CHAPITRE m
Définition de la contagion. Elle a lieu de trois manières : par contact immédiat , par contact médiat et par infection miasmatique. Circonstances où elle est bornée au contact: gale, syphilis et autres; Circonstances dans lesquelles les trois modes de propagation se font reconnaître : variole, rougeole, typhus, peste, fièvre jaune, choléra asiatique, etc. Conséquences de ces faits. Conservation et naturalisation des maladies contagieuses chez les peuples civilisés. Moyens dè les détruire. Remarques sur leur existence , leur durée, leur décroissement et leur anéantissement, fournies par les faits «t surtout par l’extinction de la lèpre-
Toujours dans Tobjet de mettre de la clarté dans celte discussion, définissons d’abord la contagion. On appelle ainsi la funeste faculté dont jouit une maladie de se reproduire sur une per- . sonne en santé par'le contact immédiat de l’individu qui en est atteint, ou médiat, c’est-àdire par l’attouchement des objets qui ont été imprégnés par lui du principe reproducteur du mal. Quel que soit celui de ces deux modes qui
^ît élë employé, il est certain que l’efTet qui en résulte sur un individu sain qui a été soumis à cette épreuve , c’est l’explosion plus ou moins prompte d’une maladie identique à celle du sujet malade.
Prenons pour type de ce genre de fait une maladie à laquelle personne, que je sache, ne conteste le caractère essentiellement contagieux, je veux parler de la gaie. Cette affection est, comme on sait , un exanthème , ou éruption cutanée, produit par de petites pustules qui occasionnent un prurit insupportable. On a ignoré long-temps la nature et la cause matérielle de cette maladie ; tout ce qu’on en savait , c’est qu’elle se transmettait d’un individu à un autre par leur contact mutuel ou encore par l’attouchement des linges ou des différens tissus ayant servi à l'usage d’un galeux. Mais aujourd’hui tous les médecins sont à peu près d’accord que la cause matérielle du mal est un être organisé, parasite, un animal microscopique, un ciron appelé Acarus scabiei ^ qui s’attache à la peau humaine où il fixe son domicile, s’y colonisant et s’y multipliant, pour ainsi parler, comme sur une nouvelle patrie, La gale, sous ce rapport, ressemble donc à la maladie pédiculaire, et n’en diffère que par l’insecte qui est l’agent du mal.
Le ciron de la gale pénètre-t-il par les pores
daus les vaisseaux absorbans cutanés qu’il parcourt pendant un certain trajet, pour s’arrêter et s’y établir; ou est-il lui-même, comme les taupes, l’artisan du chemin qu’il parcourt sous l'épiderme, ainsi qu’on l’a prétendu? Tout porte à croire que c’est par le premier mode qu’il s’insinue dans la peau; et cette manière de voir, fondée sur l’analogie des autres maladies contagieuses, servirait encore à expliquer ces vastes abcès dans le tissu cellulaire qu’on observe assez souvent chez des galeux où la maladie est ancienne. Quoi qu’il en soit , rien n’est plus avéré et plus prouvé que la contagion de la gale, et sa, propagation par cette seule voie est pour l’homme une vérité triviale, qui, cependant, n’a pas empêché que des médecins recommandables ne l’aient décrite quelquefois comme procédant d’une cause épidémique. Il en est de la gale comme de toute autre vermine qui s’attache à la surface cutanée de l’espèce humaine; l’excessive propreté dans le linge et le vestiaire en sera toujours le moyen préventif le plus certain, tout commedes corps gras, huileux, les médicamens sulfureux et mercuriaux en sont toujours le moyen curatif le plus certain, par la raison toute simple que ces médicamens sont de véritables poisons pour tous les insectes.
Ne pourrait-on pas, par analogie, inférer du
îuotle de contagion de la gale et de la connaissance de Tanimalcule qui eu est la cause matérielle que d'autres maladies contagieuses pourraient bien être aussi le résultat d’un fait semblable? Quelques auteurs l’ont pensé, entre autres Hahnemann, pour le choléra -morbus de l’Inde, avec cette difiérence toutefois que le docteur oméopathe suppose que ces animalcules microscopiques voyagent dans l’air , d’où ils s’abattent sur l’espèce humaine pour y développer l’épidémie cholérique. Il n'y aurait sans doute rien d’absurde à prendre pour prototype de toutes les contagions possibles cette existence d’animalcules invisibles, ou du moins inaperçus jusqu’à ce jour, se dégageant ou faisant une atmosphère à la surface des corps malades; mais, outre que cette hypothèse, qui est tout-à-f'ait gratuite dans l’état actuel de nos connaissances, si elle est juste, ne ferait que satisfaire notre curiosité, elle n’éclairerait en rien la question dé la contagion , qui est suffisamment justifiée par les faits.
