II
monies du culte et ensevelir les morts dans la ville. On embrassait, suivant l’usage, ses proches et ses amis qui avaient succombé, on négligeait toutes sortes de précautions, parce qu’on prétendait qu’elles étaient inutiles, la maladie étant un fléau do Dieu pour venger la religion négligée, et nul ne pouvant échapper à sa prédestinée.
Il n’y a pas besoin de dire que cette incartade populaire qui fut bientôt réprimée par la force armée , ayant établi une communication générale entre le peuple et les pestiférés, dut nécessairement aviver la flamme de l’incendie ; aussi , dès ce moment, le nombre des morts monte à douze cents , et les cérémonies ecclésiastiques pour les ■funérailles ayant été rétablies à l’époque de ce tumulte , presque tous les prêtres périrent de la peste. Dès-lors le service médical fut désorganisé et la ville ne fut plus qu’un vaste hôpital où les médecins portaient indistinctement leurs secours.
Le comité médical bornait ses soins généreux, à répandre des instructions, pour qu’on s’abstint autant qu’on le pourrait de toucher les corps des pestiférés ainsi que leurs effets qu’il conseillait de briller, sans oublier le précepte d’entretenir un courant d’air pur dans les chambres.
C’est au milieu de ce désordre anarchique que le comte OrlofP, envoyé par l’impératrice pour
pourvoir à tout, s’adresse de nouveau au docteur Mertens et aux autres médecins contagionistes, pour avoir leurs avis particuliers par écrit , dans l’objet d’insister sur ce qui paraîtrait nécessaire pour détruire la contagion. Ceux-ci ne se rebutent point par la grandeur du mal, on pourvoit aussitôt avec ordre au traitement des malades et aux moyens préservatifs pour ceux qui ne l’étaient point; on établit de nouveaux hôpitaux pour les gens du peuple; on ordonne aux gens aisés de s’isoler et de se séquestrer. Depuis quelques mois la peste s’était propagée dans plusieurs bourgs ou villages voisins ; quelques villes avaient même été infectées par les fugitifs; on y envoya des inspecteurs de santé, des médecins et des chirurgiens, on forma un conseil de santé présidé par le gouverneur de Moscou, composé de trois médecins et d’un chirurgien. Chaque jour les autres médecins et administrateurs de la police faisaient leur rapport à ce comité qui dirigeait tous les objets de salubrité.
Grâces à tous ces soins et au retour de la saison froide, qui commence à se faire sentir dès le 10 octobre, le fléau diminua rapidement, et la fin de l’année de 1771 parut y mettre un terme tant à Moscou que dans d’autres lieux de l’empire russe. Mais, d’après les recensemens qui en furent faits, le nombre des victimes de ce fléau
s’ëlève à plus de cent mille tant à Moscou que dans la banlieue. On profita alors du froid rigoureux qui régna pendant cet hiver pour détruire les principes de la contagion. En conséquence , on enfonça les portes et les chambres qui avaient été occupées par les pestiférés et on y pratiqua des fumigations ; on démolit les habitations anciennes et bâties en bois, on en brûla tous les effets mobiliers, au mois de février 1772 on trouva plus de quatre cents cadavres, ensevelis dans les maisons l’année précédente; ils furent tous exhumés et transportés dans des sépultures publiques, et, chose remarquable, c’est qu’aucun de ceux qui travaillèrent à cette opération , non plus que ceux qui avaient enseveli les morts dès l’apparition des premiers froids ne fut atteint de la peste; ce qui ne peut s’expliquer que par la condensation et la fixité communiquées aux miasmes par l’action du froid.
Ce fut encore, de même qu’à Marseille et à Nimègue, et ainsi que le choléra en offre des exemples , parmi le peuple et les classes les plus indigentes que la peste fit les plus grands ravages; les nobles et les négocians riches, excepté ceux qui firent des imprudences, en furent presque tous exempts : elle se propageait par le seul contact des malades ou des objets infectés, et ses principes contagieux ne se répandirent nullement
dans l’atmosphère. En visitant les malades, dit le docteur Mertens, nous faisions en sorte de laisser un pied de distance entre nous et le pestiféré, par cette seule précaution et en évitant de toucher le corps du malade , les vêtemens ou le lit nous nous préservâmes de la contagion. Pour voir de plus près la langue, ce médecin mettait dans sa bouche et ses narines un linge trempé dans le vinaigre.
Au milieu de reffrayante mortalité qui eut lieu il ne périt que jtrois nobles et très-peu de citoyens distingués, par la précaution qu’ils prirent de se séquestrer et de n’acheter du dehors que les alimens qui leur étaient nécessaires. Le peuple, au contraire, périssait victime, en premier lieu, de son entassement dans des habitations étroites, et, ensuite , de sa cupidité, en achetant à vil prix ce qui avait échappé aux flammes ou en refusant de brûler ce qui lui était échu à litre d’héritage.
Au moyen des précautions mentionnées cidessus , il ne périt non plus aucun médecin , bien (ju’ils passassent leur vie au milieu des pestiférés. Le docteur Pogarelzky et le chirurgien en chef de l’hôpital de S*-Nicolas, présentèrent des signes d’atteinte de la maladie, mais il en furent délivrés dès l’invasion par des suem’s oritiques.
On ne peut se dispenser de rappeler ici, comme
un modèle à suivre, dans une épidémie pestilentielle, la conduite, à la fois pleine de courage, de dévouement et de prévoyance, par laquelle le docteur Mertens se distingua dans cette grande calamité publique. Rien, sans doute, n’honore pins les lumières et la sagesse humaines que les moyens efficaces qu’il prit pour sauver de cette 'maladie un des établissemens les plus inléressans de cette capitale dont il était médecin en chef, c’est l’hospice impérial des orphelins , où on entretient environ mille enfans et quatre cents adultes, soit préposés, soit nourrices ou gens de service. Et cet exemple seul montre comment, non -seulement dans un établissement public, mais encore dans une maison particulière, on peut se conserver en santé avec sa famille, au milieu d’une épidémie pestilentielle.
« Comme l’enceinte de cet hospice, dit Pinel, avait trois portes, dès que ce médecin vit , dans le mois de juillet , que la peste se répandait dans la ville , il engagea le directeur d’en faire fermer deux et de n’en laisser qu’une libre avec un portier-, il fut ordonné qu’on ne laisserait entrer personne, sans une permission expresse de l’inspecteur en chef et qu’on aurait soin de se pourvoir en assez grande quantité de farine, de vêtemens, de linge, de souliers et d’autres objets nécessaires dans des endroits qui ne seraient pas infectés.
» Au mois d’août, lorsque la peste exerçait les plus grands ravages dans la ville, il ne fut permis à personne d’entrer dans l’hospice, qu’au médecin ( le docteur Mertens ) ; on chargea des hommes au dehors de la maison d’acheter chaque jour les alimens nécessaires et de porter les lettres. Le même médecin avait désigné par écrit au portier les objets qui devaient être introduits et les précautions à prendre. Le boucher jetait la viande dans du vinaigre, et le souséconome la recevait ensuite. Les peaux , la laine , les plumes, le coton, le chanvre, le papier, le linge , la soie ne pouvaient point être admis ; on recevait le sucre directement en ôtant les enveloppes et les cordons; on plongeait dans le vinaigre les lettres après les avoir percées avec une aiguille , et on les desséchait en les exposant à la fumée du bois de geoièvre, qu’on faisait brûler; il était permis de parler à ses pareils et à ses amis, qui se présentaient à une certaine distance hors de la porte.
» Au mois d’octobre , on fut obligé d’acheter deux cents paires de bottes et de souliers ; on eut soin de les tenir plongées pendant quelques heures dans le vinaigre et de les laisser ensuite dessécher. Le docteur Mertens visitait les malades deux fois par jour ; deux chirurgiens examinaient, le matin elle soir, les gens bien porlans.
Si quelqu’un venait à tomber malade, on faisait appeler aussitôt ce médecin; et s’il apercevait quelque chose de suspect , on tenait le malade isolé jusqu’à ce qu’on fût assuré qu’il n’avait point la peste. C’est ainsi qu’il trouva sept fois des pestiférés parmi les soldats ou les ouvriers de l’hospice ; mais comme , dès l’invasion de la maladie, ils furent séparés des autres, la contagion fut arrêtée : il n’y eut qu’un ramoneur qui communiqua la maladie à son apprenti.
» Depuis le mois de juillet, on ne reçut dans l’hospice ni nourrices, ni enfans; mais en attendant , le docteur Mertens proposa au conseil de l’hospice, de consacrer à cet usage une ferme peu éloignée de la ville , ce qui fut exécuté au mois d’octobre. A cette époque il mourait à Moscou environ mille personnes par jour; il fut prescrit alors de dépouiller de leurs vêtemens les enfans qu’on portait à l’hospice, de brûler ces vêtemens, d’en fournir de nouveaux à ces mêmes enfans, qu’on lavait d’abord avec un mélange d’eau et de vinaigre; on les enfermait ensuite pendant quinze jours dans trois chambre isolées ; à cette époque, s’il ne se manifestait aucun signe de peste, on les transportait avec d’autres qui avaient été soumis à la même épreuve. Après avoir changé leurs vêtemens , ils passaient encore quinze jours dans cet endroit avant d’être reçus
dans la partie intérieure de l’hospice. Ces enfans , ainsi que les femmes accouchées, étaient visités chaque jour. On en porta avec un bubon pestilentiel, et deux en furent atteints durant le temps d’épreuve. Us furent retenus isolés dans une chambre particulière avec les femmes qui les élevaient; et c’est ainsi que les progrès de la contagion furent arrêtés, et que tout fut rétabli dans le premier état, au printemps de l’année suivante. »
L’histoire sommaire de l’épidémie du typhus pétéchial , qui a fait irruption dans toute la haute Italie en 1817, mérite aussi de trouver ici une petite place. Voici ce que j’en ai vu et retenu pour m’être trouvé à Milan dans le moment de la plus grande intensité de l’épidémie.
Dans un village du Piémont, appelé'Caprara, à quatre ou cinq lieues de la ville d’Alexandrie, il était arrivé un militaire venant des prisons de la Russie, dans le mois de février 1817. Deux ou trois jours après son arrivée dans sa famille , il tombe malade et meurt. Un de ses frères et son père contractent la même maladie et subissent le même sort. Il en arrive autant aux voisins qui étaient venus soigner .les malades à titre de bon office. L’officier de santé du village, qui avait servi dans les armées françaises, et qui, je crois, avait vu le typhus de Gênes , reconnaît parfai-
leinent la maladie à ses traits caractéristiques ; il en donne avis au syndic, et, de concert, ils I font un rapport catégorique à l’intendant d’A- , lexandriej celui-ci envoie aussitôt deux ou trois I médecins sur les lieux pour vérifier les faits et secourir les malades. Mais la fatalité veut encore I que ces docteurs refusent à cette maladie son véritable caractère contagieux et fassent à l’autorité un rapport dans lequel ils prétendent que la maladie régnante à Caprara n’est qu’une fièvre putride ordinaire, occasionnée et entretenue par la misère générale , par suite des mauvaises récoltes de l’année précédente 1 8i6, qui , en effet, avaient été déplorables dans toute l’Europe.
Cette opinion prévaut, et, aucune mesure préventive n’étant mise en usage, bientôt tout le village et les hameaux environnans sont envahis par l’infection. Tout près de là est une petite ville sur la frontière du Piémont et du duché de Parme ; cette ville est le théâtre presque habituel d’un marché pour les bestiaux, où l’on se rend en foule des deux états pour faire ce commerce. La maladie qui infectait déjà la ville est bientôt importée dans le duché et la ville de Parme, dans les lieux environnans du Piémont et jusqu’à Turin. De Parme, aucune précaution n’étant encore prise , elle se propagea avec rapidité à Milan , à Pavie, à Lodi , etc.
La mortalité dont elle frappe les habitans de ces deux villes a bientôt éveillé l’attention des médecins éclairés qui y exercent et professent la médecine avec des talens distingués; ils reconnaissent le typhus pétéchial et le signalent aux magistrats, en indiquant les promptes mesures qu’il y avait à prendre pour combattre l’épidémie et empêcher sa propagation. Le célèbre professeur Razori, qui avait si bien observé et décrit cette maladie à Gênes, était alors détenu dans une prison à Milan pour prévention de délit politique. Sa prison devint bientôt le temple d’Epidaure , où médecins , magistrats et citoyens venaient le consulter comme un oracle.
Aussitôt un comité médical est formé et la police est sur pied pour organiser tout à la fois un service pour le traitement curatif et un autre pour les moyens préservatifs. Quelques anti-contagionistes, veulent en vain élever la voix; dans le gouvernement autrichien (pour des cas de l’espèce, heureusement), les idées nouvelles obtiennent peu de faveur, et ils ne parvinrent pas même à répandre le doute; car tous les citoyens, tant à Milan , qu’à Pavie, Lodi , etc, s’empressèrent de suivre les instructions des médecins du comité et de se conformer aux ordres des magistrats.
La première mesure qui fut prise fut celle de
crëer des lazarets ou hôpitaux séquestrés dans des monastères et, à défaut d’autres bâtimens publics, le plus grand nombre des églises fut employé à cet usage.
La ville fut ensuite divisée par quartiers, ayant un médecin et un chirurgien pour visiter tous les jours les habitans , et dès que la maladie se déclarait dans une famille indigente, on faisait transporter le malade à l’hôpital , et l’on faisait passer à la fumigation du chlore l’appartement dans lequel il avait couché, ainsi que tous les effets mobiliers. La maison était dès-lors l’objet d’une surveillance beaucoup plus active, et les médecins renouvelaient leurs visites trois ou quatre fois par jour pour s’assurer s’il ne se déclarait point de nouveaux cas , à l’effet d’enlever de suite les sujets malades.
Si la maladie se déclarait chez une personne de la classe aisée et qu’elle voulût être traitée à domicile , pour ne pas être séparée de sa famille, on séquestrait aussitôt la maison en y plaçant une sentinelle ; on faisait , en même temps, partout des fumigations, et les habitans de la maison, consignés pendant sept à huit jours au moins, étaient approvisionnés à leur porte par des pourvoyeurs commis à cet effet.
Cette mesure fut prise également pour toutes les villes, les bourgs, les villages et les hameaux.
Presque toutes les églises furent converties en lazarets dans les contrées où l’épidémie régnait , et, pendant tout ce temps-là, les cérémonies du culte, suspendues, ne donnèrent plus lieu à ces réunions nombreuses dans une même enceinte, qui deviennent de si funestes foyers de contagion.
On avait reconnu que les mendians, avec leurs haillons , étaient les plus puissans agens de la contagion. La mendicité fut, sur-le-champ, généralement extirpée dans tout le royaume Lombard-Vénitien, et les mendians pris en flagrant délit furent enfermés dans des lieux réservés et soigneusement gardés.
