CHAPITRE VII
ADMIRATION ET JOIE DU CONTEMPLATIF
La componctioii et I'hamilit^, unies ensemble, produisent d'abord leur premier effet qui est de d6barrasser le chr^tien de tout amour d^sordonne de lui-m^me ou des creatures ; ensuite elles nettoyent rdme au point de la rendre luisante de purete ; enfin elles lui font recevoir efficacement et refleter les rayons de la lumi^re divine qui brillent en plein sur elle, comme d'aileurs sur tous les hommes et sur tous les objets du monde.
La bonte divine inonde le contemplatif des flots de sa lumi^re et de sa chaleur bienfaisante. II s'6tablit un contact im-
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m6diat entre Dieu plein d 'amour et Tame aimante. Dieu permet a I'esprit du fervent Chretien, de voir en quelque sorte sa divine bonte, de la toucher, de mettre la main dessus et de la porter a sa bouche pour en gouter la saveur : et alors il se produit en lui un sentiment d 'admiration qui, pour I'ordinaire, eclate en accents de louange €t finit par se fondre en un sentiment de joie qui ne saurait se contenir. C'est un fait que la componction et rhumiiite sont des signes caract^ristiques de la contemplation chretienne qui lui appartienneot en propre et exclusiv^ment.
On ne les trouve jamais ailleurs. Pour ce qui est des deux autres signes, h savoir I'admiration et la joi-e, certains esprits seraient peut-^tre port^s k les voir aussi dans la contemplation purement naturelle; mais alors si on les y rencontre, on decouvre bien vite qu'elles sont d'un nature! tout different. L'admiration du chr6-
tien dans I'exercice de la sainte contemplation est produit par le concours simultane de ractivit6 de sa raison naturelle, de sa vertu theologale de Foi et du Don d'Intelligence ; tandis que d'autre part sa joie est causae par le concours simultan^ de I'activite de sa tendresse naturelle, de la vertu theologale de Charity et du Don de Sagesse, qui sont en lui. En sorte que ces deux sentiments sont, par leur origine, leur motif, leur mode d'op^ration et leurs r^sultats, essentiellement sumaturels.
N'importe quel homme qui voudra bien Jeter un regard attentif sur la beaut^ de la creation dans son majestueux ensemble et dans quelques-uns de ses merveilleux details, sera naturellement saisi d 'admiration ;imaiss'il est vrai mystique, son admiration s'^leverad'unbonau-dessus de ce qui la produit et montera jusqu'^ Dieu le P^re, auteur de toutes ces merveilles, jus-
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qu'a Dieu le Fils qui en est le divin exemplaire, jusqu'a Dieu le Saint-Esprit qui les soutient de sa toute-puissance. Par le Verbe dii Seigneur les cieux ont ete crees et c'est VEsprit de sa houche qui les soutient dans Vetre. [Ps. xll^ 6.) II jette le regard de son ame sur les mysteres de Notre-Seigneur, tels qu'ils sont proposes k notre foi par rfiglise dans la revelation evangelique, et il d6couvre (nous le demontrerons en detail dans le volume qui suivra celui-ci) tout un nouveau monde, plein de merveilles incomparablement plus grandes :
et son admiration grandit en proportion. Enfin, de la contemplation de la tr^s Sainte Humanite de son Sauveur, notre fervent chretien est amen6 k contempler la personne du Verbe divin consid6re dans le sein du P^re qui I'engendre ^ternellement, et la personne du Saint-Esprit d'amour qui procfede 6ternellement du
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P^re et du Fils comme d'un principe unique, et les infinies perfections qui sont communes aux trois divines Personnes et la son admiration est absolument sans mesure et ne saurait s'exprimer. Que-lques ^crivains modernes appartenant au camp de I'infid^lite, accusent le Christianisme d 'avoir la tendance a rendre I'homme insensible aux charmes de la nature. Pour voir combien injuste est une telle accusation, il suffit de jeter un coup d*ceil sur les vies de nos Saints ou sur la plupart des monuments de I'art Chretien ou de la ]itt6ratiire chr^tienne.