La maladie syphilitique est également une affection essentiellement contagieuse, mais sa contagion diffère de celle de la gale en ce qu’elle ne peut avoir lieu que par le contact du principe contagieux à la surface des membranes muqueuses ou sur les tissus dénudés, et cependant, malgré cette circonstance, qu’il était d’abord si facile
de constater, on sait quelles nombreuses controverses ont existé parmi les anciens médecins sur le mode de propagation de la maladie vénérienne ; et le poème de Frascator sur la syphilis, ainsi ' que le traité d’Aslruc sur la même matière , attestent suffisamment que, lors de son apparition, les médecins contemporains ne manquèrent pas de considérer ce nouveau fléau comme épidémique, et de l’attribuer à la colère céleste.
Lorsqu’on rapproche et qu’on compare les rêveries et les hypothèses imaginées pour expliquer l’origine et le mode de propagation de cette maladie, qui est, cependant, si exclusivement contagieuse; lorsqu’on voit qu’on accusait l’air atmosphérique, qui était assurément bien innocent, de renfermer des souillures génératrices du fléau ; qu’on appelait en témoignage de cette assertion les inondations de l’Italie par le débordement de ses fleuves, les éruptions du Vésuve, les tremblemens de terre , les épizooties , les passages de certains oiseaux étrangers, l’apparition de nombreux essaims d’insectes ailés inconnus, sans en excepter aucun météore, et qu’enfin on recourait en outre à toutes les superstitions de l’astrologie judiciaire, qui jouissait alors d’un grand crédit-, lorsqu’on compare, dis-je, tous les écarts de l’esprit humain , tolérables au quinzième siècle, avec ce qui se passe aujourd’hui h l’occa-
sion du choléra asiatique , on regrette de ne pas être de nouveaux Epiménides et de n’avoir pas oublié ou ignoré tout ce que les sciences physiques ont répandu de lumières sur nos connaissances depuis cette époque de ténèbres. L’esprit humain en médecine serait-il donc condamné j malgré ses efforts et ses progrès dans les sciences accessoires, à rester toujours dans l’enfance, lorsque le moment est venu d’en faire d’utiles applications. Je livre ces réflexions aux anti-contagionistes , et j’adresse la question aux sectateurs de l’école physiologique.
- La maladie qu’on appelle la rage , et à laquelle on ne peut non plus contester le caractère contagieux, ne reconnaît d’autre mode de transmission que celui de l’inoculation , c’est-à-dire l’insertion du virus rabique existant dans la bave de l’animal enragé dans une solution de continuité de nos tissus.
Mais il est un troisième mode de contagion bien plus subtil et bien plus perfide que ceux que nous venons de mentionner, je veux parler de l’infection miasmatique. On caractérise ainsi une émanation d’un principe quelconque qui, se dégageant sous forme gazeuse de la périphérie des malades , forme autour d’eux une sorte d’atmosphère pestilentielle, susceptible d’être résorbée par ceux qui les approchent ou qui les soignent, et de pro-
dulre chez eux la même maladie : tels seraient les modes de propagation on de transmission des fièvres typhodes, de la peste orientale, de la fièvre jaune et du choléra indien, et c’est précisément sur ce point de doctrine d’une haute importance que les opinions des médecins sont divergentes; et qu’on les voit, sous ce rapport, se diviser en deux sectes, que je suppose également de bonne foi, et dont l'une est en faveur de la contagion infectionnaire et l’autre contre cette contagion.
