l'inf. avec à se présente aussi dans des cas isolés; en voici un exemple près de l'adjectif malaisé:

Racan I 321 Mais il est aussi malaisé à forcer le naturel des hommes que celuy des plantes à porter un autre fruit.

' Cf. Hellgrewe, op. cit. p. 27, 35 ss.

80 Hilding Kjellman,

Dans le passage suivant, la construction semble due à une contamination:

Scarron I 203 lui dit que cela etoit meilleur à faire un chevalier de Malte qu'à se faire aimer.

Aussi près des verbes impersonnels simples l'emploi de l'inf. précédé de de est fortement établi. Je ne veux attirer l'attention que sur la locution c'est à qn qui est construite par Scarron avec l'inf. précédé de à, tandis que Racan la fait suivre de l'inf. avec de:

Racan I 106 C'est à vous d'ordonner ce qu'il faut qu'on fasse Scarron I 99 Ce fut au Poète à plaider sa cause I 238 Ce fut à dom Fernand à se taire.

Le premier passage présente le sens traditionnel de «appartenir» ; les deux derniers sont intéressants en ce que la signification est devenue «être le tour de qn», sens que cette locution, on le sait, garde toujours à côté de l'autre.

Près de il reste, Racan emploie dans un cas l'inf. avec de; il est significatif que c'est dans la fornmle: il ne reste que + inf.:

Racan I 1 14 Allons, mes chers enfans, il ne nous reste plus Que d'accomplir les vœux de vostre mariage.

Dans des cas correspondants, Scarron se sert de l'inf. précédé de à, p. ex.:

Scarron II 47 il ne restait plus qu'à le juger.

Dans la combinaison il fait + adj. + inf, Scarron fait entrer l'inf. avec de dans une des deux phrases présentant cette construction :

Scarron II 217 il ne faisait pas bon de se frotter avec nous.

Molière, Œuvres.

Voici d'abord une liste de constructions impersonnelles que je n'ai pas rencontrées auparavant:

A quoi bon?

Mol. Méd. m. 1. I 5 .4 quoi bon nier ce qu'on sait? Fâch. III 4 A quoi bon de te cacher de moi?

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 8]

Que revient-il? (= de quoi sert-il?):

Mol. Amph. I 2 que te reviendra-t-il de m' enlever mon nom? Il manque:

Mol. Don Juan V 2 il ne vous manquoit plus que d'être

hypocrite

El Y 6 II ne lui manque plus que de mourir enfin

Oiî vient-il?

Mol. Dép. a. I 3 11 est fou, le bon sire:

Où vient-il donc pour lui de voir le mot

pour rire?

Cela ne vaut 2ias la peine:

Mol. Sgan. 6 Ah! cela ne vaut pas la peine de se plaindre !

Ec. d. m. \ \ Et cela ne vaut point la peine d'en 2iarler

11 ressort de la statistique des constructions impersonnelles de Molière reproduite ci-dessous ', que dans les locutions composées très nombreuses dont il se sert, l'inf. avec de est d'un usage très bien établi. Les passages suivants sont dignes de remarque, parce qu'ils présentent une auti-e construction:

sbst. + co}). + inf.

Mol. Fâch. l 5 Et d'un esprit méchant n'est-ce pas un effet Que feindre d'ignorer ce que vous m'avez fait?

Fâch III 2 c'est tout que montrer mon placet

adv. + cop. -<- inf.

Mol. Dom Gare. \ "à Et c'est assez enfin queous avoir pressé

Dom Gare. III 3 Ah! c'en est trop que prendre sa querelle

11 est significatif que c'est après que seulement qu'on trouve l'inf. pur dans ce cas. * A mon avis, que est ici l'équivalent de de auquel il a été substitué par suite d'une contamination, ce qui ferait ressortir le caractère purement formel qui doit être attribué à la prép. dans ces phrases. A cette époque, on disait indifférem-

* Dans les mêmes conditions, la langue moderne présente aussi des cas isolés de l'inf. sans prép. Cf. Plattner, op. cit. II: 3 p. 84.