Ce qui est quelquefois arrive, c*est que, en certaines circonstances, le contemplatif s'est trouve si complfetement absorbe et comme ecras^ par la beaute sumaturelle de ce qu'il decouvrait avec Toeil interieur de son esprit, qu'il ne lui restait plus aucune force pour jouir des charmes naturels du
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paysage qu'il traversait sans le voir, Ainsi saint Bernard voyagea tout un jour sur le bord do plus beau lac du monde et n'y fit pas meme attention, parce qu'il se trouvait alors ravi hors de lui-m^me par la contemplatron de beaut^s infiniment plus grandes, que son ame decouvrait dans son union intime avec Dieu- Cela nous montre qu'il y a des degres dans les beaut^s qui soUicitent I'admiration de rhomme, et aussi que dans notre condition presente, notre faculty de percevoir et de jouir est d'une puissance assez limitee. En consequence lorsque notre attention est fortement accapar^e par quelque objet, il ne lui reste plus de force pour s'appliquer a un autre. La source de I'admiration et du ravissement de saint Bernard se trouvait k des profondeurs qui d^passaient de beaucoup la surface des choses visibles ; par suite elle etait d'une quality bien sup^rieure, incom- — I03 —
parablement plus vive et plus rafraichissante qu'aucun sentiment purement naturel ; elle jaillissait jusqu'^ la vie 6ternelle, jusqu'au pied du trone de I'adorable Trinite.
II est tout naturel que I'admiration du contemplatif se traduise par I'elan spontane de la louange k Dieu : louange pleine de transports d 'amour k T'^gard de ce Pere qui est dans les cieux. On en a des exemples dans tous les livres de la Bible depuis la Genese jusqu'a I'Apocalypse, dans la liturgie et dans d'innombrables effusions lyriques compos6es par les Saints ; comme par exemple, pour n'en nommer qu'une seule, le cantique de saint Francois d 'Assise k « mon fr^re le Soleil ».
C'est aussi I'experience journali^re
des ames ferventes qui vivent dans
une ^troite union d'amour avec Dieu et
qui ont soin de bannir de leur coeur tout
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ce qui pourrait Lui deplaire. Louange, louange eperdue, louange brulante du Bien-Aime ; mais qui n'est pas toujours mise en paroles articulees, prononcees par les l^vres, recueillies dans I'orellle ; car lorsque Tadmiration est vive, on est reduit au silence : le sentiment interieur ne se traduit plus que par I'attitude extatique de Tame et du corps. Mais n'est-ce pas la la plus haute louange? Tibi silentium laus » : « le silence est la seule louange qui te convienne » (Ps. xix, 2; texte Hebreux). Est-ce que le visage recueilli, plein de serenite et de douceur des Saints, ne proclame pas au monde que V eniretien de la Sagesse Divine n'a point de fiel et que loin d'ennuyer, sa compagnie comble d'une joie ineffable celiii qui Vecoute? (Sagesse, vii, 16.)
Dans sa contemplation, notre mystique rivalise d 'admiration avec les bergers aux coeurs simples, de Bethleem, lorsqu'ils re- — 10,:; —
9urent le message des anges, et trouv^rent Tenfant J^sus et sa divine M^re dans J'etable. II partage Tadmiration de la Vierge M^re et de son ^poux saint Joseph, lorsqu'ils entendaient tout ce que Ton disait du Divin Enfant, comme aussi I'admiration des cohortes ang^liques en voyant le Roi de gloire devenu un petit enfant. EUes firent alors eclater leur ravisseinent dans des cantiques celestes, audessus des campagnes de Judee, pendant la nuit sainte. Cela Taide aussi a se representer I'admiration de ces m6mes cohortes ang^liques devant le myst^re du saint sacrifice de la Messe et la presence r^elle de Notre-Seigneur au saint tabernacle. De temps en temps, des yeux de son esprit eclair^ par une foi vive, le contemplatif apercoit ces bienheureux Esprits se pressant autour de lui apr^s sa communion, pour adorer Notre-Seigneur qui vient de naitre mystiquement dans la pau- — io6 —
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vre etable de son cceur, et lui rendre, 1^ meme, les hommages qui lui sont diis.
Quant a nous, si nous avions au moins faiblement conscience de la gloire qui nous visite et nous investit k pareil moment, oh ! comme nous eelaterions en chants d'all^gresse et de louange h la vue de la condescendance si pleine d'amour de Notre-Seigneur !
