‹ La contagion du choléra-morbus de l'Inde dénoncée et démontrée par les faits et le raisonnementChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le choléra indien est contagieux La première preuve c’est son transport dans des lieux aussi éloignés de son origine, dans des climats si différens et d'une température si disparate. Il n’a aucun rapport , quant à sa nature , avec le choléra indigène. Le premier , endémique habituellement aux bouches du Gange , prend quelquefois le caractère contagieux , et alors il se propage au loin par la voie de la contagion. Sa transmissibilité a lieu par le contact médiat ou immédiat et l'infection miasmatique. Théorie de la formation de la contagion, de sa propagation par l’absorption du principe contagieux par des individus sains. Description du choléra indien , ses causes, son prodrome, son invasion, ses symptômes, son diagnostic. Preuves lumineuses de son caractère contagieux. Réfutation des allégations contraires à cette ■ opinion. Indications curatives que présente la maladie. 11 vaut mieux la prévenir que d’avoir à la combattre.

Après avoir lu les differens mémoires et monographies publiés ou traduits par les médecins français sur le choléra, il m’en était resté une

opinion bien arrêtée, savoir, que cette maladie était éminemment de nature contagieuse et qu’elle

parcourait le globe par la voie du commerce et les relations aujourd’hui si multipliées que l’industrie et les besoins d’agrandir le cercle des jouissances sociales ont établies entre tous les peuples.

Il ne me serait certes jamais venu dans la pensée qu’une épidémie dont le berceau est bien connu , et dont le foyer est dans le voisinage des tropiques, pût trouver les mêmes élémens de causalité et dans la zone torride, et dans la zone glaciale; que les circonstances atmosphériques, si difTérentes dansles deux climats , pussent néanmoins donner lieu aux mêmes effets, et cela, au point que la maladie dont il s’agit ait pu conserver sa constitution native ou originelle dans un tel degré d’identité qu’il y ait une ressemblance parfaite I dans sa description laite au Bengale, et dans celle recueillie dans la Sibérie , sans que la diversité du climat ait en rien altéré ses traits primitifs. I Cette conformité exacte entre la maladie indi- I gène et la maladie exotique était pour moi le I cachet indélébile de la contagion, et j’applaudis- I sais fort aux mesures préventives prises par le s gouvernement pour s’opposer à l’irruption de ce fléau dans notre populeuse et brillante patrie: telle était la disposition de mon esprit, lorsque parut le rapport sur le choléra-morbus lu à l’Académie royale de médecine les zG et 3o juillet 1 83 1.

Déjà, dois en convenir, je n’ignorais pas qu’il existait dans cette assemble'e savante des ennemis déclarés et obstinés de toute contagion miasmatique, et cela, sans doute, parce que leur opinion était étayée sur des faits recueillis au foyi'r des maladies contagieuses, lorsque , ainsi que je l'ai dit plus haut, ces maladies étaient réduites à leur seule force endémique; mais je n'aurais jamais imaginé que celte opinion pût jeter d’aussi profondes racines parmi les membres qui font la gloire et l’ornement de cette assemblée; c’est cependant ce dont je n’ai pas tardé à me convaincre par la lecture de ce rapport , d’ailleurs plein de faits et d’érudition, et dans lequel on trouve tout aussi bien les choses favorables que celles défavorables à la contagion.

Cette impartialité dans l’exposition des faits, tout en prouvant qu’il n’y avait sans doute pas unité dans les idées théoriques des membres de la commission, a été toutefois pour moi un motif de consolation à l’égard des conclusions dubitatives qui terminent cet écrit, et me laissait l’espérance que le gouvernement, inébranlable dans ses intentions, dans lesquelles il devait être conseillé par des hommes de l’art en crédit, ne rabattrait rien de la rigueur de ses mesures sanitaires, et qu’aiusi , nous étions fondés à ne pas craindre l’invasion du mal. Mais je me suis encore trompé

dans mes prévisions et tout le contraire de ce que j’espérais est arrivé; le choléra a sauté d’un seul bond de Londres à Paris, et il nous est venu ainsi d’un lieu d’où nous avions le moins à craindre son invasion à cause du bras de mer qui sépare la grande Bretagne de la France, et à la faveur duquel il était si facile d’exécuter ponctuellement toutes les mesures sanitaires préventives prescrites par la loi du 3 mars 1822 et par l’ordonnance du 7 août de la même année, mises en vigueur par une nouvelle ordonnance du 16 août i83i.

Sans rechercher ici quelle a été la cause du relâchement de ces mesures, si relâchement il y a eu, ou bien si la maladie s’est introduite furtivement et en échappant à la surveillance de ceux qui étaient préposés à la garde de ce littoral , connaissance qui ne change en rien l’état de la question, je ne puis m’empêcher de faire ici l’aveu que la connaissance de cet évènement ne fait que contirmer davantage mon opinion en faveur de la transmission de cette maladie par la voie de la contagion, et il me sera sans doute permis de tirer de ce seul fait la première preuve de cette doctrine. Comment, en effet, imaginer qu’une maladie parfaitement semblable à celle qui règne à Londres et dans différentes contrées de l’Angleterre ait fait tout-à-coup explosion à

Paris, sans laisser sur la route qu’elle a parcourue aucun vestige de son passage ni même dans la direction d’aucun rayon de cette ville , à moins d’admettre que le germe morbide ou l’étincelle de l’infection ne soit arrivé des lieux infectés, transporté par des voyageurs ou bien par des objets contaminés. Ce n’est point ainsi que se conduisent les maladies épidémiques; elles s’étendent ordinairement en irradiant, dans la direction des v-ents et sous l’influence des agens atmosphériques du lieu qui est le théâtre de l’épidémie, dans les lieux circonvoisins , de manière à laisser sur tous les points de leur passage, rapide ou lent, les traees les moins équivoques de leur existence malfaisante,

La prompte multiplication du mal dans cette immense ville est une nouvelle preuve de son caractère contagieux, et c’est ainsi que, sans aucune cause physique apparente ou appréciable dans l’air atmospliérique, elle a pullulé ( c’est le mot), d’une manière effroyable, d’abord dans les classes ouvrières, qui vivent agglomérées dans les ateliers ou entassées dans d’étroits apparteinens, circonstance si favorable à l’action de la contagion. Et qu’on ne dise pas que le défaut de propreté et l intempérance sont les uniques causes de cette prédilection de la maladie pour la classe indigente ; sans doute , les infractions à l’hy-

giène peuvent bien aider à la contagion', ainsi que nous le verrons plus bas, mais qu’on ne s’y trompe pas , elles ne peuvent donner naissance, à point nommé, à une maladie spéciale et identique chez tous; il faut pour cela, de toute nécessité, la présence d’une semence ou d’un levain spécial qui régénère le mal dont il émane. Ainsi, pourquoi dans cette circonstance est-ce plutôt le choléra qu’une autre affection qui s’est engendré chez ces ouvriers dont on blame-la malpropreté et l’intempérance ; pourquoi pas aussi bien la petite vérole,- la rougeole, la peste du levant ou toute autre maladie sporadique ou endémique? pourquoi ! c’est qu’il va sans dire que là où l’on sème du blé il ne peut' pas ven-ir du riz, et que chaque semence doit porter son fruit. Or, ce n'est point les causes hygiéniques qui- sont ici génératrices du mal, elles y sont au contraire totalement étrangères; mais bien le germe contagieux.

