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emparés du poste et en gardaient soigneusement les défilés. D’ailleurs, l’opinion contraire à la contagion va si bien avec le goût des autorités pour l’économie, le repos et la liberté du commerce et de l’industrie, qu’il n’est p^s extraordinaire de voir le doute obtenir de l’administration la préférence sur une vérité, dont l’importune existence doit nécessairement avoir pour effet d’éveiller continuellement la sollicitude et la surveillance , de provoquer de grands embarras, d’exiger des mesures contrariantes pour les populations, accompagnées de difficultés, en apparence, insurmontables , ne promettant quelquefois que des résultats équivoques.
Voilà, sans doute, la cause de la faveur qu’a obtenue auprès de l’autorité le système de la non contagion, dans la plupart des gouvernemens européens. Les difficultés ont été pour elles synonymes d’impossibilité. Les anti- contagionistes n’avaient pas, d’ailleurs, oublié de faire valoir, à l’appui de leur opinion, la nullité des résultats obtenus par la Russie, la Prusse et l’Allemagne , dont les cordons sanitaires n’avaient pu les garantir de l’invasion du fléau.
Nous verrons tout-à-l’heure le peu de fondement de ces assertions ; je dois auparavant faire remarquer que ce n’est pas la première fois que l’erreur, en matière de contagion, a
prévalu sur la vérité. H semble même que ce soit une fatalité attachée à ce genre de fléau , et cela presque toujours par l’influence exercée par les médecins en réputation et en crédit auprès des autorités. La dernière peste de Marseille, en 1720, et celle de Moscou, en 1771 , en fournissent de mémorables exemples. Tout récemment encore, le typhus pétéchial, qui a ravagé toute la haute Italie en 1817, quœquœ ipsœ miserrima vidi^ est une nouvelle preuve des justes observations de Pinel (à l’occasion delà peste) de ce que peuvent produire Valus d'une certaine autorité d'opinion dont on est investi, de misérables conjlits d'amour propre, les disputes de l'intrigue et l'amour de la célébrité. Disons d’abord deux mots de la peste de Marseille.
Quatre médecins connus, dit encore Pinel dans sa Nosographie, où il fait l’histoire de cette maladie, sont chargés, par les magistrats de Marseille , de constater la nature de la maladie qui débute, et de donner de prompts secours aux malades. Leur déclaration est nette et précise ; mais les magistrats rejettent toute idée de peste. Les médecins et chirurgiens des forçats font la môme déclaration ; même dénégation de la part des magistrats. La mortalité lait des progrès clfrayans. Le gouvernement donne alors l’ordre à des médecins de Montpellier de se rendre sur les
lieux. Ceux-ci, délégués par Chirac, premier médecin du régent, jouissant du plus haut degré de vogue et de faveur, se conforment aux décisions dogmatiques de cet archiâtre , qui prétend que la maladie de Marseille n’est qu’une fièvre maligne ordinaire, en joignant à ses assertions les insinuations les plus outrageantes contre les médecins et chirurgiens de Marseille, qu’il accuse de chercher à entretenir de fausses terreurs parmi le peuple, pour rendre leur secours plus nécessaire.
C’est ainsi que cette cité florissante se vit dépeuplée en quatre ou cinq mois, de soixante-cinq mille habitans, en présence et au milieu des efforts impuissans de Chicoineau, Verny et Didier, médecins de Montpellier, délégués pour combattre l’épidémie, malgré leur opiniâtreté à soutenir i que la maladie n’est pas contagieuse , qu’elle n’a I d’autre contagion que celle de la terreur qu’elle i inspire. Voilà un exemple bien frappant, sans I doute, des fruits produits par la doctrine de 1 l’anti-contagionisme.
Comme toutes les épidémies du choléra , la I peste de Marseille commença par une maison , jl bientôt elle gagnait toute la rue, se propageant ^ ainsi , de maison en maison, dans tous les quartiers
tde la ville. De même aussi elle a eu ses périodes 1° d’accroissement gradué en juillet , 2*^ d’ex-
frême intensité en août et en septembre , 3° de déclin en octobre et en novembre, 4° enfin, d'extinction progressive en décembre et en janvier.
Les épidémies contagieuses , après avoir moissonné un grand nombre de victimes, finissent toutes de la même manière. On dirait qu’elles épuisent leur venin pestilentiel sur les premiers individus qui tombent sous leurs coups, tandis que , dans le fait, l’agent délétère reste le même; mais c’est la puissance de résistance qui augmente, ainsi qu’on le dira plus bas.