H. Kjellman : Construktion de l'inf. dit sujet logique en français. 6

82 Hilding Kjellman,

ment: c'est assez que de vous avoir pressé et c'est assez de tous avoir pressé. Quoi de plus naturel que d'employer, à côté de la dernière tournure, celle que présente le passage tiré de Mol. Dom Gare. Que, de même que de, n'étant qu'une cheville grammaticale sans aucune valeur sémantique, il a été naturel de recourir à que seul pour remplacer la formule plus pleine que de aussi bien que d'employer l'inf. avec de sans plus.

Le fait qu'une pareille contamination a pu se produire, fait voir aussi dans quelle mesure que est usité à celte époque devant l'inf. placé après le prédicat. C'est une tendance qu'on remarque dès la dernière moitié du XVI« siècle', mais ce n'est qu'au XV1I« qu'elle- s'accentue. Cependant, il n'est pas rigoureusement nécessaire d'exprimer ce que même au XVII» siècle*. L'emploi de que est fortement appuyé par l'Académie qui dans l'édition de 1694 se prononce sur cette question de la manière suivante: «Il (que) s'employa encore de la mesme sorte par énergie, & pour donner plus de force à ce qu'on dit. C'est une belle chose que de garder le secret. Et en ce sens il s'employe encore élégamment avec les substantifs aussi bien qu'avec les verbes, & mesme on ne sçauroit le supprimer devant les substantifs qu'en changeant toute la construction, coijime dans cet exemple. C'est une qualité nécessaire potir régner que la dissimulation, dans lequel on ne i)eut oster le que à moins de changer toute la construction, & de dire la dissimulation est une chose nécessaire pour régner.» De nos jours, que n'est obligatoire que dans les phrases de ce dernier type. »

D'autre part, l'inf. précédé de à se trouve dans un certain nombre de cas semblables à ceux que j'ai relevés chez Scarron:

Mol. Bourg, gent. l l II y a plaisir ... à travailler pour des

personnes

Bourg, gent Ul 12 II y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître.

Mal. imag. III 11 N'y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort?

' Cf. plus haut passim.

» Cf. Haase, Grammaire § 35 C Rem. III p. 74.

* Dans l'édition de 1798, l'Académie a ajouté à propos des passages: c'est une belle chose que de garder le secret. C'est se tromper que de croire, la remarque suivante: «Dans ces cas, on peut supprimer le que. C'est une belle chose de garder le secret. C'est se tromper de croire.»

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 83

Sic. 15 La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses que l'on fait; elle est à transgresser les ordres qu'on nous donne.

L'emploi de la prép. à près de il y a est approuvé par Ohdin^ qui recommande les tournures il y a contentement, danger, goust, hasard, peine, plaisir à faire qch, et par Vaug£las^, qui tout en préférant à, ne considère pas de comme incoiTect après il y a de la honte. Cette construction qui au point de vue sémantique est plus justifiée que l'emploi de de, est toujours en vigueur. "

Dans la langue de Molière, la construction: il fait + adj. + inf. a été influencée par l'analogie tendant à amener partout l'inf. avec de. On trouve côte à côte:

Mol. Amph. l ^ Il nous ferait beau voir ....

Fem. sav. V 1 Qu'il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,

D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait.

Passons aux verbes impersonnels simples. Dans cette catégorie de constructions, l'inf. avec rfe est aussi d'un emploi absolument prépondérant; il se trouve près de il appartient, il sied, il ne sert rien, que (de quoi) sert? que revient-il? il coûte, il suffit, il me semble*, il reste, il manque, il arrive, où vient-il?

Les pbrases suivantes présentent des constructions qui ne s'accordent pas avec l'usage de la langue moderne:

Mol. Dép. am. V 1 il m'a semblé d'entendre.

M. de Pourc. I 8 il ne me reste rien ici, que de féliciter M.

L'inf. avec à se trouve aussi dans quelques cas dignes d'observation. Près de c'est à g» j'en ai noté 21 exemples pour 20 de l'inf. avec de. Quelle que soit la construction, le sens est clairement celui

» Op. cit. p. 340. Cf. Brunot, Histoire III: s p. 363.