Abordons maintenant l’histoire générale- du choléra telle que tous les observateurs se sont accordés à la décrire , et nous en tirerons une nouvelle série de preuves les plus lumineuses que la maladie n’est pas épidémique dans le sens qu’on doit entendre le mot épidémie, mais bien contagieuse»

Le choléra-morbus , qui fait l’objet de celte dissertation , est une affection spéciale , sui

generis f qu’on voudrait mal à propos confondre avec le choléra sporadique de nos contrées, ainsi que nous allons le démontrer. La patrie de celui-là a de tout temps été les bords du Gange, dans le Bengale, ou les rives de l’Ava, dans l’empire des Birmans; c’est là principalement que règne, de temps immémorial, cette cruelle maladie, c’est là qu’elle exerce sa tyrannique influence sur tous les habitans, particulièrement sur les étrangers qui n’y sont point encore acclimatés. Bonlius, qui écrivait en 1669, Dellon et Lind , à peu près à la même époque, c’est-à-dire à la fin du dix -septième et au commencement du dix huitième siècle, l’ont décrite et en ont parlé comme d’une affection purement endémique , c’est-à-dire comme ne dépassant point les bornes des causes locales dont elle est l’effet, et c’est dans le même sens et avec les mêmes caractères de localité que le choléra est signalé et décrit dans les mémoires de la société physico-médicale de Calcutta. (Rapport de l’Académie royale de médecine.)

D’après ces documens authentiques, le choléra indien est donc une maladie habituellement locale et endémique sur les rives du Gange , et c’est pour cela que, lorsqu’on l’observe dans ses temps de calme et, en quelque sorte, de repos, on voit qu’elle ne présente aucun caractère d’extension

ou de propagation par la communication des individus, d’où la conséquence que cette circonstance a dû nécessairement induire en erreur les partisans de la non contagion , à l’occasion de la nature de cette maladie, qui, dans le fait, ne contracte que de loin en loin, et par des causes qui nous sont inconnues, le caractère de transmissibilité qu’elle a revêtu à plusieurs époques,, entre autres en 1817, et qu’elle a conservé depuis, en parcourant, à l’aide de ce funeste privilège, la presque totalité de l’ancien continent.

Mais , avant d’entreprendre la description de la maladie de l’Inde, occupons-nous d’abord du choléra-morbus ou trousse-galant sporadique qui règne dans nos contrées; nous dirons ensuite deux mots sur la description du choléra que l’on trouve dans les anciens auteurs.

Le choléra-morbus, qui signifie maladie de la bile, et que l’on appelle encore trousse- galant, à cause de ses symptômes que l’on attribuait, mal à propos, à des excès érotiques, est une affection qui, bien qu’ayant des rapports symptomatiques avec le choléra de l’Inde , n’en a pourtant aucun relativement au fond spécial , c’est-à-dire quant à la nature et au siège du mal. J’ai eu occasion, dans ma longue pratique, de voir un assez grand nombre de choléra-morbus, et tous m’ont présenté le tableau des phénomènes suivans : la ma-

ladie survient ordinairement pendant les grandes chaleurs, surtout vers le solstice d’ëté, et elle se déclare souvent la nuit, au milieu du sommeil, comme une véritable indigestion ; elle débute par un sensation de douleur gravative dans la région de l’estomac, des renvois, des nausées, qui sont bientôt suivis de vomissemens réitérés de matières alimentaires, auxquels succèdent, sans interruption, d’autres vomissemens de matières liquides, vertes et porracées, et des déjections de même caractère , lesquelles sont tellement âcres et irritantes, que la langue et les lèvres eu sont desséchés, la voix éteinte par suite de ce dessèchement , qui s’étend au larynx et à la trachée-artère , et que l’anus est en proie à une chaleur douloureuse et à un sentiment pénible de ténesme , qui se renouvelle à chaque évacuation alvine. Pendant que toutes ces évacuations ont lieu, le malade se plaint de crampes vives à l’estomac , de coliques douloureuses et brûlantes dans les intestins , l’abdomen est tendu et affaissé, le pouls petit, concentré et précipité; sentiment pénible de cardialgie , crampes intolérables et convulsives dans les membres ; pâleur de la face et affaissement des traits de la physionomie ; refroidissement dans les extrémités des membres ; tels sont les phénomènes qui caractérisent le choléra-morbus de nos contrées , et il est re-

niarquable que, dès que les évacuations bilieuses ont cessé , tous les symptômes s’arrêtent et la maladie s’amende, à moins que la présence et le contact de labile expulsée n’aient laissé une irritation permanente sur les membranes muqueuses de l’estomac et des intestins, auquel cas il reste encore , durant plus ou moins de temps , une diarrhée séreuse et des vomissemens plus ou moins fréquens de même nature.

Or, qui ne voit que tout cet appareil de phénomènes n’est que le résultat d’un débordement d’une bile âcre et dépravée qui agit sur la membrane muqueuse gastro-intestinale, à la manière d’un poison caustique ingéré ? ce qui avait fait sans doute penser à Diemerbrohek que le siège de la maladie était dans la vésicule du fiel, et l’avait fait considérer par Pinel comme une grave variété de l’embarras gastrique. Ce qu’il y a de certain, c’est que je puis assurer qu’ayant fait avaler à un pigeon une petite miette de pain , imbibée dans le suc verdâtre et mêlé de caroncules semblables à de l’herbe hachée, qui avait été vomi par une dame sujette à cette maladie, l’animal mourut comme empoisonné en moins de demi-heure.

Ainsi, il est facile de voir par cet exposé fidèle des phénomènes que présente notre choléra indigène qu’il n’a absolument d’autre rapport avec

celui de l’Inde que les phénomènes extérieurs; mais qu’il en diffère essentiellement quant à sa nature et quant à son siège ; il n’en diffère pas moins par ses causes éloignées, qui sont ordinairement les chaleurs excessives de l’été et souvent aussi l’usage des œufs de certains poissons tels que le brochet, le barbot et la carpe (i).

D’autres causes encore peuvent, sans doute, donner lieu aux phénomènes du choléra, telles que les suppressions brusques de transpiration chez les personnes adonnées aux boissons spiritueuses; tel était le choléra-morbus observé par Sydenham dans le printemps de i66g. Ou conçoit en effet qu’il peut s’établir par l’idiosyncrasie du sujet, une fluxion violente sur l’estomac et le foie , dont l’elfet doit être des vomissemens réitérés plus ou moins violens et des déjections bilioso-séreuses et glaireuses plus ou moins abondantes; le mal peut même être porté au point de faire succomber le malade en peu d'heures ou après une durée plus ou moins longue , quelquefois même passer à l’état chronique, ainsi que j’en ai vu récemment un exemple chez une dame

(i) J’ai guéri radicalement plusieurs choléra revenant périodiquement tous les étés, en prescrivant à mes malades les sucs d’herbes, surtout des plantes anti-scorbutiques, quelques jours avant l’époque paroxistique.

dont l’ouverture du corps nous montra un exemple remarquable de l'inflammation chronique, et en quelque sorte granuleuse, de la membrane muqueuse de la vésicule du fiel.

Dans tous les cas, les vomissemens et les déjections bilieuses forment toujours le cachet du choléra indigène , tandis que dans le choléra indien les matières vomies et rendues par les selles sont semblables, au rapport de tous les observateurs, à une décoction de riz bien cuit contenant des matières grumelées, blanches comme du lait caillé, nageant dans de la sérosité, et que, chose remarquable, 1e signe le plus certain de la guérison dans ce dernier choléra est l’évacuation de la bile, soit parles vomissemens, soit par les selles, ce qui établit entre le choléra indigène et exotique une dififérence pathognomonique des plus tranchées.

Ce serait pareillement témoigner un étrange besoin de faire des rapprochemens que de vouloir comparer les vomissemens symptomatiques plus ou moins violens qui accompagnent souvent une foule de maladies telles que les gastro-entérites, la colique néphrétique, la fièvre jaune, etc., parce que les phénomènes en ressemblent quelquefois à ceux du choléra; il est bien évident que dans ces cas, les symptômes ne sont que des épiphénomènes dépendant de la maladie principale.