La peste de Moscou, en 1771 , offre un spectacle bien plus affligeant encore, relativement à l’influence exercée par l’opinion des médecins sur le sort de cette malheureuse ville.
La Valachie et la Moldavie étaient, en 1770, le théâtre de la peste quand les troupes russes y pénétrèrent. Ces troupes ne tardèrent pas à y contracter la contagion, et plusieurs militaires en étant mort victimes à Yassi , la contagion ne tarda pas à être importée dans la Podolie , entre autres dans la ville de Kiow, où elle fit périr quatre mille personnes. Un cordon établi autour de cette dernière ville et des troupes stationnées sur la route de Moscou , ne purent empêcher , probablement, quelques individus isolés de tromper la vigilance des gardes, en rompant la consigne ; ce qu’il y a de certain , c’est qu’en no-
vembre de la même année la maladie se déclara à rhôpital militaire de Moscou , et fit périr un prosecteur d’anatomie et onze infirmiers, en quatre ou cinq jours.
Le 23 décembre (la maladie n’avait encore été observée que chez les infirmiers, qui continuaient à en être affectés d’une manière funeste ) , une assemblée de médecins de l'hôpital ayant eu lieu, il fut décidé que c’était la peste. Un seul médecin de la ville soutint au contraire que ce n’était qu’une fièvre simplement putride.
Toutefois, cet hôpital étant hors et à peu de distance de la ville, on fut d’avis de le faire fermer et d’intercepter par une garde militaire toute communication au dehors, on fit isoler les inflr- ; miers avec les femmes et leurs enfans, et brûler i les meubles et les vêtemens soit de ceux qui I étaient morts, soit de ceux qui étaient encore { en vie.
,1 C’est dans ces circonstances que le gouverneur ) de la province, le comte Soltikoff, s’adressa plus ) particulièrement au docteur Mertens, et que, sur « son avis franchement exprimé , il fit prendre toutes les mesures préventives et de surveillance I) pour garantir la ville de l’invasion de la maladie.
Ainsi, on exerça une garde rigoureuse autour b de l’hôpital où la maladie avait paru. On créa Q un comité médical avec lequel tous les médecins
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de la ville devaient se tenir en relation pour dt> noncer tous les cas de maladies suspectes qui parviendraient à leur connaissance. Mais, après quelques jours seulement, le froid étant devenu rigoureux et aucun accident ne s’étant déclaré dans la ville, à l’exception de sept nouveaux cas parmi les infirmi^Ks. de l’hôpital militaire, le peupie, auparavant consterné, se livre à fous les excès de la joie la plus vive et à toutes les imprudences de la plus profonde sécurité , sur l’avis du médecin de la ville qui avait nié la contagion , et auquel s’étaient réunis deux autres médecins qui avant avaient partagé l’opinion du comité assemblé à l’hôpital militaire.
L’autorité, de son côté, se relâche de toutes ses rigueurs préventives, le comité médical cesse même de s’assembler et enfin toutes les mesures de prudence furent mises en oubli, au point qu’après avoir brûlé les meubles et les vêtemens de quatre - vingt- six infirmiers pestiférés qui étaient morts à l’hôpital militaire, on rétablit les communications de cet établissement avec l’extérieur. Ainsi, on croyait, malgré l’avis des médecins éclairés et consciencieux en être quitte pour une terreur panique. Toutefois, il nous restait, dit le docteur Mertens , la conscience entière d’avoir rempli avec sévérité notre devoir à titre de médecins et de bons citoyens.
Cependant, le ii mars 1771, on convoqua de nouveau le comité médical de Moscou. La maladie venait de se déclarer dans une maison spacieuse, située au centre de la ville, qui servait d’atelier à plus de 3 mille ouvriers des deux sexes employés à l’habillement des soldats; les plus pauvres, qui formaient environ le tiers de ce nombre , habitaient dans la partie inférieure de cette maison, le reste se rendait le soir dans des habitations particulières, dans différentes parties de la ville. Cet atelier était, par conséquent, un grenier à contagion.