Toutes ces mesures furent exécutées avec la plus grande promptitude dans les provinces infectées, placées sous la domination autrichienne, et les succès les plus rapides en furent le salutaire résultat. En effet , la surveillance de la santé publique fit qu’on voyait tous les malades au début du mal, et on pouvait ainsi leur appliquer promptement les remèdes convenables, entre autres l’emploi large de la saignée, moyen fortement conseillé par le docteur Razori, et les malades, promptement soustraits à leur famille ou séquestrés à domicile, ne devenaient plus des foyers d’infection ; de sorte que, presque en même temps, malgré les chaleurs croissantes de l’été.
on vit et la mortalité s’arrêter et le nombre des malades diminuer, au point que, dans le courant d’août , l’épidémie fut presque généralement éteinte dans le pays de l’obéissance de l’empereur; et, plus tard, à Parme et dans les pays sous la domination du roi de Sardaigne , en septembre , attendu que leurs mesures ne furent prises qu’un mois plus tard que dans la Lombardie.
C’est ainsi que l’opinion de la contagion , généralement répandue et accréditée sur cette maladie dans toute l’Italie, en faisant tenir tout le monde sur ses gardes pour s’en garantir, au lieu de produire, par ses approches, les effets désastreux supposés par les anti-contagionistes , fut, au contraire, pour tous, l’ancre de salut; car la maladie sévissait avec tant de fureur avant l’exécution de ces mesures, que la mortalité s’élevait déjà dans le duché de Lodi à près de deux cents personnes en ving-qualre heures.
On voit par l’histoire sommaire de ces trois épidémies contagieuses, auxquelles nous aurons occasion d’en ajouter encore deux ou trois exemples dans le chapitre des moyens préventifs, on volt, dis-je, l’œuvre des contagionisles mise en opposition avec les idées spéculatives des anticontagionistes , et le lecteur peut juger de quel côté est la garantie et la sauve-garde de la société.
Ces faits prouvent au moins que, seulement dans le doute , on n’aura jamais à se repentir d’avoir suivi les conseils des premiers , tandis que les maux occasionnés par l’opinion systématique des seconds sont irréparables. Les uns nous ramènent et nous retiennent sans cesse dans le giron de la prudence et de la sagesse , tandis que les autres nous précipitent dans un abîme de ténèbres et de chances hasardeuses de calamités publiques et privées.
Je reviens maintenant à l’ouvrage du professeur Delpech.
Ce médecin éclairé, principalement occupé de la question de savoir si la maladie était contagieuse ou simplement épidémique , penchant plutôt pour cette dernière opinion, d’après l’observation de la marche géographique du fléau dans la direction de certains parallèles de l’est à l’ouest, ainsi qu’il en fait l’aveu lui-même (pag. 7), et en vertu de laquelle il s’était muni de tous les instrumens de physique les plus propres à l’éclairer sur les modifications locales de l’atmosphère et du sol, tels qu’un excellent pendule de la façon de M. Breguet , de deux piles, de barreaux suspendus, d’aiguilles oscillantes sur l’agate, d’un hygromètre , de baromètres , de thermomètres , etc. , après s’être livré consciencieusement et de bonne foi à toutes les recherches
qui pouvaient répandre quelque lumière sur ce point délicat et important de Thistoire du choléra asiatique , ce médecin, dis-je, n’hésite pas à prononcer que le résultat le plus certain qu’il ait recueilli de toutes ses investigations était que la maladie était contagieuse, et que c’était eh vertu de cette puissance de propagation qu’elle s’était répandue dans toutes les contrées où elle a fait irruption dans les îles britanniques.
Nous ne rappellerons pas ici tout ce que dit cet habile et scrupuleux observateur sur la topographie de tous les endroits qu’il a parcourus au moment où ils étaient les théâtres de l’épidémie; nous ne dirons rien non plus des expériences physico-météorologiques auxquelles il s’est livré dans ces différentes localités, cela nous entraînerait trop loin ; nous nous bornerons aux seuls faits de la contagion , dont la logique incontestable, ajoutée à ceux déjà rapportés, ne doit plus laisser, à mon avis, aucune espèce de doute sur la solution du problème en faveur de cette opinion.
Ainsi, on lit, dans la page lo de l’ouvrage dont il s’agit, que le docteur Russel a raconté à l’auteur qu’un voyageur de Londres, venant de Newcastle, où régnait la maladie, s’arrêta à Morpeth, où il fut pris du choléra, et succomba. 11 n’y avait encore point de cholériques dans ce lieu ni à quarante lieues à la ronde.
Un marchand de bœufs, venant du Nord, coucha, deux jours après, dans la chambre où venait de mourir le voyageur ; il fut atteint et mourut. Son frère, qui lui donna des soins, fut également atteint, mais il ne succomba pas.
L’exactitude de ces faits a été vérifiée par le docteur Delpech, en passant plus tard à Morpeth.
Il s’est assuré au council office ^ avant son départ de Londres, qu’il résultait des rapports sanitaires de la quarantaine imposée aux bateaux de charbon venant de Newcastle, dans une crique de la Tamise, que, depuis deux mois, il y avait continuellement des malades du choléra à bord de ces bateaux et qu’il en était déjà mort un grand nombre, et que moyennant l’exercice de ces quarantaines, qui étaient de dix jours, il n’y avait pas eu encore un seul malade du choléra, dans les bateaux et les vaisseaux qui sont en même temps sur la rivière, ni sur les rives voisines.
La maladie est venue à Newcastle après Sunderland , avec laquelle elle a les plus grands rapports par la Tyne. La maladie y avait pénétré par le faubourg de Gateshead, dans des maisons élevées et très-ventilées au-dessus de la colline. On assurait qu’elle y avait été importée par une marchande d’habits d’individus morts du
choléra à Sunderland , et quelle en était morte victime elle-même.
Le quartier le plus beau et le mieux situé pour la salubrité de Newcastle est celui qui a été le plus ravagé par le choléra.
Dans un hôpital de cholériques, visité par le docteur Delpech, presque tous les malades qui s’y trouvaient étaient membres de la même famille ou voisins d’habitation.
A quelques milles au-dessous de Newcastle, il existe deux petites villes, en face l’une de l’autre , de chaque côté de la Tyne, l’une appelée South- Schelds et l’autre North-Schelds; ce sont les deux ports du fleuve, au-dessus desquels les vaisseaux de deux cents tonneaux ne peuvent pas remonter. La maladie y avait été apportée par les marins venant de Newcastle , d’autres disent par des mendians; elle y exerçait ses ravages principalement sur la classe ouvrière et indigente.
A Newburn la maladie a été importée de Newcastle par des bateliers, d’une manière si évidente, qu’on y suit la filiation de la communication du mal à tous ceux qui en ont été atteints dès le principe. De Newburn elle a pénétré dans la vallée du même nom dans des familles d’ouvriers d’une mine de charbon, dont les habitations sont situées sur le sommet des collines qui encaissent des aflluens de la rivière voisine.
Sur cinq cent cinquante habitans qu’il y avait à Newburn trois cents ont été atteints et soixante ^nt morts.
Dans les villages de Bellscelose et de Scootswood près de Newcastle sur la Tyne, qui sont réunis par quelques maisons intermédiaires, le choléra a été apporté dans une de ces dernières habitations, par un batelier venant de Newcastle qui le communiqua d’abord à ses deux en fans. Ceux-ci ayant reçu des soins des voisins leur communiquèrent la maladie qui atteignit des familles entières dont la plupart moururent. Elle se répandit ensuite graduellement de proche en proche.
A Lemnington près de Newcastle , il n’y avait pas eu de malades jusqu’au 21 décembre i83i, mistriss "Waller soigne son mari à Newcastle, lequel mourut du choléra; veuve, elle vint vivre chez son beau-père à Lemnington , au bout de trois jours elle fut prise du choléra dont elle mourut le lendemain ; son beau-père, cinq jours après, le 27 décembre, fut pris de la même maladie et mourut le même jour. Les voisins qui les avaient soignés en furent atteints ensuite et elle se répandit ainsi dans tout le village.
A W^estmoor près Newcastle , cinq mille au nord-est, la maladie pénétra après le 26 décembre par deux hommes qui moururent rapidement, après être allés à cette date assister au convoi
d’un parent mort du choléra dans la partie basse de Gateshead. La maladie se répandit ensuitè autour de leur maison et parmi leurs connaissances.
A Sunderland la première personne connue qui a été atteinte du choléra était une jeune fille de onze ans, vendant de l’eau de-vie en détail aux marins, sur le quai. Huit jours après, à cinquante pas au-dessous de la même maison , un jeune homme en fut pris subitement et mourut en quelques heures. Six jours plus tard , le père du jeune homme, employé comme lui aux travaux du quai et de la rivière, fréquentant la maison de son fils, mais n’y demeurant pas, fut atteint à son tour et succomba de même. Les malades subséquens se sont montrés d’abord dans les diverses parties du même quartier, et ils ne se sont montrés que plus tard dans les quartiers plus élevés; il est remarquable que les maisons en apparence les plus saines et les plus aérées ont été principalement victimes de la fureur du mal. Trois versions différentes existent sur Ifimportalion du choléra dans cette ville.
La première est que la maladie a été répandue là comme ailleurs par les meiidians et leur vagabondage ; mais ils ne peuvent évidemment avoir été que des instrumens de transmission.
Une seconde, qui est plus probable et qui a.
été révélée au docteur Delpech par un armateur et un capitaine qui n’ont pas permis que l’on publiât leur nom, c’est que des matelots avaient acheté à Riga, à Cronstadt et à Hambourg , au moment où le choléra y existait, probablement à bon marché , des lits de plumes de hasard pour placer dans leur hamac et que plusieurs sont morts du choléra dans le voyage. Ces lits de plumes ont été ensuite vendus à Sunderland.
La troisième, qui a pour auteur le chirurgien Perman de l’hôpital ordinaire et qui porte aussi tous les caractères de la véracité, nous apprend qu’un matelot ayant été employé au déchargement et au nettoyage d’un vaisseau venant de Hambourg, eut le choléra et fut porté à l’hôpital où il mourut; le jour suivant la garde qui l’avait servi fut attaquée de même et mourut. Plusieurs malades furent atteints aussi : on prit le parti d’enlever les autres, à l’exception d’un seul qui était fatigué; il fut attaqué aussi, mais ne mourut pas.
« Il est remarquable, ajoute l’illustre professeur de Montpellier, que la maladie s’est montrée à Sunderland pendant qu’elle existait dans la plupart des ports de la Baltique; qu’elle s’est montrée d’abord sur le quai de la rive sud-est du fleuve, celle où se fait la plus grande pratique des vaisseaux qui la fréquentent , dans les mai-
soos où Ton reçoit le plus grand nombre d’étrangers; dans celles où logent les personnes occupées sur ce quai ou à bord des vaisseaux ; et qu’en s’éloignant du bord du fleuve, elle s’est manifestée surtout dans les quartiers où logent les personnes que le commerce maritime fait vivre; enfin, qu’une caserne autant et peut-être plus mal située que ces derniers quartiers et surtout que les maisons les plus voisines et dans lesquelles l’épidémie a fait de grands ravages, s’est tenue fermée, isolée, et s’est préservée.»
En outre, pour que rien ne manque à ces intéressans documens, il rapporte que le docteur Haslewod , dans un ouvrage qu’il vient de publier ' sur l’épidémie dé Sunderland qu’il a observée, raconte qu’une chaise à porteurs qui servait à transporter les cholériques appartenait à la maison des pauvres et y était rapportée toutes les I fois qu’elle avait servi. Les habitués de la maison s’amusèrent à se porter mutuellement, il en mou- • rut rapidement trois de ceux qui avaient pris part à cet amusement. Enfin, il donne un tableau î d’un grand nombre de cholériques de Sunder- { land, duquel il résulte que des familles entières t ont été atteintes successivement ou en même I temps.
j| A Tranent, Musselbourg et Prestompans, bourg
I des environs d’Edimbourg, capitale de l’Ecosse,.
la maladie s’est également propagée de famille à famille dont elle atteignait presque tous les membres.
Elle avait été apportée à Prestompans , de Tranent , par un charretier nommé Jame Renton , qui y avait été pour assister au convoi de sa mère , morte du choléra , et dans le lit de laquelle il avait couché avec son enfant âgé de quatre ans, le lendemain ils furent pris tous les deux du choléra dont le père mourut à sept heures et le fils à onze.
Copland, charpentier, qui a fait le cercueil et qui a aidé à porter en terre Renton, ainsi que deux personnes qui l’avaient soigné dans sa maladie ont eu le choléra immédiatement après, mais sont guéris.
La femme Smith , demeurant en face de Renton, étant allée prendre des informations sur son état, son mari a été attaqué le samedi, lendemain de la mort du voisin ; il n’a pas succombé. La femme Smith a eu la diarrhée, puis le choléra, elle en est morte; les trois enfans de Smith ont été atteints , deux sont morts , le troisième est guéri. Une fille de dix-neuf ans, demeurant dans une chambre attenante, fut prise du cho-
léra le lendemain de la mort de la femme Smith et a succombé en vingt-quatre heures.
Iæ professeur Delpech tenait ces détails d’un
mddecin qui avait fait des recherches authentiques sur la propagation de la maladie, et desquelles il résulta en outre que la maladie a commencé par un point distinct de la ville et qu'elle ne s’est propagée de là dans tout le reste que d’une manière insensible.
Le docteur Moer, médecin à Musselbourg depuis long temps, et qui a écrit l'histoire de l’invasion du choléra dans cette ville,, lui a aussi appris que la maladie avait éclaté au commencement de janvier, le lendemain d’une fête solennelle en Ecosse. Le premier malade fut une pauvre femme âgée de quatre-vingts ans, qui succomba; son fils et sa femme lui ayant donné des soins, quoique n’habitant pas avec elle, tombèrent malades et succombèrent aussitôt après elle. La maladie se propagea de là à tous les parens et voisins qui étaient venus donner des soins aux ! malades ou simplement les visiter, et le mal y j fut si violent qu’il succomba jusqu’à sept ou huit 1 membres dans la même famille.
I Nous n’en finirions pas si nous voulions rap- 1 peler iei les faits nombreux rapportés par le [ professeur Delpech et desquels il résulte incontestablement que le choléra se transmet par contagion et non autrement.
C’est ainsi que la maladie, importée de la Baltique, une fois débarquée à Sunderland, se pro-
pagea de proche en proche dans la ville et les environs, en suivant les rivières navigables et les canaux de navigation , où il y a un commerce et des communications très-actives parmi les hommes.
Le mal a toujours éclaté dans la classe indigente, parmi laquelle il s’est propagé avec une étonnante rapidité, et ce n’est jamais que rarement et plus tard qu’il a atteint la classe aisée. Ce qui justifie parfaitement sa nature contagieuse, car la petite vérole ne chemine pas autrement, non plus que la peste et les typhus. Les alimens de toutes les maladies contagieuses étant toujours les réunions nombreuses d’hommes habitant en commun des appartemens uniques, comme les ateliers, les pièces garnies de dix à douze lits où les hommes couchent le plus souvent deux à deux, ainsi que cela a lieu dans ces hôtelleries entièrement et exclusivement consacrées à héberger les ouvriers dans les villes industrielles, et encore des chambres de douze à quinze pieds quarrés où sont hébergées en totalité de nombreuses familles , telles sont les circonstanees qui alimentent la contagion dans les classes inférieures du peuple et qui les moissonne d’une manière effroyable, tandis que la classe aisée en éprouve à peine quelque retentissement par les communications qui existent
entre elle et la classe laborieuse ou indigente par l’intermédiaire des domestiques , et très-souvent aussi par la fréquentation des raendians : rien, en effet, n’est meilleur propagateur de la contagion que les haillons de la mendicité, ainsi que l’expérience l’a démontré pour toutes les maladies contagieuses et que le raisonnement le confirme.