On peut en dire autant des fièvres intermittentes cholériques dont les phénomènes, semblables à ceux du choléra, ne sont qu’une forme particulière revêtue par la maladie primitive.

Enfin , les descriptions que nous ont laissées du choléra les anciens médecins , entre autres Hippocrate et Arétée de Cappadoce , sont-elles applicables au choléra indigène ou au choléra de rinde? nous ferons remarquer à cet égard que celle d’Hippocrate n’est pas assez explicite pour être appliquée au choléra, soit indigène, soit exotique ; quant à celle d’ Arétée de Cappadoce, sa ressemblance assez frappante avec la description du choléra exotique ferait présumer que déjà de son temps le choléra de l’Inde avait fait irruption vers l’Occident. Copions à cet égard le rapport de l’Académie, page 17. « Dans le » choléra, maladie entièrement aiguë, dit Arétée, » tout le tube alimentaire éprouve un coramen- » cernent de répulsion , tel que les matières amas- » sées dans l’estomac sont violemment rejetées » par le vomissement et celles des intestins chas- » sées par l’anus. Lesmatières vomies deviennent » liquides, blanchâtres, et celles qui sortent par » le fondement sont fétides, pituiteuses et quel- » quefois bilieuses. Bientôt surviennent des ten- » sions abdominales , des douleurs au creux de » l’estomac, des coliques violentes. Il se mani-

» Teste des spasmes généraux, des contractions » douloureuses dans les muscles des jambes et » des bras; les doigts se recourbent; les ongles » deviennent livides et les extrémités froides; il » y a des syncopes, des vertiges, de l’oppression » et le hoquet; l’urine ne coule plus, la voix » s’éteint ; le pouls devient extrêmement petit et » lent , et le malade meurt accablë de douleurs » déchirantes et au milieu des convulsions les » plus cruelles. »

Après avoir écarté de la maladie qui nous occupe tout ce qui a quelque trait de ressemblance avec elle, et qui cependant n’est pas elle, nous allons actuellement, que la question se trouve ainsi simplifiée , nous circonscrire dans la maladie elle-même, et la présenter dans sa spécialité telle qu’elle est dans nos climats tempérés, et telle quelle est dans son climat natif.

Nous avons dit que la maladie était originaire de l’Inde , où elle a été reconnue de tout temps comme endémique ou locale sur les bords du Gange ou de l’Ava. Or, quelle est la cause locale qui peut ainsi lui donner naissance et la renouveler chaque année ? Nous ne pouvons sur ce point que tirer des inductions des faits observés. Or, ici, comme en Egypte et au Sénégal, l’époque principalement marquée pour l’explosion de ces maladies locales qu’on peut appeler géologi-

quesest, au rapport de lous les observateurs et entre autres de Lind , relativement à la üèvre jaune et au choléra, vers les premiers jours des pluies tropicales abondantes qui ont lieu en septembre et en octobre : il s’exhale alors, dit Lind (^Maladies des Européens dans les pays chauds, tom. du sol nouvellement humecté une odeur particulière fatigante par sa fétidité, et qui appartiendrait plutôt à la nature du terrain qu’à des substances organiques en décomposition, ce qui expliquerait la spécialité qui distingue chacune des maladies qui sont propres à ces difîerens sols, suivant que les alluvions qui les constituent sont peut-être plus ou moins argileuses, calcaires, magnésiennes, etc. Car, s’il était vrai que ce fût la décomposition des matières végétales et animales qui fût le foyer des émanations insalubres, i° on verrait naître la même maladie partout où il se rencontre des circonstances semblables; et 2° la maladie naîtrait aussi immédiatement après le retrait des eaux, époque où les substances animales et végétales mourraient par la privation de cet élément et subiraient aussitôt les loix de la décomposition.

Quoiqu’il en soit de cette explication qui n’est pas dénuée de fondement, il est constant que le choléra de l’Inde fait son explosion la plus véhémente dans les premiers jours de septembre et

octobre, se continuant ensuite le reste de l’anude avec beaucoup plus de clémence et moins de fréquence. Tel est le choléra endémique ; il n’est point alors transmissible d’individu à individu, il ne jouit point de celte force génératrice ou reproductive qui peut emporter au loin sa semence et ses ravages sur l’espèce humaine. Mais que par quelques circonstances qui nous sont inconnues, comme cela a eu lieu en 1817, peut-être par l’accroissement seul de la cause qui lui donne ordinairement naissance, et par la violence ou l’intensité des phénomènes morbides qui en sont la conséquence, cette maladie, à l’égal de la peste orientale , acquière cette force fatale de reproduction, alors commence la contagion ; alors aussi la maladie acquiert une existence indépen. dante des causes locales qui lui ont donné lieu, et peut prendre un caractère extensible qui n’aura de terme que là où elle ne trouvera plus de pâture , c’est-à-dire de victimes humaines. Certes on ne peut expliquer autrement son pélérinage meurtrier.

Mais en quoi consiste ce principe funeste de reproduction ? ce n’est pas un exenthême , car l’observation n'en décèle point comme dans la rougeole et la petite vérole, et quelquefois aussi dans le typhus. Ce ne peut donc être qu’une émanation subtile, se dégageant de toutes les ma-

lières sécrétées, entre autres par les exhalations cutanées et pulmonaires , lesquelles sont alors pénétrées ou plutôt imprégnées d’une altération toute semblable à celle qui a développé la maladie; et, s’il est permis de s’élancer quelquefois dans le champ des hypothèses lorsque le secours des sens nous manque pour observer les faits, ne pourrait-on pas dire, en s’aidant des lumières de l’analogie, que, semblables aux levures végétales qui tendent, en établissant la fermentation dans les corps sucrés, à multiplier des produits qui leur soient identiques , les levains contagieux agiraient aussi en établissant dans le corps une sorte de fermentation ou d’altération dans les liquides, dont le résultat serait une véritable assimilation d’une portion du produit avec le principe qui en est le provocateur, c’est-à-dire une émanation gazeuse ou vaporeuse, sui generis , qui, de même que la levure dans les cuves de bière en fermentation, s’échapperait du centre à la circonférence.

Il suit de cette pensée, qui n’est pas sans quelque probabilité, que tous les cholériques et les pestiférés seraient, au fort de leur mal, des foyers d’infection, de la surface desquels il se dégagerait des myriades d’embryous dont la transmission d’une faible partie sur un individu bien portant doit nécessairement reproduire les mêmes phénomènes que ceux auxquels ils doivent leur

origine. On ne peut se faire une autre idée de l’infection miasmatique qui, quel que soit son mode , a été mal à propos contestée et même niée dans ses effets par les anti-contagionistes.

Mais comment se fait cette transmission des miasmes d’individu à individu , ou autrement par quelle porte s’insinuent ces ennemis de notre existence dans un corps sain? cette question n’est pas moins importante à résoudre, parce que son obscurité fournit aussi des argumens spécieux aux contradicteurs de la contagion.