Les partisans de la première opinion sont désignés, ainsi qu’il a déjà été dit, sous le nom de contagionistes, et les autres sous celui d’anticontagionistes. Il est bon de remarquer que les premiers diffèrent entre eux par une nuance d’opinion tjui est de peu d’importance, mais qu’il est cependant bon de connaître; savoir : les uns pensent que , dans tous les cas de maladies contagieuses, il faut toujours le contact médiat ou immédiat des individus ou des objets contaminés, pour que la transmission de la maladie ait lieu; et les autres, au contraire, sont de l’avis que les miasmes dégagés des corps malades peuvent circuler dans l’appartement qu’ils occupent et être ainsi résorbés à distance sans qu’il soit besoin de contact. On voit que ceux-ci ne font que donner à la contagion une plus grande sphère d’action que ceux-là.
Quant aux anti-contagionisles , il rcsuUe de leur doctrine qu’il n’existe, à proprement parler, d’autres maladies contagieuses que celles qui sont exanthématiques , et ils nient pour les autres toute espèce de contagion, en se récriant contre les mesures sanitaires préventives, instituées par les gouvernemens pour se mettre à l’abri de leur meurtrière invasion. Il est bon de faire observer que parmi les anti-contagionistes, il y a aussi une nuance d’opinion ; tous à la vérité attribuent à des causes occultes, inhérentes à l’air atmosphérique, l’élément qui fomente et entretient les grands fléaux des maladies populaires, mais il en est parmi eux qui admettent que le gros de l’épidémie est un foyer d’infection auxiliaire à la cause épidémique, qui favorise singulièrement l’extension de la maladie. Nous allons examiner avec impartialité et sans prévention ces diverses doctrines, en les soumettant à la confrontation des faits, pour en .déduire, autant qu’il sera en notre pouvoir, les traits caractéristiques de la vérité. J’ai déjà dit plus haut que des maladies épidémiques qui n’avaient d’abord aucun caractère contagieux pouvaient, dans des circonstances données, revêtir ce caractère et se propager ensuite à l’infini par la communication des individus sains avec les malades, et j’ai cité pour exemple les fièvres et les dyssenteries lyphodes; j’ai
aussi parlë des endémies graves régnant habituellement vers les embouchures des grands fleuves qui-, prenant leur naissance dans les régions tropicales, ou les traversant, sont sujets à des débordemens réguliers par l’effet de la saison des pluies temporaires qui ont lieu annuellement dans ces régions; et nous avons vu également que dans des circonstances qu’il ne nous a pas été possible de déterminer, mais cependant présumables, ces endémies revêtaient un caractère de fureur en vertu duquel elles acquéraient en quelque sorte une force génératrice ou reproductive qui les rendait susceptibles de se trans- . porter par la eommunication des hommes bien ati-delà de la sphère d’activité des causes locales qui les ont produites, et cela même au point de leur faire faire le tour du globe, ainsi que cela a eu lieu pour le choléra de l’Inde. Voyons donc actuellement comment on peut concevoir le mécanisme d’une pareille propagation; invoquons surtout les faits, à l’appui et pour preuve de la théorie.
Il n’est pas douteux, et toutes les circonstances le prouvent, que la variole et la rougeole sont des maladies irréfragablement transmissibles par contagion , et que la première l’est en outre par voie d’inoculation. Or, comment concevoir la propagation de la variole par le simple contact
du malade ou des objets contaminés par lui , ou* seulement par l’approche de son corps , sans admettre qu’il s’exhale autour de lui une émanation spéciale, atomistique , qui n’est en quelque sortequ’un attouchement de plusieurs milliers d’embryons varioliques, lesquels n’ont besoin pour se* développer, comme les semences des plantes, que de trouver un local qui leur convienne; or, ce local^ c’est l’homme sain, encore vierge de cette maladie, et c’est ainsi qu’ont lieu toutes les épidémiesvarioleuses qu’on a attribuées pendant si longtemps à un principe spécial, disséminé dans l’air atmosphérique. Assurément, tous les médecinssont aujourd’hui d’accord sur ce point que lesépidémies de varioles ont essent-ielleraentlieu par la voie de la contagion, et cependant, avant que ce fait de la contagion fût éclairci, l’opinion dominante était que les varioles étaient de nature épidémique. On peut s’édifier à cet égard par la lecture des ouvrages de Sydenham, Huxham , Zimmermann , Stoll, Dehaen et de tous les observateurs qui ont écrit sur celte maladie; l’on voit chacun de ces auteurs chercher la cause des épidémies varioleuses dans la constitution présente de l’atmosphère, et, prévenus qu’ils étaient que cela ne pouvait avoir lieu autrement, ils n’étudiaient pas ailleurs que dans certaines conditions de l’air et des vents régnans les singulières
anomalies que présentait aussi quelquefois, à régal du choléra, la marche de ces épidémies , telles que l’existence de la maladie dans un seul quartier d’une ville pendant que tout le reste en était exempt, ou bien dans toute l’étendue de celle-là, à l’exception d’un petit coin; ils se servaient aussi des mêmes argumens pour expliquer ces sauts, ces ricochets que présentait souvent le spectacle de ces épidémies , sans tenir aucun compte des communications entre les habitans des diverses contrées atteintes ou épargnées par la maladie. Certes il serait considéré comme bien en arrière de la science le médecin qui viendrait aujourd’hui professer une semblable hérésie.