C’est par le peuple maritime du commerce de la haute mer que les maladies contagieuses sont apportées sur les îles et les continens, et c’est par le peuple maritime du cabotage, des navigations intérieures qu’elles se propagent dans l’intérieur des terres. C’est ainsi que de proche en proche 1 le choléra , une fois débarqué à Sunderland ,
I ainsi que je viens de le dire , s’est propagé dans la direction des rivières et des canaux de navigation et a pénétré successivement à Newcastle, Musselbourg, Edimbourg, Manchester, Londres, Dublin, et, en général, dans toutes les grandes villes commerçantes de l’Angleterre, et bien qu’il ne soit pas toujours facile de saisir le mal au moment où il fait sa première explosion dans une contrée , parce que les premières per-
i sonnes atteintes succombent ordinairement avant d’avoir fait appeler les médecins , sans qu’on
! puisse obtenir toujours des renseignemens positifs sur la première importation, il n’en est pas moins
vrai que la manière dont il se propage ensuite par la communication, d’individu à individu, est plus que suffisante pour décéler la nature contagieuse de cette maladie.
‘ J’ai rapporté plus haut avec assez de détails l’histoire de la peste de Moscou, pour prouver que ce fléau pestilentiel était aussi obscur dans son origine que les épidémies de choléra, quoiqu’on n’ait jamais élevé aucun doute qu’il ne fût qu’une extension de la peste de Yassi et de Kiow.
Quant à la manière dont la maladie à franchi sans intermédiaire la distance de Londres à Paris, à défaut de documens positifs à ce sujet, voici comment on peut l’expliquer; lorsque , dans le mois de février 1882, le choléra a fait irruption à Londres par les provenances maritimes et les ouvriers employés aux travaux du port, aux arrimages ou débarquemens de marchandises sur la Tamise, il y avait une multitude d’artisans français de toute espèce, esquels, depuis la paix, sont en usage d’aller de la capitale de la France dans celle de l’Angleterre , soit pour s’y perfectionner dans certains arts, où le peuple anglais nous a réellement devancés, soit pour y porter des industries dans lesquelles nous sommes aussi ses devanciers : or, lorsque tous ces artisans ont été témoins de l’invasion du fléau et de ses ravages.
ils ont dû nécessairement en être épouvantés et en conséquence prendre la fuite.
N’est-il donc pas bien raisonnable de supposer que parmi ce grand nombre de fugitifs il y en avait qui étaient dans l’incubation de la maladie ou qui au moins portaient avec eux des vêtemens , des effets qui ne pouvaient manquer d’être déjà contaminés. C'est certainement de cette manière et non par l’air atmosphérique que plusieurs cas de choléra se sont manifestés dans différens quartiers de Paris principalement habités par la classe ouvrière. Un seul cas suffisait pour engrainer la ville, et au lieu d’un il y en a peut-être eu sept ou huit et plus encore.
Tous ces cas ont été bientôt autant de foyers ou plutôt autant d’étincelles qui se sont converties en foyer au moyen des agglomérations d’un grand nombre d’individus habitant et couchant dans une même pièce.
La maladie une fois dans la capitale, où il n’a été pris aucune mesure préventive pour la réprimer comme cela a été fait à Edimbourg et à Londres, a suivi rapidement son libre cours et, toujours en suivant sa loi de propagation, elle s’est étendue en rayonnant autour de ces dlffiérens foyers et ensuite aux environs de cette capitale, infectant de proche en proche tous les départemens , jusqu’à ce qu’elle ait parcouru
toute la France, si on ne lui oppose pas une digue pour garantir les populations qui jusqu’à présent en ont été exemptes.
L’air atmosphérique et ses courans exercent si peu d’influence sur celle propagation du choléra que , quoique les vents aient constamment soufflé du nord-ouest au sud-est pendant les mois d’avril et de mai, Châlons , Lyon , Grenoble , etc. , qui se trouvent dans cette direction , n’en ont encore éprouvé aucune atteinte, tandis qu’au contraire la maladie a pris sa principale extension au nord de Paris, c’est-à-dire en sens contraire à la direction du vent , ce qui est un argument sans réplique contre la prétendue nature épidémique assignée au choléra.
Une circonstance qui peut avoir contribué à entretenir l’erreur de la non contagion et qui a servi beaucoup la cause de l’ànti-contagionisme, c'est une affection catarrhale qui, à raison de la constitution atmosphérique, règne en France depuis environ huit ou dix mois. Ce sont des bronchites, des catarrhes pulmonaires et des embarras intestinaux avec un léger degré de colite caractérisé par des coliques et la diarrhée, affection que, par dérision ou jeu de mots, on a appelé la cholérine , pour faire allusion au choléra pendant qu’il était encore loin de nous.
Mais c’cst évidemment faire abus de l’obser-
valion et du raisonnement que de rapprocher ces deux affections, comme deux degrés du même mal.
Ce qu’il a plu à nos raisonneurs modernes d’appeler cholérine, n’est évidemment qu’un embarras intestinal, une affection catarrhale légère de la membrane muqueuse du gros intestin, occasionnée , à n’en pas douter par les fréquentes vicissitudes atmosphériques, c’est-à-dire les changemens brusques de la température, qui varie souvent de quinze ou vingt degrés en vingt-quatre heures , sous l’influence de laquelle nous vivons depuis cette époque et de laquelle il résulte que les intestins se trouvant souvent dans l’obligation de suppléer aux excrétions cutanées, troublées par les abaissemens brusques de la chaleur atmosphérique, exhalent et sécrètent par leur membrane muqueuse, et évacuent par les selles les matériaux destinés à s’échapper par la transpiration insensible.
Mais cette affection légère, qui n’est, le plus souvent, comme le dit le vulgaire, qu’un bénéfice de nature n’a pas plus de rapport avec le choléra indien que n’en a la fièvre de lait avec la terrible fièvre puerpérale, et elle en diffère surtout essentiellement et capit.alement par sa nature, bien quelle puisse disposer à contracter plus promptement une contagion quelconque ,
telle que le choléra, le typhus, la peste, la fièvre jaune , voire même la petite vérole , ainsi que nous en avons des exemples en ce moment à Grenoble (i).
La cholérine a si peu de rapport avec le choléra et existe si indépendamment de lui, qu’il n’est pas une contrée dans la partie méridionale de la France, où l’on n’en observe un grand nombre, depuis l’automne dernière même depuis le mois d’août, et cependant, heureusement, nous ne voyons jamais le choléra éclater à
(0 It existe actuellement à Grenoble une épidémie varioleuse qui s’est manifestée parmi le peuple et les soldats de la garnison , il y a en même temps variole franche chez les non vaccinés et varioloïde chez les vaccinés. De ce que le plus grand nombre de ces malades ont la diarrhée avant de prendre la maladie contagieuse , en concluerons-nous que la cholérine est le premier degré de la petite vérole ? nous serions aussi bien fondés à le faire que ceux qui le supposent ainsi relativement au choléra. Il est bien certain , physiologiquement parlant, que toutes les évacuations quelconques , les hémorrhagies , les flux, etc., en désemplissant les vaisseaux, donnent plus d’activité au système absorbant, et ce n’est que cette circonstance qui fait que ceux qui ont la diarrhée sont beaucoup plus susceptibles que les autres d'absorber les miasmes contagieux ; mais cela ne donnera point naissance à une maladie spécifique , si le germe n'en existe pas à la portée de l’absorption.
la suite de ce prétendu manifeste de la trop célèbre la diète, le repos, les mucilagineux,*
les bains, les lavemens amilacés, la dissipent ordinairement en deux ou trois jours, et chez les indifférens qui se négligent on la voit bien quelquefois être suivie de gastro-entérite , rarement de dyssenterie, plus rarement encore du choléra sporadique qui, ainsi que je l’ai démontré est tout-à-fait étranger à l’asiatique, mais jamais de ce dernier. L’épidémie catarrhale de l’an XI, dont la constitution atmosphérique avait une si grande ressemblance avec celle de i832, présenta aussi une foule de ces diarrhées; et , loin qu’elles disposassent à contracter une affection plus grave, je fis l’observation, laquelle j’ai consignée dans une dissertation sur cette épidémie, qu’elle préservait le plus souvent d’autres maladies régnantes plus sérieuses, et que, loin d’être nuisible, sa survenance était avantageuse.
Messieurs les non contagionistes , gardez pour vous le choléra, c’est-à-dire ne nous l’envoyez pas ; nous ne redouterons nullement ce fléau, s’il ne nous est importé, même alors que nous serions tous à la fois atteints delà cholérine, attendu qu’il n’y a aucune affinité, aucun degré de parenté entre ces deux homonymes, malgré votre désir d’en trouver, ou votre entraînement à le voir ainsi.
Que la constitution atmosphérique change, que te temps soit moins inconstant, plus uniforme dans la durée de sa température et nous verrons disparaître la cholérine; mais aucun changement atmosphérique ne saurait nous débarrasser du choléra dont la marche est entièrement indépendante de cette constitution , quelqtie effort qu’on fasse pour nous démontrer obscurément le contraire; attendu qu’il est émancipé de toutes les prétendues puissances physico-météorologiques auxquelles il vous plait de le subordonner et que, tant que vous affecterez de ne pas mieux connaître ses mœurs et son caractère , il se rira de tous vos calculs et combinaisons spéculatives, continuant à décimer l’espèce humaine , malgré les antiphlogistiques, les sédatifs, les excitans, les anti-spasmodiques, les toniques, les vomitifs, les réchauffans, les réfrigérans, etc., et toutes les légions pharmaceutiques que vous lui opposez.
Une fatalité attachée à l’étude du choléra en Europe, c’est la négligence qu’on semble apporter dans l’observation de son mode de propagation , ce qui était cependant la connaissance la plus importante à acquérir, vu que dans une maladie contagieuse , contre laquelle les efforts de l’art sont presque impuissans , l’indication essentielle c’est de s’en préserver. Mais les non contagionistes ont si bien réussi à fourvoyer l’at-
(ention des médecins, des autorités et de la population en général , et la question de la contagion a tellement été écartée, d’une manière tout-àfait tranchante, du fond de la maladie , qu’il n’est plus seulement permis d’élever le moindre doute sur ce point important de doctrine; et pour que les médecins n’eussent pas à s’occuper de la contagion, on a donné pour aliment à leur zèle les autopsies des cholériques. C’est sur ce terrain lugubre que chacun travaille à qui mieux mieux pour trouver des lésions qui puissent donner naissance à quelque théorie dont on puisse s’illustrer, ou pour créer quelque méthode de traitement qui coure le monde sous le nom de son inventeur, comme la méthode antiphlogistique le fait sous celui de M. Broussais, la méthode échauffante sous celui de M. Magendie , etc. ; et le tout à la plus grande gloire de ces messieurs, mais sans aucun profit pour l’humanité, qui continue à êlre cyanosée absolument de la même manière que dans rindoustan.
En fait, dans l’étude des maladies soupçonnées contagieuses la question principale étant leur caractère extensible, c’est aussi de ce côté-là que doit se diriger toute l’attention du médecin , à l’effet d’éclaircir les doutes et parvenir à la connaissance de la vérité pour, le cas échéant, se défendre contre elles du seul côté où elles soient vulné-
râbles, savoir, en se mettant sur la défensive hygiénique. Il faut donc que les médecins, lorsque le mal fait irruption dans un endroit nouveau, fassent en quelque sorte les juges d’instruction , pour constator d’où il vient, pourquoi et comment il est arrivé.
Au lieu de cela, depuis que la maladie est en France, on se borne à dire que le choléra a éclaté stir tel point et à annoncer ensuite tous les cas nouveaux et surtout les morts qui surviennent journellement. On dirait que la question de la contagion est absolument sans intérêt, et eu dehors de Thistoire de la maladie, qu’on met une sorte d’affectation à considérer comme exclusivement épidémique.
On ne tient non plus aucun compte des individus ou des établissemens qui échappent aux atteintes du fléau par la séquestration et l’isolement. Il semble que ces faits soient des témoins importuns de la vérité , dont on doit dérober la connaissance au public , dans la crainte de l’effrayer. Ainsi , il est bien avéré que plusieurs collèges , pensions et communautés religieuses de Paris, entre autres toutes celles connues sous le nom de la Visitation du Sacré Cœur, ont échappé à la maladie, au milieu de ses ravages, en interrompant toute communication avec le dehors, et on glisse là-dessus, comme si ces faits
étaient non avenus. Ce ne sont pas là assurément des preuves de la bonne foi des non contagionistes.
Il ne me reste plus à ajouter à tous ces faits accablans, relatifs à la contagion incontestable du choléra indien, que l’autorité des noms les plus recommandables des contrées ravagées par ce fléau, que la force de la vérité a rangés dans le camp des contagionistes, et j’espère que ce complément, auquel j’ajouterai la réfutation la plus explicite de tous les argumens des non contagionistes, ne laissera plus rien à désirer aux hommes de bonne foi, pour la démonstration d© la nature évidente de sa contagion, unique objet de cet ouvrage , entrepris principalement pour remplir cette tâche, dansle but d’arriver par cette intime conviction , aux mesures hygiéniques destinées à l’éteindre partout où il existe.
Autorités militantes pour V opinion de la contagion du choléra.
1° Suivant le rapport de M. Moreau de Jonnès , à la tête de toutes ces autorités, dans l’ordre de date, est le bureau médical de Calcula, qui, le premier de tous les corps savans, décrivit le choléra en i8i9,etqui, tout en rejetant la contagion
d’un individu à un autre, l’admet de masse à masse.
2" Cette opinion était aussi celle des médecins des deux divisions de l’armée anglaise, qui furent ravagées par le choléra dans le Bengale.
3° Le bureau médical de Bombay admet, sanf restriction aucune, la contagion individuelle du choléra, son importation d’un lieu à un autre, et la préservation des hommes par l’isolement et les quarantaines, d’après les faits authentiques qui se sont passés à Bombay,
4” Le conseil médical de Pétersbourg, dans son avis officiel du lo janvier i83i , déclare aussi qu’il est forcé de reconnaître que la cause occasionnelle du choléra-morbus, la seule bien prouvée, est \dL coniagion , sui generis , moins virulente peut-être que la peste, et exigeant une certaine prédisposition pour se développer dans le corps humain , mais certainement existante. Il a regardé le choléra qui régnait alors en Russie comme contagieux, et a recommandé, en conséquence , les mesures de police sanitaire employées en pareil cas, affirmant que les endroits cernés dès le commencement de la maladie en ont été préservés, et il a fixé à vingt et un jours la durée des quarantaines.
5° Un ordre du conseil de l’amirauté d’Angleterre, adressé en 1819 à tous les commissaires
des douanes, exprime la même opinion relativement aux précautions à prendre à l’égard des navires provenant de l’île de France, alors ravagée par le choléra.
6° La commission sanitaire centrale formée en France en 1820, pour préparer l’organisation sanitaire du royaume , reconnut le caractère contagieux du choléra indien , et signala la possibilité de son introduction en France par les voies maritimes.