On sait en physiologie, et personne ne peut douter de ce point de fait, que les deux surfaces cutanée et pulmonaire ( au moyen desquelles notre existence est enchaînée à toute la nature, ce qui nous tient dans une continuelle dépendance de ses lois et de ses anomalies) , sont remplies de bouches absorbantes, appartenant à uii système particulier qu’on appelle lymphatique ou absorbant, lesquelles communiquent plus ou moins immédiatement avec le torrent de la circulation. Ainsi , les vaisseaux absorbans pulmonaires pompent sans cesse le gaz oxigène de l’air atmosphérique, et cet acte, qui est l’œuvre de la respiration, porte au sang le principe de sa coloration et de sa vivification. Les vaisseaux absorbans de l’appareil muqueux pulmonaire sont eux-mêmes chargés de l’ahsorption de tous les

liquides et autres substances très-clivisées déposées à leur surface, tels qu’alimens, boissons, niédicamens, poisons, etc. Enfin les absorbans cutanés pompent également toutes les substances à l’état pulvérulent , mou, liquide et gazeux, et c’est sur ce fait physiologique que sont fondées l’ingestion des substances médicamenteuses par cette voie, et l’explication des erapoisonnemens qui ont lieu lorsqu’on plonge seulement la patte d’un animal dans un sac de taffetas ciré ou dans un vase hermétiquement fermé, contenant une quantité de gaz hydrogène sulfuré ou de tout autre gaz délétère en l’état de concentration. Voilà donc trois voies par lesquelles peuvent s’insinuer les miasmes qui se dégagent des corps malades, savoir: par la respiration; 2° par les voies

digestives, comme, par exemple, lorsque le miasme est conservé dans la bouche et qu’il est dégluti avec la salive , et 3° enfin, par la peau, qui absorbe d’autant plus activement que la matière avec laquelle elle est en contact est dans une plus grande division, comme le prouvent les erapoisonnemens gazeux expérimentés sur des animaux vivans qu’on vient de citer.

Il n’est point étonnant d’après cela que l’homme soit si exposé à l’infection morbide des maladies miasmatiques, lorsque son corps se trouve à portée du foyer infectionnaire , et il n’est pas moins

démontré que Vintromission d’un principe qui est à l’état volatil peut se faire par une de cee trois voies ou par toutes à la fois. On a cependant nié pendant long-temps l’infection par les voies pulmonaires, mais les faits rapportés par les docteurs Audonard et Robert, ont tout-à-fait résolu cette question, de manière à ne plus laisser aucun doute dans les esprits les plus sceptiques. Il résulte eSectivement du fait rapporté par le docteur Audouard que, lors de l’épidémie de la fièvre jaune à Barcelonne en 1820, des bâlimens qui n’avaient pas quitté l’Europe, et entre autres une frégate polonaise, mouillée dans le voisinage et sous le vent du bâtiment négrier le Grand-Turc, qui venait de la Havane, et duquel il sortait des émanations génératrices de la fièvre jaune, ne tardèrent pas à être infectés de cette maladie , bien qu’il n’y eût eu aucune communication entre les équipages respectifs des bâtimens sains avec celui qui était infectionné.

Le fait du docteur Robert est bien plus curieux et plus concluant encore. Ce médecin et ses collègues du lazaret de Marseille rapportent qu’un bâtiment danois, capitaine Molde, qui venait de Malaga, où la fièvre jaune avait été portée de Barcelonne en 1 82 1 , et qui avait perdu un homme de celle maladie en se rendant à Marseille , ayant été mis en quarantaine à Pomègue, et ayant

ouvert ses écoutilles, jusqu’alors sorgneusemeut fermées, donna la maladie à plusieurs navires qui étaient auprès de lui dans cette rade. Le capitaine du bâtiment le plus proche et sous le vent du bâtiment infecté, appelé Chiozolto, se trouvant sur le tillac au moment de cette ouverture, fut tellement incommodé- de la vapeur putride qui s’en dégagea instantanément, qu’il tomba aussitôt en syncope et fut atteint de la fièvre jaune dont il mourut cinq jours après. Ce même bâtiment eut en outre quinze malades atteints de la même affection , quatre moururent. Ces faits, et surtout le dernier, prouvent donc que le miasme infectionnaire peut promptement être absorbé à distance par la respiration et produire ensuite son effet morbifère.

Mais les maladies contagieuses ne sont pas toujours puisées dans le foyer de l’infection, il arrive bien plus souvent que leur transmission se fait aux individus sains par le contact médiat des objets qui , ayant été placés eux-mêmes dans le foyer d’infection , ou ayant été en> contact avec d’aütres effets souillés par ce même contact, ont retenu à leur surface ou dans leurs pores une plus ou moins grande quantité de l’élément miasmatique. Tous les objets de hardes , vêleineus, lainages, cotonnades , soieries et , en général, tous les tissus et tous les corps à duvet, sont les

substances les plus propres à prendre et' conser% er le principe contagieux; et cela, probablement, parce que le principe miasmatique se loge et adhère dans les mailles ou entre les brins des duvets. Ce qui est incontestable, c’est que rien n’est plus connu que ce fait en vertu duquel les Européens qui se séquestrent des Ottomans, à l’époque de la peste, dans les Echelles du Levant, se donnent bien garde de rien recevoir du dehors qur soit d’une semblable nature, repoussant même jusqu’aux pêches parce que leur peau est entourée de duvet. 11 n’est pas surprenant d’après cela queles maladies contagieuses aient tant de moyens de multiplication, lorsque les hommes ignorans ou aveuglés par leurs préventions ne prennent aucune précaution pour se garantir des attaques^ du venin.

Mais il ne suffit pas toujours que le principe miasmatique nous presse et nous environne, il arrive souvent que le miasme n’est pas absorbé, ou que, s’il l’est, c’est en si petite quantité qu’il est, eu quelque sorte, aussitôt digéré et expulsé sans porter de perturbation notable dans l’économie , et c’est cette circonstance qui donne beau jeu aux anti-contagionistes. Mais n’en peut-on pas dire autant de toutes les maladies dont on ne conteste pas la contagion , telle que la gale, la syphilis, voire même la petite vérole, et ne voit-

on pas tous les jours que sur une foule d’individus qui se sont exposés à la contagion de ces maladies, à peine ya-t il un ou deux qui en soit atteint. On ne peut expliquer de pareilles exceptions qu*en admettant quMl existe chez certains individus, et surtout dans le système absorbant, des dispositions particulières propres à résister à l’introduction du principe délétère, ou bien encore que la faculté absorbante , surtout dans le système cutané , a ses époques d'activité et de repos, de sorte qu’on pourrait impunément s’exposer à faction d’un foyer contagieux dans cette dernière période , tandis qu’il n’en serait pas de même dans la première. L’état de plénitude ou de vacuité de l’estomac, c’est-à-dire le travail de la digestion , serait-il celui de la moindre activité des absorbans cutanés, tandis qu’au contraire l’état de vacuité serait celui de l’activité de CCS vaisseaux? cela est vraisemblable , car on a toujours recommandé , et probablement par suite des leçons de l’expérience, de ne jamais visiter les malades atteints de maladie contagieuse sans avoir pris quelque aliment , mais alors il faut avoir soin de ne point avaler sa salive, qui pourrait porter aux vaisseaux chylifères le principe de la contagion.

Il a été aussi bien reconnu que le sommeil favorise singulièrement f absorption des miasmes

morbifôres, car, au rapport de Lind, malheur àceux qui, dans les pays chauds où il règne une maladie endémique , passent la nuit et s’endort ment au bivouac, ils ont bientôt contracté la maladie; et, an rapport de Torti, Lancisi et Bailly, malheur aux voyageurs qui s^endorment seulement dans leur voiture en traversant les Marais-Ponlins , où, comme nous l’avons dit, il règne habituellement des fièvres intermittentes de mauvais caractère, ils s’éveillent souvent avec le frisson fébrile. La connaissance de ces faits explique pourquoi le choléra, et, en général , toutes les maladies contagieuses se multiplient avec tant d’activité chez le peuple, dont toutes les familles, couchées dans une même pièce, ne tardent pas, lorsqu’il y a un malade, à être infectées de la maladie si elle est contagieuse.

