ACTE PREMIER
LUCIEN
Tu vois! — Va, ma pauvre amie, tu as beau vouloir mettre ton bonnet sur l'oreille, il te retombera toujours sur les yeux.
ANNETTE
Signe particulier?
LUCIEN
Un grain... de jalousie.
ANNETTE
Elle t'aime donc?
LUCIEN
Ta surprise m'honore; mettons, si tu veux, que sa jalousie soit une petite flatterie dont elle me régale pardessus le marché; cela n'a rien qui me choque... seulement, hier elle m'a trop flatté; j'ai vu le moment où elle me cassait l'encensoir sur le nez...
ANNETTE
' Est-ce qu'elle te bat ?
LUCIEN
Je le lui ai formellement défendu.
Par où cette fille-là peut-elle te plaire?
LUCIEN
Par un point capital : c'est un sauvageon, et ils deviennent de plus en plus rares. Si tu voyais les autres, on dirait des élèves de Saint-Denis. — Alors, autant se marier tout de suite, n'est-il pas vrai?
ANNETTE
Comment! le bon ton fait de tels ravages dans ce monde-là?
LUCIEN
Mais oui. Tandis que le.4 femmes comme il faut s'é\er-
tuent à avoir l'air de biches, les biches s'évertuent à avoir Tair de femmes comme il faut; c'est un chassé croisé avec égal succès de part et d'autre. Tiens, par exemple, Navarette à la ville...
ANXETTK.
Navarette elle-même ?
LUCIEN
Oui, cette même Navarette qui est si fantaisiste sur les planches, à la ville elle a toutes les manières de l'ancienne cour.
ANNETTE
M. d'Estrigaud l'a dressée.
LUCIEN
Gomme pour lui. Quand ce gaillard-là se mêle de l'éducation d'une femme, je te réponds qu'il y paraît. Il n'y a qu'Aurélie qu'il n'ait pas pu styler : réfractaire aux belles manières, celle-là!
ANNETTE
II a été aussi l'amant de M"* Aurélie ?
LUCIEN
De qui n'a-t-il pas été l'amant, le bandit?
ANNETTE
Ah!
LUCIEN
Et il faut le voir, ma chère, avec ses anciennes amours I admirable ! paternel et magnifique ! il a toujours à leur service un bon conseil et un billet de mille francs... sans intérêts. Aussi, elles l'adorent toutes, et il les fait marcher au doigt et à l'œil... ah ! c'est un homme fort !
ANNETTE
Très-fort.