7° Le conseil supérieur de santé, depuis sa création en 1812, a constamment classé le chnléra-morbus parmi les maladies contagieuses, transmissibles par les communications commerciales, et cela à l’unanimité des douze membres qui le composent, d’après l’attestation de M. Moreau de Jonnès.
8° Le conseil privé de la Grande-Bretagne a prouvé qu’il était du même avis, en i83o , en prescrivant les mesures sanitaires préventives usitées contre les maladies contagieuses, à l’égard des provenances russes, lorsque le choléra y régnait. (Il paraît que ces mesures ont été négligées à Sunderland.)
9° Le gouvernement ottoman a également, à la même époque , ordonné les mêmes mesures pour les provenances de la mer d’Azof et de la mer Noire.
io° Le gouvernement prussien, lorsque la maladie éclata à Astrakhan , en 1823, et postérieurement, pendant la guerre de Pologne, n’a pas hésité à établir des cordons sanitaires sur les frontières de la Silésie et dans le duché de Posen , pour que le choléra, qui avait été considéré comme contagieux par les quatre médecins qui avaient été envoyés en Russie pour observer cette maladie , ne pût pas franchir les frontières de la Prusse. Si ces mesures n’ont pas eu tout le succès qu’on en attendait, ce sont, à n’en pas douter, les mouvemens des armées belligérantes russe et polonaise, qui en ont été la cause et dont un grand nombre d’individus ont forcé la ligne sur plusieurs points, soit par désertion, soit pour se soustraire aux poursuites du vainqueur.
1 1° Le gouvernement saxon avait pareillement établi un cordon sanitaire et commandé la plus stricte surveillance à l’égard des provenances de la Russie et de la Pologne lorsque le choléra y était. ( La Saxe n’a pas été envahie.)
12® Enfin, parmi les personnages éminens, que leur position scientifique ou sociale a investis du pouvoir d’acquérir, médiatement ou immédiatement , la certitude du caractère contagieux du choléra, on doit citer :
MM. les consuls de France, en Perse et en Syrie , de Lesseps, Guys, Reynaud et Gamba
dont la correspondance fournit sur ce sujet les faits les plus concluans;
TM M. les docteurs Markartienue, Martin en go , Meunier, Angelin , Salinas, Bournaset autres qui ont pratiqué avec zèle et courage pendant l’irruption du choléra en Syrie, en Perse et en Mésopotamie;
M. de Loder, médecin de l’empereur de Russie, à Moscou, pendant le désastre de cette ville et l’un des praticiens les plus éclairés de la Russie;
Sir Gilbert- Blane , premier médecin du roi d’Angleterre, dont les recherches sur les contagions sont au nombre des meilleurs ouvrages contemporains;
Lord Heytesbury, ambassadeur d’Angleterre à Pétersbourg , qui , dans sa dépêche du 5 octobre i83o à son gouvernement, n’a pas hésité à dire que si le choléra arrive jusqu’à Moscou, on ne peut guère douter qu’il ne se propage à Pétersbourg, à Varsovie et de là en Allemagne;
Le comte Zekrensky, ministre de l’intérieur de Russie, qui a fait cerner et séquestrer plus de quarante villes ou villages infectés du choléra, et dont les mesures rigides et rationnelles ont préservé de nombreuses populations des ravages de i ce fléau.
\ L’empereur de Russie, qui non-seulement a 5 donné son approbation à ces mesures, mais. en-
( sSo )
core qui s’est soumis personnellement en sortant de Moscou aux moyens de désinfection dont on fait usage pour empêcher l’exportation de la contagion , et qui les a corroborés par une quarantaine qu’il subit à Twer , conformément aux lois sanitaires;
Le généralissime Skrzynecby, qui, dans sa dépêche du 22 avril, a reconnu que le choléra s’élait introduit dans son armée, le 10 du même mois, par ses communications avec les corps de l’armée russe infectés de cette maladie, et qu’il combattit près de la ville d’Aganle. Dix jours après, plusieurs centaines de soldats polonais étaient déjà atteints du choléra. Ce général était tellement persuadé du danger de mettre ses troupes en communication avec des lieux et des militaires infectés, qu’il évita de prendre la ville de Siedlec, parce que, dit-il, les lazarets étaient encombrés de militaires russes attaqués de cette redoutable maladie.
Un tel concours de preuves, données par des faits nombreux, authentiques et concluans, par des autorités scientifiques , administratives et gouvernementales et par des témoins oculaires, du caractère le plus respectable et du nom le plus illustre , établit incontestablement que le choléra oriental est une maladie contagieuse , qu’elle se transmet d’un individu à un autre par
leurs communications médiates ou immédiates, et qu’elle est introduite d’un pays infecté dans un pays sain par l’importation maritime, les marches des armées , les caravanes , les voyageurs , les fuyards et les individus isolés.
Réfutations en ^particulier des argumens des
non contagionistes du choléra,
Il résulte bien évidemment de tous ces faits et de tous les raisonnemens qu’on a lus jusqu’ici, que le choléra indien est, pour tout homme de bonne foi , dégagé de toute idée préconçue et de tout esprit de système , une maladie essentiellement contagieuse, et que, à l’exception des lieux qui l’ont vu naître, son unique moyen de génération
I et de transmission est la contagion.
Cependant, comme les anti-contagionistes ne se rendront pas vraisemblablement à ces preuves matérielles delà vérité, bien qu’il ait été démontré plus haut qu’on ne pouvait considérer la maladie comme simplement épidémique, savoir, comme dépendante d’un principe occulte répandu dans l’atmosphère, qu’en tombant dans des suppositions absurdes ils ne manqueront pas de dire que, quoique leur opinion soit inexplicable par le secours de la physique , elle n’en est pas moins fondée sur des faits irrécusables, qui sont,
selon eux, aussi authentiques, pour ne pas dire plus , que ceux cités en faveur de la contagion. Examinons donc sans partialité et sans prévention ces faits, qu’ils invoquent avec tant de confiance.
1 ° Le premier, le plus spécieux de tous , est sans doute le défaut de transmission de la maladie à tous ceux qui approchent, touchent et soignent les cholériques. Si la maladie était contagieuse , disent-ils, elle ne manquerait pas de se transmettre à tous les individus qui se sont exposés à la contagion; or, nous ne voyons pas que les médecins, les gardes-malades et les infirmiers en soient atteints dans une proportion plus considérable que les autres classes de la société; donc cette circonstance repousse toute idée de contagion.
Réponse. Le fait n’est pas exact, généralement parlant; il peut l'être, cependant, en Angleterre, en France et dans tous les pays qui sont éclairés par les lumières de la civilisation; mais il n’en est pas de même, assurément, dans toutes les contrées qui ont été ravagées par ce fléau. Ainsi, dans les pays où ne sont pas encore parvenues les connaissances des moyens de désinfection dont on fait aujourd’hui généralement usage en Europe, tels que le chlore et les chlorures, les renouvellemens de l’air, les ventilations et toutes les
ressources d’assainissement imaginées depuis peu d’années, il n’est pas douteux que la maladie a dû frapper ses premiers et ses plus rudes coups sur tous ceux qui se sont dévoués aux soins des malades. Il faudrait avoir été témoin de tous les voyages et de toutes les stations du fléau dans les différentes régions du globe qu’il a parcourues, pour pouvoir attester le contraire. Or, ce fait est loin d’être établi de manière à pouvoir en argumenter valablement.
Les relations des historiens du choléra et les observations journalières de ce qui se passe sous nos yeux nous prouvent, au contraire, que, neuf fois sur dix, lorsque la maladie entre dans une maison , elle ne la quitte jamais sans avoir exercé sa fureur sur le plus grand nombre de ses habitans, et qu’elle commence presque toujours par ceux qui ont le plus approché des malades, ou bien qui ont des relations plus particulières avec ceux qui les ont visités et soignés. C’est même ainsi qu’elle s’étend progressivement, de proche en proche, dans les habitations, dans les rues et quartiers, avec une rapidité d’autant plus grande , que le lieu est plus populeux , c’est-à-dire que les habitans y sont plus agglomérés et que , d’ailleurs, le temps de son incubation est au plus de vingtquatre à trente-six heures, ainsi que je l’ai dit plus haut, d’après l’analyse des faits, lorsque le
mal a ëtd contracté directement, dès le moment où le venin a été absorbé.
La rapidité et la multiplicité des cas d’infection sont d’ailleurs toujours subordonnés aux circonstances qui favorisent ou éloignent les points de contact ou de rapprochement. Ainsi, lorsque la maladie fait irruption dans une habitation occupée par un grand nombre d’individus entassés dans des appartemens étroits, presque toujours composés d’une seule pièce, pour loger une famille nombreuse, dont tous les membres vivent et surtout couchent et dorment en commun ; dans ces hôtels où quinze ou vingt ouvriers, et quelque- , fois plus, passent la nuit dans une seule pièce, comme cela alieu'dans les quartiers populeux de Paris occupés par la classe ouvrière, tels que la Cité, le Marais, le Gros-Caillou, etc.; elle exerce alors ses fureurs sans merci ni miséricorde, détruisant quelquefois des familles de fond en comble, et, s’il faut en croire la Gazette médicale et les relations des médecins, ces exemples n’ont pas été rares à Paris. Les souscriptions faites en faveur des orphelins en bas âge, que le fléau a privés de tous leurs parens, en sont une preuve si convaincante , qu’on ne conçoit pas que , devant ce seul fait , il puisse encore exister des adversaires de la contagion.
Ces exemples, si multipliés dans la classe du
peuple, de la rapide et de l’infaillible extension progressive de la maladie, d’individus à individus qui cohabitent ensemble , ne sont pas même exclusifs à cette classe, car les maisons les plus opulentes ont oiBfert cet aftligeant spectacle, témoin la famille du président du conseil des ministres, M. Casimir Périer, qui , le premier atteint de la contagion, pour être allé, vraisemblablement, visiter les cholériques dans les hôpitaux, l’a communiquée à ses gens, à ses enfans , à sa belle sœur, Scipion Périer, qui a suc-
combé pour l’avoir contractée, non pas directement , mais des personnes qu'elle envoyait fréquemment visiter l’illustre malade. M. le ministre du commerce et des travaux publics, le comte d’Argoult , n’a-t-il pas aussi failli payer de sa vie son zèle et son dévouement pour visiter et secourir les cholériques dans les hôpitaux?
On insiste : Mais pourquoi tous ceux qui se sont exposés de même à la contagion ne l’ont-ils pas contractée? pourquoi les médecins, et les infirmiers surtout, qui vivent dans l’atmosphère des cholériques, n’en ont-ils pas été plus affectés que le commun de la société? Il est encore bien facile de répondre à cette objection. Observons d’abord qu’un argument semblable serait aussi bien fondé en le dirigeant contre les militaires qui ont survécu, sans blessures, à une bataille sanglante;
assurément , tous ceux qui se sont trouvés dans de pareilles occurrences, au milieu des décharges de la mousqueterie et de la mitraille, sont, certes, bien au même cas que ceux qui ont échappé à une contagion , et cependant on n’a jamais prétendu inférer de ce que plus des trois quarts d’une armée se sont retirés sains et saufs , à la suite d’une action meurtrière , un argument contre la réalité du fait. Pourquoi? parce que ici les faits sont matériels et repoussent toute espèce de contradiction spéculative et métaphysique , et qu’il n’en est pas de même de ceux qui appartiennent à la contagion, dont l’agent se dérobe à nos recherches, bien que nous ne puissions douter de ses actes.
Cependant , abstraction faite des considérations matérielles et en ne recourant qu’aux lumières de l’esprit, le salut des militaires échappés à une bataille sanglante est bien plus inexplicable que celui des individus qui échappent à la contagion du choléra, car on ne peut invoquer, dans le premier cas, que les faveurs d’un aveugle et heureux hasard , tandis que toutes les connaissances de la physiologie et d’une saine observation nous apprennent, relativement aux maladies contagieuses, que non-seulement on peut avoir le bonheur de ne pas se trouver dans la direction des émanations du principe contagieux ,
mais encore, i° qu’il est des individus assez heureusement constitués ou organisés pour résister aux attaques de la contagion; 2° que l’absorption d’un principe contagieux ne se fait pas indifféremment à toutes les époques de la vie de celui qui s’y expose, de même que le principe luimême ne possède pas toujours les conditions nécessaires à sa transmission; que, par conséquent, l’infection ou la non infection dépend du moment où un individu s’y est exposé, en se rappelant ici ce qui a été dit plus haut, que celui du repos et du sommeil dans le foyer de l’agent était toujours le plus favorable à son absorption; 3° que l’organisme, chez les individus qui sont le plus exposés à l’action des agens délétères, s’habitue peu à peu à leur résister, en vertu d’un principe conservateur, dont la nature semble avoir doué tous les êtres organisés vivans, phénomène observé dans tous les temps , qu’on a désigné sous le nom d’acclimatement et auquel on doit probablement attribuer la fin de toutes les épidémies contagieuses; 4° que l’époque la plus redoutable pour contracter la contagion est précisément celle où la maladie contagieuse commence à sévir dans un pays nouveau , attendu que l’organisme , pris à rimproviste, n’a point encore eu le temps de se mettre sur ses gardes pour résister à l’intromission de l’agent délétère; 5° enfin, parce qu’il est
bien recoonu que , parmi ceux qui vivent dans un foyer d’infection, il en est qui sont assez heureux pour n’absorber qu’une faible dose du poison, insulBsante pour produire un bouleversement total dans l’économie, mais seulement capable de porter quelques légers désordres, à un degré trèsinférieur à ceux de la maladie, comme cela est arrivé à M, le docteur Delpech et à son compagnon le docteur Coste, lorsqu’ils observaient les cholériques en Angleterre.
Ce que nous disons ici en dernier lieu est principalement applicable aux médecins , infirmiers et gardes-malades lorsqu'ils ont de longue main l’habitude de la pratique des hôpitaux, et que les visites des uns et les soins des autres ne sont d’abord que momentanés et en quelque sorte fugitifs. La nature alors a le temps de se mettre en garde contre le principe contagieux et par i l’habitude, de même que cela a lieu pour l’accli- ! maternent, elle peut par suite le vaincre, le re- | pousser, y être insensible, ou encore l’assimiler j sans qu’il en résulte de grands désordres. • !
C’est par cet effet de l’habitude que les poi- . sons avaient fini par être inoffensifs pour Mithridate, ainsi que nous l’apprend l’histoire; que nous nous habituons à prendre graduellement de fortes doses de substances vénéneuses sans en être incommodés ; que nous nous acclimatons
contre les émanations insalubres répandues clans l’atmosphère etauxquellestousles étrangers paient tribut quand ils arrivent dans une contrée où il règne des maladies endémiques. C’est encore de cette manière que s’éteignent les épidémies de toutes les maladies contagieuses, ainsi que je l’ai dit plus haut , c’est-à-dire quand tous les corps se sont trempés contre la contagion, celle-ci n’a plus d’action sur eux.