' Op. cit. H p. 393. Voici la manière dont se prononce ce grammairien sur cette question: «De ne se doit pas mettre après il y a de la honte, mais il faut mettre à. Si un ennemi n'est puissant, il y a de la honte de le vaincre. II faut dire à le vaincre. Je le remarque, parce qu'un excellent Autheur a fait cette faute. Que si de n'est pas mauvais, tousjours est-il indubitable qu'à est beaucoup meilleur; je dis pour la construction, sans parler de la cacoplionie des deux de qu'on évite».

' Cf. Haase, Grammaire p. 300. Plattner, op. cit. II: s p. 105.

* Cf. Gallert, op. cit. p. 9.

84 Hilding Kjellman,

de tappartenir», excepté dans le passage ci-dessous où il paraît en

train de passer à celui de «être le tour deqn>:

Mol. Tart. IV 1 Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir.

Un dernier exemple présente l'inf. sans prép.:

Mol. Psyché l Z Et c'est au plus heureux faire un don nécessaire.

Il est curieux que l'Académie, en 1694, n'admette que la prép. à. Ce n'est que dans l'édition de 1835 qu'est reconnue la construction c'e^t à tous de parler. C'est là aussi qu'est posée la règle qu'on retrouve dans la plupart des grammaires et d'après laquelle à comporte le sens «d'être le tour de qn», tandis que l'ancien sens de «appartenir» amène la prép. de K Cependant, cette distinction doit être regardée comme factice, comme elle l'est certainement pour ce qui est de la langue de Molière, et on trouve en efïet des exemples tels que celui-ci, comportant les deux constructions:- C'est à notre cœur à régler le rang de nos intérêts et à notre raison de les conduire. D'après M. Plattner, qui s'appuie sur de vastes matériaux statistiques, on ne peut poser aucune règle pour ces constructions, si ce n'est qu'on paraît éviter à quand le mot suivant l'inf. commence par une voyelle.

Il tient se construit avec l'inf. précédé de à ou de d'après le sens de la construction. Si l'action du verbe porte directement sur l'inf., celui-ci est, pour des raisons naturelles, précédé de à; sinon, c'est l'autre construction qu'on choisit, la phrase subissant alors l'analogie générale, p. ex.:

Mol. Méd. m. 1. I 4 S'il ne tient qu'à battre, la vache est

à nous

Avare IV 1 s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu.

Dom Gare. III 3 il ne tiendra qu'a vous de vous en garantir.

Il va présante aussi deux emplois différents:

' Etre, suivi de la préposition à signifie souvent, Appartenir. C'est à vous de parler. C'est au juge à prononcer, etc. C'est à vous qu'il appartient de parler, C'est au juge qu'appartient le droit de prononcer. C'est à vous à parler, à jouer, etc. Voici votre tour de parler, de jouer. (Dict. de l'Acad., éd. de 1835).

' Cf. Plattner, op. cit. Ils p. 126.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 85

Mol. Mis. IV 1 De quoi s'offense -t-il? et que veut-il me dire? Y va-t-il de sa gloire à tie pas bien écrire?

Av. I 5 qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie

Il est est toujours suivi de l'inf. avec à, excepté dans la vieille formule il n'est que de, p. ex.:

Mol. Mal. imag. III 3 et qu'il serait à souhaiter qu'elles fussent véritables.

Mal. imag. interm. 1 il n'est que de jouer d'adresse en

ce monde

Près de il y a on ne trouve que l'inf. avec à;

Mol. Comt. d'Esc. 2 il y a merveilleusement à profiter

Crit. 3 découvrir ce qu'il y peut avoir à redire

L'inf. pur se trouve près de il faut, puis près de il convient dans les deux exemples suivants:

Mol. Mal. imag. II 5 N'est-ce pas par le père qu'il convient commencer

M. de Pourc. I 8 aux remèdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle

Il convient de remarquer que Molière ne se sert de il convient que dans ces deux cas, tandis que le concurrent il faut est d'un emploi extrêmement fréquent. En examinant la langue des différents auteurs des XVI« et XVIP siècles il y a eu lieu de faire plusieurs foi.î' la même constatation. Pour les textes sur lesquels se base la présente étude, les chiffres suivants indiquent le nombre des cas où l'on a relevé la construction il convient + inf.