Il en serait de même de celui qui , sur la connaissance du fait que la vaccine, qui n’est que la variole modifiée, n’est pas transmissible par contact, soutiendrait aussi que la variole sa mère n’est pas contagieuse.
Je ne parlerai point ici de l’origine de cette alfection, inconnue aux Grecs et aux Romains; je dirai seulement qu’à son apparition en Europe au sixième siècle elle fut généralement considérée comme une maladie tout-à-fait nouvelle et inobservée jusques-là. Les annales de la médecine, celles des voyages et même l’histoire des peuples, s’accordent tous à dire que, partie de l’Arabie ou de l’Ethiopie, sans qu’on puisse
en assigner le berceau, elle a été, én quelque sorte, transportée à dos d’homme dans les différentes contrées du globe où, après avoir éclairci effroyablement les populations, elle a depuis établi son domicile de manière à pouvoir y renouveler ses fureurs presque chaque année.
Sans nous enquérir non plus de la cause qui a produit primitivement cette maladie éminemment contagieuse, ce qui nous intéresse le plus c’est de savoir comment elle jouit du funeste privilège de ne jamais s’éteindre et de toujours se renouveler lorsqu’on la croit anéantie. La solution de cette question doit nécessairement avoir pour résultat la possibilité d’en purger l’humanité. Or, voici comment on conçoit le renouvellement des épidémies varioleuses auxquelles l’air atmosphérique reste entièrement étranger. Supposons que la petite vérole règne épidémiquement dans une contrée pendant les chaleurs de l’été, elle ne manquera pas de diminuer et de s’éteindre aux approches de l’hiver, et une circonstance qui concourra sans doute à cette extinction, c’est qu’on quittera les vêtemens d’été pour revêtir ceux d’hiver; mais au printemps suivant, la reprise de ces vêtemens, la plupart contaminés , la répandra de nouveau parmi les enfaus qui n’auront point encore éprouvé son atteinte , et l’épidémie recommencera-, et, réciproquement, si l’épi-
ddmie a eu lieu dans l’hiver, parla même cause , l’hiver suivant la maladie renaîtra , et c’est ainsi que cette affection s’est naturalisée au point de se perpétuer chez tous les peuples civilisés. Il suit évidemment de ces considérations aussi simples que justes que l’on pourrait raisonnablement espérer d’éteindre pour jamais la petite vérole (i) , même sans le secours de la vaccine , en employant les mesures de précaution et les moyens désinfectans qui seront conseillés plus bas contre le choléra.
Toutes ces réflexions sont applicables à la rougeole ainsi qu’à toutes les maladies contagieuses ambulantes qui ravagent l’espèce humaine.
Une nouvelle question se présente encore ici à l’occasion de la petite vérole, et cette question est également applicable à toutes les maladies contagieuses, passées, présentes et futures , savoir: le principe générateur de ces affections est-il susceptible de s’atténuer, de s’amoindrir et de perdre enfin les qualités délétères qui les caractérisent si éminemment à l’époque de leur apparition ou même de leur invasion chez un peuple qui en est encore vierge? Voici à cet égard ce que l’ob»
(i) Cette opinion est aussi celle du docteur Robert, de Marseille, dans son mémoire ayant pour titre : Vues nouvelles sur la vaccine. Marseille, 1829.