Une nouvelle question se présente relativement à la distance à laquelle peuvent s’étendre les émanations infectionnaires. Peuvent-elles se répandre dans l’air atmosphérique et porter ainsi dans toutes les directions des vents le principe raorbifèrer On ne sait encore jusqu’à quel point celte dernière proposition pourrait recevoir une solution, savoir, quelle pourrait être l’étendue d’un foyer infectionnaire; ce qu’il y a de certain c’est qu’on doit redouter comme séjours de l’inlection tous les appartemens occupés par des ma-

lades atteints de maladies contagieuses dans lesquels on néglige les renouvellemens fréqnens de l’air. Ce qui n’est pas non plus douteux, d’après les observations citées plus haut , c’est que lé principe infectionnaire peut, au sortir de son foyer, être porté par un courant d’air à quelque distance de son point de départ , et y produire son effet, témoin les faits rapportés plus h^ut par tes docteurs Audouard et Robert. Et qu’on ne dise pas que ce mode d’infection n’est point contagieux, mais bien une preuve que les maladies provenant de cette cause rentrent 'dans le cadre de toutes celles qui portent une perturbation dans les fonctions physiologiques des organes; car , alors , pourquoi cette spécialité sans cesse renaissante avec les mêmes caractères sous l’influence d’une cause spéciale. Il est donc évident que l’infection miasmatique ne diffère en rien des autres contagions, sous le rapport des effets produits sur l’économie animale, et que la seule différence qui la distingue c'est la sphère d’activité à distance du foyer dont elle émane.

Toutefois nous pensons qu’à moins d’un courant d’air qui transporterait les miasmes infeclionnaires directement sur un point séquestré à une petite distance, les individus isolés sur ce point n’auraient absolument rien à redouter du transport par l’air du principe contagieux : témoin

les succès constans qu’obtiennent de cette conduite les Européens dans les Echelles du Levant.

Toutes les maladies contagieuses ont une période d’incubation , presque déterminée pour la petite vérole , la rougeole et la syphilis. En est-il de même pour l’infection du choléra morbus? Cette question est encore du plus haut intérêt. Voici, à cet égard, ce qu’il serait permis de conclure des faits. L’absorption se fait-elle par l’acte de la respiration et de la digestion , le mal est presque instantané, et le malade succombe en peu d’heures comme par l’effet d’un poison activement délétère. L’absorption, au contraire, se fait -elle par la peau, le venin reste plus longtemps pour arriver au foyer de la vie, au centre de la circulation , et alors, il peut y avoir une période d incubation plus ou moins longue qui, toutefois , d’après les faits , ne saurait excéder deux ou trois jours, et c’est sans doute à cette circonstance que les pays les plus éloignés de France seront redevables du retard que mettra la maladie à leur arriver, parce que , en effet , tous les malades contaminés qui parlent de Paris sont arrêtés en route à tout au plus trente ou quarante lieues de distance par l’invasion de la maladie qui les empêche d’aller plus loin : c’est ainsi que Lyon et Grenoble , au moment où j’écris , se trouvent encore exempts de l’infection, et qu’ils ne

pourront être infectés , savoir : Lyon ( à moins que l’évènement ne soit anticipé par le transport de hardes ou de marchandises) , que lorsque le choléra se sera rapproché de celte ville de trente à quarante lieues au moins, et Grenoble, que lorsque cette dernière ville sera atteinte, et ainsi successivement dans toutes les villes de la France; et celle circonstance est tellement remarquable que seule elle serait suffisante pour démontrer la nature contagieuse de la maladie. Car on pourrait à la rigueur, sauf les exceptions que je viens de mentionner, déterminer en quelque sorte d’avance les étapes de ce cruel voyageur.

Prodrome ou symptômes précurseurs.

D’après ce qui vient d’être dit sur la presque nullité de l’incubation du choléra, lorsque le principe en a été pompé par la respiration , il est impossible qu’il y ait un intervalle appréciable entre l’infection et l’invasion. Dans ces cas, ainsi que je l’ai dit, le malade est aussitôt en proie aux symptômes les plus alarmans et il reste peu de ressources à l’art pour venir au secours de la vie près de s’éteindre sous les coups du poison , mais lorsque l’absorption s’est faite par lesabsorbans du système dermoïde , et surtout lorsquele principe délétère n’a été introduit qu’à une

faible dose, alors rinfection décèle sa présence par un malaise général , accompagné d’une sensation douloureuse au centre épigastrique , lassitude des membres, faiblesse plus ou moins grande, sentiment d’oppression dans la poitrine, étourdissement , tintemens d’oreilles , les yeux déjà abattus et ayant perdu leur éclat.

Tels sont les premiers symptômes qui annoncent le début de la maladie, et déjà on y reconnaît les effets les moins équivoques d’un poison débilitant qui s’est introduit dans l’économie animale et qui porte, dans tous les organes , l’énervation et l’engourdissement. L’observation de ces phénomènes doit d’autant plus fixer l’attention , que tous les médecins sont d’accord que c’est surtout le moment le plus favorable pour agir; car, quelques instans plus tard , les secours les plus actifs, employés sans relâche, ont beaucoup moins d’activité, ce qu’il nous sera facile d’interprêter plus bas.

Invasion de la maladie.

Les symptômes que nous venons de mentionner peuvent être considérés comme des signes caractéristiques de l’infection. Le principe délétère est introduit , il circule, il inficie déjà tous les organes, le cœur, le cerveau, les poumons,

les membranes muqueuses digestives, etc., et son contact est partout si vénéneux , que la nature , dès le début, semble annoncer son impuissance pour lui résister. Cette impuissance est même tellement évidente dans certains cas, que le malade succombe comme assommé ou asphyxié, avantque la nature ait eu le temps de réagir contre son ennemi. Or, de tels événemens ne peuvent s’expliquer, tant pour le choléra que pour la peste du Levant, dans laquelle ces cas ne sont pas rares, ou que par la force et la quotité de la dose du venin introduit, ou que par la faiblesse constitutionnelle ou acquise du sujet, circonstances qui, dans les deux cas, décident de la nullité de la résistance de la vie contre un ennemi supérieur.

La syncope est alors l’unique tableau qui annonce le passage de la vie à la mort.

Cependant la maladie ne présente que rarement le spectacle d’une marche aussi tragique, et, dans le plus grand nombre de cas, la lutte de la vie, aux prises avec cet ennemi, laisse 1e temps à l’art de lui porter des secours quelquefois efficaces, mais trop souvent insuffisans. Le premier et le plus caractéristique de tous les phénomènes qui se manifestent alors , c’est une douleur très-forte au creux de l’estomac , accompagnée de coliques atroces dans tout le trajet du tube

digestif ; à ce symptôme indicateur succèdent aussitôt, dit le rapport de la commission de l’Académie, les vomissemens répétés, les selles fréquentes; les matières rendues d’abord, composées de substances nouvellement ingérées, se montrent bientôt fluides, blanchâtres, floconneuses et semblables à une forte décoction de riz bien cuit; crampes violentes et douloureuses aux membres tant supérieurs qu’inférieurs; successivement refroidissement du corps, suppression d’urines, froid glacial aux extrémités dont la peau pâle, humide et ridée devient rapidement violette, bleue ou même d’une teinte noire ; le visage , d’abord pâle, avec les traits décomposés, prend la teinte, les rides et le froid des extrémités, le pouls, au début, petit et précipité, s’affaiblit et finit par disparaître; les yeux sont contractés dans leurs orbites ; et la face hippocratique termine ordinairement ce triste et douloureux spectacle d’une lutte, si souvent inégale, entre la vie qui succombe et le venin inexorable qui la détruit.

Tel est le tableau sommaire, mais suffisant et surtout fidèle, du choléra indien, et ce qu’il y a de remarquable dans cette description , c’est qu’elle est indentiquement la même pour toutes les maladies observées dans l’Inde, à Moscou, en Sibérie, à Londres et à Paris. Partout, pour me servir de l’expression pittoresque du docteur

Magendie, c’est une affection qui cadavërise en peu d’heures les malades qui en sont profondément atteints, et chez lesquels il ne reste bientôt plus d’autres signes de la vie que des vomissemens convulsifs qui semblent s’opérer par un cadavre glacé.