Myst. ()3, Cent nouv. 13, Commynes 0, Rab. 14, Marot 30, Hept. 0, Ronsard 3, Calvin 17, Mont. 0, Larivey 0, Brantôme 3, Racan 0, Scarron 0, Molière 2.

De même qu'autrefois il estuet*, il convient a donc cédé la place à leur synonyme à tous les deux, il faut. Or plus il convient est devenu d'un emploi restreint, moins le sens de «il est néce.ssaire» a trouvé de l'appui dans l'emploi personnel du verbe qui comporte une signiiîcation sensiblement différente; peu à peu le sens de «être convenable» s'est fatalement introduit aussi

' Cf. plus haut pp. 49, 58.

^ Cf. Kjellman, Construction p. 69 et ss.

86 Hilding Kjellman,

dans l'emploi impers. J'ai cru pouvoir constater dans Ronsard le premier exemple' de ce sens; je l'ai noté aussi dans Calvin, associé à une construction nouvelle; et avec l'ancienne construction, il est vrai*, je le trouve enfin dans le premier des exemples de Molière. Quand nous retrouverons ce verbe impers., il présentera le sens nouveau et la construction nouvelle. Le sens ancien associé à l'usage si fréquent de l'époque antérieure n'exerçant pas d'influence conservatrice, il a succombé, dans ces conditions nouvelles, à la force analogique tendant à introduire partout dans ces phrases l'inf. avec de. C'est de cette manière qu'il faut se représenter à mon avis la modification de sens et de construction qu'a subie ce verbe dans l'emploi impers. H vattt mieux.

L'analogie générale tendant à introduire l'inf. avec de a été assez forte pour amener dans 3 cas cette construction prés du premier inf. subordonné à ce verbe:

Mol. Avare III 1 II leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Avare III 4 i7 vaut mieux, pour vous, de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien Don Juan I 1 Suffit . . . qu'il me vaudrait bien mieux d'esfre au diable^.

L'inf, suivant le que comparatif, par contre, n'est pas encore précédé de de d'une manière conséquente. Nous avons relevé l'inf. pur dans 3 cas sur 10. Côte à côte, se trouvent des exemples tels que ceux-ci:

Mol. Fourb. 14// vatit mieux encore être marié qu'être mort.

Ani. méd. II 5 II vaut mieux mourir selon les règles, que de réchapper contre les règles.

• Dans son diclionaire françois-lalin, R. Estienne donnait, dès 1549, des exemples de il convient présentant, non seulement ce sens de «être convenable >, mais aussi la construction moderne:

il conuient prester & départir de ce qtte Dieu nous a donné, a ceulx

qui en ont nécessité il ne conuient point de faire aucune comparaison entre le père & le

filz de quelque chose que ce soit.

* D'après Haase, Grammaire p. 210 (§ 86 B), Molière omettrait intentionnellement la prép. avec il convient pour imiter un langage archaïque. C'est là une supposition qui me parait très probable. Cf. aussi Hamel, op cit. p. 87.

' Cf. Gallebt op. cit. p. 9.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 87

A quoi hon? subit aussi la même analogie. A côté de 3 exemples de l'inf. pur, ceux-ci présentent la construction prépositionnelle :

Mol. Fâch. III 4 A quoi hon de te cacher de moi?

Sic. 6 A quoi hon de dissimuler?

Près de il plaît, l'inf. sans prép. se présente dans les deux cas suivants:

Mol. Bourg, gent. III 3 Plût à Dieu l'avoir tout à l'heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu'on apprend au collège.

Dom Juan I 3 Vous plaît-il, dont Juan, nous éclaircir ces beaux mystères?

Voici les six exemples de la construction prépositionnelle:

Mol. Bourg, gent. III 10 Sachons donc le sujet d'un si bel

accueil.

H me plaît plus de le dire

Mal. imag. l b Je dois faire, mon père, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner

Méd. m. 1. I 2 î7 me plaît d'être battue.

Ec. d. m. I 2 Oh! que cela doit plaire de voir . . .

Fourb. I 3 Puisque vous le voulez, je veux bien essuyer mes 2)leurs, et j'attendrai d'un œil constant ce qu'il plaira au Ciel de résoudre de moi

Am. magn. I l La bassesse de ma fortune, dont il plaît M Ciel de rabattre l'ambition de mon amour.