D’ailleurs nous devons faire remarquer que les médecins, quel que soit leur dévouement et l’apparence de leur opinion, ont toujours bien soin, dans le doute de l’existence de la contagion, d’user de toutes les précautions capables de les garantir, comme de faire ouvrir les apparlemens avant leur visite, d’y renouveler l’air, d'y faire des fumigations de chlore ou de vinaigre , de ne pas avaler leur salive, de toucher le moins possible les malades ou leurs effets, de se bien laver ensuite avec le savon et le vinaigre, en se dépouillant des linges dont ils se sont enveloppés. Voilà comment s’explique la conservation de tous les médecins qui ont donné leurs soins aux pestiférés de Marseille, de Moscou, etc. Tandis qu’on ne peut pas en dire autant de tous ceux qui ont donné des soins aux cholériques dont un grand nombre sont morts probablement par suite des autopsies ou des assistances à celte opération.
2® On objecte encore que le choléra a souvent éclaté spontanément sur des points où rien ne faisait connaUre qu’il y eût été importé.
Réponse. D’après les faits nombreux rapportés plus haut, rien n’est moins prouvé que ces assertions; et si dans quelques cas la preuve de l’importation n’a pu être faite authentiquement, c’est qu’on y a mal procédé ou bien , comme je l’ai dit , que les premiers malades ayant succombé , on n’a pu obtenir d’eux aucun renseignement positif. Mais la manière dont la maladie s’est ensuite propagée est bien suffisante pour démontrer comment elle a dû y êlre importée. La môme obscurité au reste régne très-souvent pour l'explosion des épidémies varioleuses , et l’on ne pense pas qu’on veuille en faire un argument contre la contagion de la variole.
3° L’inefficacité des cordons sanitaires dans certains cas est une preuve que la maladie se propage par tout autre voie que celle de la contagion, par l’air atmosphérique, etc.
Réponse. Les cordons sanitaires peuvent être quelquefois inefficaces pour empêcher les débordemens de toutes les maladies contagieuses de même que pour le choléra. Mais cette circonstance ne prouve autre chose contre la contagion, si ce n’est qu’alors ces cordons n’ont pas rempli leur tâche, que la garde a été mal faite , la sur-
veillance mal exercée et qu’il y a eu des transfuges des lieux infectés dans ceux qu’on voulait préserver. Témoin l’invasion du choléra dans la Prusse, la Silésie ^ la Hongrie,' nonobstant leurs cordons qui ont été forcés ou éludés par des militaires fugitifs des armées infectées, des négocians, des voyageurs, des contrebandiers-, la fraude des uns et l’audace des autres.
4® L’inoculation du sang et de la matière des sécrétions des cholériques sur des individus sains n’a jamais produit la maladie chez ces derniers.
Réponse. Le principe contagieux ou le germe de la maladie n’existe pa^ plus dans le sang que dans les matières des sécrétions. Il en est de même pour la variole et la vaccine, puisque le mélange du sang d’un varioleux avec le pus de ses pustules suffit souvent pour faire manquer Vinoculation.
La matière des vomissemens noirs dans la> fièvre jaune , l’inoculation du pus pris dans le bubon d’un pestiféré, et enfin, la matière des déjections d’un cholérique ne contiennent pas non plus le germe reproducteur de ces maladies, et voilà pourquoi on a pu se les inoculer impunément de tout temps. Cette circonstance , dont ont voulu s’étayer les anti-contagionistes , ne prouve donc pas que ces maladies ne sont pas contagieuses, parce que ce n’est pas par cette
voie que ces maladies se transmelteut et se propagent, mais seulement par celle de l’infection miasmatique, c’est-à-dire par le dégagement et le transport d’un principe halitueux spécial du corps malade sur un corps sain. L’embryon reproducteur n’existe que là et non ailleurs, de même que le venin rabique n’existe que dans la bave de l’animal enragé, celui de la gale dans le ciron , etc. Cet embryon est-il un animalcule ou une autre substance subtile quelconque, ennemie de notre existence? nous verrons tout-àl’heure l’idée qu’on doit s’en faire et quelles sont les conditions de son existence et de sa puissance malfaisante.
En attendant , je ne puis résister à rappeler ici un fait très-curieux à connaître et qui va parfaitement à mon sujet.
Le docteur Valli, médecin à l’hôpital militaire de Mantoue , sous l’empire, italien d’origine, était un de ces chevaliers errans intrépides, combattant au péril de sa vie ce qu’il appelait la prévention de la contagion. Dominé par cette idée fixe, il était allé à Constantinople pour y observer et «’y inoculer la peste , et il en était revenu sans en avoir éprouvé aucune atteinte. Triomphant de ce succès, qui fit grand bruit, et dont les journaux du temps rendirent compte, il avait composé un ouvrage en italien sur la non
contagion de la peste , ou dn moins sur la possibilité de s’en préserver en se l’inoculant, ouvrage dont il m’avait donné un exemplaire que j’ai égaré.
De retour en France, en 1814, les événement de l’époque le forcèrent à s’arrêter à Grenoble , où il séjourna trois ou quatre mois, en attendant une occasion favorable pour se rendre en Amérique, à l’effet de répéter les mêmes expériences pour la fièvre jaune.
Pendant son séjour dans notre ville je voyais fréquemment et familièrement ce docteur anticontagioniste, et, comme je ne partageais pas son opinion, nous brisions souvent des lances sur cette question. Son succès relativement «à la peste le rendait inaccessible à tous les argumens qu’on lui opposait, il restait entier et confiant dans son opinion. Je lui faisais vainement observer qu’il avait étudié la peste probablement dans un moment où elle n’était pas transmissible par contagion ; et que d’ailleurs l’inoculation do cette afîection parle pus des bubons n’était point son mode normal de propagation, non plus que celui de la fièvre jaune; que les maladies contagieuses par miasmes ne pouvaient pas se transmettre vraisemblablement par un autre moyen que celui-là, et que je ne serais désabusé de la contagion de la fièvre jaune qu’autaut que j’aurais vu un ou plusieurs individus se revêtir immédia-
tement de la chemise d’un mort de cette maladie , ou coucher dans son lit.
En venant me faire ses adieux , le docteur Valli, toujours infatué de son idée, m’assura que la première expérience qu’il allait faire était celle que je lui avais indiquée et qu’il m’en écrirait le résultat. Je l’en dissuadai fort, s’il voulait que je .conservasse l’espoir d’avoir de ses nouvelles. Mais il ne tint que trop sa promesse, car j’appris quelques mois après, par les journaux politiques et scientifiques de 1 8 1 6, que ce médecin était mort de la fièvre jaune à Philadelphie, après avoir couché dans le lit d’un malade , mort de celte maladie.
Lorsque plusieurs médecins non contagionistes auront fait de prime abord pour le choléra cette épreuve, d’une manière bien authentique, et qu’ils y auront résisté, je conviens que ma créance à la contagion sera bien ébranlée.
5° Les non contagionistes veulent bien reconnaître que, quoique le choléra ne soit pas contagieux d’individu à individu immédiatement ni médiatement, il peut néanmoins se développer plus facilement dans un foyer d’infection que loin de ce foyer, et ils appellent ainsi la réunion d’un grand nombre de malades dans un même local, dans une habitation, un hôpital, une ville, etc.
Réponse. Cette véritable concession de leur part est un aveu formel de la faiblesse de leurs principes, qui leur est arraché par la force de la vérité. Mais que signifie cette distinction de mauvaise foi ? si ce n’est qu’une plus grande quantité de combustibles embrasés donnera lieu à un foyer plus intense de chaleur qu’une petite quantité. Est-ce à dire pour cela que cette petite quantité en ignition ne donnera ni feu ni chaleur? sans doute tous les effets sont proportionnés à leurs causes productrices et les contagionistes n’ont jamais prétendu qu’un seul individu malade pût produire des effets aussi désastreux sur les hommes sains que la réunion d’un grand nombre; un seul soldat qui se bat avec courage ne peut pas faire autant de mal à son ennemi qu’un bataillon. Mais le petit foyer n’en dégage pas moins de la chaleur, et il peut allumer un incendie si vous approchez de lui de nouvelles matières combustibles, et les coups portés par le soldat contre lequel vous ne vous mettez pas en défense ne tuent ou ne blessent pas moins tous ceux qui s’y exposent.
Au reste , comment se forment les grands foyers de contagion ? évidemment il leur faut un noyau par lequel ils commencent. Or, quel est ce noyau? si ce n’est un cas isolé, environné des conditions nécessaires à la formation d’un
foyer. Ainsi, un individu est porteur du germe du choléra, il habite et couche dans un grand dortoir, en compagnie de dix, trente ou quarante individus, la maladie fait explosion chez lui, tout aussitôt et très-naturellement ses compagnons ou les membres de sa famille lui prodiguent des soins et des secours , voilà l’étincelle ou autrement le foyer primitif. Les compagnons ou les membres de la famille continuent à habiter la même pièce que le malade, celui-ci dégage en plus ou moins grande quantité des miasmes cholériques, ces miasmes voltigent dans l’atmosphère , ils s’accrochent bientôt aux individus sains qui sont le plus à leur portée, ceux-ci les pompent, les absorbent; voilà de nouveaux malades qui, dégageant à leur tour de nouveaux miasmes, devront nécessairement augmenter le foyer et son intensité. Les maladies contagieuses ne se propagent pas autrement. Ainsi un seul malade, renfermé dans une pièce avec plusieurs individus sains, est un foyer morbifère pour ceux-ci, qui deviennent à leur tour des foyers pour les autres qui viennent les soigner ou les visiter, etc.
Kn conséquence , l’on voit que cette distinction de foyers d’infection, imaginée pour défendre une mauvaise cause , n’est évidemment qu’une subtilité sans force puisqu’elle ne repose que sur une nuance du plus au moins.
Pour un observateur de bonne foi, tout individu atteint d’une maladie contagieuse est un foyer pestilentiel à l’égard de tous ceux qui l’approchent, et il exercera sur eux une action d’au^ tant plus grande, qu’ils cohabiteront avec lui, respireront dans la même atmosphère et seront en contact avec ses effets, meubles et vestiaires. Telle est la vérité, elle n’admet ni exception, ni milieu, et si tous les individus qui approchent d’un cholérique ne prennent passa maladie, c’est que dans le moment de leur visite les conditions de la transmission du germe manquent, soit de la part du malade, soit plus encore de la part de ceux qui échappent à la contagion. ( Revoir ce qui a été dit plus haut. )
Ces considérations expliquent ou corroborent encore les explications déjà données sur cette grande léthalité qui frappe la classe du peuple dans toutes les maladies contagieuses et qu’on voudrait en vain attribuer à la misère, à l’intempérance, à l’ivrognerie, à la malpropreté, etc.; car toutes ces causes peuvent bien déterminer des altérations physiologiques dans l’organisme, c’est-à-dire des affections sporadiques ou épidémiques, mais jamais, ainsi que je l’ai dit, elles ne produiront constamment une affection spéciale, identique pour tous.
Car si cela était, le choléra ne serait pas une
maladie nouvelle pour nous , et les causes auxquelles on voudrait le rapporter pourraient tout aussi bien donner naissance au typhus, à la peste orientale ou à toute autre maladie quelconque, ce qui n’a pas lieu (i).
Enfin, j’ai déjà dit qu’attribuer dans nos climats l’existence du choléra à une cause occulte répandue dans l’atmosphère ou émanant du sol était une supposition absurde , qui ne pouvait soutenir un instant les regards de la raison éclairée par les lumières de la physique, de la chimie et de l’histoire naturelle, et qui se trouve d’ailleurs en opposition flagrante avec l’observation de la
(i) Je dédaigne de parler ici des épizooties des gallinacées , dont on voudrait faire un argument en faveur de la nature seulement épidémique du choléra; parce que ces épizooties sont trop indépendantes de l’épidémie cholérique pour l’attribuer à la même cause. En i8i5, une épizootie , parfaitement semblable à celle décrite à Choisy-le-Roi , près de Paris , régna parmi les poules d’un grand nombre de métairies de la rive gauche de l’Isère , dans la vallée de Grésivaudan, et nous n’observâmes point pour cela d’épidémie concomitante; il y a, d’ailleurs, trop peu de conformité entre l’organisation des oiseaux et l’espèce humaine , sous le rapport des fonctions physiologiques et la manière de vivre , pour pouvoir faire à cet égard le moindre rapprochement. Certains insectes , croqués par ces oiseaux, peuvent seuls occasionner une épizootie parmi eux.
marche actuelle de l’épidémie ; et comme les non contagionistes n’ont pourtant que cette ressource pour sauver leur système , il en résulte que leur défaite est incontestablement complète, en présence des faits et des simples lumières de la raison et du bon sens.
J’ai épuisé , je crois , tous les faits et tous les argumens qui constatent irréfragablement que le choléra asiatique’ est une maladie essentiellement contagieuse, et qu’il n’a d’autres moyens d’existence que sa transmissibilité d’un individu à un autre. Or, ce principe fondamental étant bien établi et cette vérité bien reconnue, il ne me reste plus qu’à déterminer s’il est au pouvoir de l’homme de détruire et de saper le mal dans les conditions de son existence et de nous débarrasser ainsi d’un aussi terrible ennemi. Tel sera l’objet des chapitres suivans.
Avant de finir celui-ci, dont l’étendue aura peut-être paru fatigante au lecteur, mais qu’il m’a été impossible de réduire à cause de l’importance et de la gravité des sujets qui y sont traités , je crois devoir faire observer que j'ai placé la discussion de la contagion à l’article diagnostic, au lieu de la classer comme tout le monde à l’article aitiologie, c’est-à-dire des causes. Or, je dirai que ce n’est pas sans intention que j’ai fait cette transposition dont la nouveauté parai-
Ira peut-être arbitraire. Mais celte manière de procéder est une conséquence de mes principes, savoir, que le diagnostic d’une maladie doit se composer de tous ses signes caractéristiques et, autant que faire se peut, pathognomoniques; et comme, dans mon opinion, la cause est ce qu’il importe le plus de connaître ; qu’un caractère diagnostique qui ne repose que sur la description des phénomènes est un diagnostic tout-à-fait incomplet, qui ne peut fournir que des indications rationnelles incomplètes, comme je le démontre dans mon tableau nosologique ; et que de tous les phénomènes du choléra celui qui est le plus tranché est sa transmissibilité, j’ai dû nécessairement établir ce caractère à l’article du diagnostic, attendu, ainsi qu’on le verra, que c’est sur ce caractère principal que seront déduits tous mes moyens curatifs et surtout préventifs. C’est sur l’existence de la contagion , en un mot, que seront fondés mes indications rationnelles et mes moyens thérapeutiques et hygiéniques. C’est pour avoir ainsi mutilé le choléra , comme je le dirai tout-à-l’heure , que nous sommes restés si faibles contre un ennemi qui, mieux connu dans sa puissance nuisible, pourra être vaincu peutêtre avec la plus étonnante facilité.
Ainsi, pour ne rien omettre dans le diagnostic du choléra , je dirai que c’est une affection toxi-
cogénée (engendrée par un poison subtil ), dont le principe vénéneux n’existe ni dans l’air, ni dans le sol de nos climats , n’est par conséquent pas épidémique, mais se dégage des individus qui en sont spécialement malades et se transmet à ceux qui sont sains; et que les phénomènes produits par la présence de ce poison sont, suivant la dose qui a été ingérée ou absorbée ; ou la mort presque immédiatement, parce que, alors, le principe de la vie frappé à sa source est aussitôt anéanti; ou une résistance faible de la part de l’individu affecté, qui finit toujours par succomber; ou une réaction suffisante dans l’économie pour résister et le vaincre, d’où résulte la guérison.