servalion et l’expérience ont appris. La lèpre, dans l’Orient, est, sans contredit, la maladie la plus anciennement reconnue pour contagieuse , puisque le législateur des Hébreux, Moïse, avait fait à son occasion les lois et les règlemens les plus sévères à l’effet de séquestrer ceux qui en étaient atteints du reste de la société, ce qui ne doit laisser aucun doute sur son véritable caractère. Eh bien ! elle n’avait point encore perdu ce caractère, lorsque, à la voix de Pierre l’Ermite, les peuples de l’Occident, fanatisés par leurs sentimens religieux se croisèrent et se ruèrent avec fureur pour aller conquérir la terre sainte et la délivrer du joug des Musulmans. Tout le monde sait que les guerriers chrétiens ne rapportèrent de ces déplorables expéditions que les tristes trophées de la peste et de la lèpre, deux horribles fléaux , au premier desquels succomba S‘-Louis sur une terre étrangère, au moment de son retour dans sa patrie , et dont le second eut pour résultat d’apporter chez des peuples qui en étaient exempts la maladie la plus horrible qui ait jamais affligé l’espèce humaine par la longueur de sa durée et par la dégradation successive des organes.
Cette maladie, évidemment contractée par la communication des chrétiens avec les habitans de l’Orient, a conservé encore pendant deux ou
trois siècles sa faculté reproductive avec une grande force d’activité puisque, dans ces temps d’ignorance, on eut le bon esprit de créer des hôpitaux particuliers ( qu’on appelait maladre^ries ou léproseries ) , dans lesquels on séquestrait avec le plus grand soin les lépreux du reste delà société, et bien que cette mesure ait assurément beaucoup contribué à l’extinction de cette maladie, il n’en est pas moins vrai que l’on doit aussi attribuer une partie de ce résultat au progrès du temps, et peut-être aussi à l’existence de quelqu’autre maladie vénéneuse parmi l’espèce humaine, telle que la vérole qui, en changeant les dispositions des organes, peut avoir détruit leur impressionnabilité au venin lépreux ; ce qui le ferait présumer , c’est que la lèpre a aussi bien disparu de l’Orient que de l’Occident, et que, si l’on en voit encore aujourd’hui quelques cas, ils sont rares, sporadiques et disséminés, sans aucune faculté transmissible.
J’ai eu moi-même , durant une pratique de trente ans, l’occasion de voir des échantillons de toutes les espèces de lèpres; savoir : de la lèpre blanche des Grecs, dans laquelle le corps et le cuir chevelu se couvrent d’une croûte farineuse, semblable à du plâtre, que j’ai reconnue être formée de phosphate calcaire ; le sujet qui en était atteint était une jeune personne de quinze ans, et elle a
succombé à celte horrible affection , dans le dernier degré de marasme squelétique après avoir passé graduellement par toutes les dégradations des systèmes cutané, musculaire et osseux, au point qu’à l’ouverture de son corps les os des membres, convertis en cartilages, n’étaient plus distincts des muscles qui ressemblaient à un ciment durci et lardacé,au moyen duquel la peau, racornie comme du parchemin , dépourvue de tissus cellulaires, se trouvait intimement collée aux os. J’ai vu aussi la lèpre rouge, la lèpre tuberculeuse, l’éléphantiasis , et tous les malheureux qui en étaient atteints ont succombé à la longue, après avoir perdu la sensibilité, et avoir passé, malgré tous les efforts de l’art , par tous les degrés de dégradation observés et décrits parles auteurs anciens qui nous ont laissé les meilleurs documens sur la lèpre contagieuse ; et cependant, malgré qu’on ne prît aucune précaution dans les soins qu’on prodiguait à ces malades, dont deux appartenaient à des familles aisées, personne n’a contracté leur maladie.
Je rappelle ces faits pour démontrer que ce serait mal raisonner que d’en conclure que la lèpre n’a jamais été une maladie contagieuse, et qu’ils étaient dans l’erreur ceux qui l’avaient considérée comme telle, ainsi que l’ont prétendu quelques auteurs. Voilà comment il arrive sou-
vent qu’on tiré de fausses inductions de faits vrais et positifs; voilà comment naissent les controverses en médecine, lorsqu’on ne tient aucnu compte des circonstances qui peuvent modifier ou changer entièrement les conséquences de faits qui sont semblables. La vue du cratère d’un volcan éteint, l’existence des laves et des balsates qui en ont été le produit, ne prouvent pas que ce volcan n’a jamais été enflammé; elles démontrent, au contraire, une opinion toute opposée. Or , la lèpre est aujourd’hui un volcan pestilentiel éteint pour l’humanité , et ce qu’il en reste ne semble exister que pour nous retracer l’image vivante de cette affreuse maladie.