Diagnostic du choléra asiatique.

Les symptômes de cette maladie sont tellement tranchés qu’il est impossible de la confondre avec aucune autre maladie, sans en excepter même le choléra sporadique. Ce dernier, en effet, s’il a quelque rapport avec lui par les phénomènes extérieurs , en diffère essentiellement par la nature du mal qui est entièrement local et éventuel. La couleur des matières liquides vomies et évacuées par les selles, qui dans la maladie sporadique est toujours plus ou moins verte ou jaune, tandis qu’elle est blanche constamment dans l’exotique, la teinte violacée des membres, la suppression de l’urine, et , en général, son existence liée à une meurtrière épidémie empêcheront toujours les observateurs de faire à cet égard la moindre confusion.

Mais si tous les médecins sont bien d’accord sur les phénomènes extérieurs, caractéristiques du choléra asiatique, il n’en est pas malheureuse-

ment de même quant à son siège et à sa nature, en effet, les uns prétendent, et c’est le plus grand nombre , que la maladie est simplement épidémique, tandis que d’autres soutiennent avec beaucoup plus de fondement qu’elle n’est épidémique que par la voie de la contagion.

Et c’est ici précisément qu’existe le point controversé de la difficulté qui partage les médecins en deux sectes , sous le rapport de l’opinion , savoir : les contagionistes qui, ainsi que je l’ai déjà dit, soutiennent que la maladie est essentiellement et exclusivement transmissible par contagion , et les anti-contagionistes qui prétendent qu’elle est au contraire exclusivement épidémique.

Comme le sort de l’humanité est évidemment lié au triomphe de l’une ou de l’autre de ces opinions et que déjà le système de l’anti-contagion nous a fait goûter largement les fruits amers de sa doctrine, il est temps aussi que la vérité ait son tour, qu’on écoute et qu’on éprouve ses préceptes, il est temps enfin qu’on se dégage des préjugés qui nous ont été imposés et qui nous oppriment , sur la vue des pièces du procès et en dehors de l’influence des hommes qui se sont établis, en-vertu de leur crédit auprès des autorités-^ lés juges en dernier ressort d’une cause qui intéresse toute la société et que tous les médecins sont appelés à défendre.

Pour bien juger de la nature du choléra indien , nous ne pouvons mieux faire que de nous conformer au plan suivi par la commission de l’Académie; en conséquence, nous allons d’abord examiner le mal dans ses symptômes, nous l’étudierons ensuite dans ses effets, pour remonter ainsi à sa cause efficiente. Or, ces symptômes, ainsi que nous l’avons déjà observé , sont absolument les mêmes dans toutes les latitudes du globe où la maladie s’est présentée : dans l’Inde comme en Sibérie, à Londres comme à Paris; la maladie n’a pas éprouvé la plus légère modification de l’influence du climat et des saisons, non plus que des nationalités des peuples, de leurs habitudes , de leur manière de vivre. L’homme efféminé comme l’homme laborieux, l’artisan comme l'homme de cabinet, le riche comme le pauvre, le savant et l’ignorant, l’Indien et le Tartare, le Français et l’Anglais usant des liqueurs alcooliques et le Persan abstème, tous éprouvent les mêmes phénomènes , tous sont travaillés par le mal et tués de la même manière.

Que doit-on conclure de ces faits constans? que partout où l’on voit les mêmes effets sans aucune variation , on doit supposer une même cause, ainsi la gale est partout la gale, parce qu’elle est due à la présence d’un ciron de la même espèce; la petite vérole se reproduit chez

lous les peuples avec les mêmes symptômes, parce que chez tous elle est l’effet, le fruit d’un virus spécial qui agit sur le corps humain constamment de la même manière , etc.

Cette circonstance d’identité dans les phénomènes d’une maladie, malgré les différences individuelles et locales est donc déjà une preuve qu’il doit y avoir aussi une cause spéciale qui produit le choléra, et qu’il faut que cet agent n’éprouve lui-même aucune altération dans sa nature, malgré sa transplantation dans des climats si divers , pas plus que la semence de la gale et de la petite vérole, de la syphilis, etc. Mais , dira-t-on , où se tient cette semence, ce germe du choléra ? Rien n’est plus simple que la solution de cette question. Cette semence, répondent les contagionistes , ne peut provenir que des corps des cholériques, de même que celles qui produisent la gale , la variole, la syphilis procèdent des corps qui sont affectés de ces maladies.

Enfin, comment ce germe se transmet-il d’un individu malade à un individu sain? Eh ! cela va sans dire, dit le contagioniste, de la même manière que cela a lieu pour les maladies dites contagieuses qu’on vient de mentionner , c’est-à-dire par le contact immédiat d’homme à homme , ou médiat de l’homme avec un objet qui a été infecté par le malade, et, enfin, par le séjour plus

ou moins prolongé de l’homme saiu dans l’atmosphère infectée par la présence de celui-là.

Ces réponses sont si naturelles, si con (ormes aux plus simples notions des lois de la nature , dles sont tellement en harmonie avec les lumières du bon sens et de la raison que vous les croiriez sans réplique. Cependant elles ont trouvé des contradicteurs parmi des médecins recommandables, qui n’hésitent pas à affirmer que tout ce que disent les contagionistes ne repose que sur des observations mal Faites et des faits controuvés.

Le choléra, disent-ils, d’un ton dogmatique, n’est autre chose que l’effet de la constitution atmosphérique, c’est l’atmosphère elle-même qui renferme l’agent épidémique, le principe occulte générateur de cette cruelle maladie , à laquelle on ne peut échapper que par les secours de l’hygiène, par les soins de propreté, la tempérance, etc.

Voyons maintenant si cette théorie si touchante pourra supporter les plus petits assauts du plus simple bon sens, et présentons celte lutte sous forme de dialogue.

Lebon sens. Vous dites donc, MM. les anticontagionistes que le choléra Indien existe dans l’atmosphère et vous voulez persuader aux hommes qu’il faut se résigner à ses coups, qu’ils ne

peuvent • amortir cpie par les précautions de l’hygiène , relatives seulement à la propreté et à la tempérance. Ces conseils sont salutaires, sans doute , pour nous tenir en garde contre toutes les maladies possibles. La propreté et la tempérance en toutes choses ont toujours été considérées comme des moyens conservateurs de la santé. Mais cette morale est aussi celle du Coran, c’est celle que suivent les musulmans, pour qui, comme vous savez, la fatalité est un article de foi. Eh bien! quel fruit retirent-ils de leurs pénitences et des privations qu’ils s’imposent lorsqu’une épidémie pestilentielle vient se déborder sur eux ? ils meurent comme les mouches en automne, tandis que ces barbares de chrétiens, qui ne croient pas plus à la fatalité qu’à un agent épidémique dans l’atmosphère, mais qui sont persuadés, au contraire, que la peste se communique, restent debout et en bonne santé, en s’isolant des pestiférés; voilà des faits que vous ne pouvez révoquer en doute.

L’ anti’-contagioniste. J->es musulmans ont raison , la peste n’est pas plus contagieuse que la fièvre jaune et le choléra ; lorsque ces maladies régnent dans une contrée, il ne faut pas en rechercher la cause ailleurs que dans un foyer local d’infection qui peut se développer partout de la meme manière.