Nous parlons de joie. Ne pourrionsnous pas einployer un terme plus expressif et appeler ce sentiment « jubilation ». II est appelle de ce nom en mille endroits des Saintes Ecritures. Sur les l^vres du mystique et dans I'intime sanctuaire dc son cceur, le chant de louange du Dieu beni aux si^cles des siMes n'est pas seulement un signe d'admiration, c'est aussi bien un signe de triomphante allegresse.
Et maintenant, remarquez ceci : la louange semble sortir de I'homme pour nller h Dieu ; or, en r^alite elle vient
de Dieu comme de sa source premiere, et passant par le coeur et les l^vres de la creature raisonnable, elle fait retouf k Dieu, son principe aussi bien que son objet. L'allegresse qui en est inseparable, est un ecoulement du coeur de Dieu plein d'amour, qui vient inonder le coeur du Chretien pur et fervent. C'est le bonheur de Dieu qui se fait sentir k rhomme. C'est le Saint-Esprit, Tallegresse substantielle de Dieu le P^re et de Dieu le Fils, manifestant sa presence dans I'ame et le corps du voyageur, encore loin de la patrie, et le remplissant de'jk de delices et de consolations celestes.
Les hommes de peu de foi ne peuvent comprendre cela. lis voyent k n'en pas douter que les serviteurs de Dieu eprouvent autant, sinon plus que les autres hommes, des peines et des tristesses de la vie presente ; ils trouvent difficile de concilier ces faits palpables,
ADMIRATION [ET JOIE DU COSTS PLATIF avec tout ce que Ton raconte de la vie spirituelle.
L'explication est pourtant blen simple.
Dans le fervent chr6tien il se passe quelque chose de semblable au merveilleux phenomene dont I'ame /de Notre- Seigneur fut le sujet, alors que jouissant du bonheur de la vision beatifique, elle fut en meme temps plongee dans toute I'amertume de I'agonie au Jardin des Oliviers et les horreurs de la douloureuse Passion. II est de foi que Notre-Seigneur eut, dans la partie la plus haute de son ^ime, la jouissance de la vision beatifique sans un moment d 'interruption ; et il est egalement de foi qu'il souffrit veritablement, et ressentit toute I'amertume des tourments decrits dans les quatre fivangiles, sans compter en outre ce qu'il nous est permis de decouvrir entre les lignes de leur sobre r^cit. C'est de cette mani^re (pour comparer les petites choses
aux grandes et le serviteur a son divin Maitre) qu'il faut entendre que le mystique eprouve en meme temps la jole et la douleur. Les peines communes k tous les hommes et les epreuves de la vie presente Ac lui sont point epargnees. II en a sa bonne part, parfois beaucoup plus grande queceUe de ses fr^res, les autres hommes; malgre tout, dans le secret de son ooeur, i1 a la love de la presence de Dieu, I'enivrement de savoir qu'il poss^de le Saint- Esprit.
C'est la precis^ment ce qu'opere la divine contemplation ; elle fait prendre conscience au chretien, de cette source de consolations celestes qu'il porte en luimeme; elle en fait jaillir les ondes rafratchissantcs jusqu'^ la surface de son ame, pour en arroser tout son jardin, dans la mesure ou la grace de Dieu lui est depar tie.
Quand le demon voit le chretien se de-
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battre au milieu des difficultes de toutes sortes, il s'efforce de lui faire abandonner Texercice de la pri^re, et surtout commettre le p6che mortel. II salt bien qu'alors en effet le pauvre voyageur se trouverait dans une grande detresse, puisqu'il n'aurait plus la ressource de trouver en luimeme les consolations de Dieu et le Dieu de toute consolation. Un peche mortel, c'est comme un cadavre, jet6 au fond d'un puits, par un assassin ; il empoisonne abominablement les profondeurs de la conscience de Thomme qui le commet.
D 'autre part, dans la grace, aussi longtemps du moins qu'il la conserve, le Chretien ti^de lui-meme, poss^de veritablement, dans les profondeurs de son ame, cette source de consolation celeste qu'est la presence du Saint-Esprit : son malheur est qu'il garde ferm6e I'ouverture de cette fontaine. Une pierre enorme la recouvre, et il ne se donne pas la peine dc la sou-
lever ou de la rouler de cot^, afin de boire et de se rafraichir a ses ondes bienfaisantes. Se pourrait-il par hasard que nous fussions nous aussi prdcis^ment dans ce cas?