Cette lutte entre l’élément destructeur et celui de la vie est pittoresquement exprimée par les phénomènes suivans.
Récapitulation et explication des phénomènes
morbides»
Je ne rappellerai point ici les prodromes. Je ne puis reconnaître comme tels la cholérine et la diarrhée, que les non contagionistes voudraient faire considérer comme un premier degré ou plutôt un commencement de la maladie, quoiqu’il soit bien constant que celte affection règne
depuis sept à huit mois eu France, et qu’elle ne soit que l’effet des vicissitudes atmosphériques, ainsi qu’il a été dit plus haut. Je ne considère donc moi-même cet état que comme une prédisposition favorable à toute espèce de contagion, à moins que , la diarrhée se déclarant , les autres symptômes du choléra ne se manifestent en même temps ou peu d’heures après. On pourrait , dans ce dernier cas , supposer que le principe contagieux aurait été introduit dans le canal intestinal par la déglutition de la salive qui en aurait été imprégnée, ce qui est extrêmement vraisemblable.
Tout porte à croire alors que, si l’introduction du principe délétère ne s’est pas faite par d’autres voies, son action peut se borner à des coliques , la diarrhée et quelques autres légers phénomènes de la maladie, tels que vomissemens , crampes, etc., comme cela a eu lieu chez un grand nombre de médecins, d’infirmiers et de gardes-malades, parmi lesquels nous avons cité les exemples des docteurs Delpech et Coste. Ainsi s’expliqueraient ces atteintes légères du choléra au moyen desquelles un grand nombre d’individus ont payé ou paient si heureusement leur tribut au fléau.
Mais , tous les observateurs sont d'accord sur ce point, le plus souvent ces phénomènes ne sont que des prodromes du mal qui ne larde pas
à faire explosion de la manière la plus alarmante,, ou bien cette explosion a lieu subitement et sans symptômes précurseurs. Cest alors que la maladie se dessine successivement sous deux formes bien distinctes , lesquelles correspondent évidemment aux désordres portés dans tout l’organisme par l’agent morbifère.
La première de ces formes, qu’on a encore appelée période algide, ou de collapsus, peut varier dans son intensité et dans sa durée, mais elle présente constamment, du plus au moins, le tableau suivant, si bien dessiné par la plume éloquente du docteur Double, rapporteur de la commission de l’Académie de médecine (i).
« Refroidissement de toutes les parties extérieures du corps et surtout des extrémités inférieures. Cette température s’abaisse quelquefois jusqu’à quatorze ou quinze degrés. Cyanose ou coloration bleue bronzée de la peau, dans une étendue variable; cadavérisation rapide de la face; les yeux caves, affaissés sur eux-mêmes, et entourés d’un cercle cyanique plus livide que le reste du corps; une matière pulvérulente grisâtre recouvrant les cils, les paupières et l’entrée des narines; la sclérotique parcheminée, comme écbimosée, et transparente au point délaisser paraître
(i) Gazette médicale, n® 3/j , tom. j.
la choroïde; les joues creuses; des crampes douloureuses aux membres supérieurs el inférieurs, quelquefois aussi sur les régions lombaire et abdominale ; la langue froide et d’un blanc nacré violacé; la voix toujours très^faible , le plus souvent cassée, soufflée; une grande oppression; des syncopes momentanées et fréquentes; une diminution notable de l’action du cœur; la respiration difficile et lente; l’air expiré par le malade privé de chaleur, l’affaiblissement, ou l’absence presque totale, et quelquefois même la disparition complète du pouls ; les urines entièrement suspendues; des vomissemens fréquens de matières blanchâtres, ressemblant à celles des déjections ; les déjections alvines multipliées, liquides, blanchâtres et comme mêlées de flocons albumineux,
ï> Les malades succombent souvent durant i celte période qui n’a rien de limité quant à sa | durée. ‘
» Quand la mort arrive, le plus communément | les vomissemens el les selles s’arrêtent et le malade succombe au moment où il annonce qu’il est mieux. *
Pour peu qu’on connaisse les lois vitales, c’est- i à-dire quelque légères que soient les notions j qu’on possède en physiologie , il est difficile | de rester avec un esprit impassible en présence i de ce tableau de la vie aux prises avec un agent |
actif de destruction, et quand bien meme on ne connaîtrait ni la source de cet agent, ni sa nature et qu’on verrait un malade potir la première fois, sans avoir aucuné idée de la maladie et des antécédens , il serait impossible de ne pas supposer que de semblables phénomènes n’appartiennent pas à l’empoisonnement. Cette circonstance devient ensuite bien plus évidente , lorsqü’ôn compare les phénomènes morbides dans leur marche progressive avec ceux d’un poison ingéré dont l’action est de nature asphyxiante et débilitante du principe de la vie dans tous les organes, entre autres sur ceux de la circulation, j tels que l’acide hydrocyanique, la belladona, l’aconit napel, etc., l’asphyxie par un gaz délétère tel que le plomb ou la mitte, le gaz hydro-
! sulfurique, etc.
Enfin, ces conjectures deviennent tout-à-fait ^ une certitude lorsque , après s’être éclairé par l'observation des faits, ainsi que nous venons de ^ le faire, on s’aide des lumières de la physiologie || pour se rendre Compte des diverses nuances et I des divers degrés de force que présentent le tableau vivant du mal et sa fin plus ou moins 1 prompte par la mort du malade, ou par la réac- I tion du principe de la vie qui , opprimé d’abord ■.< par un ennemi puissant, a eu néanmoins assez i de force pour lui résister et en triompher.
Ainsi le principe vénéneux a-t-il pénétré à forte dose dans le torrent de la circulation par l’appareil pulmonaire? le malade peut succomber en peu d’instans par l’asphyxie, c’est-à-dire la cessation d’action du cœur occasionnée par le contact du poison sur cet organe, c’est alors le ressort de la vie qui se brise, et toute la mécanique vitale est arrêtée par une syncope , avant qu’il se soit manifesté aucun autre désordre notable dans les phénomènes physiologiques des fonctions.
La dose du poison est-elle moindre ( ou bien l’individu présente-t-il une plus grande force de résistance à l’agent destructeur, ce qui revient au même ) , et s’est-il introduit par la même voie? le mal se déclare aussi promptement après l’infection que dans le cas précédent, c’est-à-dire sans période appréciable d’incubation, le cœur, n’étant alors vaincu que par les coups redoublés du venin , décline successivement dans son action ; et les autres organes qui lui sont subordonnés, ne pouvant plus recevoir de lui le liquide vivifiant qui les anime, s’éteignent successivement de la périphérie au centre; delà ce froid glacial des parties les plus éloignées, cette couleur bleue ou violette de la peau, le sang rouge n’arrivant plus aux extrémités des artères et y ayant une interruption remarquable entre la circulation arté-
rielle et la veineuse , ce qui a été démontré par les vivisections des cholériques, à l’époque de la cyanose, par le docteur Dieffenbach, chirurgien de l’hôpital de la Charité de Berlin (i), le sang des capillaires n’est pas renouvelé , et ce sang étant noir, poisseux , engagé dans ces mêmes vaisseaux où il ne peut plus circuler, il en résulte cette coloration bleue ou violette de la peau, caractère qui , au reste , existe en même temps danstousles tissus, quelquefois même jusque dans les os comme l’ont démontré les découvertes du docteur Begin.
Les asphyxies produites par les vapeurs des fosses d’aisance ne présentent-elles pas aussi au premier degré tous les traits de la cyanose? et peut-on l’expliquer autrement que par l’asphyxie du cœur résultante de la souillure du sang par la présence d’un gaz délétère ?
(i) Voyez dans le n® 4° de la Gazette médicale de Paris, Observations physiologiques et chirurgicales sur les cholériques ( par cet auteur), desquelles il résulte que du vivant même du malade, les grosses artères des mem,bres sont vides de sang, leur tissu desséché et inerte, les veines au contraire et les vaisseaux capillaires, remplis d’un sang noir, goudronneux ou bitumineux , à demi coagulé et ne pouvant circuler à cause de sa consistance gluante et plastique, la peau frappée d’inertie, comme celle d’un cadavre, et tout cela remarquable surtout à l’époque la plus prononcée de la cyanose.
Le principe morbide s’est-il introduit par les voies digestives? la diarrhée et les vomissemens sont les premiers phénomènes qui se déclarent , et à moins qu’il ne se soit introduit une assez forte dose de l’agent délétère dans le torrent de la circulation, ce qui donne lieu aux mêmes accidens décrits ci-dessus, la maladie peut se borner là , et se terminer , comme il a été dit , sans autre désordre notable, avec la cessation du flux qui a été provoqué par le contact du principe morbide sur la surface de la muqueuse digestive.
Enfin, l’introduction de l’agent vénéneux s’estelle faite par les absorbans cutanés? il est vraisemblable qu’ alors le cœur n’étant inlicié que peu à peu, résiste d’abord au poison, et que par conséquent, il y a incubation et prodromes bien caractérisés, jusqu’à ce que la puissance du cœur étant notablement aSaiblie, la période algide ou de collapsus vienne exprimer le danger du malade, par le refroidissement, la cyanose et l’extinction du pouls dans les artères des extrémités.
Ainsi s’expliquent , à l’aide des connaissances physiologiques, les différentes, phases et les diffé- 'rentes nuances du choléra dans le cours d’une épidémie; partout les effets sont relatifs et proportionnés à l’action de l’agent délétère, et tous les troubles des fonctions, toutes les lésions et les souffrances des organes, la mort elle même
ne sont que le résultat de raclîon d’un poison qui attaque le principe de la vie, dans sa principale source, le cœur. Les substances vénéneuses les plus délétères connues ne se conduisent pas autrement, surtout les venins des reptiles, des genres crotale et vipère, et encore Tacide hydro* cyanique. Ce qui ferait présumer avec quelque fondement, que le venin cholérique, étant aussi un poison animal, pourrait bien avoir quelque analogie avec l’acide hydrocyanique ou au moins avec son radical le cyanogène.
Il reste toutefois à expliquer cet énorme flux de matière séroso-albumineuse par les vomissement et les selles, auquel la maladie est principalement redevable de son nom, ainsi que les crampes douloureuses qui l’accompagnent; or, voici com- ’ ment on conçoit ce double phénomène, physiologiquement parlant : nous avons vu que le cœar était d’abord frappé par la présence du poison
!dans son principe moteur, l’irritabilité; ses contractions diminuant par conséquent de force, ce I piston ne peut plus lancer le sang aux extrémi- I tés artérielles, et il doit résulter de cette insuf- 9 fisance dans la projection de ce liquide , que I l’aorte, en étant engorgée, est réduite à le pousser ^ en entier dans les premiers vaisseaux qui nais- 1^ sent de son tronc, tels que les carotides, les ^ vertébrales, le tronc cœliaque , les artères ré-
nales, les mésentériques, etc., ces dernières surtout qui lui offrent le moins de résistance parce qu elles se distribuent presque immédiatement à des organes facilement perméables. Il y a donc dans tous les organes où se distribuent ces vaisseaux congestion , c’est-à-dire accumulation du sang, et distension des vaisseaux sanguins, tant artériels que veineux et capillaires; les viscères abdominaux deviennent donc ainsi le foyer principal de la circulation sanguine.
Mais par l’effet de ce désordre physiologique, les nerfs des ganglions, leur plexus et les ganglions eux-mêmes sont stimulés , ils réagissent à leur tour sur les organes qui leur sont subordonnés , et la congestion, d’abord passive, doit devenir active, de telle sorte que tous les phénomènes de la vie ne tardent pas à être concentrés dans l’abdomen. De là, les douleurs épigastriques et abdominales; de là, cette abondante sécrétion sur les surfaces muqueuses intestinales d’un liquide séroso-floconneux extrêmement abondant, qui semble n’être qu’une sorte d’expression de la partie la plus liquide du sang qui, accumulé en excès dans ces parties, n’a d’autres moyens de se débarrasser du trop plein qu’en se dépouillant à travers les vaisseaux exhalans des muqueuses des parties les plus ténues de ses principes constituans.
De là aussi, ces injections ou ces colorations
des ganglions qui ont été considérés par quelques observateurs, entre autres par MM. Delpech et Pinel, comme le siège de la maladie, de là encore ces prétendus gastro-entérites, ces psorenteries et ces psorentérites dans lesquelles on voudrait aussi trouver la cause matérielle de la maladie, quoique toutes ces altérations anatomiques ne soient évidemment que des effets passifs de la perturbation portée dans la circulation par l’empoisonnement miasmatique.
Ce qu’il y a dç bien plus lumineux, d’après l’analyse du sang des cholériques, par le docteur Thompson , professeur de chimie à l’université de Glascow (i), c’est que le sang des cholériques ne contient plus qu’une proportion de sérum beaucoup moindre que celui des hommes en bonne santé, cette proportion étant pour ces derniers:
Sérum 55
Caillot 45
tandis que celui des cholériques offre, terme moyen sur cinq malades, savoir :
Sérum 33,2 '1
Caillot .... 66,8 )
(f) V. Gazette médicale de Paris, n® 35, et l’ëtude du cholëra en Angleterre par le professeur Delpech.
ce qui est parfaitement d’accord avec la présomption de l’expression de la partie la plus ténue du sang dans de flux des cholériques que je viens, d’émettre, et qui se présente si naturellement à la pensée que mes idées étaient déjà arrêtées sur ce fait avant d’avoir la connaissance de l’analyse dont il s’agit.
Cette analyse présente encore d’autres circonstances bien remarquables et bien intéressantes , ce sont les changemens survenus dans le sang des cholériques , sous le rapportées proportions relatives des differentes parties constituantes de ce liquide*
Voici à cet égard le tableau fourni par le célèbre chimiste anglais y en supposant cent parties dicau dans chaque cas et en faisant concourir les deux extrêmes de choléra sur cinq individus :
Santé.
Choléra n. r.
Choléra n. 4*
Eau
ÏOOjOO
Albumine .......
ïo»79
Fibrine.
Matière colorante et air-
bumine
Sels. • • •
On voit, d’après ce tableau qui mq paraît correspondre exactement aux phénomènes morbides
de la maladie et à l’aspect physique du sang , le», altérations profondes qu’a éprouvées ce liquide par l’atteinte du mal. Il en résulte, diminution, considérable dans la quantité de sérosité; 2° diminution notable dans les proportions de l’albnraine; 3° diminution frappante dans celles d.e la fibrine j 4° augmentation énorme dans celles de la partie colorante ; 5” enfin , augmentation notable dans, ' celles des sels. Comment ont pu survenir des chan-. gemens aussi importans dans les proportions des élémens constitutifs du sang , si ce n’est par ce, travail abdominal d’expression ou d’exhalation de ses parties les plus ténues, ce qui explique cette énorme proportion de la partie colorante conservée, parce que seule elle a été retenue tout entière ?
On conçoit que lorsque les changemens sont arrivés à un point d’altération extrême, il est impossible que tous les efîbrts de la nature et de l’art puissent procurer la guérison , et c’est en effet ce que l’on observe ; voilà pourquoi le choléra est une maladie aussi meurtrière.
Mais une circonstance bien plus intéressante encore, attendu qu’elle peut répandre la véritable lumière sur le germe de la maladie qui a échappé jusqu’ici aux investigations de la science, parce que, probablement, les idées ne sont pas dirigées vers ce but, c’est celle qui est relative, à la per-
manence de la couleur sombre du sang , malgré son exposition à Tair ou au contact du gaz oxigène.