( lOO )

Ainsi, la peste n’esl pas plus exclusive à TEgypte que ne l’est la pleurésie. Les mêmes circonstances et les mêmes agens météoriques ou chimiques, qui lui ont donné naissance sur les bords du Nil, peuvent l’engendrer à Marseille, à Toulon , à Moscou, à Rome, etc. Tout ce qu’on a dit de l’importation de cette maladie, des Echelles du Levant dans l’Occident, ne sont que des fables, des assertions hasardées, qui reposent plutôt sur des préjugés que sur des faits positifs et bien constatés. Il en est de même de la fièvre jaune et du choléra. Iæs épidémies de fièvre jaune qui ont ravagé, dans ces derniers temps, Cadix et Barcelonne, n’avaient point été importées de la Havane ni d'autres lieux , comme on la prétendu ; elles étaient le résultat des mêmes circonstances géologiques et atmosphériques qui donnent naissance à cette maladie , soit en Guinée, soit dans les Antilles, soit à la Havane, etc.; le choléra indien est dans le même cas. Ainsi , l’établissement des lazarets et toutes les mesures sanitaires préventives, employées parles gouvernemens pour se garantir de ces épidémies , sont tout-à-fait inutiles; elles ne font que centupler les forces du mal, i° en répandant la terreur parmi les citoyens, qui, sur la foi des autorités, croient à la contagion , et contractent ainsi la maladie régnante par la peur; 2° en apportant

( toi y

mie grande entrave au commerce, dont le résultat est d’augmenter la misère et les privations des classes pauvres, nouvelle source de la multiplication du maU Mieux vaut donc laisser tout le monde libre de communiquer, de vaquer à ses affaires, de fuir même le foyer de l’infection; traiter, par les meilleures méthodes possibles, les malades, et laisser faire son cours au fléau, qui, tôt ou tard, finit toajours par s’éleiudre.

Ze bon sens. J’admire tous vos beaux raisonnemens, car ils sont favorables à la liberté individuelle, et économiques pour les gouvernemens» C’est bien quelque chose, mais ce n’est pas tout-; il faut aussi que la société y trouve son compte, et qu’elle ne soit pas abandonnée au milieu d’une fausse sécurité, sans défense contre l’ennemi qui l’écrase à merci et miséricorde , malgré les secours dévoués, mais insuffisans, de l’art; et le fait que je vous ai cité à l’égard de la peste , frappant le musulman stupide qui, croyant à la fatalité, ne prend aucune précaution, pendant qu’elle épargne le chrétien qui s’isole des personnes et des choses infectées, ce fait, dis-je, auquel vous n’avez rien répondu, me retiendra toujours fidèle à la croyance de la contagion, au moins pour la peste, jusqu’à preuve contraire.

Toutefois, Je demanderai comment vous concevez la formation d’un foyer d’infection dans l’air , pouvant agir sur les uns et non sur les autres ; ce foyer se forme-t-il spontanément ? est-il dégagé de la terre, ou est-il porté par l’atmosphère ?

V anti contagLoniste* Le foyer d’infection d’une épidémie est toujours le produit de quelques circonstances particulières, ordinairement passagères dans une région du globe. On ne sait trop comment cela se passe, mais il est bien positif qu’on lé voit, dans de certaines maladies insolites, se développer, se multiplier, s’étendre , ce qui ne peut être que l’effet d’un agent occulte , qui modifie nos corps et donne lieu à un mal plutôt qu’à un autre, et ce mal finit avec la cessation de la cause qui l’a produit.

Le bon sens. Ce raisonnement est un peu emprunté à la métaphysique, et votre cause occulte a de grands traits de ressemblance avec la matière subtile des anciens physiciens, qui, ne connaissant pas les corps gazeux, expliquaient tout par son secours. N’importe, admettons cet agent occulte épidémique. Comment la nature en accouche-t-elle ? est-ce par un conflit qui se passerait, dans les diff’érens élémens qui constituent l’atmosphère, comme, par exemple, un dérangement dans la proportion de ses principes con-

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sU'tnans, une alleration clans ses qualités, dans ses dilférens degrés de température , de sécheresse et d’humidité, dans ses météores, soit aqueux, soit ignés, soit électriques?

JJ anti- conta gionisle. Tout cela peut à la fois y contribuer, sans qu’on puisse plus accuser une chose qu’une autre*.

Le bon sens. Eh bien ! admettons cette supposition, qui est vraie, au fond, et reconnue par tous les médecins observateurs de tous les temps et de tous les pays. L’air atmosphérique est le laboratoire des agens épidémiques; nous ne contestons point cette proposition. Mais, si elle est fondée en principe , il faut qu’cHe le soit dansi ses conséquences , cuique suum.

Or, si nous examinons géographiquement le globe, du nord au midi ou d’un pôle à l’équateur, nous voyons que l’atmosphère difière , par ses qualités physiques, sa pression , sa température , sa sécheresse, son humidité, ses météores, etc., dhine manière incomparable, surtout entre les extrêmes, et, comme ces dilîérences en occasionnent d’autres sur le sol correspondant , dans les productions de la nature, les géographes ont divisé la terre en plusieurs bandes, zones ou climats , qui , subordonnés aux inüuenccs qu’ils reçoivent de l’air et de ses cjualités, ont reçu le nom de zone torride , de zone tempérée et de

zone glaciale. Toutes ces zones se distinguent non-seulement par leur température, mais encore par leurs productions organiques , et même par les maladies des hommes qui les habitent.

Donc, comment admettre que des conditions si différentes, dans l’atmosphère et sur le sol, puissent donner lieu à des élémens épidémiques semblables dans ces divers climats? comment supposer que les masses froides de l’atmosphère dans le voisinage du pôle produiront les mêmes effets que les masses embrasées des régions équatoriales? que les bouches de la Vistule, de la Tamise, de la Seine, du Rhône et du Rhin, qui prennent leur source dans des monts glacés, et qui ne débordent presque jamais, pourront donner lieu aux mêmes phénomènes et aux mêmes élémens de causalité morbide, que le Nil, le Gange, le Sénégal , l’Euphrate , qui prennent naissance dans les régions brûlantes inter-tropicales, et qui débordent presque régulièrement toutes les années, en accumulant dépôt sur dépôt de toutes les matières charriées par leurs eaux bourbeuses? Autant vaudrait-il dire que le cocotier et l’ananas peuvent végéter sur les rives de la Seine et de la Tamise, et le pommier de nos climats tempérés sur les bord du Gange et du Sénégal?

Aussi tous les observateurs sont-ils d’accord sur ce point , les maladies des hommes diffèrent

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suivant les climats comme leurs mœurs et leurs gouvernemens , comme les productions du sol, et, en se renfermant strictement dans le cercle des lois de la nature et des connaissances physiques, il n’est pas plus au pouvoir du Rhin , du Rhône et du sol qu’ils arrosent de donner naissance au choléra que de nourrir les plantes qui végètent entre les tropiques; le choléra ne peut donc être qu’une production des pays chauds , et sa patrie est incontestablement les bouches du Gange où nous le voyons régner constamment, ou bien s’éteindre et se renouveler comme les plantes annuelles.

IJ anti-contagioniste. Nous ne nous attendions guère à ces observations. Toutefois elles ne lais* sent pas notre système dénué de toute ressource, il nous reste au moins celle de supposer que les mêmes élémens qui ont engendré le choléra sur les bords du Gange ont, depuis 1817, voyagé dans les masses atmosphériques et qu’ils sont enfin arrivés , après quinze ans de marche , sur la capitale de la France. Après avoir passé par l’Angleterre , ils ont traversé la Manche et la Normandie, sans faire de mal à personne, en conservant toute leur rigueur pour la ville qui a donné le grand scandale de l’union de la monarchie avec la liberté.