L'usage hésite donc encore sur l'emploi de la préposition de devant un infinitif qui dépend de il plaît. D'après Vaugelas^ qui sur cette construction a fait une observation restée célèbre, il faut employer l'inf. avec de lorsque il plaît exprime une volonté absolue; on peut l'omettre quand le verbe impers, n'est qu'une formule «de civilité, de respect, et de cortoisie», et surtout quand de se trouve dans la suite de la phrase; il vaut mieux l'employer

' Op. cit. II p. 51.

88 Hilding Kjellman,

cependant lorsque cette répétition n'a pas lieu. Th. Corneille* et l'Académie* préfèrent en général l'emploi de la préposition, tout en admettant qu'on la supprime en terme de politesse.

A en juger par la manière dont Molière emploie ce verbe impers., la règle qu'a posée Vaugelas est arbitraire. Molière se sert de l'inf. sans prép. même pour exprimer une volonté absolue ; d'autre part, il emploie l'inf. avec de non seulement en terme de politesse mais aussi en cas de répétition de de. Aussi, l'Académie n'admet-elle en 1G94 que la construction prépositionnelle qui certainement sous l'influence de cette prescription autorisée est devenue de plus en plus règle générale. Toutefois, la langue moderne présente de temps en temps des exemples de l'inf. pur qui survit surtout dans la langue du Palais'.

L'irrégularité de l'usage chez Molière ressort des exemples suivants présentant la construction c'est + inf. + inf.:

Mol. Tart. IV 5 Et ce n'est pas pécher que pécher en silence

Et. IV 1 c^est me faire honte que de me tant prêcher

Et. III 1 Et que c'est battre Veau de prétendre arrêter

Dép. am. II 1 Ha! c'est me faire outrage,

Feindre à s'ouvrir à moi, dont vous avez connu

' Cf. Haase, Grammaire p. 210.

• Voici la manière dont l'Académie se prononce sur celle observation de Vaugelas: «M. De Vaugelas a fort judicieusement observé que quand on se sert du verbe plaire, pour marquer une volonté absolue, il est indispensable de le faire suivre de la particule de, ce qu'il faut tousjours faire, quoy qu'on la répète ensuite. Ainsi on doit dire, il me plaist de vous avertir de vos négligences, quoy que la particule de soit répétée dans cette phrase, & non pas il me plaist vous avertir de vos négligences. On ne demeure point d'accord que la faveur qu'il vous a })leu me faire, doive estre préféré à la faveur qu'il vo\is a pieu de me faire. Au contraire, cette dernière phrase paroist meilleure que l'autre. En général, quand plaire est employé comme un simple terme de civilité, il y a beaucoup d'occasions où l'on peut supprimer de, comme en cette phrase, je voudrais bien qu'il vous plust me faire l'honneur de me charger de ce soin. La particule de après plust, y mettroit je ne sçay quoy de rude qu'on doit éviter, je voudrais qu'il vous plust de me faire l'honneur de me charger de ce soin. Il y a un certain usage qu'on ne peut bien déterminer qui fait employer cette particule, ou la .supprimer quand il le faut». (Observations p. 349).

' Cf. Plattneb, op. cit. II: 3 p. 85.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 89

Dép. am. I 1 Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour, Je dirai, n'en déplaise à Monsieur votre

amour.

Que c'est injustement blesser ma prud-liomie

Fem. sav. IV 2 Mais vous traiter ainsi, c'est vous pousser

à bout

J'ai noté en tout 24 exemples de l'inf. pur pour 44 de l'inf. précédé de de, sans pouvoir constater dans aucun cas une différence de sens. Molière ne présente aucun exemple où l'inf. préposé soit précédé de la préposition de^. Cela est d'autant plus frappant que Vaugelas n'admet que cette construction*. D'après lui, de doit se mettre devant l'infinitif quand cet infinitif précède c'est. Au temps où écrivit Molière cela n'était évidemment pas l'usage général; la construction était probablement flottante, comme on hésite toujours sur l'emploi de de dans ces phrases. La grammaire moderne demande la construction avec l'inf. pur, il est vrai; mais chez les meilleurs auteurs, on trouve dans ce cas l'infinitif précédé de de".