Il faut qu’il y ait là quelque chose de particulier, et s’il m’est permis d’exprimer ici ma pensée tout entière, pensée d’autant plus remarquable, qu’elle est en quelque sorte préconçue dans mon esprit, depuis deux ou trois ans que je m’occupe de l’étude du choléra , je ne serais point éloigné de croire que l’on y trouverait le véritable poison cholérique, c’est-à-dire des traces d’acide hydrocyanique combiné sous forme de sous-hydrocyanate avec le peroxide de fer. Telle a toujours été mon opinion, et si cette conjecture se vérifiait, le problème du choléra serait sans doute résolu sous tous les rapports: sous celui de sa génération, de sa transmission , de sa guérison et surtout de sa destruction générale.
Ainsi i voici un appel à tous les chimistes pour vérifier le fait le plus intéressant, et, je puis dire peut-être aussi, le plus facile. On regrette, en s’occupant de cette pensée, de ne pouvoir plus exhorter à ce travail le laborieux et savant Serrulas, l’auteur de la découverte du cyanogène et de tout ce qui y a rapport (i) ;il était sans doute bien compétent pour cette recherche; mais le feu
(i) It est mort du choléra le 25 mai i832.
sacré de la science n’est pas éteint aivec lui, il reste dans la capitale des savansqui, j’espère , sauront suppléer à la perle de ce grand chimiste , et ce serait faire injure aux Gay-Lussac, aux Thénard, aux Robiquel et à tant d’autres hommes distingués que de douter qu’ils ne rempliront pas le vide affligeant qu’il laisse. Nous verrons plus bas, au chapitre du traitement, un essai que j’ai tenté moi- même sur le sang d’un malade non cholérique, qui pourra peut-être mettre sur la voie de cette découverte.
Ainsi, on doit l’espérer, tout finira par s’éclaircir, tout finira par s’expliquer dans le choléra, lorsqu’on abandonnera les fausses routes de l’esprit de système pour rentrer dans le véritable chemin de l’observation.
Pendant que ces scènes tumultueuses se passent dans l’abdomen et que la nature s’épuise par la séparation d’une partie essentielle des principes constitutifs du sang , toutes les autres sécrétions sont suspendues. Celle de l’urine est surtout totalement enrayée, de sorte que la vessie contractée ne contient pas une goutte de ce liquide. Mais, chose remarquable ! c’est que le plus isouvent on trouve sa membrane muqueuse , celle des artères, les calices et les bassinets, tapissées de la même matière crémiforme que l’on trouve à la surface muqueuse des intestins, ce qui donne un
graïiâ degré d’aütorité à rtion explication physiojIogico*ïnëcanique de cette sdcfétion anomale que je considère eômme ün travail d’èxpressron. Les •artères rétïâles bu émül'gentès étant d’un gros volume et partant directement de l’aorte , comme le troue cœlia^ttè et les mésentériques, doivent en effet ^tti'ciper aux mêmes embarras et aux mêmes idésordrfes.
Quant ausc crampes douloureuses des membres, elles sont düés à là même cause qiii agit sur l’abdomen , c’est-à-dire à la congestion du sang qui , partant dë l’aorte , est poussé dans la colonne vertébrale, sur la mbelle épinière et ses membranes , et où il peut rester en stagnation par la difficulté de son retour par les veinés et les sinus vertébraux. Ce phénomène , comme ceux de l’abdomen , peut aussi dépendre de l’action directe de l’agent délétère.
Jusqu’à présent , nbUs avons vu la nature opprimée par un agent vénéneux qui s’est introduit dans l’économie et qui a infîcié tout le torrent de la circulation ; nous avons vu surtout cet agent exercer sa puissance débilitante sur le piston de la circulation , au point d’anéantir son action en peu d’instans ou graduellement, de sorte que tous les autres phénomènes ne sont évidemment que les résultats nécessaires et subordonnés de ce premier fait que je suppose
démontré , parce que l’on ne peut concevoir autrement les symptômes, la marche et la rapide léthalité de la maladie qui nous occupe.
Mais les malades ne meurent pas toujours dans la période du collapsus; on voit souvent qu’à cette période de débilité, même alors que la nature aux abois semble près de succomber , il éû succède une autre qui ranime à la fois lè malade et l’espérance du médecin ; c’est à cette période qu’on a donné en général le nom de réaction, et M. Double celui de période æstueuse ; elle arrive communément au bout de quelques heures, quelquefois seulement au bout d’un , deux Ot même trois jours , et elle s’annonce par le retour successif de la chaleur, le rétablissement graduel du pouls dans les artères des membres, qui passe d’une lenteur et d’une faiblesse considérables à une force et à une fréquence croissante de quarante à quatre-vingts à quatre-dix pulsations ; la décomposition de l’air par la respiration '; la cessation ou une grande diminution dans les vomissemens et les déjections , dont les matières blanchâtres et liquides se colorent peu à peu par la présence de la bile; le retour de la sécrétion urinaire, la disparition progressive de la cyanose, le rétablissement des traits de la face; enfin, un mouvement fébrile avec chaleur halitueuse à la peau.
Tantôt cette période succède franchement à l’algide et s’établit régulièrement , ce qui est un signe heureux; d’autres fois cette conversion se fait difficilement, n’a lieu qu’incomplètement , c’està-dire le froid persistant , ainsi que la cyanose , dans les membres , ce qui est d’un mauvais augure ; ou bien encore n’a lieu que par des alternatives de retour incomplet de la chaleur avec le froid , état qui peut durer plus ou moins longtemps , et au milieu duquel il y a encore tout à craindre pour le malade.
Lorsque la réaction s’établit franchement et régulièrement , on voit en quelque sorte la nature triompher dans sa lutte contre le principe délétère ; une chaleur générale et uniforme s’empare de tout le corps, la peau se ranime, une vapeur chaude, halitueuse, soulageante, le recouvre, le pouls prend successivement plus de ressort , les urines sécrétées reprennent leur cours naturel et deviennent sédimenteuses et quelquefois une éruption miliaire ou des efflorescences cutanées terminent la maladie (i). La convalescence s’établit. On ne peut expliquer cette heureuse terminaison que par la victoire remportée par la na-
(i) V. Rapport et instruction sur choléra^ au nom de la commission de l'Académie, par M. Double. 3-4 de la Gazette médicale.)
tare sur son redoutable ennemi qu'elle est parvenue enfin, soit à expulser, soit à soumettre en l’assimilant. La dose du venin a été vraisemblablement trop faible pour la terrasser , ou elle a été assez forte pour le vaincre.
Remarquons ici que la principale force médicatrice employée par la nature pour combattre son ennemi a été la fièvre, et que cette fièvre a tout le caractère de la fièvre inflammatoire ( V. plus haut, pag. 127), savoir : pouls élevé, chaleur halitueuse , etc. , sans aucun signe de phlegmasie locale , en dépit de la doctrine physiologique ; la fièvre n’est donc, dans ce cas, comme dans presque tous les autres, que l’expression évidente d’une réaction, d’un combat livré par le principe conservateur de l’organisme, et dont l’agent principal est l’appareil de la circulation , à un élément étranger nuisible qui s’est introduit dans nos liquides , ou bien qui , destiné à être évacué , a été retenu par quelque obstacle.
Poursuivons ces intéressans rapprochemens. Lorsque la conversion de la période algide se fait difiicileinent et péniblement en celle de réaction , cette difficulté, physiologiquement parlant, peut dépendre de plusieurs causes : la première, c’est que la substance ou le principe vénéneux a été absorbé à trop faible dose pour donner immé- ^ diatement la mort en peu de temps, mais néan-
( 2go )
moins à dose suffisante pour porter une grande altération dans le sang; dans ce cas , il est vraisemblable que la petite quantité de ce liquide qui a échappé à la décomposition , savoir ,1a fibrine et le principe colorant, ne peut assez puiser par la respiration , dans l’air atmosphérique , de gaz oxigène , ce principe vivifiant de tous les êtres organisés , et alors la réaction est incomplète ou insuffisante, et le malade continue à languir dans un collapsus glacial , seulement un peu moindre qu’auparavant ; les déjections continuent , le pouls reste faible et lent, la fièvre presque nulle, l’air qui sort des poumons est peu échauffé et a peu perdu d’oxigène , contenant à peine un peu d’acide carbonique, et quoique la lutte se prolonge, la vie n’en est pas moins vaincue par l’agent délétère, à moins que l’art ne parvienne à introduire dans le sang les substances attractives de l’oxigène qui lui manquent, ou quelqu’ autre substance stimulante , ce qui n’a point encore été tenté.
La seconde cause dirimante d’une complète et salutaire réaction , c’est sans contredit l’engouement dans lequel se trouve le .système veineux contenant du sang visqueux , plastique et même coagulé qui ne permet plus au sang artériel lorsqu’il est poussé jusqu’aux capillaires de traverser ces derniers pour revenir au cœur, ce qui donne lieu à des extravasions sanguines, à des
sugllations, à la persévérance du froid des extrémités et même à la gangrène des parties éloignées.
Cet état peut toutefois être surmonté dans quelques cas , si le malade est fort et robuste , et surtout si la nature est secondée par les moyens appropriés de l’art, comme nous verrons plus bas. Le malade alors en est quitte pour des escarrhes gangréneuses et guérit avec perte de substance des parties où les vaisseaux se sont trouvés le plus oblitérés, à cause de leur éloignement du cœur, comme les orteils , le nez , les doigts ; mais ces escarrhes gangréneuses peuvent aussi être plus étendues et très-profondes sur des surfaces cutanées plus rapprochées , et dans ces cas , les malades peuvent succomber après l’apparition de ces accidens qui sont au reste peu fréquens, parce que la mort arrive avant qu’ils aient pu se développer.
Tous ces derniers phénomènes empruntent trèsbien leur explication de la connaissance de l’hydraulique physiologique.
Mais la réaction la plus fréquente qui succède à la période d’affaissement du choléra, c’est celle où la fièvre s’allume tout-à-coup ou successivement avec une grande énergie; le pouls alors devient vif et très- fréquent, s’élève à cent vingt, à cent trente pulsations ; la chaleur, au lieu d’être halitueuse, est sèche et âcre, la soif considérable, etc.
La maladie, ou plutôt la fièvre de réaction, peut alors revêtir toutes sortes de formes, et quoique la cause qui Ta allumée soit la présence d’un principe délétère qui souille la circulation, les effets secondaires qui résultent du trouble de cette fonction peuvent être des fluxions locales variées sur différens organes, comme cela a lieu dans les fièvres typhodes , la peste orientale, la fièvre jaune, etc., de la classe des maladies toxicogénées.
Aussi a-t-on confondu tous les accidens qui surviennent à cette époque sous le nom générique de forme typhoïde. Nous allons trouver dans mes principes théoriques, développés plus haut, leur interprétation la plus simple et la plus naturelle. Toute fièvre , d’après la plus sévère observation, est une réaction qui se passe, ainsi que je viens de le dire, dans l’appareil de la circulation , à l’occasion d’un principe étranger nuisible , soit introduit , soit conservé dans la masse du sang, et c’est pour l’éliminer, l’expulser ou l’assimiler que le cœur réagit, se soulève pour la défense et la conservation communes. La fièvre est donc le signal d’un combat engagé entre le principe conservateur et un principe de destruction , ainsi que l’avaient très-bien pressenti les anciens.
Mais dans ce conflit les couloirs ne sont pas toujours ouverts ou disposés pour livrer passage à
l’ennemi attaqué, poursuivi et pour personnaliser ma pensée, il peut aussi lui-même présenter de la résistance. Ainsi, si, une fois sur vingt, la nature triomphe sans aucune lésion locale , comme cela a lieu dans la fièvre inflammatoire simple, les dix-neuf vingtièmes de fois, il y a un débordement du liquide circulant qui pénètre alors dans les vaisseaux incolores, lesquels dans l’état normal n’admettent que des liquides blancs (i), de là des inflammations locales consécutives et effets de la fièvre , que l’on doit distinguer des inflammations essentielles ou primitives, par le nom de fluxions ou congestions pseudo-inflammatoires. ( Voyez plus haut les pages 127 et suiv. )
Il s'établit souvent à l’occasion de toute fièvre primitive des courans fluxionnaires sur différent organes, appareils, ou systèmes qui , ainsi que je l’ai dit, donnent bientôt un nouveau développement parleurs complications à la maladie et lui impriment une forme que les praticiens ont prise surtout dans ces derniers temps, pour son caractère essentiel, opinion qui toutefois ne peut
(1) C’est ainsi que Haller et Biehat définissent l’inflanir. mation. Or, que l’inflammation naisse par une irritation locale commune, comme dans les accidens inflammatoires des maladies chirurgicales , ou qu’elle soit l'efifet d’une fluxion locale , les lésions anatomiques doivent être lesmêmes.
qu’être utile au traitement jusqu’à un eertain point, mais qui, en faisant perdre de vue la nature du mal, c’est-à-dire la cause qui y a donné lieu, assimile le diagnostic des maladies internes fébriles à celui des lésions locales dont la forme, quoique accidentelle, provoque d’une manière abusive les émissions sanguines locales. Eh bien! c’est ce qui arrive dans la période de réaction fébrile du choléra.
Cette réaction est-elle forte, énergique , sur un sujet bien constitué et dont les organes sont encore vierges de toute lésion , de toute atteinte morbide , la maladie se termine sans fluxion locale, par le rétablissement rapide de toutes les sécrétions, c’est la fièvre inflammatoire simple.
Le sujet au contraire est-il faible, adonné aux boissons spiritueuses , ses voies digestives sontelles dans un état presque habituel de sur-excitation par un mauvais régime, etc., il s’établira bientôt sur la muqueuse digestive un courant fluxionnaire déterminé par le mouvement fébrile, et il se déclarera une gastro-entérite plus ou moins violente suivant les habitudes intempérantes ou le mauvais régime des individus. Voilà sans doute pourquoi le choléra est si funeste aux ivrognes, aux malheureux qui se nourrissent mal et à ceux qui sont gloutons et adonnés à la bonne chère.
Le sujet est-il studieux , exerçant beaucoup son cerveau aux fonctions intellectuelles, ce qui entretient un courant habituel plus fort dans la circulation cérébrale que partout ailleurs , le courant fluxionnaire sera attiré et s’établira sur l’organe encéphalique ou sur ses membranes , et on aura alors ce qu’on a nommé la forme ataxique,, le délire et la sur-excitation des organes des sens, ou encore, si la fluxion est très- forte, un état comateux, léthargique, apoplectique, en un mot les symptômes de la fièvre cérébrale ; l’individu est-il actif, laborieux, exerçant une profession mécanique qui fait une grande dépense de mouvemens musculaires , ce qui entretient une circulation plus active sur la moelle épinière ou ses annexes; est- il adonné aux plaisirs vénériens, ce qui revient au même, la fluxion alors s’établira principalement sur la moelle épinière et ses dépendances et l’on aura alors, suivant le degré de la fluxion et son siège particulier sur la pulpe nerveuse ou sur les membranes , savoir : dans le premier cas, des spasmes, des contractions tétaniques, des crampes douloureuses , et dans le second, épanchement séreux, compression de la moelle épinière, et tous les symptômes de l’adynamie, ainsi qu’il a été dit plus haut pag. i4o et suivantes, et cet état pathologique pourra ensuite s’étendre jusqu’au cerveau ; l’on verra alors se
développer les symptômes de la fièvre cérébrale.