Le bon sens, La masse atmosphérique qui ren-

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fermait dans son flanc le monstre cholérique, c’est-à-dire le principe occulte qui l’engendre , partie du Gange, il y a quinze ans, après avoir exercé ses ravages , pendant ce temps , dans l’Asie , la Chine, l’Afrique , l’Arabie , la Russie , l’Allemagne, l’Angleterre, s’est enfin décidée à venir en France. Mais, alors, comment supposez-vous qu’elle voyage ? est-elle portée sur les ailes du vent , ou bien jouit-elle du privilège d’être fixe et immobile, quand il lui plaît de s’arrêter, à l’effet de châtier le genre humain ? Ditesnous aussi s’il lui est facultatif de former, au gré de sa volonté , une île immuable au milieu de toutes les autres colonnes atmosphériques, qui se meuvent sans cesse et qui font quelquefois plus de soixante lieues en vingt-quatre heures?

V anti-contagioniste. Il faut bien que cela soit ainsi, autrement, notre système serait sans vraisemblance; à moins qu’on ne veuille encore nous permettre de supposer que l’agent épidémique du choléra s’échappe par des fissures de la croûte du globe, et répande son venin sur les gens malpropres et les ivrognes qui lui déplaisent, sans pouvoir empêcher qu’il n’en pénètre aussi quelques atomes indisciplinés sous les lambris dorés.

Le bon sens. Tout ce que vous me dites là est du vrai romantisme physique. Or, je n’ai point étudié cette espèce de physique; eu attendant

que vous ayez composé là-dessus un bon traité qui nous éclaire sur cette nouvelle science et qui nous apprenne comment il y a des îles et des continens atmosphériques immobiles, des cratères vénéneux invisibles, etc. , vous trouverez bon que je m’en tienne à la croyance si simple et si naturelle de la contagion, qui a pour elle l’expérience et la certitude d’avoir garanti plus d’une fois la vie d’un grand nombre d’hommes, dont vous eu vos pères faites peut-être partie. Telle est pourtant, en dernière analyse, la force des argumens des anti-contagionistes. Nous verrons plus bas s’il seront plus invincibles dans l’allégation des faits invoqués par eux.

Ainsi , on voit que , relativement aux symptômes, il faut absolument admettre que le choléra se comporte comme les maladies contagieuses, c’est-à-dire qu’il ne reçoit aucune influence , ni aucune modifleation de toutes les circonstances qui modifient les maladies non contagieuses et qu’il doit être assimilé entièrement, sous ce rapport, à la petite vérole, dont on ne conteste pas la contagion.

Voyons maintenant si les anti-contagionistes seront plus heureux dans leurs argumens tirés des caractères nécropsiques de la maladie.

Les ouvertures du corps faites dans l’Inde, à Moscou, à Berlin, à Vienne, à Pest, à Londrep

et a Paris, offrent aussi partout les mêmes résultats. Tantôt on ne trouve rien, et c’est lorsque la mort survenue promptement n’a pas laissé à la nature la force et le temps de réagir, tantôt on trouve des rougeurs , avec engorgement, plus ou moins marquées, dans la tunique interne de l’estomac et des intestins (surtout du gros), ainsi que dans le système nerveux, le cerveau, la moelle épinière , les méninges. On trouve aussi souvent dans les ganglions, des rougeurs, des injections plus ou moins marquées ou prononcées, sortes d’altérations simulant l’inflammation j presque constamment le cœur est ramolli et rempli de caillots de sang noir.

Toutes ces lésions ont servi de fondement à autant de diagnostics ou d’explications différentes , suivant l’idée dominante de leurs auteurs. Ainsi , il en est qui , considérant les affections ganglionaires comme plus constantes, et comme point de départ de toutes les autres, ont placé le siège de la maladie dans le nerf trisplanchnique; d’autres dans le cerveau; quelques-uns dans la moelle épinière, suivant que les degrés de lésions trouvées dans ces parties ont plus ou moins concordé avec leur manière de voir; d’autres, enfin, et le docteur Broussais est de ce nombre, n’hésitent pas à affirmer que le siège essentiel et primitif du mal est toujours dans la membrane

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muqueuse de l’estomac et de tout le tube alimentaire , ue considérant les autres lésions que comme sympathiques et secondaires.

Mais toutes ces théories versatiles dénotent évidemment que l’anatomie pathologique est un mauvais guide pour nous éclairer en pareil cas. En effet, en se dégageant de toute prévention et en s’aSranchissant du joug des idées dominantes qu’ont imposé depuis plusieurs années à la science les découvertes de l’anatomie pathologique (dont les arrêts, le plus souvent, ne font que signaler le mécanisme de la mort que nous révèlent les ravages dont il s’agit), on ne verra dans ces ravages autre chose, si ce n’est qu’il y a eu réaction vigoureuse et opiniâtre de la part de la nature contre un ennemi puissant pour s’en délivrer; mais qu’elle y a succombé.

Lies lésions, prétendues inflammatoires, ne sont donc que les effets et les traces du théâtre de cette lutte impuissante. Ainsi, celui qui meurt après 3o ou 3a heures de douleurs ne meurt point de ces lésions, insuffisantes pour donner la mort ; mais il meurt comme celui qui a succombé dans les premiers momens, c’est-à-dire par l’action du venin qui a pénétré dans le torrent de la circulation , qui a attaqué le principe radical de la vie, qui a, en un mot, asphyxié tous les organes, entre autres le piston vital de la circu-

lation , le cœur, comme on semble seulement le reconnaître aujourd’hui. Celte action est la môme que celle de l’acide hydrocianique qui anëanlit le principe de la vie , du venin de la vipère, de celui du serpent à sonnettes qui provoquent également des vomissemens et des mouvemens convulsifs , sans qu’on puisse dire pour cela que le venin n’ait agi que sur l’estomac et le canal intestinal.

Telle est la théorie vraie , la seule admissible du choléra considéré dans son ensemble, et non pas tronqué , mutilé et isolé de sa cause efficiente matérielle, à laquelle tous les autres phénomènes, tant vivans que cadavériques, sont entièrement subordonnés. Cette cause matérielle est partout , et elle agit partout en attaquant le principe radical de la vie : c’est le venin contagieux.

C’est sans doute cette opinion qu’a voulu émettre la commission de l’Académie, en la déguisant toutefois sous une forme dans laquelle les auteurs pussent tous reconnaître quelque chose de leurs idées, savoir, que le choléra est une maladie grave dont les phénomènes vivans et cadavériques décélaieut â la fois deux élémens, dont l’un était une lésion profonde dans l’innervation , et l’autre un état catarrhal de la membrane muqueuse gastro-intestinale. Il ne manquait plus, pour compléter cc diagnostic, que d’introduire

(Mil )

sur la scène le principal acteur, l’agent délétère. Mais cela n’a pas été fait, et il ne m’appartient pas de juger des motifs de cette rétieence, qui, dans tous les cas, ne paraissent pas du moins contraires à l’opinion de la contagion.

Il n’en est pas de même du diagnostic du docteur Broussais; et sa théorie, exposée d’un tou affirmatif dans des leçons publiques , qu’ont répétées tous les journaux quotidiens de la capitale, pouvant exercer une fâcheuse influence sur les esprits, relativement à la question que j’ai soulevée dans le seul intérêt de l’humanité, je me vois forcé d’entrer en lice avec un aussi terrible jouteur. Je sais qu’il a en sa laveur l’éclat de la célébrité et des services réels qu’il a rendus à la science; qu’il est chef d’une école qui compte de nombreux disciples; qu’il est entouré de tout le prestige qui distingue d’une manière si avantageuse les praticiens qui se sont fait une grande renommée dans la capitale; qu'il a pris, dans ces derniers temps , auprès des autorités , un ^ ascendant qui pourrait faire échouer l’exécution I de mes vœux philanthropiques; je n’ignore pas, I enfin , que je n’ai moi-même à opposer à tant de I titres itnposans qu’une vie jusqu’ici passée dans I l’obscurité d’une ville de province, bien qu’elle I ait été consacrée tout entière à l’étude et au trai vail; mais, je ne crains pas de le dire, je suis en

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