Il en serait de même si un jour, par les progrès du temps ou par d’autres circonstances incalculables, comme, par exemple, le croisement d’un autre venin contagieux, venait à s'éteindre la petite vérole, et qu’il n’en restât plus que quelques cas sporadiques intransmissibles ; on ne pourrait pas conclure de ces faits isolés et éloignés de notre époque que la maladie n’est pas aujourd’hui et n’a jamais été contagieuse, lorsque tous les faits sont concordans pour établir cette éternelle vérité.
Ainsi donc, d’après l’exemple que nous fournit la lèpre , U n’est pas douteux que les maladies contagieuses finissent pars’user et disparaître, ou
du moins par perdre leur caractère extensible par communication. La petite vérole a également beaucoup diminué de sa fureur chez les peuples où elle est le plus anciennement naturalisée; cependant, il est vrai de dire que ses épidémies, subordonnées aux constitutions atmosphériques, ont toujours éprouvé, et éprouvent encore de l’influence de cette cause, une grande variation dans les degrés de la mortalité , de sorte que tout annonce que cette maladie n’est pas près de s’éteindre, à moins que tous les peuples de la terre ne s’entendent pour ajouter à la vaccine les moyens préventifs propres à anéantir toutes les maladies contagieuses miasmatiques.
Il n’est pas non plus douteux que la syphilis s’est aussi beaucoup ralentie dans ses fureurs, soit par les progrès du temps, soit par les méthodes de traitement. Toutefois, il est difficile de prévoir quand l’humanité en sera délivrée , à moins qu’on emploie aussi, pour empêcher sa propagation , les moyens préventifs propres à neutraliser le germe virulent au moment du contact et de sa transmission.
On ne peut rien non plus décider encore sur l’extinction des autres principes contagieux qui, sous le nom d’épidémie, sont en possession de ravager passagèrement l’espèce humaine. La permanence des foyers d’infection de la peste
orienlaîe, de la fièvre jaune qui, aujourd’hui, s’est naturalisée en Amérique, parce quelle y a trouvé des élémens propres à l’entretien de sou existence, et, enfin, du choléra indien, ainsi qu’il a été dit plus haut, doit faire craindre, avec raison, qu’il n’y ait rien à attendre de la nature pour l’extinction de ce fléau , et que, par conséquent, l’homme, pour atteindre ce but, ne peut compter que sur les ressources de son génie et de ses précieuses découvertes pour combattre l’ennemi de son existence. Mais , je le répète , il faudrait pour cela le concours de tous les gouverneraens et un ensemble d’exécution que, toutefois, l’on peut espérer de voir se réaliser un jour dans la grande famille européenne.
En voilà bien assez , je pense , pour éclairer l’importante question de la nature du choléra j cependant, il m’a semblé qu’il n’y avait rien à retrancher sur ce qui vient d’être dit relativement à la contagion , à l’occasion de celle du choléra de l’Inde. Lorsqu’on voit une question aussi simple que celle de la contagion s’embrouiller et s’obscurcir de manière à devenir inextricable par les controverses des savans , par le doute devS académies et par les hésitations ou l’inertie des gouvernemens, qui agissent sous la direction des hommes en crédit dont ils invoquent les conseils, on est bien forcé de remonter aux principes pour
dissiper les nuages qui obscurcissent la vëritë. Or, si on a bien retenu tout ce qui a été dit précédemment sur les causes prochaines des maladies en général et sur celles des maladies contagieuses en particulier, lesquelles font partie de la classe que j’ai nommée toxicogénée, on considérera toutes ces affections comme le résultat de l’introduction dans noire économie d’un venin subtil spécial, en un mot, comme un véritable empoisonnement dont il est plus facile de se préserver que d’en anéantir les effets.
Faisons actuellement l’application de toute cette doctrine au choléra, et voyons si cette effroyable maladie dépend de principes occultes disséminés et répandus dans l’air atmosphérique, ainsi qu’on le prétend , ou si , au contraire , ce n’est pas plutôt une maladie contagieuse , qui , née sur les bords du Gange ou de l’Ava, a été transportée dans nos climats par les relations commerciales et politiques des peuples, et par les migrations de voyageurs.