Après ce que c'est = «ce que signifie», l'infinitif sujet est le plus souvent précédé de de; dans deux cas, la préposition manque; voici des exemples:

Mol. G. D. I 3 voilà ce que c'est d'avoir voulu épouser une

Demoiselle Mél. l 5 Et savez-vous, morveux, ce que c'est que d'aimer Et. II 10 Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père Ec. d. f. I 1 Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête

' C'est la même chose si le démonstratif est omis:

Mol. Tart. III 5 Et crois que voua la taire est vous faire une offense.

' Op. cit. II p. 431. Vaugelas s'exprime en termes très formels: «Quand l'infinitif précède le verbe substantif avec le pronom démonstratif ce, il faut mettre l'article de devant l'infinitif: autrement c'est une faute». L'exemple qu'il cite est celui-ci: H me semble qu'estre consolé de cette façon, c'est presque gagner autant que l'on a perdu. Et il ajoute: «Je maintiens qu'il faut dire, Il me semble que d'estre consolé, et que d'obmettre le de, ce n'est pas parler François: Tellement que cette remarque est essentielle pour la pureté de nostre langue, et non pas un simple raffinement dont on se puisse passer».

' Cf. Plattner, op. cit. II: 3 p. 83.

90 Hilding Kjellman,

J'explique l'absence de la préposition de la même manière que dans les phrases des types sbst. + cop. + inf. et adv. -t- cop.

Je ne poursuis pas plus loin ces recherches qui n'amèneraient que des répétitions. Il ressort de l'étude que je viens de faire de l'usage chez Molière, d'une part que, par rapport à l'époque préclassique et surtout par rapport au XVI* siècle, la construction de ces phrases a infiniment gagné en régularité, d'autre part que la préposition de n'est pas d'un emploi aussi général que de nos jours La dernière observation s'applique surtout à il convient, à il plait et à c'est à qn ainsi qu'aux locutions composées sbst. + cop. + inf. et c'est + inf. + inf. Mais nous avons pu constater aussi qu'en ce qui concerne l'emploi de la prép. de dans ces phrases, Molière est souvent allé plus loin que le français actuel; contrairement aux règles que pose la grammaire moderne, la construction prépositionnelle se trouve dans plusieurs cas près de il vaut mieux, à quoi bon, il me semble, il reste et il fuit + aâj.*

Le développement que présente la construction de ces phrases depuis la Renaissance jusqu'à nos jours a donc le caractère d'une forte régularisation. A mon avis, celle-ci doit être attribuée à l'influence des grammairiens; j'en ai donné, dans ce qui précède plusieurs exemples et j'y reviendrai dans le dernier chapitre pour faire voir cette influence dans son ensemble. Le résultat de l'évolution, dont j'ai essayé de caractériser les débuts dans un travail précédent et dont les phases postérieures sont retracées dans la présente étude, est celui que constate toute grammaire moderne. D'une manière générale, tout inf. faisant partie d'une locution impers, ou jouant le rôle de sujet postposé doit être précédé, de nos jours, de la prép. de. La règle comporte des exceptions de deux espèces. D'une part, l'inf. pur se maintient près des locutions impersonnelles dont l'usage est ancien et invétéré ou qui ont nettement le caractère de verbes de modalité; c'est le cas de «7 faut, il vaut mieux, à quoi bon, il fait + ndj. ainsi que de il plaît dans les quelques cas présentant toujours l'ancienne cons-

' Cf. ci-dessus p. 81.

* Cf. Haase, Grammaire p. 297.

Construction de l'inf. dit sujet logique en français. 91

traction pure. D'autre part, la prép. à figure toujours dans les phrases où le sens en dépend, où pour ainsi dire la préposition est d'une valeur constitutive pour la construction, et encore où son emploi est appuyé par des analogies si fortes qu'une construction nouvelle n'a pu s'introduiie. Dans ce groupe, je compte il tient, il y a, il est et il reste; dans les phrases, dont fait partie ce dernier verbe impers., le maintien de à doit à mon avis être attribué à la construction personnelle synonyme (cette question reste à examiner) ainsi qu'aux constructions du type il est, il y a + inf. avec à.

Page 1