Le médecin en second de l’hôpital militaire, le docteur Yaglsky, qui avait été envoyé par le gouverneur dans cette maison , rapporte au comité qu’il y avait huit malades attaqués des mêmes symptômes que ceux observés parmi les infirmiers de l’hôpital militaire trois mois auparavant, c’est-à-dire avec des pétéchies, des charbons et des bubons. Il ajoute que, ayant pris des informations sur l’origine et les progrès de cette maladie , les ouvriers lui avaient avoué qu’au commencement de janvier, une femme qui avait une tumeur à la joue s’était retirée auprès d’un â des ouvriers qui était son parent, et qu'elle y était morte; que, depuis cette époque, les ma- 4 lades s’étaient succédé et qu’il en avait péri 1 1 7. A Quatre autres médecins fout un rapport conforme.
En conséquence , le comité médical , composé alors de i6 médecins, déclare au gouverneur et au sénat que la maladie dont il s’agit était la peste.
Toutefois , les deux médecins qui avaient fait défection à leur première opinion sur le caractère de la peste qu’ils avaient reconnue à l’hôpital militaire , ainsi que la plupart des chirurgiens réunis au premier médecin qui avait nié le caractère pestilentiel à la maladie du même hôpital, protestent contre cette déclaration , en soutenant que la maladie n’est qu’une fièvre putride et transmettent par des rapports particuliers leur opinion au sénat, et, de même que cela a eu lieu pour plusieurs épidémies du choléra, ils se fondent sur ce que la mortalité dans la ville, au lieu d’avoir augmenté, est moindre que celle des années précédentes. Le docteur Mertens et les autres membres du comité appelés au sénat persistent, de leur côté, dans leur première opinion.
En conséquence, on ferme les portes de la maison contaminée, plusieurs s’échappent par les fenêtres et les autres sont conduits durant la nuit dans des lieux réservés , savoir : les malades au monastère de S‘-lSicolas , et les autres à celui de S*-Siméon. On s’empare même des ou- .vriers qui avaient des habitations particulières, pour les séquestrer daus un troisième couvent
hors de la ville , parce que l’on fut informé qu’il y avait eu quelques morts parmi eux. Enfin , on prend toutes les mesures sanitaires convenables en pareil cas. La ville est divisée en sept quartiers, à chacun desquels sont attachés, un médecin et deux chirurgiens. Les bains publics sont fermés, la sépulture des morts est exclusivement confiée aux soins des agens de police. Les malades riches sont séquestrés à domicile, et les malades indigens sont transférés à l’hopilal S‘- Nicolas, etc. Mais l’atmosphère s’étant refroidie en avril, les miasmes contagieux, devenus alors plus fixes et moins actifs, n’affectaient que ceux qui habitaient avec les malades, il ne mourait que trois ou quatre personnes par Jour dans l’hôpital des pestiférés , et un égal nombre d’ouvriers suspects tombaient malades. Toute la ville paraissait, d’ailleurs, exempte de la contagion. Ce que voyant un grand nombre de personnes crurent que les médecins qui avaient donné à la maladie le nom de peste avaient inventé une chose fabuleuse. Enfin, ce qui vint mettre le comble à la sécurité c’est que jusqu’au i5 juin, malgré les chaleurs des premières journées de ce mois, il n’y avait eu que deux cents décès à l’hôpital S‘-Nicolas, et qu’il n’était mort personne de la peste dans la dernière semaine , et comme il ne s’en était déclaré aucun cas parmi les ouvriers qui avaient
leurs habitaüons particulières, qu’on avait relégués dans le troisième monastère , on leur permit à tous de s’en retourner chez eux.
Mais, au milieu de tous ces sujets de tranquillité , le mal fait de nouveau explosion vers la fin de juin' dans l’hôpital S*^-Siméon, et le 2 juillet six malades périrent dans une seule maison d’un des faubourgs, et le septième prit la fuite. Les jours suivans des gens du peuple sont atteints dans différeus quartiers de la ville. Le nombre des morts augmente avec rapidité; et vers la fin de juillet il périssait plus de deux cents personnes par jour. On remarquait également sur les malades et sur les cadavres, des pétéchies larges et livides , des vibices et dans plusieurs des charbons et des bubons ; quelques malades périssaient subitement ou dans l’espace de vingt-quatre heures, avant que l’éruption des tumeurs eût eu lieu ; plusieurs au troisième ou quatrième jour.
Vers la mi-août, le nombre des morts s’élève à six cents par jour; et vers le commencement de septembre de sept à huit cents et jusqu’à mille.
Ce qui contribua encore à donner à la contagion un nouveau degré d’intensité, ce fut une émeute populaire qui eut lieu le i5 septembre; la populace entre en fureur, pénètre dans les i hôpitaux des pestiférés , ouvre les lieux où les i suspects sont renfermés, pour rétablir les céré-