Le cholérique était-il avant habituellement catarrheux , c’est-à-dire toussant et crachant, a-t-il éprouvé des fluxions de poitrine ( pleurésie et pneumonie ) , a-t-il des tubercules dans les poumons, ce sera surtout sur ces organes que s’établira le courant fluxionnaire et vous aurez la forme pleuro-pneumonique ou péri-pneumonique.
Enfin, ce sera toujours sur un organe en quelque sorte taré que s’établira de préférence la fluxion ou la congestion pseudo-inflammatoire.
Ainsi s’explique ce caractère typhoïde qu’on a cru reconnaître au choléra dans sa seconde période, caractère réel , mais accidentel, à l’occasion duquel on s’est livré à tant de commentaires illusoires.
Ce qu’il y a de certain , c’est que toute maladie toxicogénée, le typhus, la peste, la fièvre jaune , la petite vérole , la rougeole , la scarlatine , de même que le choléra, peuvent présenter toutes les phases et toutes les nuances variées de lésions symptomatiques et anatomiques que nous venons de développer, pouvant exister isolément ou simultanément et auxquelles j’aurais pu donner une bien plus grande extension encore en y appelant presque tout le cadre des phlegmasies, ce qui m’entraînerait hors des limites de mon travail.
Il y a toujours corrélation des lésions cadavériques avec les caractères symptomatiques observés du vivant du malade , c’est-à-dire que l’on trouve constamment sur les organes fluxionnés , ou qui ont été le théâtre de la fluxion des traces d’inflammation, savoir : gonflement, rougeur des tissus, engorgement des vaisseaux, pseudo-membranes, exhalation séreuse, sécrétion purulente, désorganisation et quelquefois gangrène, etc., suivant les organes attaqués, et ce sont ces découvertes en anatomie pathologique qui ont jeté les médecins modernes dans une pétition de principes qui a été bien funeste à la science, en faisant considérer toutes ces lésions comme des preuves du siège et de la nature des maladies, tandis qu’elles ne sont que consécutives et les effets d’une cause essentielle qui a provoqué le mal et qu’ils négligent.
Ainsi , de ce qu’on trouvera à l’ouverture des corps des lésions particulières à certains organes, ce n’est pas une preuve que le siège du mal était dans ces organes , mais seulement un indice que les organes affectés ont été le théâtre d’une congestion symptomatique. Telle est la doctrine de l’observation qui est si peu d’accord avee les doctrines spéculatives.
Nous reviendrons encore sur cet objet en parlant du traitement du choléra.
Pronostic du choléra.
Le choléra pestilentiel est une maladie formidable qui, d’après toutes les descriptions des épidémies qui en ont été recueillies, tue au moins un tiers des individus qui en sont atteints, quel que soit le climat où on l’observe et quelque traitement qu’on ait mis en usage jusqu’à ce jour.
Comme toutes les maladies pestilentielles, elle est principalement populaire , c’est à-dire qu’elle exerce surtout ses fureurs sur la classe du peuple, chez les ouvriers , les artisans qui vivent réunis et couchent dans des pièces communes. Les femmes y sont moins exposées que les hommes, parce qu’elles ont moins de communications avec les ateliers, les réunions nombreuses où s’exerce l’industrie, et qui sont des greniers à contagion. 11 en est de même des enfans. Mais si les mêmes communications,^ les mêmes points de contact avaient lieu pour eux , il n’y aurait aucune différence dans la proportion du nombre d’individus atteints par la maladie , tandis qu'elle n’est , dans l’état de notre civilisation, que d’un tiers pour les femmes et les enfans, par rapport au nombre des hommes qui en sont victimes.
Le mal se propage d’un individu à un autre par le contact médiat ou immédiat des personnes qui
en sont atteintes, et encore plus fréquemment par la cohabitation des uns avec les autres.
Les momensles plus désastreux d’une épidémie cholérique sont ceux où la maladie fait explosion dans une contrée nouvelle. Le premier ou les premiers individus infectés sont tous autant de foyers d’infection , qui la répandent autour d’eux par la fréquentation des personnes qui les approchent sans précaution. La contagion est alors d’autant plus rapide et subtile que les corps sont pris à l’improviste par le principe infectionnaire. C’est par la même raison qu’elle est aussi à cette époque si meurtrière qu’elle donne la mort à plus de la moitié de ceux qui en sont attaqués.
Les grandes cités très -populeuses et surtout adonnées à l’industrie , où de grands nombres d’individus sont agglomérés, sont en général les théâtres où ce fléau exerce ses principaux ravages, et, comme dans toutes les affections pestilentielles et contagieuses, ces ravages sont toujours proportionnés au peu de précautions que prennent les habitans contre la contagion et à la sécurité dans laquelle ils sont. Les foyers d’infection dans ces cas se multiplient, s’étendent, et le mal ne cesse que lorsque les personnes bien portantes se sont acclimatées en quelque sorte à l’action des miasmes, de manière à résister plus ou moins à cette action. Alors le mal perd de sa force offensive en
( 3oo )
proportion de ce que les populations acquièrent de forces défensives, comme cela se voit à la fin des épidémies (i).
Les phénomènes morbides alors deviennent moins intenses , et le nombre des morts diminuant en proportion, l’épidémie diminue aussi graduellement jusqu’à ce que la contagion ne trouvant plus d’aliment à sa voracité , le mal finisse par s’éteindre insensiblement. Ce qui prouve que la fin des épidémies du choléra , comme celle de toutes les maladies contagieuses pestilentielles, est l’effet de l’acclimatement des habitans, c’est qu’elle sévit alors , c’est-à-dire sur la fin de l’épidémie avec autant de fureur que dans son principe , contre les nouveaux débarqués qui approchent des cholériques , ou qui reçoivent l’influence de la contagion d’une manière quelconque.
De la classe populaire , la maladie s’étend , au
(i) Rien ne prouve mieux l’acclimatement que l’observation sur laquelle tous les praticiens sont d’accord ; savoir : que les individus vivant au milieu d’une épidémie cholérique sont tous plus ou moins influencés et travaillés par les phénomènes morbides , qui, portés au plus haut degré, ressemblent exactement aux prodromes du choléra, et que les non-contagionistes attribuent si gratuitement à un agent épidémique imaginaire , au lieu d’y reconnaître l’agent contagieux et d’y voir un avortement de ses effets.
( 3oi )
bout d’un certain temps , à la classe des habitans aisés , et le plus ordinairement c’est par l’intermédiaire des domestiques que cela a lieu , à cause de leurs rapports habituels avec les gens du peuple ; on a remarqué que , dans ce cas , quoique l’épidémie ait déjà beaucoup diminué de son intensité parmi le peuple , ils n’ont aucune part eux-mêmes à cette clémence, la maladie sévissant contre eux avec toute la fureur qu’elle faisait éclater dans le principe.
Bien que la maladie puisse se développer partout où on l’importe , il est bien remarquable qu’elle affectionne principalement les bords des fleuves , des rivières , le littoral de la mer , pourvu que ces lieux soient le théâtre d’une grande activité et d’une grande communication entre les hommes, comme cela se voit dans les bassins des fleuves navigables, sur les bords desquels le commerce fait affluer habituellement un grand nombre d’habitans.
Nous verrons au dernier chapitre la cause de cette prédilection du choléra pour ces localités.
C’est une bien grave erreur que celle qui, considérant la terreur comme un moyeu d’extension du mal , accrédite l’opinion que le choléra n’est pas contagieux, parce que, i° c’est une absurde dérision de croire que la frayeur puisse donner une maladie spécifique ; 2° parce que , en pion-
géant les hommes dans la sécurité et en les empêchant de prendre des précautions convenables pour se prémunir contre la contagion , tout en remplissant rigoureusement et sans réserve les devoirs sacrés de l’humanité et même de l’affection , elle centuple la force et la multiplication du fléau.
Les épidémies de choléra , comme toutes les autres épidémies , font d’abord main basse sur tous les individus faiblement constitués ou débilités par des maladies antérieures , ceux qui ont quelques organes tarés , sur les vieillards cacochymes ; mais cela n’empêche pas qu’elles choisissent aussi leurs victimes parmi les membres les plus sains et les plus vigoureux des populations , qu’elles moissonnent souvent avec la plus effroyable rapidité. Les différences dans la mortalité comparative des individus affectés sont, sans doute, principalement subordonnées à la quantité ou à la dose du poison ingéré , non moins qu’à la puissance de la résistance vitale qui , dans tous les cas , est insuffisante quand la dose du venin lui est supérieure.
C’est dans la première période , c’est-à-dire celle de collapsus que la maladie est surtout dangereuse.
Les attaques en sont quelquefois foudroyantes, et les malades, terrassés par la violence du mal,
meurent en peu d’instans ( comme empoisonnds par une substance vénéneuse asphyxiante) d’une syncope , précédée d’une débilité radicale , avant le développement des autres symptômes caractéristiques de celte période.
La persévérance de l’état algide , malgré l’emploi des moyens mis en usage pour réchauffer le malade , est un signe d’autant plus alarmant , que le froid est plus intense et qu’il est plus opiniâtre.
Par la même raison , la température froide de l’air expiré et la nullité de sa décomposition annoncent presque toujours une mort prochaine.
L’intensité de la cyanose, surtout lorsqu’elle tourne à la couleur noire est un signe formidable.
La flétrissure et l’aplatissement des globes oculaires ne le sont pas moins.
L’extinction du pouls dans les membres, accom* pagnée de contractions, faibles, lentes et à peine sensibles du cœur, est un mauvais signe, mais qui ’ n’est cependant pas toujours mortel pourvu qu’il ne dure pas long-temps , la réaction se manifestant quelquefois dans cet état désespérant , rarement d’une manière brusque, plus souvent d’une manière lente, et la circulation se rétablissant partout entre les artères, les vaisseaux capillaires et les veines, ce qui est annoncé par le retour
de la chaleur à la périphérie du corps, et par la disparition insensible de la cyanose. Une douce moiteur concomitante, et la cessation des évacuations concourent alors à améliorer le pronostic.
Mais si la réaction commencée par le retour du pouls et des battemens plus forts et plus fréquens du cœur, le rétablissement de la chaleur au torse, ne s’étend pas aux autres parties du corps , si les membres et la face restent froids et cyanosés , bien que la respiration décompose l’air et absorbe de l’oxigène, c’est une preuve qu’il y a interruption entre la circulation du sang rouge et du sang noir et que les veines engouées par du sang, épais et glutineux , ne peuvent plus exercer leur fonction circulatoire. Alors le sang artériel arrêté dans son cours aux extrémités artérielles ne doit plus jouir que d’un mouvement oscillatoire dans les artères des parties cyanosées, tandis qu’au contraire la circulation continuant à se faire exclusivement dans les viscères abdominaux, les vomissemens, la soif, et le flux cholérique doivent être entretenus comme auparavant. C’est ainsi qu’un grand nombre de malades périssent au milieu d’une réaction incomplète par l’effet d’un obstacle mécanique qui brise le cours de la grande circulation.
C’est dans ces cas aussi qu’on remarque quel-
quefois des escarrhes gangréneux qui se montrent dans les parties les plus éloignées du centre de la circulation.
Plus de la moitié des malades qui succombent après la manifestation de la réaction périssent par TefTet de cette cause physiologique.
^ Une réaction franche et qui est toujours d’uii favorable augure se fait péu attendre après l’in- , vasion du froid et de la cyanose. Elle s’annonce par le rétablissement graduel des battemens du cœur, par celui du pouls, une chaleur halitueuse générale, le retour des urines, la diminution du flux cholérique et sa coloration par la bile. Cet état d’amélioration progressive et qui a de si grands traits de ressemblance avec la fièvre inflammatoire est la terminaison la plus heureuse de la maladie, et sa durée ne dépasse guère non plus celle de cette fièvre.
Les malades qui succombent à la suite de la réaction le doivent aux différentes fluxions locales qui peuvent s’établir sur les organes par suite de cette réaction , telles que la gastro-entérite, la céphalite, la méningite, la spinite , la dothinantérite, soit fièvres gastrique, nerveuse, cérébrale, adynamique, muqueuse , etc., la mort n’arrive alors qu’après une durée plus ou moins longue et tout-à-fait semblable à celle de ces états morbides, dans l’état ordinaire.
( 3oG )
Le meme individ^ peut être atteint plusieurs fois du choléra duraiit le cours de la même épidémie.
Une question importante à résoudre par rapport à la société tout entière, est celle de savoir si le principe cholérique importé dans nos contrées est susceptible de, s’y naturaliser,^ coca, me la petite vérole, la rougeole, etc. Nous ne pouvons à cet égard que former des conjectures; on sait , par exemple, que beaucoup de contrées dans l’Asie et surtout dans, l’ In d^ ont éprouvé,^ dans l’intervalle de quinze ans, jusqu’à vingt et même trente irruptions du fléau , mais ces irruptions peuvent être le fruit de nouvelles, importations.
En général , yoici ce que l’observation et l’expérience apprennent : toutes les maladies pestilentielles miasmatiques, sans exanthèmes et, par conséquent, sans principes fixes susceptibles de se déposer et d’adhérer long-temps à nos vêteinens, à nos meubles, etc., ne sont ordinairement que passagères et fugaces de leur nature; elles frappent fort, après quoi elles disparaissent. Jamais la peste, la fièvre jaune, le typhus même n’ont pu établir un domicile fixe et permanent en Europe, parce que les conditions de leur existence manquent vraisemblablement, et que le principe yolatil qui leur donne lieuse détruit par des circonstances qui nous sont inconnues.
Ce n’est que rarement qu’on voit le principe contagieux se conserver long -temps dans nos objets mobiliers, et encore faut -il pour cela que ce soit de gros ballots d’étoffes de laine, de coton cardé, qu’on a négligé d’exposer à la sereine avant de les emmagasiner, comme on l’a vu pour les lits de plumes de Sunderland, et comme nous en verrons un exemple pour le typhus.
Tandis que , au contraire , la petite vérole , la rougeole, la scarlatine, la lèpre autrefois, dépendant à la fois et d’un principe miasmatique et d’un principe matériel fixe , condensé , et qui peut s’attacher à nos hardes et à nos meubles , prennent , par cette voie même, racines partout.
Ces conjectures consolantes font donc présumer que le choléra peut s’éteindre parmi nous sans retour, sans recourir à aucun moyen. Mais il peut encore vagabonder pendant long-temps dans le rognon européen de la population terrestre, où il trouve et où on lui laisse tant et de si faciles alimens à sa voracité. Il faut donc lui faire la guerre , sans désemparer , jusqu’à ce qu’il soit anéanti ; mais, pour y parvenir, il faut croire à sa contagion , il ne faut pas être ennemi de la vérité. C’est avec cette foi seule que nous parviendrons à le vaincre promptement et sûrement, ou, autrement, il est impossible de nombrer les victimes qu’il est encore destiné à iin-
inoler dans une partie du monde où II ne fait que d’arriver. (V. ci-après le chapitre des moyens préventifs,^